--Quoi de plus simple? répondit mistress Brog-Hill. Attendons que les

désirs de maternité nous entraînent; c'est la seule excuse de ce qu'on

appelle l'amour. Acceptons, alors, l'«intérim» d'un homme réunissant,

hélas! à peu près les qualités physiques et morales que nous aimerions

à retrouver dans notre enfant; l'être qui naîtra par la suite sera,

relativement, capable et digne à la fois de vivre longtemps.

--Et, qui l'élèvera? le père, ou la mère?

--Laissez-moi vous redire que les réformes les plus audacieuses,

celles qui inspirent le plus, aux niais, la terreur des cataclysmes,

n'introduiraient que de minimes modifications dans les moeurs et

coutumes. La mère garderait l'enfant, jusqu'à l'âge de l'école; le

père le visiterait, pendant ce temps, au gré de ses souhaits et de ses

occupations; le reste n'est plus qu'une affaire d'argent. N'est-ce pas à

peu près ce qui se pratique aujourd'hui?

Miss Ellen, convaincue, allait tomber d'accord de ces hautes vérités,

mais la pendule sonna l'heure de la réception, et les invités,

scrupuleux observateurs de la ponctualité anglo-saxonne, firent

irruption tous à la fois.

Nous ne saurions décider si mistress Brog-Hill avait confié au hasard le

soin de justifier ses innovations ou si elle avait adroitement choisi

ses amis dans ce but. Force nous est seulement de convenir que le

ridicule de l'entière collection sautait aux yeux.

Toutes les figures étaient d'une laideur farouche, aggravée par la

sinistre coupe de barbe à la yankee; toutes les formes offensaient les

lois les plus indulgentes de l'esthétique. C'était comme un mystifiant

rendez-vous d'avortons et de colosses, d'échines ratatinées et de

ventres excessifs; les voix et les rires étaient agaçants à tous les

degrés de la gamme; les pas et les gestes faisaient trembler la table et

la vaisselle. Malgré la présence de deux médecins, de quinze avocats,

de huit pédagogues, de trois ingénieurs, de quatre clergymen et d'une

demi-douzaine d'industriels, la conversation ne put se fixer sur une

matière intéressante et passa presque immédiatement à la politique. Il

y avait crise ministérielle. L'un tenait pour Janson, candidat avancé,

l'autre pour Paulson, candidat rétrograde, et beaucoup pour Machinson,

candidat pondérateur. On ne s'occupait nullement des principes

représentés par ces trois ambitieux ni des bénéfices éventuels de leur

présence au pouvoir, mais on s'échauffait à blanc sur le chapitre des

personnalités.

Toutes les opinions, d'ailleurs, retentissaient de concert en un

crescendo formidable; la maîtresse de la maison trouvait à peine le

placement d'un mot, et on n'eut aucune sorte d'attention particulière

pour miss Ellen Kemp, que l'agréable assemblée, pourtant, voyait pour la

première fois.

Josuah n'en paraissait pas moins prendre quelque intérêt à la fête, et

souvent elle échangeait, à voix basse, de rapides propos avec l'un ou

l'autre des énergumènes.

A certain moment, Josuah vint près d'Ellen et lui recommanda d'observer

Tom Nothingworth, le type le plus notable de l'espèce en représentation.

Ce personnage dépassait d'une hauteur de tête, au moins, le reste de

la réunion. Maigre et nerveux comme un fouet, noueux et rude comme

un arbre, il avait le nez impudemment proéminent et une chevelure

broussaillant tout le front; ses paupières clignotaient sur de petits

yeux gris très vifs, et sa bouche, alternativement, se crispait ou

s'élargissait jusqu'aux oreilles.

Son organe aboyant couvrait le tumulte universel et Tom émettait, à

propos de chaque candidature, des appréciations d'un cynisme à outrance,

aboutissant toutes au culte du succès et à la religion du dollar. Se

fâcher, toutefois, était impossible, tant l'orateur, par ses oeillades

épileptiques et par l'agitation ricanante de ses lèvres, parvenait

à donner le change sur la sincérité de ses convictions. Plus on

vociférait, plus Tom Nothingworth braillait. Le salon de Josuah

ressemblait à une ménagerie qui prend feu: on entendait des cris de

bêtes furieuses et on voyait s'envoler par la fenêtre l'énorme nuée

fuligineuse exhalée par les fumeurs.

