Westland fit mouvoir encore une fois le ressort de son chronomètre et
constata l'instant des épreuves décisives. Il bannit donc toute crainte
et s'élança d'un bond, malgré les ténèbres, jusqu'au seuil d'un vaste
mausolée dont le fronton, à des heures moins ténébreuses, s'illustrait
du nom d'Harriett et dominait le reste des tombeaux.
M. Westland heurta le monument de ses mains suppliantes et projeta, dans
l'auguste silence des morts, une multitude de paroles désordonnées.
--Reviens, reviens encore, chère âme! disait-il avec des cris, avec des
sanglots; reviens, oh! reviens, ce retard est un supplice!
Alors--émerveillement sans pareil--une lueur morne, une phosphorescence
bleue sillonna les vitraux de la chapelle, dont les portes de bronze
s'ouvrirent lentement sur les pas d'une apparition blanche à forme
humaine; et de la tombe restée béante s'envolèrent les précieuses
senteurs, les fins oppoponax, les ylang-ylangs légers qu'exhalerait la
chambre à toilette d'une ombre de mondaine enfuie à quelque spectral
rendez-vous d'amour.
L'apparition se dressa devant M. Westland, qui la saisit entre ses bras
et l'attira contre son coeur, sans rencontrer la moindre résistance.
L'adorable docilité de mistress Harriett revivait dans son fantôme. Mais
la défunte semblait avoir acquis, depuis son noviciat d'outre-tombe, des
attraits et des séductions qu'elle n'avait certes possédés qu'à l'état
de principe dans notre vallée de larmes. Elle s'était montrée bonne
comme les anges et chérubins de son sexe, mais à la façon maigre et
diaphane, tandis qu'à présent, sous ce linceul glissant comme un
déshabillé de soie sur le nu d'une chair de satin, les doigts enfiévrés
de sir Harris sentaient s'épanouir des rondeurs plus palpitantes que la
gorge de la colombe, plus gracieuses que les cambrures du cygne, plus
odorantes que la pluie de fleurs d'oranger.
La constatation de ces progrès posthumes accomplis par Mme Westland
affola son inconsolable veuf et l'entraîna dans des exigences
franchement réalistes, car il ne se contenta plus des étreintes muettes
qui, paraît-il, avaient caractérisé les précédentes rencontres funèbres
de la même espèce entre les deux époux:
--Oh! pour cette fois, parle! parle-moi, chère âme, s'écria violemment
M. Westland; ne persiste pas dans ce silence, obstiné, cruel,
inexorable, qui me torture, qui me rend fou! Parle, parle!
Le spectre de la sensible Harriett eut tout l'air de ne pouvoir résister
à tant d'éloquence, et, d'une voix empruntée aux plus exquises musiques
des rêves, il daigna dire:
--Vous l'exigez? Soit! Mais rien que ce mot: Sir Harris, je vous aime!
M. Westland ne parvint à déverser le trop-plein de sa félicité qu'en
des exclamations éperdues; il enveloppa d'une embrassade exaspérée
les splendeurs palpables du fantôme, et, dans un baiser sans fin, il
recueillit sur ses livres le souffle de son essence immatérielle, source
de tant d'amour et de constance...
Jamais, probablement, plus extatique effusion ne fut partagée entre
terre et ciel.
* * * * *
Le lendemain, chez lui, vers l'heure de son déjeuner, sir Harris
Westland, l'esprit encore tout halluciné des visions de la nuit,
feuilletait, d'une main distraite, le lot quotidien de journaux et de
correspondances, quand son attention fut vivement attirée par un imprimé
bordé de noir et contenant l'invitation à payer le trimestre échu de son
abonnement à l'_Association spirite pour la propagande de la croyance à
l'immortalité de l'âme_.
Cette singulière Compagnie, montée par actions, avait pour but,
lisait-on en marge, de mettre à la disposition de ses affiliés une
inépuisable série d'impressions et d'agréments funéraires, marqués au
cachet de la vie éternelle, tels que ceux dont la présente histoire
exhibe quelques échantillons.
