tout ceci était du temps perdu, que ce ne serait qu'à partir du baiser
que commenceraient les minutes calmantes, et véritables, je lui dis:
«Bonsoir, il est trop tard», parce que cela ferait qu'elle
m'embrasserait, et nous continuerions ensuite. Mais après m'avoir dit:
«Bonsoir, tâchez de bien dormir», exactement comme les deux
premières fois, elle se contenta d'un baiser sur la joue. Cette fois je
n'osai pas la rappeler, mais mon cœur battait si fort que je ne pus me
recoucher. Comme un oiseau qui va d'une extrémité de sa cage à
l'autre, sans arrêter je passais de l'inquiétude qu'Albertine pût
partir à un calme relatif. Ce calme était produit par le raisonnement
que je recommençais plusieurs fois par minute: «Elle ne peut pas
partir en tout cas sans me prévenir, elle ne m'a nullement dit qu'elle
partirait», et j'étais à peu près calmé. Mais aussitôt je me
redisais: «Pourtant si demain j'allais la trouver partie. Mon
inquiétude elle-même a bien sa cause en quelque chose; pourquoi ne
m'a-t-elle pas embrassé?» Alors je souffrais horriblement du cœur.
Puis il était un peu apaisé par le raisonnement que je recommençais,
mais je finissais par avoir mal à la tête, tant ce mouvement de ma
pensée était incessant et monotone. Il y a ainsi certains états
moraux, et notamment l'inquiétude qui, ne nous présentant que deux
alternatives, ont quelque chose d'aussi atrocement limité qu'une simple
souffrance physique. Je refaisais perpétuellement le raisonnement qui
donnait raison à mon inquiétude et celui qui lui donnait tort et me
rassurait, sur un espace aussi exigu que le malade qui palpe sans
s'arrêter, d'un mouvement interne, l'organe qui le fait souffrir,
s'éloigne un instant du point douloureux, pour y revenir l'instant
d'après. Tout à coup dans le silence de la nuit, je fus frappé par un
bruit en apparence insignifiant, mais qui me remplit de terreur, le
bruit de la fenêtre d'Albertine qui s'ouvrait violemment. Quand je
n'entendis plus rien, je me demandai pourquoi ce bruit m'avait fait si
peur. En lui-même il n'avait rien de si extraordinaire; mais je lui
donnais probablement deux significations qui m'épouvantaient
également. D'abord c'était une convention de notre vie commune, comme
je craignais les courants d'air, qu'on n'ouvrît jamais de fenêtre la
nuit. On l'avait expliqué à Albertine quand elle était venue habiter
à la maison et bien qu'elle fût persuadée que c'était de ma part une
manie et malsaine, elle m'avait promis de ne jamais enfreindre cette
défense. Et elle était si craintive pour toutes ces choses qu'elle
savait que je voulais, les blâmât-elle, que je savais qu'elle eût
plutôt dormi dans l'odeur d'un feu de cheminée que d'ouvrir sa
fenêtre, de même, que, pour l'événement le plus important, elle ne
m'eût pas fait réveiller le matin. Ce n'était qu'une des petites
conventions de notre vie, mais du moment qu'elle violait celle-là sans
m'en avoir parlé, cela ne voulait-il pas dire qu'elle n'avait plus rien
à ménager, qu'elle les violerait aussi bien toutes. Puis ce bruit
avait été violent, presque mal élevé, comme si elle avait ouvert
rouge de colère et disant: «Cette vie m'étouffe, tant pis, il me faut
de l'air!» Je ne me dis pas exactement tout cela, mais je continuai à
penser, comme à un présage plus mystérieux et plus funèbre qu'un cri
de chouette, à ce bruit de la fenêtre qu'Albertine avait ouverte.