Mais il n'est si charmant plaisir qui n'arrive à sa fin. Le bruit et

la fumée prirent, vers onze heures, leurs chapeaux et leurs cannes,

descendirent l'escalier, se répandirent dans la rue et se dispersèrent

peu après.

Quand le silence et l'air respirable eurent repris possession du logis

de Josuah, les deux amies s'embrassèrent et se séparèrent après avoir

formellement constaté que le désir de rompre l'association ne leur

serait jamais inspiré par aucun des hommes entrevus ce soir-là, fût-ce

le tonitruant Tom Nothingworth.

IX

Le lendemain c'était dimanche, jour de flânerie pour Josuah, qui donnait

congé à ses malades et passait la matinée à ranger ses livres et à lire,

par-ci, par-là, quelque page dont elle résumait la substance en un

cahier de notes.

Après le déjeuner, miss Ellen, qui s'apprêtait à sortir, eut la surprise

agréable de recevoir pour la première fois dans sa chambre la visite de

la doctoresse.

Josuah tenait plusieurs volumes sous les bras; elle s'installa et fit à

haute voix diverses lectures piquantes et instructives. C'était, comme

on l'imagine sans peine, des réquisitoires et diatribes contre le

socialisme du jour où des arguments à l'honneur de ceux qui ne prennent

conseil que de leur tempérament ou de leur originalité.

Elle accompagna ces extraits de nombreux commentaires, puis parla de

choses moins graves.

Elle assista son amie dans quelques détails de toilette et lui parut

plus expansive, plus bienveillante, plus affectueuse encore qu'à

l'ordinaire.

Il semblait que des sentiments supérieurs à l'amitié, que des tendresses

de soeur aînée ou de mère dussent s'épancher de ce coeur de femme

gouverné par un esprit de philosophe et de savant.

--Je vais risquer une question indiscrète,--dit miss Ellen, émue de

ce débordement de sensibilité:--n'avez-vous jamais écouté les voeux de

quelque soupirant?

La doctoresse éprouva un peu d'hésitation à raconter qu'elle aussi

avait, comme la majorité féminine, presque touché le fond du gouffre:

--J'étais jeune encore, dit-elle; un gentleman m'avait plu par ses

semblants d'indépendance d'esprit, de hardiesses d'idées; je le crus

capable d'être un second moi pour les choses de la vie et les choses de

la science. On nous maria, mais dès le lendemain je pus mesurer en lui

l'homme éternel; ce n'était qu'un despote grossier et un rival vaniteux.

Impossible, d'ailleurs, de s'habituer à sa laideur extravagante

lorsqu'il exprimait ce qu'il intitulait: son amour! Heureusement j'étais

riche et il me fut facile d'obtenir que nous vivrions désormais séparés,

de manière à ne plus nous voir, par intervalles, que comme des amis.

L'amertume de ces souvenirs pesait sans doute à mistress Brog-Hill, car

elle mit un empressement remarquable à changer de thème.

--J'ai à vous annoncer, pour tout à l'heure, dit-elle, une visite d'une

haute importance pour vous. Il s'agit d'une affaire que j'ai entamée

hier soir, avec quelques-uns de nos amis, pendant la querelle politique.

Je savais, depuis plusieurs semaines, que la Compagnie du gaz--théâtre

de mes études du soir--veut s'agrandir et compte acquérir un immense

terrain en vente à sa proximité. J'ai pris les devants, et j'ai acheté

ce terrain pour votre compte; il m'a suffi, pour cela, de déclarer le

montant de la somme dont votre loterie vous a gratifiée.

Miss Ellen fut prise d'une stupéfaction profonde.

--Que diable pourrai-je faire de cette propriété? s'écria-t-elle.

--La revendre à la Compagnie du gaz, dit Josuah. Mais comme vous

manqueriez de l'astuce nécessaire à pareille transaction, j'en ai chargé

Tom Nothingworth, l'intermédiaire le plus madré de San-Francisco. Il

viendra, j'en suis presque certaine, vous apprendre que le marché est

conclu et que votre fortune est triplée, sinon quadruplée...

Tom Nothingworth se présenta, en effet, chez miss Ellen Kemp, dans le

courant de l'après-midi, pendant que la doctoresse était allée remettre

ses livres en place.

Ainsi qu'on l'avait prévu, Tom s'était supérieurement acquitté de sa

mission; les dollars de miss Kemp se trouvaient multipliés par quatre

et l'eussent été par cinq, sans la commission que Tom s'adjugea de son

propre mouvement.