A cet effet, la Société présidait à l'aménagement spécial des résidences
mortuaires; elle organisait la mise en scène des miracles en tous
genres, elle se livrait à l'apprivoisement de tous quadrupèdes et
bipèdes revêtus d'un caractère emblématique et garantissait aux amateurs
le concours d'une nombreuse troupe de revenants de tout sexe et de tout
âge, capables de représenter les morts de bonne compagnie et requis de
répondre, à quelque heure que ce fût et sous n'importe quel costume, aux
évocations qu'il plairait aux abonnés de leur adresser.
Il va de soi que l'institution tenait aussi l'article sinistre, tel que
cris de hiboux, hurlements de chiens à la mort, vols de chauves-souris,
lamentations dans l'ombre, fantasmagories macabres, évolutions de
squelettes articulés, etc., etc.
Mais M. Westland, on le sait, préférait de beaucoup les récréations
flatteuses et attendrissantes. Il s'acquitta de sa dette avec
empressement en se rappelant le zèle et l'exactitude que les médiums de
l'Agence avaient mis a son service durant ses excursions au cimetière.
La note se grossissait d'un supplément assez considérable, parce
qu'à l'issue de la dernière séance, et selon l'expresse volonté de
l'honorable actionnaire, l'_âme avait parlé!_
Sir Harris solda cet excédent avec un surcroît de gratitude, et même,
huit jours plus tard, il manifestait sa reconnaissance à cet égard d'une
façon tout à fait péremptoire, car il demandait et obtenait la main
de miss Herminia Burtonn, la fille du directeur et fondateur de
l'_Association spirite_, la ravissante promeneuse à la valise, la même
qui, pendant la fameuse nuit, avait si tendrement et si avantageusement
joué le rôle de feu Harriett.
LA TRAGÉDIE DU MAGNÉTISME
Le public du parterre et des amphithéâtres avait accordé sa bruyante
approbation aux prouesses d'une foule d'acrobates, de jongleurs et
d'équilibristes; dans le pourtour-promenade, messieurs les dandys,
d'âges divers, mais tous trop jeunes, s'étaient montrés fort attentifs
aux grâces exhibées par les demoiselles du corps de ballet. La première
partie du spectacle s'était ainsi passée sans rien d'exceptionnel.
Ce fut seulement vers onze heures, que la fleur du beau monde de
Boston fit tout à coup irruption aux places encore vides des premières
galeries; des essaims de jolies femmes développèrent bientôt sur
l'hémicycle une guirlande continue de légères toilettes d'été, gai
fouillis de nuances claires s'harmonisant sur un fonds de gentlemen en
habits noirs, et, dès lors, une animation heureuse s'épanouit dans la
salle, où le coup d'aile des éventails jetait des frissons parfumés;
les flammes des lustres rejaillirent plus intenses sur les luisants des
soies et des parures; les éclats de rire furtifs voltigeaient comme des
étincelles sonores dans le feu croisé des causeries; tout semblait, en
un mot, prendre un air de fête, pour célébrer la première séance de
magnétisme donnée sur la scène de l'Alhambra par le célèbre docteur
Kellog et son merveilleux «sujet,» miss Olivia.
Cet empressement aristocratique s'expliquait par le lyrisme et
l'insistance des réclames dont la presse de Boston retentissait depuis
plus d'un mois à propos de cette solennité.
Sur la foi de renseignements authentiques, ces feuilles plaçaient miss
Olivia au premier rang de l'hallucination contemporaine et tressaient
au front de cette inénarrable demoiselle une couronne d'épithètes
démesurément superlatives. Quant au docteur Kellog, ce n'était pas
seulement le plus infaillible, le plus audacieux des expérimentateurs;
il ne se bornait pas à prouver indubitablement ses terribles facultés
fascinatrices, il avait, de plus, le mérite de dévoiler, à la fin de
chacune de ses représentations et de «mettre à la portée de tout le
monde» les supercheries, les artifices, les grossiers semblants de
somnambulisme et de double vue par lesquels de vulgaires charlatans,
affublés du titre de magnétiseurs, trompent d'ordinaire le public.
C'en était assez pour attiser la curiosité générale.
Mais les publicistes signalaient bien d'autres causes d'«attraction.»
M. Kellog, rédigeaient-ils tout bas, confidentiellement,--en déroutant
la sagacité du lecteur par quelques lettres capitales ou par diverses
petites mains indicatrices tracées en tête des paragraphes,--«M. Kellog,
amoureux d'Olivia, la torturerait sans pitié pendant son sommeil factice
et se vengerait ainsi de l'indifférence dont elle l'accable dès qu'elle
reprend possession d'elle-même au réveil.»