Plein d'une agitation comme je n'en avais peut-être pas eue depuis le
soir de Combray où Swann avait dîné à la maison, je marchai
longtemps dans le couloir, espérant, par le bruit que je faisais,
attirer l'attention d'Albertine, qu'elle aurait pitié de moi et
m'appellerait, mais je n'entendais aucun bruit venir de sa chambre. Peu
à peu je sentis qu'il était trop tard. Elle devait dormir depuis
longtemps. Je retournai me coucher. Le lendemain, dès que je
m'éveillai, comme on ne venait jamais chez moi quoiqu'il arrivât sans
que j'eusse appelé, je sonnai Françoise. Et en même temps je pensai:
«Je vais parler à Albertine d'un yacht que je veux lui faire faire.»
En prenant mes lettres, je dis à Françoise sans la regarder: «Tout à
l'heure j'aurai quelque chose à dire à Mlle Albertine; est-ce qu'elle
est levée?» «Oui, elle s'est levée de bonne heure.» Je sentis se
soulever en moi, comme dans un coup de vent, mille inquiétudes, que je
ne savais pas tenir en suspens dans ma poitrine. Le tumulte y était si
grand que j'étais à bout de souffle comme dans une tempête. «Ah!
mais où est-elle en ce moment?» «Elle doit être dans sa chambre.»
«Ah! bien; eh! bien, je la verrai tout à l'heure.» Je respirai, elle
était là, mon agitation retomba, Albertine était ici, il m'était
presque indifférent qu'elle y fût. D'ailleurs n'avais-je pas été
absurde de supposer qu'elle aurait pu ne pas y être. Je m'endormis,
mais, malgré ma certitude qu'elle ne me quitterait pas, d'un sommeil
léger et d'une légèreté relative à elle seulement. Car les bruits
qui ne pouvaient se rapporter qu'à des travaux dans la cour, tout en
les entendant vaguement en dormant, je restais tranquille, tandis que le
plus léger frémissement qui venait de sa chambre, quand elle sortait,
ou rentrait sans bruit, en appuyant si doucement sur le timbre, me
faisait tressauter, me parcourait tout entier, me laissait le cœur
battant, bien que je l'eusse entendu dans un assoupissement profond, de
même que ma grand'mère dans les derniers jours qui précédèrent sa
mort et où elle était plongée dans une immobilité que rien ne
troublait et que les médecins appelaient le coma, se mettait, m'a-t-on
dit, à trembler un instant comme une feuille quand elle entendait les
trois coups de sonnette par lesquels j'avais l'habitude d'appeler
Françoise, et que, même en les faisant plus légers, cette
semaine-là, pour ne pas troubler le silence de la chambre mortuaire,
personne, assurait Françoise, ne pouvait confondre, à cause d'une
manière que j'avais et ignorais moi-même d'appuyer sur le timbre, avec
les coups de sonnette de quelqu'un d'autre. Étais-je donc entré moi
aussi en agonie, était-ce l'approche de la mort?
Ce jour-là et le lendemain nous sortîmes ensemble, puisqu'Albertine ne
voulait plus sortir avec Andrée. Je ne lui parlai même pas du yacht.