Quelque candeur commerciale que lui eût supposée Josuah, miss Ellen

était assez américaine pour entreprendre de contester à Tom un courtage

aussi démesuré.

Mais Tom argumentait avec tant de maestria, il surabondait d'une si

divertissante puissance de tripoteur, il sut--ouvrant une parenthèse

--traiter si cavalièrement des lubies des femmes et surtout des manies

sancto-farouches de Josuah; il était si subjuguant, si pressant, si

virilement dominateur, qu'il ne restait plus qu'à consentir à tout et à

tomber en admiration...

X

Est-il nécessaire de narrer l'épilogue de cette histoire et ne

l'avez-vous pas deviné déjà?

Mistress Brog-Hill--nous le répétons à l'honneur de son sexe--n'avait

jamais questionné miss Ellen Kemp sur le but de ses promenades diurnes

et nocturnes de plus en plus fréquentes et prolongées.

Miss Ellen se montrait toujours aussi amicale et d'aussi joyeuse humeur

que le jour de son arrivée.

Josuah n'en demandait pas davantage et elle était heureuse à sa manière,

lorsqu'elle reçut la lettre suivante que mistress Flyburn, pressentant

infailliblement l'arrivée du facteur, avait attendue au moins pendant

deux minutes sur le pas de la porte:

«Nous sommes partis, ma chère, Nothingworth et moi. Je vous laisse dix

mille dollars que vous gérerez pour moi en cas de malheur. Un clergyman

nous a mariés entre deux trains. Nous filons sur New-York, puis nous

traversons l'Atlantique. Je meurs, il meurt, nous mourons d'envie de

voir Paris. Ah! comme il y avait beaucoup de vrai, ma chère, dans tout

ce que vous m'avez dit de l'amour. Nous éprouvons déjà le besoin «de

nous fuir ensemble en Europe.» Adieu... ou au revoir. J'attends lettre

de vous à New-York, poste restante.»

Et mistress Josuah répondit, par retour du courrier:

«Oui, au revoir, ma chère. Hâte-toi de plaider le divorce, hâte-toi

de dégager ta responsabilité, et reviens vite dans mes bras. Tom

Nothingworth est... mon mari.»

LE DOCTEUR BURNS

--Voilà donc le malheureux William devenu notre pensionnaire?

--A dater d'aujourd'hui.

--Et l'ignoble Ralph sera pendu demain!

--Dès l'aube...

--Ou quelques minutes plus tôt, sinon ce sera miracle si la foule le

laisse arriver jusqu'à la potence et ne se donne pas la joie de le

mettre en pièces, lui aussi, de remplumer, de le flamber au pétrole et

autres gentillesses...

--Le lynch! Parbleu, quoi de meilleur, et que sont, on présence de

pareils forfaits, les froides formalités de la justice? Parlez-moi d'une

belle vengeance pratiquée par le peuple, de ses propres mains! Voilà

qui affirme la solidarité contre le crime; voilà qui relève vraiment le

niveau moral de la masse!...

Excellentes pensées, bien dignes de se produire en si sage compagnie:

car la présente conversation se tenait chez M. Blackwork, le directeur

général du fameux établissement de santé de Lobster-Hill.

Il était plus de neuf heures du soir.

Les fous, les agités, les furieux, les illuminés, étaient relégués pour

la nuit dans leurs cellules respectives, et tout ce qui restait de gens

raisonnables dans la maison, c'est-à-dire le personnel administratif,

avec accompagnement de ses femmes et demoiselles, prenait, comme

d'habitude, le thé chez Mme Blackwork et poursuivait sa paisible

causerie sur les choses du jour.

Encore une fois, l'honorable réunion, au moins dans sa partie masculine,

cultivait le bon sens autant par métier que par aptitude naturelle.

--Oui, le lynch, je le déclare..., allait reprendre M. Blackwork,

décidément partisan de ce mode de répression...

Mais la tirade fut interrompue par la voix retentissante d'un laquais

annonçant une visite:

Monsieur le docteur Burns!

Il y eut dans le salon quelques chuchotements, quelques sourires et

coups d'oeil rapidement échangés d'où l'on pouvait conclure que si le

docteur en question troublait l'intimité du cercle, c'était pourtant un

personnage qu'il y avait nécessité d'accueillir avec le plus d'égards

possible.

Un geste de M. Blackwork sembla télégraphier en ce sens une

recommandation pressante au moment même où l'on vit apparaître M. Burns.