En outre, imprimait-on, «beaucoup d'attention serait accordée» à certain
jeune gentleman européen, très ténébreux, très mystique, originaire
des brouillards d'Écosse, se nommant, croyait-on, lord Warner, lequel
poursuivait Olivia dans tous ses voyages à travers l'Amérique et ne
manquait jamais de prendre place dans une première loge d'avant-scène
dès que miss Olivia montait sur le théâtre, parce qu'il l'adorait et
se croyait adoré d'elle «seulement lorsqu'elle entrait dans l'état de
catalepsie.»
Par suite, il existait entre le diabolique docteur et le noble étranger
une guerre sourde de haine et de jalousie. «Une querelle semblait
possible, un conflit devenait probable, un duel était certain,» et les
spectateurs couraient chance à tout moment de voir se réaliser l'une de
ces «redoutables éventualités.»
Enfin, et par surcroît, la chronique faisait ressortir, avec
d'affriolantes réticences, le rôle joué dans cette affaire par une belle
et jeune patricienne (lady Warner, sans doute), laquelle assistait
invariablement à toutes les soirées de Kellog, dans la loge
d'avant-scène faisant face à celle de lord Warner, et de là, toujours
parfaite d'élégance selon la dernière mode, mais toujours calme,
toujours dédaigneuse du mouvement d'admiration que provoquait sa
présence, elle attachait sur son mari des regards obstinés; elle notait
ses impressions les plus fugitives, elle recueillait une par une les
marques de son absurde passion, et tout cela «dans un but dont le mobile
avait échappé jusqu'alors aux plus habiles investigations.»
Or, la gentry réunie ce soir-là à l'Alhambra croyait à l'exactitude de
ces piquantes indiscrétions; la Gazette des étrangers avait d'ailleurs
annoncé, quelques jours auparavant, l'arrivée de lord et de lady Warner,
sans négliger d'ajouter qu'ils n'étaient pas descendus au même hôtel. Et
maintenant même, au moment du lever du rideau pour les expériences de M.
Kellog, les deux loges d'avant-scène étaient encore inoccupées, comme
si les deux époux en guerre s'étaient réservé d'y prendre, au moment
décisif, leur poste de combat.
Aussi le vif brouhaha des conversations s'en allait augmentant dans la
salle ruisselante de lumière et l'impatience universelle atteignait à sa
limite extrême, quand l'orchestre attaqua les majestueux accords d'un
prélude qui fut pour l'assemblée le signal d'une série d'émotions dont
la véhémence allait, d'ailleurs, singulièrement dépasser tout ce qu'on
avait pu prévoir.
Les premières notes avaient à peine vibré que lord Warner venait
s'asseoir sur le devant de la loge de droite. Les lorgnettes ne
pouvaient s'y tromper: il était conforme aux esquisses tracées par ses
biographes; il avait l'âge où les illusions ont encore le droit d'être
des croyances; son air, empreint d'on ne sait quelle mélancolique fierté
de race, lui permettait d'offenser impunément la «coupe du jour» et
de porter sans ridicule une sorte de deuil romanesque, velours et
dentelles, renouvelé de l'ère byronienne; ses yeux bleus et dormants,
comme les grands lacs tristes de son pays d'Écosse, ses lèvres fines
au sourire indécis, son front pâle entouré d'une chevelure tombante
d'archange, avaient un charme non terrestre, bien en rapport avec cet
amour étrange, cette originalité psychologique que lui attribuaient les
feuilles d'actualité.
Ces détails, toutefois, furent à peine entrevus, car presque au même
instant lady Warner venait d'entrer dans l'avant-scène de gauche et
s'était installée bien en face, bien résolument en face de son mari.
La véracité des reporters fut démontrée une fois de plus: lady Warner
semblait un astre détaché des sphères les plus raffinées du high-life et
paré de la grâce savante des lignes simples. Elle se serrait, svelte et
pourtant modelée, dans une étroite robe de satin blanc, farfouillée d'un
tourbillon de dentelles; son chapeau n'était qu'une exquise fanfreluche
de guipure prise dans une touffe de lilas blanc. Et sur toute cette
neige, sur l'or clair de ses cheveux d'Anglaise, sur le frais carmin
de ses lèvres, dans le bleu-noir de ses yeux de sphinx, rayonnait ce
tranquille orgueil, cette sérénité d'étoile qui vient aux femmes dans
l'enivrement de leur beauté.
