«J'allais, je venais, mais pourquoi? Un moment, dans l'atelier,

j'excitai le feu comme si j'avais eu besoin de travailler; je tournai et

retournai dans les braises une tige de fer qui finit par blanchir, puis

je me retrouvai près du cadavre, brandissant cette barre qui chassait

des étincelles... Voyons, qu'est-ce que je veux? me demandai-je... Je

cherchais... Ah! le diable souffla l'idée:

--«Oui, oui, je suis fou!... tu dis vrai. Attends, ma belle, attends!»

«Et je lui plongeai le fer encore rouge dans la gorge; le sang brûlait

et ne se répandait pas; c'est ce qu'il fallait. Ah! tonnerre! Il n'y

avait plus qu'à aller ainsi jusqu'au bout. Je marchais, je trimais comme

un ouvrier aux pièces; le fer redevenait toujours rouge et s'abattait

sur les épaules, les coudes, les aines, les genoux; plus de muscles,

plus de nerfs! Bon! la hache, maintenant! Je frappai à la volée; en

un instant les membres étaient épars; j'empilai le tout dans le grand

coffre au charbon. Et puis quoi? L'indécision me reprenait. Faut-il

brûler? Faut-il traîner au canal?

«Alors je jetai un cri: la tête, oubliée par terre, me reluquait...,

elle souriait bien plus que tout à l'heure.

--«Tu es fou!...»

«Le mot restait dessiné sur ses lèvres.

--«Merci! je l'oubliais vraiment, merci! ma toute belle! tu m'apprends

ce qui reste à faire.»

«Et c'était vrai; le plan surgissait en bloc dans mon cerveau; tout

était réglé d'avance, je n'avais plus qu'à remuer comme une machine.

J'ouvris un tiroir et je fourrai dans ma poche un peu d'or et quelques

bijoux de la trépassée. Je posai la caboche sur la table, et, d'une

seule morsure de tenaille, je lui arrachai trois dents; elle devint du

coup hideuse, ne riant plus que comme une vieille femme saoule;

j'avais peur; je l'empoignai par le chignon et je sortis. Ce que cela

signifiait? Parbleu! vous allez voir: je suivais l'inspiration; je

jouais le fou, puisqu'elle l'avait dit. Allons, en route!

«Il faisait nuit. J'allai droit au logement de Ralph, un sale grenier de

la Quatre-Vingt-Douzième Rue. A la lueur d'une chandelle, on voyait sur

la table un pot de pale-ale et une terrine de pommes de terre bleuies

par le froid. Le dîner attendait de devenir le souper. La femme était

assise dans l'ombre, déguenillée, avachie, ruminant, hébétée, le dégoût

de sa misère et de sa solitude.

--«Regarde!...»

«Elle se redressa et hurla d'épouvante.

--«C'est Ralph qui a fait cela parce qu'elle ne voulait plus être sa

maîtresse. Dis cela devant les juges; faisons-le pendre; nous nous

marierons après.»

«Le démon, je vous affirme, dictait mes paroles et mes actes; je ne

réfléchissais plus. Sorti du galetas, je courus au bal où le quadrille

final commençait. C'était sous une tente dressée dans le jardin d'un

cabaret. Les gens du bureau d'entrée avaient déjà plié bagage, et moi,

passé sans obstacle, j'avais pris à pleines dents la tête morte par les

cheveux;--bonne folie, n'est-ce pas?--et sans chercher, comme une bête

qui sent la proie, je tombai juste à la place où Ralph, le grand maigre,

se démenait jambes et bras, comme un clown. Ce fut une terreur, vous

pensez. Les femmes criaient, les danseurs étaient cloués au sol, les

buveurs et les ivrognes, installés sur les côtés, escaladaient les bancs

et les tables. Ignorant tout cela, l'orchestre, perché dans sa tribune,

faisait rage, joyeux de souffler, de racler, de tambouriner les

dernières mesures. Ce sabbat semblait fait pour moi; j'en profitai pour

danser à mon tour; je battais du talon et de l'orteil on ne sait quelle

gigue fantasque, la tête toujours accrochée aux dents, elle et moi

regardant fixement Ralph stupide de peur.

--«Lâche!» cria-t-il enfin lorsqu'il crut comprendre.