C'était un homme de stature élevée et de formes vigoureuses; sa figure

noble et belle, sous une chevelure grisonnante, révélait un de ces

rares savants chez qui la poésie et l'enthousiasme vont de pair avec la

science. Son regard fixe et la contraction de ses sourcils le montraient

comme sous le coup d'une préoccupation grave.

--Cher docteur, quelle bonne inspiration vous amène? dit M. Blackwork,

la main tendue.

--Vous venez, je gage, nous demander une tasse de thé, dit de sa voix la

plus caressante Mme Blackwork qui, en même temps, présentait la tasse

toute prête.

M. Burns, les mains embarrassées par les amabilités combinées du couple

Blackwork, prit la parole en promenant un salut distrait à travers

l'assistance.

--Pardonnez-moi de surgir ainsi à l'improviste, disait-il, vous me voyez

fort agité; j'ai à vous apprendre quelque chose de bien sérieux.

--Quelque chose de bien sérieux? Diable! diable! de quoi s'agit-il donc?

demanda M. Blackwork avec un accent de curiosité tel qu'il eût été

difficile d'y découvrir la moindre trace d'ironie.

--Il s'agit d'une atroce injustice, sur le point d'être commise, et

qu'il est peut-être temps encore d'empêcher; il faudra que vous vous

rendiez ce soir même chez l'attorney.

--Ciel! que se passe-t-il? que va-t-il arriver? interrogèrent quelques

voix sur un ton de sollicitude imitant la note convaincue de M.

Blackwork.

Le docteur déposa la tasse sur la cheminée et tira de sa poche un

exemplaire du _Courrier_ de San-Francisco, qu'il déplia.

--Voici ce qu'on lit ce soir, dit-il, après avoir fouillé des yeux

l'énorme tas de prose:

«Dans vingt-quatre heures, Ralph sera pendu aux Sand-Lots. Quant au mari

de sa victime, le pauvre William Garrey, sa raison n'a pu résister à la

perte de la femme qu'il adorait malgré ses infidélités; il est dans un

état de complète démence, les magistrats l'ont fait entrer d'office, ce

matin, à Lobster-Hill.»

--Voilà ce qu'on lit, répéta M. Burns tout à coup sarcastique, voilà ce

que croit toute la ville, voilà ce que la justice elle-même considère

comme démontré. Un homme de la plèbe devenant fou parce qu'on lui tue sa

femme! Ah! quelle belle histoire et comme elle est vraisemblable!...

--Hé quoi! docteur, douteriez-vous qu'il est des maris sachant aimer?

miaula une dame rousse à très long nez, en dardant ses petits yeux gris

sur son époux, le gros économe.

--Les minutes sont précieuses; permettez-moi de ne pas discuter ce

point, supplia le docteur.

--Non, non, ne discutons rien! intima nettement M. Blackwork.

--Quant à moi, continua M. Burns, longtemps avant l'information du

_Courrier_ j'étais fixé sur la valeur de ce roman. Dès cette après-midi,

j'avais visité dans son cabanon notre nouveau sujet, le William Carrey,

afin de commencer le cours de mes observations sur lui. Or, je le jure,

il n'offre nul symptôme de folie, et l'histoire qu'il m'a contée vous

terrifiera tout à l'heure!

--Qu'est-ce donc?--Oh! dites vite.--Silence! Ecoutez! écoutez!

s'écrièrent les dames, se rapprochant de M. Burns avec un grand brouhaha

d'empressement.

M. Burns s'était accoudé, tel qu'un orateur, à l'angle de la cheminée;

les lumières du salon convergeaient avec d'heureux effets de clartés

et de demi-teintes sur ses traits accentués où se lisait une extrême

énergie, emprisonnée, semblait-il, dans une sorte d'impassibilité

bizarre.

--Quand j'arrivai près de William, commença-t-il, j'eus la preuve

immédiate de sa clairvoyance; il restait obstinément sourd aux questions

de ce bon pauvre vieux... Il n'est pas ici ce soir, je puis en parler

librement..., vous savez bien: l'inoffensif M. Shirm, qui a la chimère

de se prétendre notre médecin en chef...

Un rire, cette fois irrésistible, éclata, mais très ostensiblement

c'était sur le compte du naïf M. Shirm:

--Voilà trente ans pour le moins qu'il exerce cette manie médicale, avec

la plus grande exactitude, dit M. Blackwork au comble de la gaîté.