Un émoi dans la salle justifia cette triomphante attitude de lady
Warner, et le concert de louanges suscité par son arrivée bruissait
encore, lorsque enfin le rideau se leva sur le décor d'un coin de jardin
plein de hautes verdures du fond desquelles le fameux docteur Kellog et
l'intéressante Olivia, se tenant du bout des doigts, s'avancèrent en
cérémonie jusqu'à la rampe.
Il y eut quelques applaudissements de bienvenue, mais, en somme,
l'illustre couple ne laissait pas que de causer, au premier aspect, une
certaine déception.
Miss Olivia, solide plébéienne taillée en hercule femelle, paraissait
un peu gênée des splendides épaules et des bras superbes que laissaient
voir à nu les décolletés hardis de sa robe de bal en satin blanc. Elle
n'était nullement jolie, et la vulgarité de ses traits ne se sauvait que
par la jeunesse du sourire armé de dents de perle entre des lèvres au
ton de fraise.
Individualité maigre, au contraire, figure sèche et longue, front fuyant
plaqué d'une chevelure trop noire, le docteur Kellog eût passé pour
burlesque, n'était sa tenue sévère et son costume rigoureusement exact
d'homme du monde.
Non, certes! rien d'anormal, ni de fatal, ne planait sur eux; ils
n'étaient pas de l'ancienne école de sorcellerie, et très modestement
ils affichaient le positivisme sans apparat qui doit présider désormais
à l'exploitation pratique et raisonnée du surnaturel.
Les musiciens firent silence et M. Kellog prononça quelques paroles
dont l'éloquence facile n'était pas d'un «barnum» ordinaire. Il annonça
qu'avant de révéler, suivant sa promesse, les misérables mystifications
accoutumées des hypnotiseurs et spirites de bas étage, il allait évoquer
la plupart des phénomènes réels et incontestables du trouble nerveux
occasionné par le sommeil artificiel.
Et sans plus de préambule, parmi les lueurs livides d'une lumière
électrique tombant tout à coup des frises avec accompagnement d'un
trémolo pathétique à l'orchestre, M. Kellog étendit les deux mains vers
Olivia.
Rien d'abord: Le public, palpitant d'émotion, attendait muet, sans un
souffle; puis, soudain, ce fut prodigieux!
Frappée par le fluide, Olivia se dressait subitement, farouche, les yeux
grandis dans une immobilité tragique: la bouche dessinant une terreur
vague, profonde, étonnée; son regard se fixait sur Kellog et semblait
aller, au delà de lui, vers quelque vision menaçante éployée au loin.
Un premier enchantement alors s'opérait. Miss Olivia, presque laide tout
à l'heure, prenait une sorte de beauté sinistre, largement sculptée dans
ce masque d'angoisse.
Un être tout nouveau se manifestait de même dans la personne de Kellog.
Ce n'était plus l'obséquieux débitant de magie bénigne, mais l'âpre
savant, le chercheur tenace, brutal au viol de tout mystère, prêt à
fouiller jusqu'au coeur les plus noirs problèmes de la vie; son dur
profil, heurté aux angles par la clarté verte, semblait le tranchant
d'une volonté de fer, et puis, sur ses lèvres minces aux sinuosités
perfides, dans son oeil flamboyant, à son sourcil perpendiculaire dans
le front plissé, il y avait plus que de la rancune ou de la colère, il y
avait l'ironique pitié pour cette femme, en d'autres temps, sans doute,
indomptable et fière, maintenant si vite, si lâchement maîtrisée au
premier signe d'un pouvoir inconnu.
Elle tombait, en effet, par molles graduations, plus avant à chaque
geste de Kellog, dans son bizarre sommeil de fantôme errant; l'air
d'épouvante s'effaçait dans la pâleur de son visage où montait
l'hébétement morose du rêve. Elle avait l'allure automatique d'un corps
où la pensée n'est plus; elle marchait d'un pas souple de somnambule,
comme portée sur un éther; elle reculait, elle tentait de fuir, elle
se rapprochait par bonds convulsifs, la poitrine soulevée de sanglots
machinals.