«Mais il demeurait raide, impuissant à faire un pas. J'approchai,

sautillant bien en mesure, jusque sous son nez; je me déhanchais à

pouffer de rire, et je le giflai à droite, à gauche, à gauche, à droite,

et encore, et encore, avec les joues glacées du cadavre.

--«Un dernier baiser, seulement!» avait-elle imploré:

«Je comblais la mesure.

«Pas une âme n'osait souffler. On laissait l'espace libre autour de

nous.

«Désensorcelé par la fureur, Ralph s'abattit sur moi et pesa sur mes

épaules; s'il m'avait plu, je l'eusse aplati d'une seule taloche, ce

pierrot bellâtre! Mais non, ce n'était pas ça le plan: je me laissai

faire, et, quand il parut m'avoir écrasé, la foule se jeta sur nous,

puis la police du bal; on nous arracha des bras l'un de l'autre; on me

débarrassa de mon horrible fardeau et on nous traîna, Ralph et moi,

chez l'officier de police. Tout le bal et, bientôt, toute la plèbe

des Sand-Lots nous suivaient en criant: «A mort!» tandis que moi je

gambadais et chantais à perdre haleine, sauf quand, tourné vers Ralph,

je vociférais: «C'est lui! c'est lui.»

«Devant le policier, Ralph se demandait dans quel rêve atroce il se

débattait; son front terreux suait l'angoisse. Moi, je m'obstinais dans

ma gaîté farouche; on ne put m'en tirer; je beuglais, je riais comme

une brute, puis encore, sur l'air d'un spectre qui chante malheur, je

redisais: «C'est lui! c'est lui!» et vers lui je tendais mes mains

tremblantes, mes doigts crispés...»

Le docteur Burns garda quelques secondes l'attitude attribuée au

personnage dont il avait, pendant cet étrange récit, fait revivre de la

voix et du regard l'ironie contenue, la férocité sombre, l'astuce sans

merci.

L'auditoire, en dépit d'un évident parti-pris de scepticisme, se

laissait gagner; les dames, très attentives, éprouvaient les frissons

d'une terreur grandissante.

Un murmure d'éloges s'éleva pendant l'interruption.

--Très bien! disait-on. C'est admirable! C'est vu! C'est vécu! Personne

n'imaginerait mieux.

Mais M. Burns, absorbé dans ses propres visions, n'entendait pas ce

ramage flatteur.

--Après un long silence, reprit-il, l'homme acheva sa confession en me

disant:

«--L'officier de police se comporta précisément selon mes calculs. Il ne

manqua pas de conclure que j'étais en démence, mais il soupçonna Ralph

d'être l'auteur du crime. On l'examina, on le fouilla séance tenante.

«Ah! ah! j'en ris encore. On mit aussitôt la main sur les orfèvreries de

ma défunte et sur les trois canines dont le trou grimaçait sous sa lèvre

crevée. Voilà le cadeau que je lui avais glissé dans la poche, pendant

la lutte, en simulant d'avoir le dessous. Que pouvait-il objecter à de

pareilles preuves!

«On l'interrogea. Son absence du bal avait été remarquée. Que s'était-il

passé dans l'intervalle? Avouer qu'il avait franchi mon seuil, c'était

se tuer. Il prétendit s'être rendu chez lui en quête d'argent pour

boire. Pitoyable invention que la femme Ralph eut soin, comme il était

convenu, de démentir avec acharnement plus tard au tribunal. Elle ne se

contenta pas de dire vrai, mais elle broda comme quoi vainement elle

avait attendu Ralph à la maison: comme quoi, de plus, elle se mit à sa

recherche et, de loin, le vit se glisser chez William Carrey. Et ce

n'est pas tout! Elle avait entendu d'horribles cris de femme--qu'elle

imita, s'il vous plaît, pour les juges--et, ne voulant pas savoir ce qui

se passait, par crainte de malheur pour elle-même, elle avait fui.

«Voilà ce que raconta cette honnête épouse dont j'encourageais chaque

parole par des minauderies que les magistrats considéraient comme autant

de preuves d'hébétement. Il n'y a pas à fui faire de reproche: elle se

vengeait comme je m'étais vengé. Par suite, l'affaire est réglée. Je

suis fou..., comme disait l'autre; je suis fou désespéré d'avoir perdu

ma bien-aimée. Telle est l'histoire authentique couchée par écrit sur

papier timbré. Je vais, puisqu'on l'a décidé, demeurer ici insouciant,

oisif, engraissé jusqu'au dernier de mes jours; Ralph sera pendu demain,

rien ne peut le sauver. Quant à la dame Ralph, qu'elle aille mendier où

elle pourra; je ne tiendrai pas la promesse que je lui ai faite... J'en

ai assez des femmes qui trahissent leurs maris...»