--Et qu'il réclame à heure fixe son traitement mensuel? s'écria

l'économe, dont l'hilarité secouait l'ample ventripotence.

--William l'avait incontinent reconnu fou, littéralement fou, reprit

M. Burns, insistant sur cette bonne bouffonnerie.--A mon égard, au

contraire, William n'eut pas un instant d'hésitation.

--Parbleu! souligna complaisamment M. Blackwork.

--Il devina ma profession, continua le docteur Burns, et parut vouloir

me parler sans détours.

«--Bonne aubaine d'échapper à la corde! lui dis-je.

«--Certes, fit-il, je tenais peu à jouer le rôle capital dans la

cérémonie qui se prépare.

«--Et vous voilà désormais heureux dans notre maison. Ah! vous avez de

la chance d'avoir perdu la raison!»

«Le personnage haussa les épaules de pitié, pour ma candeur sans doute;

puis, silencieux un moment, les yeux fixés sur les miens, il eut un

sourire équivoque annonçant des confidences.

«--Vous êtes un brave homme, cela se connaît de suite, dit-il dans

son jargon de peuple; quand vous me vendriez, d'ailleurs, on ne vous

croirait pas. Mais vous m'inspirez confiance; il faut que je vous dévide

mon affaire et celle de l'honorable défunte qui était ma légitime et

portait mon nom. J'étais serrurier-ciseleur à l'époque, figurez-vous,

et je passais pour pas maladroit dans le métier. Je travaillais

dur, j'avais de l'ordre, et pas plus tard qu'à vingt-cinq ans je

m'établissais tant bien que mal pour mon propre compte. De ce coup-là,

plus de question sociale! Carrey ouvrier ne flânait jamais sans la

permission de Carrey patron, et Carrey patron ne retenait pas un sou des

bénéfices de Carrey ouvrier. J'occupais, seul, une maisonnette isolée

de la Cent-Cinquantième Rue, aux abords des Sand-Lots. L'intérieur ne

laissait rien à désirer: à gauche, l'atelier; de l'autre côté, derrière

un beau paravent chinois, mon petit mobilier tout neuf et mes hardes du

dimanche bien rangées.

«Là-dessus s'ouvrait une fenêtre encadrée de lierre, par où rentrait le

soleil du matin. Les passants admirèrent le tableau, je m'en vante, le

jour où, pour la première fois, parut dans cette verdure le jeune et

frais museau de mon épousée. Que voulez-vous? J'étais allé au bal,

quelquefois; elle adorait la danse; je me plantai dans la tête qu'elle

m'aimait par-dessus le marché, et voilà! Tout marcha bien, du reste,

dans les commencements: on la voyait toujours assise à sa fenêtre,

cousant, chantant, rêvant comme une rentière. Au fait, sa chambre

balayée à l'aurore, l'affaire d'un instant, elle n'avait plus qu'à se

laisser vivre, pendant que la soupe bouillait et pendant que je trimais

à l'ouvrage dans l'autre compartiment. Notez, avec cela, que jamais

elle ne se salissait les doigts à la ferraille; l'étau, la forge,

le soufflet, mes scies, mes limes et jusqu'au charbon, tout cela ne

connaissait que moi; c'étaient des camarades à qui je devais d'être un

homme libre et de rendre ma femme heureuse en attendant l'arrivée des

enfants.

«Elle chantait donc et rêvait à je ne sais quoi dans sa volière, ma

perruche: moi, toujours à l'oeuvre suant, le front baissé, je me

taisais: mais il me passait comme du froid bienfaisant dans le coeur, et

je ressentais une envie de remercier ou de bénir je ne sais qui ou quoi.

Par exemple, plus de bastringue, plus de promenades du samedi dans le

sillon de la foule, à la lisière des cabarets. Je voulais du bonheur

sérieux, comme un parvenu; parbleu! comme un patron!

«Il arrivait, à l'occasion, qu'on m'employait dans des usines situées au

diable, par là dans la campagne. Cela me retenait des trois ou quatre

jours dehors. Quelle joie de revenir et de revoir, au couchant du

soleil, d'aussi loin que je pouvais, notre masure, moitié noire, moitié

verte!

«Misère! c'est de là qu'est venu tout le mal.