Les résultats les plus saisissants, les plus inattendus, les plus
insensés de l'anesthésie se multiplièrent ainsi sous les yeux captivés
du public. Plusieurs adeptes du mesmérisme répartis dans la salle, et
reconnaissables à leurs physionomies spéciales d'ascètes, échangeaient
des sourires victorieux. L'influence despotique de Kellog, les
passivetés inouïes d'Olivia ne laissaient pas la moindre prise à
l'incrédulité; la science triomphait...
Soudain un cri d'horreur courut!...
Kellog s'était armé d'un stylet arraché à l'improviste du revers de
son habit, et frappant de haut, rudement, il avait implanté l'acier en
pleine chair nue dans le milieu du bras gauche de l'hallucinée, de son
bras d'athlète, horizontalement roidi dans un effort où saillait le
muscle.
Penché hors de sa stalle, lord Warner s'abîmait dans une contemplation
éperdue. Lady Warner, de son côté, persistait dans sa souveraine
placidité de grande dame, mais sa main fine, gantée de jaune très clair,
battait un rhythme légèrement nerveux sur le velours pourpré du rebord
de la loge.
Aucun frémissement n'avait altéré la sombre impassibilité d'Olivia, pas
une fibre n'avait tressailli; la chair traversée gardait autour de la
plaie sa blancheur de marbre. On croyait voir l'absurde emblème du
cauchemar au bras d'une statue de la nuit.
Feindre un tel stoïcisme sous l'aiguillon de la douleur matérielle,
allons! c'était impossible. Le miracle, produit par des forces
indéfinies de l'organisme, se montrait visible à tous. Initiés et
profanes le saluèrent d'un long murmure de stupéfaction.
Mais beaucoup trop violent, cet épisode fut heureusement suivi de
quelques scènes dans le genre attendrissant et poétique.
M. Kellog prit l'attitude empressée, câline, paternelle, d'un médecin de
femmes aux heures de crise; il délivra miss Olivia du poignard, puis il
enveloppa la patiente d'une multitude de gestes doux qui la placèrent
aussitôt dans un courant opposé de surexcitations dont le but était,
scientifiquement parlant, de favoriser l'épanchement d'un excédant trop
considérable de nervosité...
La musique servit de premier dérivatif à cette hyperesthésie...
Miss Olivia se mit à chanter. Kellog, agitant les mains derrière elle,
l'ordonnait; elle obéissait sans voir--et fit entendre, dans les notes
sourdes du médium, le début d'une élégie passionnée; mais sur un autre
signe très bref de Kellog, la voix, au milieu d'une strophe, se brisa,
plaintive, étrangement fêlée, comme un appel désespéré au loin, sur la
mer.
Cette interruption lui fut comme un déchirement de tout lien dans
le réel; elle s'égara dans l'incertitude d'une tristesse haute; ses
paupières se relevaient, ses yeux resplendissaient comme ceux d'une
madone vers le ciel et semblaient pleurer une de ces poignantes douleurs
d'âme que nul ne peut définir...
C'était l'extase, tout à fait l'extase, telle que la décrivent les
physiologistes les plus accrédités.
L'orchestre, dont le rôle, sans doute, avait été soigneusement réglé
pour cette représentation, appropriait ses accords à la sublimité du
ravissement d'Olivia. Le hautbois disait par phrases, tantôt joyeuses,
tantôt lugubres, une sorte de récit dans le roulement grave des cymbales
et dans l'harmonie des arpèges tremblant sur les cordes grêles des
violons. Insensiblement le rhythme, frappé sur le thème fantasque,
entraînait l'hypnotisée aux évolutions d'une danse lente, très
singulière, aux flexions subtiles, dessinant tour à tour des fiertés
de déesse classique et des abandons de fille d'Orient. Saltimbanque
de l'idéal, Olivia donnait une forme vivante à l'insaisissable pensée
musicale, elle traduisait en lignes pures ou tourmentées, en mouvements
gracieux ou fébriles, la gracieuse mélopée des symphonistes; et,
tournoyante avec des langueurs de vierge, ployée comme une faunesse
ivre ou saisie d'un vertige sacré de prêtresse, elle s'arrêtait enfin,
haletante, effarée, le front baigné d'on ne sait quelles clartés
d'enthousiasme...