Les assistants se répandirent en un nouveau concert d'admiration:

--Quelle habileté dans l'art d'arracher des aveux, proclamait-on très

haut; quel cynisme et quelle cruauté chez ce William; quelle regrettable

promptitude de la justice à admettre la folie! Et combien de fois aussi

le docteur Burns avait-il signalé de pareilles erreurs?

M. Burns parut ravi de cette dernière remarque; ses traits rayonnèrent

comme ceux d'un apôtre longtemps méconnu, d'un entêté redresseur de

torts, dont la parole enfin triomphe.

Mais cet éclair de joie s'effaça tout à coup sous les ombres d'un amer

découragement.

--Eh bien! si vous le pouvez, tentez un effort, dit-il; courez chez

l'attorney, essayez de sauver l'infortuné Ralph. Quant à moi, ces sortes

de démarches ne me réussissent jamais... Et puis, vous le savez, mes

travaux ne me permettent guère de sortir le soir...

Ces paroles s'éteignirent comme un gémissement de lassitude et de

mélancolie sur les lèvres qui s'abaissaient. On eût imaginé que dix

années s'abattaient à la fois sur le front du docteur, alourdissaient

son regard et décoloraient dans la masse grise de sa chevelure les

derniers fils noirs.

--Vous avez raison, se hâta de dire M. Blackwork, allez vous reposer,

c'est le plus sage. Je cours à l'instant chez le magistrat, la chose en

vaut la peine; comptez sur moi.

--Oui, oui, c'est le mieux qu'il y ait à faire. Rentrez, docteur,

rentrez. Allez vous remettre de vos fatigues, insinuaient à l'envi les

dames et gentlemen, qui témoignaient tous de la plus vive sollicitude et

se montrèrent enchantés de ce que M. Burns, se rendant à ces affectueux

avis, prenait congé de l'honorable compagnie...

Lorsque M. Burns fut dans l'antichambre, deux des laquais de service se

levèrent et s'armèrent de flambeaux pour accompagner le docteur jusqu'à

son appartement.

On descendit le grand escalier, on traversa la cour intérieure, puis un

couloir du second corps de bâtiment, et l'on se trouva dans un jardin

où l'on se dirigea sous le noir des arbres vers un pavillon d'apparence

élégante.

Là résidait le docteur Burns, qui remercia les deux serviteurs et

pénétra chez lui.

Aussitôt sans témoins, les deux hommes s'envisagèrent mutuellement de

façon très drolatique, comme des comparses remplissant par ordre une

mission burlesque. Ils se recommandèrent tacitement le silence en

fendant l'air de gestes démesurés. Puis l'un, affectant d'arpenter le

gazon sur la pointe de ses escarpins, écarta les torches, tandis que son

complice, enveloppé de nuit, barra le joint de la porte du pavillon d'un

énorme verrou.

Pas un bruit saisissable, pas un frémissement ne trahit l'opération.

Le geôlier avait comme des mains d'ombre pour que l'incarcération du

docteur fût pratiquée dans le plus parfait mystère.

Ces dispositions prises et quand on se fut éloigné d'une centaine de

pas, l'un des modestes fonctionnaires de Lobster-Hill sifflota d'une

façon très dédaigneuse à l'égard de ce qui venait de s'accomplir. Et

non moins expressif, son collègue leva les épaules à la hauteur de ses

oreilles, en manière de traduire le dégoût suprême d'un probe citoyen

pour ce qui se commet d'injustice en ce bas monde.

--Pitié! parlèrent-ils cheminant, que voilà de soins, de précautions, de

délicatesses, de flagorneries pour MM. les pensionnaires de la haute, en

puissance de familles fortunées!

--Certes, oui, on les cajole, ceux de cette nuance; on les traite en

personnages.

--En effet, voyez ce M. Burns, ce poète détraqué qui se croit un

illustre médecin, cela passe la soirée chez M. le directeur, cela prend

le thé, cela dort confortablement dans la plume, alors que William, un

gratuit! va faire connaissance avec le lit de camp.