Ces promenades m'avaient calmé tout à fait. Mais elle avait continué
le soir à m'embrasser de la même manière nouvelle, de sorte que
j'étais furieux. Je ne pouvais plus y voir qu'une manière de me
montrer qu'elle me boudait, et qui me paraissait trop ridicule après
les gentillesses qui je ne cessais de lui faire. Aussi, n'ayant plus
d'elle même les satisfactions charnelles auxquelles je tenais, la
trouvant laide dans la mauvaise humeur, sentis-je plus vivement la
privation de toutes les femmes et des voyages dont ces premiers beaux
jours réveillaient en moi le désir. Grâce sans doute au souvenir
épars des rendez-vous oubliés que j'avais eus, collégien encore, avec
des femmes, sous la verdure déjà épaisse, cette région du printemps
où le voyage de notre demeure errante à travers les saisons venait
depuis trois jours de s'arrêter, sous un ciel clément, et dont toutes
les routes fuyaient vers des déjeuners à la campagne, des parties de
canotage, des parties de plaisir, me semblait le pays des femmes aussi
bien qu'il était celui des arbres, et le pays où le plaisir partout
offert devenait permis à mes forces convalescentes. La résignation à
la paresse, la résignation à la chasteté, à ne connaître le plaisir
qu'avec une femme que je n'aimais pas, la résignation à rester dans ma
chambre, à ne pas voyager, tout cela était possible dans l'Ancien
Monde où nous étions la veille encore, dans le monde vide de l'hiver,
mais non plus dans cet univers nouveau, feuillu, où je m'étais
éveillé comme un jeune Adam pour qui se pose pour la première fois le
problème de l'existence, du bonheur, et sur qui ne pèse pas
l'accumulation des solutions négatives antérieures. La présence
d'Albertine me pesait, et, maussade, je la regardais donc, en sentant
que c'était un malheur que nous, n'eussions pas rompu. Je voulais aller
à Venise, je voulais en attendant aller au Louvre voir des tableaux
vénitiens et au Luxembourg les deux Elstir, qu'à ce qu'on venait de
m'apprendre, la princesse de Guermantes venait de vendre à ce musée,
ceux que j'avais tant admirés, les «Plaisirs de la Danse» et le
«Portrait de la famille X.». Mais j'avais peur que, dans le premier,
certaines poses lascives ne donnassent à Albertine un désir, une
nostalgie de réjouissances populaires, la faisant se dire que
peut-être une certaine vie qu'elle n'avait pas menée, une vie de feux
d'artifice et de guinguettes, avait du bon. Déjà d'avance, je
craignais que, le 14 juillet, elle me demandât d'aller à un bal
populaire et je rêvais d'un événement impossible qui eût supprimé
cette fête. Et puis il y avait aussi là-bas, dans les Elstir, des
nudités de femmes dans des paysages touffus du Midi qui pouvaient faire
penser Albertine à certains plaisirs, bien qu'Elstir, lui (mais ne
rabaisserait-elle pas l'œuvre?) n'y eût vu que la beauté sculpturale,
pour mieux dire la beauté de blancs monuments, que prennent des corps
de femmes assis dans la verdure. Aussi je me résignai à renoncer à
cela et je voulus partir pour aller à Versailles. Albertine était
restée dans sa chambre, à lire, dans son peignoir de Fortuny. Je lui
demandai si elle voulait venir à Versailles. Elle avait cela de
charmant qu'elle était toujours prête à tout, peut-être par cette
habitude qu'elle avait autrefois de vivre la moitié du temps chez les
autres, et comme elle s'était décidée à venir à Paris, en deux
minutes, elle me dit: «Je peux venir comme cela, nous ne descendrons
pas de voiture.» Elle hésita une seconde entre deux manteaux pour
cacher sa robe de chambre--comme elle eût fait entre deux amis
différents à emmener,--en prit un bleu sombre, admirable, piqua une
épingle dans un chapeau. En une minute, elle fut prête, avant que
j'eusse pris mon paletot, et nous allâmes à Versailles. Cette
rapidité même, cette docilité absolue me laissèrent plus rassuré,
comme si en effet j'eusse eu, sans avoir aucun motif précis
d'inquiétude, besoin de l'être. «Tout de même je n'ai rien à
craindre elle fait ce que je lui demande, malgré le bruit de la
fenêtre de l'autre nuit. Dès que j'ai parlé de sortir, elle a jeté
ce manteau bleu sur son peignoir et elle est venue, ce n'est pas ce que
ferait une révoltée, une personne qui ne serait plus bien avec moi»,
me disais-je tandis que nous allions à Versailles. Nous y restâmes
longtemps. Le ciel tout entier était fait de ce bleu radieux et un peu
pâle comme le promeneur couché dans un champ le voit parfois au-dessus
de sa tête, mais tellement uni, tellement profond, qu'on sent que le
bleu dont il est fait a été employé sans aucun alliage et avec une si
inépuisable richesse qu'on pourrait approfondir de plus en plus sa
substance, sans rencontrer un atome d'autre chose que de ce même bleu.