L'émerveillement de la foule et l'effervescence des adeptes étaient au
comble; d'ardentes salves d'applaudissement eussent bientôt éclaté dans
le silence solennel, si le docteur Kellog, revenant à la rampe, n'avait
pris la parole une seconde fois.
Grâce à la concentration des effluves, expliqua-t-il en termes de
savant, grâce encore à l'intensité prolongée de son exaltation, miss
Olivia venait d'entrer dans la phase de la lucidité suraiguë. Oui,
désormais elle était capable de lire dans un livre fermé, de voir et
d'entendre à travers n'importe quel obstacle; elle pouvait deviner la
pensée intime, accomplir les plus secrètes volontés de quiconque serait
mis en communication avec elle, et M. Kellog offrait à tous de tenter
l'épreuve!
Mais aucun des spectateurs ne répondit à l'invitation. On laissait, d'un
commun accord, le champ libre à lord Warner, qui, d'ailleurs, s'était
levé dès la fin du «speech» de Kellog et avait enjambé la balustrade de
sa loge.
--Encore vous, toujours! Soit! j'y consens, interrogez-la, lui dit
Kellog avec un ricanement d'impertinence polie, où sifflait pourtant
l'irritation.
L'orchestre se tut; la salle ramassa son intérêt comme dans l'attente
d'un drame.
Lord Warner parut n'apercevoir ni les façons cavalières de Kellog, ni le
lamentable excès de dédain que versait sur lui le regard toujours fixe
de lady Warner. Décidé, fanatique, il allait, défiant la raillerie par
de grands airs de conviction.
Olivia se retourna lentement vers lui, non surprise, non fâchée; elle
redevenait la mélancolique prophétesse obsédée du poids des secrets;
elle retombait dans ce terrible sommeil au regard béant qui, sans doute,
croit rêver la vie....
Longtemps Warner s'oublia dans l'observation de l'énigme.
L'indéfinissable tristesse d'Olivia le gagnait. N'était-il qu'ébloui
par l'auguste beauté de l'idole, ou cherchait-il en vain les causes de
l'indicible souffrance qu'elle incarnait? ou bien encore leurs
deux âmes, par une inconcevable pénétration, se parlaient-elles et
gémissaient-elles sur leur amour sans espoir?
A l'appui de cette dernière hypothèse, lord Warner remit tout à coup
entre les mains de la «voyante» une lettre strictement close, mais toute
pleine--on en était sûr--de déclarations tumultueuses.
Olivia, le front incliné, concentra sur l'enveloppe blanche l'attention
de ses yeux mornes dont la flamme allait aux visions intérieures. Seul
un pli courroucé des sourcils trahissait l'effort de cette lecture
à travers les feuillets repliés, lorsque enfin, parvenant à tout
déchiffrer, à tout comprendre, elle se débattit soudain contre l'inertie
qui l'enchaînait; l'amour, comme un orage, s'ameutait dans son sein et
se révoltait; elle voulait lire mieux cette lettre, être certaine de ne
pas se tromper; elle allait rompre le cachet....
Mais arrêtée par une commotion galvanique, elle se redressa dans une
immobilité de granit. La lettre s'envola de ses doigts gantés: Kellog,
attentif à l'arrière-plan, avait jeté dans l'air son geste impérieux; la
pathétique Olivia n'était plus que le «sujet,» l'instrument, le jouet
stupide....
Et tout ce que le plus noble amour, arrêté dans son vol, froissé dans
son orgueil, renferme de douleur, lady Warner pouvait le lire, en ce
moment, au front consterné de son mari; mais le docteur se précipita
d'un bond entre les deux amants; la colère blêmissait à ses joues
creuses, le rictus amer se tordait comme une écorchure entre ses lèvres
contractées.
--C'est assez, on a compris, s'écria-t-il, retentissant d'insolence,
tandis que Warner, refoulant mal le soulèvement d'une rage profonde,
regagnait sa place.
Il était trop certain que la lutte tant redoutée entre les deux rivaux
devenait imminente. La salle ne respirait plus.