--Le pauvre homme... Mais, diable! Il m'y fait songer,--s'écria l'un

ou l'autre des deux causeurs,--il nous faut décamper lestement si

nous voulons voir pendre Ralph d'un peu près. C'est pour trois heures

précises: je parie qu'il y a déjà foule.

FEU HARRIETT

Cette belle journée d'été s'achevait.

Les splendeurs du couchant s'apaisaient comme les derniers accords d'une

symphonie de lumière parmi les trouées des grands bois--restes de

forêt vierge--qui entourent la jolie ville d'Albany. Le haut feuillage

frémissait dans un bain d'or, tandis que le pied des arbres et les

basses branches tordaient leurs lignes noires sur l'écharpe de pourpre

éployée à l'horizon. Par échappées, au lointain des clairières, la

clarté se reflétait plus blanche sur les eaux de l'Hudson, disséminées

comme des fragments de miroirs.

Profil maigre sur la sérénité de ce paysage, M. Harris Westland,

correctement vêtu de deuil, s'avançait d'un pas réglé dans les longues

avenues; son regard s'abandonnait au charme vague du spectacle; il

souffrait et se sentait heureux, car il souffrait d'une manière douce,

harmonieuse, pleine de rêve, en parfait accord avec sa tournure

d'esprit.

Le bruit court, en effet, dans les cercles psychologiques les mieux

informés, que la douleur morale procure aux êtres méditatifs un

véritable plaisir intellectuel en ce qu'elle les intéresse au côté

caché des choses, à leur imperfection reconnue trop tard, à leur remède

possible. Il en serait tout le contraire, croit-on, des individus

positifs et uniquement soucieux du fait extrinsèque et--circonstance peu

fréquente en Amérique--sir Harris Westland n'était pas de ceux-là.

Il allait donc songeant, avec une contrition dépourvue d'amertume, à

la monotonie de l'existence de millionnaire oisif, retraité du négoce,

qu'il menait depuis de nombreuses années; mais diverti non moins que

découragé par sa logique habituelle, il ne se découvrait, somme toute,

aucune tendance vers un train de vie plus aventureux.

Bercé de plus de tranquille mélancolie encore à mesure que tombait le

crépuscule, il s'avisa même de ressentir une sorte de joie déchirante

ou d'agréable désolation en constatant le vide dans lequel il somnolait

depuis la mort prématurée de Mme Harriet Westland. Car il est triste,

mais exact, de rapporter que ladite dame, fort agréable de figure, très

ardente d'imagination,--faite peut-être pour une destinée moins

atone que celle à laquelle l'enchaînait le devoir conjugal,--s'était

placidement éteinte par ennui, il y avait deux ans, nonobstant

l'intarissable béatitude dont l'enveloppait la tendresse de son mari.

Oui, certes! il l'avait aimée, il l'avait idolâtrée à sa manière à

lui, sans fougue, avec solidité. Que n'était-elle encore là! Que ne

pouvait-il, hélas! reposer encore ses yeux sur ce regard noir et or

qu'elle avait si profond, si questionneur, si rempli de langueur

inexprimée!...

--Oh, chère Harriett! soupira-t-il...

Et nous devons ajouter qu'à ce moment de son monologue, sir Harris

Westland, ayant regardé l'heure à sa montre, se prit d'une certaine

animation et continua sa promenade d'un pas moins dilatoire, comme si la

pâle image de la défunte l'attirait dans l'espace, ou comme s'il tendait

vers un but où ce caressant souvenir pourrait s'évoquer avec plus de

précision.

Quelques rares passants, d'âge et de sexes dissemblables, émaillaient la

route ou se glissaient sous l'ombre forestière regagnaient la ville;

ils portaient une toilette sombre, de même que sir Harris. Plusieurs

l'honorèrent d'un salut grave, d'un sourire discret; ils semblaient, à

son exemple, sous le coup de préoccupations funèbres, agrémentées de

résignation.

Ces tacites incidents ne laissaient pas que de dégager une sorte de gêne

cérémonieuse propre à glacer le coeur. Une indéfinissable appréhension

planait...

Mais sans éprouver aucune impression de ce genre, M. Westland gardait

son allure quasi-allègre et pressée, lorsque au premier détour du chemin

une nouvelle rencontre lui imposa le devoir, eût-on dit, de renoncer

momentanément à cet excès de promptitude:

Au bout de l'autre avenue, une dame apparaissait...