Je pensais à ma grand'mère qui aimait dans l'art humain, dans la
nature, la grandeur, et qui se plaisait à regarder monter dans ce même
bleu le clocher de Saint-Hilaire. Soudain j'éprouvai de nouveau la
nostalgie de ma liberté perdue en entendant un bruit que je ne reconnus
pas d'abord et que ma grand'mère eût, lui aussi, tant aimé. C'était
comme le bourdonnement d'une guêpe. «Tiens, me dit Albertine, il y a
un aéroplane, il est très haut, très haut.» Je regardais tout autour
de moi, mais je ne voyais, sans aucune tache noire, que la pâleur
intacte du bleu sans mélange. J'entendais pourtant toujours le
bourdonnement des ailes qui tout d'un coup entrèrent dans le champ de
ma vision. Là-haut de minuscules ailes brunes et brillantes fronçaient
le bleu uni du ciel inaltérable. J'avais pu enfin attacher le
bourdonnement à sa cause, à ce petit insecte qui trépidait là-haut,
sans doute à bien deux mille mètres de hauteur; je le voyais bruire.
Peut-être quand les distances sur terre n'étaient pas encore depuis
longtemps abrégées par la vitesse comme elles le sont aujourd'hui, le
sifflet d'un train passant à deux kilomètres était-il pourvu de cette
beauté qui maintenant pour quelque temps encore nous émeut dans le
bourdonnement d'un aéroplane à deux mille mètres, à l'idée que les
distances parcourues dans ce voyage vertical sont les mêmes que sur le
sol et que dans cette autre direction, où les mesures nous paraissent
autres parce que l'abord nous en semblait inaccessible, un aéroplane à
deux mille mètres n'est pas plus loin qu'un train à deux kilomètres,
est plus près même, le trajet identique s'effectuant dans un milieu
plus pur, sans séparation entre le voyageur et son point de départ, de
même que sur mer ou dans les plaines, par un temps calme, le remous
d'un navire déjà loin ou le souffle d'un seul zéphyr rayent l'océan
des eaux ou des blés.
«Au fond nous n'avons faim ni l'un ni l'autre, on aurait pu passer chez
les Verdurin, me dit Albertine, c'est leur heure et leur jour.» «Mais
si vous êtes fâchée contre eux?» «Oh! il y a beaucoup de cancans
contre eux, mais dans le fond ils ne sont pas si mauvais que ça. Madame
Verdurin a toujours été très gentille pour moi. Et puis on ne peut
pas être toujours brouillé avec tout le monde. Ils ont des défauts,
mais qu'est-ce qui n'en a pas?» «Vous n'êtes pas habillée, il
faudrait rentrer vous habiller, il serait bien tard.» J'ajoutai que
j'avais envie de goûter. «Oui, vous avez raison, goûtons tout
simplement», répondit Albertine avec cette admirable docilité qui me
stupéfiait toujours. Nous nous arrêtâmes dans une grande pâtisserie
située presque en dehors de la ville et qui jouissait à ce moment-là
d'une certaine vogue. Une dame allait sortir, qui demanda ses affaires
à la pâtissière. Et une fois que cette dame fut partie, Albertine
regarda à plusieurs reprises la pâtissière comme si elle voulait
attirer son attention pendant que celle-ci rangeait des tasses, des
assiettes, des petits foins, car il était déjà tard. Elle
s'approchait de moi seulement si je demandais quelque chose. Et il
arrivait alors que, comme la pâtissière, d'ailleurs extrêmement
grande, était debout pour nous servir et Albertine assise à côté de
moi, chaque fois, Albertine, pour tâcher d'attirer son attention,
levait verticalement vers elle un regard blond qui était obligé de
faire monter d'autant plus haut la prunelle que, la pâtissière étant