«Elle en tenait toujours pour le bal, ma petite reine, et il en existait

un s'ouvrant tous les soirs à quelques pas de chez nous. Madame s'y

envolait dès que j'avais le dos tourné, puis, comme par habitude, elle

se remit à aimer le danseur autant que la danse; mais, cette fois, la

place de mari était prise, ce fut le tour de l'amant, et elle se livrait

entre deux quadrilles, sous ce même toit... Bah! vous avez lu le procès;

laissons les détails, vous les connaissez.

«Je ne tardai pas à flairer quelque manigance; les commères avaient

sur mon passage ce petit rire de femmes qui vous raconte ces sortes

d'affaire-là tout comme si c'était crié.

«Un jour, je fis savoir qu'un travail hors la ville m'occuperait

jusqu'au lendemain. J'avais dit vrai, et si je revins le soir même, ce

fut par pure chance.

«C'était il y a deux mois, l'été, par une chaleur à cuire la cervelle.

Le crépuscule luisait encore assez pour qu'on pût distinguer à quelques

pas de soi. Aucune lumière dans ma maison, mais avant de rien entendre,

je devinai qu'on parlait près de la fenêtre ouverte. Il m'arrivait comme

un souffle de voix haletantes. Je me jetai sur le côté, je me glissai

jusqu'au mur latéral et j'écoutai à l'angle, l'oreille contre la pierre.

--«Allons, reviens; encore un tour de valse, tu as le temps, disait une

voix d'homme.

--«Non, répondait-elle, j'ai comme un pressentiment qu'il rentrera cette

nuit.

--«Eh bien, moi, je retourne au bal.

--«Parbleu! plus rien ne te retient maintenant, dit la malheureuse.

--«Je reste, si tu veux?

--«Non, non, sauve-toi: un dernier baiser seulement...»

«Oh!... j'eus la force de me contenir: je tordais sur eux-mêmes ces

muscles habitués à ployer l'acier.

«L'homme sortait; je m'allongeai contre terre et je vis le profil de

l'individu. C'était Ralph, le tonnelier. Ralph, le bambocheur, qui

trompait sa propre femme en même temps qu'il souillait la mienne.

«Quand il fut à quelques mètres, j'entrai chez moi brusquement. D'un

coup de soufflet j'incendiai le brasier toujours couvant sous la cendre

et j'y allumai la torchère. Je passai dans l'autre salle et je plantai

le bout de résine sur la table. Clarté subite, terrible. Le lit était en

désordre; elle, la misérable, avait sur la tête un bonnet tout pomponné

de fleurs.

--«Ote donc cette guenille,» lui dis-je, sans fracas.

«Une rage crispa sa figure: «Maladroite!» pensait-elle, en précipitant

le bonnet tout fripé dans l'armoire.

--«J'étais allée chez les Rophinand..., trouva-t-elle, comme frime.

--«Bien, bien, répliquai-je, on ne t'a jamais fait de reproches. Pour la

question de ce soir, on en usera de même.»

«Elle tremblait, blanche, prête à défaillir. J'étais tout tranquille,

moi, c'est drôle; mais quelque chose d'horrible, il faut croire,

s'annonçait dans mes yeux.

--«William! supplia-t-elle.

--«Ralph!» répondis-je, ricanant, les dents serrées.

«Ce nom-là résumait tout.

--«Tu es fou! tu es fou!» cria-t-elle.

«Niaiserie pure de vouloir me tromper encore: il était bien temps!

«Je la pris à la gorge et je serrai.... mais calme, toujours! car il ne

fallait pas d'agitation, il ne fallait pas lâcher d'une phalange, je ne

voulais pas entendre de cris; il était sûr que je n'aurais pas pu tenir

contre des pleurs, les premiers qu'elle eût versés devant moi. Je savais

très bien ce que je faisais, n'est-ce pas? Ses genoux ployaient, ses

mains s'accrochaient à moi; son visage à la renverse devint pourpre,

puis d'une pâleur qui semblait verte à la lueur de la torche; je serrais

toujours: je guettais, vous savez, cette tranquille beauté des morts qui

s'étale tout d'un coup. Enfin ses yeux me regardèrent gais et brillants

comme à travers du cristal; un froncement de ses lèvres découvrit la

pointe des dents comme pour sourire; c'était fait... Je la laissai

retomber.

--«Tu es fou!...»

«Sa dernière parole me poursuivait. Je me mis à causer, pour ainsi dire,

avec la morte.

--«Parbleu, oui, je suis fou!... lui répondais-je, je me sens comme

ivre... On dirait que le diable m'entraîne à des extravagances.»

Contes d'Amérique · 第 3 / 18 段