L'événement, hâtons-nous de l'affirmer, n'eut pour résultat appréciable

que de faire éclater la sincérité des regrets dédiés par sir Harris à la

plaintive mémoire d'Harriett, et l'indifférence actuellement ressentie

par l'honorable gentleman pour le surplus de l'élément féminin. A peine

daigna-t-il remarquer l'exquise désinvolture de l'inconnue, évidemment

d'âge printanier, qui fuyait en avant, dans la même direction que lui,

coquette, agile, entortillée d'une mantille, tenant à la main une jolie

valise et découpant sur le fond pâlissant du ciel on ne sait quelle gaie

silhouette d'actrice en retard.

Loin de noter ces aimables détails, M. Westland évitait, au contraire,

de les apercevoir; il s'efforçait ostensiblement de ne pas abréger la

distance qui le séparait de la belle et ne doubla le pas de rechef que

lorsqu'elle se fut effacée dans la pénombre verte d'une contre-allée.

Un franc enthousiasme le souleva dès lors. Serré dans son habit noir,

tel qu'un notaire mandé pour affaires très urgentes, il courait presque

à perdre haleine, lorsque enfin, à l'extrémité d'un sentier latéral, il

s'arrêta devant une porte basse et massive, renfoncée dans la robe de

lierre d'un vieux mur de briques.

Il tira de la poche de son gilet une clef qui joua facilement dans la

serrure, et la porte aussitôt, malgré son air d'abandon, tourna sans

bruit sur ses charnières et se referma derrière sir Harris.

Ceci fait, il ne subsista plus le moindre doute sur la profondeur

des sentiments de fidélité matrimoniale qui guidaient l'incomparable

Westland.

Sa démarche, on va le voir, n'avait pour mobile qu'un saint désir

d'épanchement, aux heures recueillies du soir, dans le culte de l'ange

disparu: l'enclos dans lequel il venait de pénétrer n'était autre chose

que le cimetière d'Albany, avec son vaste éparpillement d'architectures

sépulcrales, enguirlandées de feuillées et de fleurs.

M. Westland, le modèle, désormais, des veufs inconsolés, s'engagea dans

un dédale de petits sentiers jetés à travers les tombes et bordés de

houx, de troènes ou de cyprès; il se dirigeait, sans hésitation, comme

en pays connu, poussant toujours plus loin dans la complication des

chemins entrelacés, franchissant parfois des passages ardus, où les

ronces irritées crevaient la pierre des anciens morts voués à l'oubli...

Loin, plus loin encore, au plus épais d'une haie d'églantiers, sir

Harris franchit une grille qui donnait accès dans une enceinte séparée

et, au même instant, il parut ressentir cette intime satisfaction

qu'on éprouve à se revoir parmi les siens après une longue absence. Il

entrait, en effet, dans le parc réservé pour toujours aux sépultures de

sa famille, et l'on appréciait de prime abord la magnificence qu'avait

déployée dans ce séjour le richissime propriétaire extrêmement engoué de

nécromanie.

Un sable fin couvrait les allées encadrées de bruyères et de touffes de

violettes. La flamme expirante du jour permettait encore de lire les

noms et qualités des antiques et modestes Westland, grattés à neuf dans

le creux des granits, ou luisant sur l'apologie en lettres d'or des

Westland plus récents et plus prospères, ensevelis sous les hauts

mausolées de marbre. Parmi les arbres majestueux, rudes survivants des

siècles, s'alignaient de tous côtés, dans leurs caisses d'ébène cerclées

d'argent, les rosiers, les orangers, les citronniers, les lauriers-roses

et mille plantes rares d'où s'exhalait une invisible fumée d'encens;

puis, çà et là, sous les verdures inclinées des massifs, quelques

sièges de grès aux dossiers mollement recourbés invitaient aux fraîches

méditations horizontales.

C'est tout au plus, cependant, si M. Westland daigna laisser tomber sur

tant de faste un coup d'oeil d'approbation. Sa physionomie radieuse

révélait des passions bien supérieures au vulgaire orgueil de posséder

un cimetière confortablement entretenu: son désir impérieux de communion

mystique avec feu Harriett l'absorbait tout entier; il fouillait du

regard les obscurités du jardin, il écoutait les rumeurs vagues qui

bruissaient dans les ramures; mais, le croirait-on? M. Westland

affectait on ne sait quelle étrange certitude de la présence d'un tas

d'êtres surnaturels, disposés à se montrer au premier signal; il prenait

l'attitude de quelqu'un qui s'attend à goûter, bien à son aise, toutes

sortes de distractions extra-terrestres; il semblait même que, pour

M. Westland, ces divertissements ne seraient qu'une simple affaire

d'habitude et allaient bientôt se reproduire, d'après un programme

invariable, dans un ordre accoutumé.

A première vue, une pareille conviction dépassait incurablement le

comble de l'impertinence!

Or, il nous faut l'affirmer à l'encontre des présomptions railleuses,

les prétentions de M. Westland étaient fondées, son attente n'avait rien

de chimérique, sa confiance avait les plus positives raisons d'être:

L'étonnant gentleman ne tarda pas à obtenir des prodiges en plein idéal,

à réaliser une foule d'amusements infernaux ou célestes, dont nous

devons faire le récit tout en désespérant d'en traduire d'une plume

assez légère la merveilleuse subtilité. Car à quels bonds assouplis de

bulle d'eau sur un gant de velours, à quel invisible sillon tracé sur

l'azur par l'aile du ramier, emprunterait-on des comparaisons capables

d'interpréter le charme inattendu, fugitif, capricieux, insaisissable,

des scènes qui vont suivre?

Rien de plus simple toutefois que le début de ces épisodes: le

méticuleux Westland se débarrassa de son chapeau et de ses gants couleur

d'encre et fit disparaître quelques grains de poussière que la longue

promenade sous bois avait mis à son costume; il alla s'asseoir sur l'un

des divans de granit et s'installa commodément, le front à la renverse,

sous le feuillage en pleurs d'un saule. Quelques rayons de clarté diurne

filtraient encore de l'éther et glaçaient les tombeaux d'une lueur

verdâtre où l'ombre des feuilles tremblait comme un vol de papillons

noirs.

Durant quelques minutes, Westland se perdit dans cette torpeur

délicieuse qui s'épand aux approches des soirs d'été; puis, tout à coup,

ayant fait sonner sa montre à répétition, il eut un sourire étrange:

l'heure était venue, la séance d'enchantements s'ouvrait. Un mouvement

à peine distinct agitait le dôme de verdure, des bruits de battements

d'ailes descendaient de branche en branche, et bientôt après,

singulièrement sociable, une colombe se posait sur l'épaule de sir

Harris et lui frôlait le visage de son duvet tout soulevé de tièdes

palpitations.

--Chère âme! soupirait le gentleman, évidemment acquis à l'hypothèse

qu'une parcelle de l'organisme affectueux d'Harriett revivait sous ce

plumage de satin.

Ce tête-à-tête volatilo-yankee fut rapide comme l'éclair; l'oiseau

regagna son nid et sir Harris s'éloigna précipitamment du bosquet.

D'autres magies l'attendaient à la rive d'un lac marginé de porphyre où

frissonnaient, dans le centre du jardin, des reflets de ciel.

Dès qu'il fut sur le bord, la nappe d'eau s'étoila d'un sillage lent et

souple comme les plis d'une robe de velours, tandis que, sans hésiter,

un cygne--second spécimen d'une obséquiosité à peu près inconnue dans

l'ornithologie américaine--hâta ses nagées silencieuses et vint offrir

son long col flexible aux caresses tremblantes de M. Westland.

Les incidents se multiplièrent dans ce genre empreint de poésie, et

sir Harris s'abandonnait de plus en plus sur la pente des inductions

résurrectionnelles!

--Chère âme, chère âme! redisait-il, toujours emporté par une exaltation

grandissante, jusqu'à ce que, parvenu vers la limite du cimetière des

Westland, il s'arrêtât comme frappé d'angoisse ou de terreur à la

perspective d'une péripétie suprême.

Il s'agissait, sans doute, de quelque prodige final et souverainement

troublant. Westland, à l'apogée des surexcitations, se sentit faiblir

et dut s'appuyer au caisson d'un oranger, mais aussitôt remué par

le souffle ondoyant de l'été, ou, peut-être, par une main féerique

dissimulée dans l'ombre, l'arbuste en fleurs laissa tomber sur le modèle

des veufs un tourbillon de neige parfumée.

Décidément, l'esprit de feu Harriett faisait galamment les choses et

rassurait son monde par de bien délicates prévenances!

Contes d'Amérique · 第 4 / 18 段