juste contre nous, Albertine n'avait pas la ressource d'adoucir la pente
par l'obliquité du regard. Elle était obligée, sans trop lever la
tête, de faire monter ses regards jusqu'à cette hauteur démesurée
où étaient les yeux de la pâtissière. Par gentillesse pour moi,
Albertine rabaissait vivement ses regards, et la pâtissière n'ayant
fait aucune attention à elle, recommençait. Cela faisait une série de
vaines élévations implorantes vers une inaccessible divinité. Puis la
pâtissière n'eut plus qu'à ranger à une grande table voisine. Là le
regard d'Albertine n'avait qu'à être naturel. Mais pas une fois celui
de la pâtissière ne se posa sur mon amie. Cela ne m'étonnait pas, car
je savais que cette femme, que je connaissais un petit peu, avait des
amants, quoique mariée, mais cachait parfaitement ses intrigues, ce qui
m'étonnait énormément à cause de sa prodigieuse stupidité. Je
regardai cette femme pendant que nous finissions de goûter. Plongée
dans ses rangements, elle était presque impolie pour Albertine à force
de n'avoir pas un regard pour elle, dont l'attitude n'avait d'ailleurs
rien d'inconvenant. L'autre rangeait, rangeait sans fin, sans une
distraction. La remise en place des petites cuillers, des couteaux à
fruits, eût été confiée, non à cette grande belle femme, mais par
économie de travail humain à une simple machine, qu'on n'eût pas pu
voir isolement aussi complet de l'attention d'Albertine, et pourtant
elle ne baissait pas les yeux, ne s'absorbait pas, laissait briller ses
yeux, ses charmes, en une attention à son seul travail. Il est vrai que
si cette pâtissière n'eût pas été une femme particulièrement sotte
(non seulement c'était sa réputation, mais je le savais par
expérience), ce détachement eût pu être un comble d'habileté. Et je
sais bien que l'être le plus sot, si son désir ou son intérêt est en
jeu, peut, dans ce cas unique, au milieu de la nullité de sa vie
stupide, s'adapter immédiatement aux rouages de l'engrenage le plus
compliqué; malgré tout ç'eût été une supposition trop subtile pour
une femme aussi niaise que la pâtissière. Cette niaiserie prenait
même un tour invraisemblable d'impolitesse! Pas une seule fois, elle ne
regarda Albertine que pourtant elle ne pouvait pas ne pas voir. C'était
peu aimable pour mon amie, mais, dans le fond, je fus enchanté
qu'Albertine reçût cette petite leçon et vît que souvent les femmes
ne faisaient pas attention à elle. Nous quittâmes la pâtisserie, nous
remontâmes en voiture et nous avions déjà repris le chemin de la
maison, quand j'eus tout à coup regret d'avoir oublié de prendre à
part cette pâtissière et de la prier, à tout hasard, de ne pas dire
à la dame qui était partie quand nous étions arrivés, mon nom et mon
adresse, que la pâtissière, à cause de commandes que j'avais souvent
faites, devait savoir parfaitement. Il était en effet inutile que la
dame pût par là apprendre indirectement l'adresse d'Albertine. Mais je
trouvai trop long de revenir sur nos pas pour si peu de chose, et que
cela aurait l'air d'y donner trop d'importance aux yeux de l'imbécile
et menteuse pâtissière. Je songeais seulement qu'il faudrait revenir
goûter là, d'ici une huitaine, pour faire cette recommandation et que
c'est bien ennuyeux, comme on oublie toujours la moitié de ce qu'on a
à dire, de faire les choses les plus simples en plusieurs fois. À ce
propos, je ne peux pas dire combien, quand j'y pense, la vie
d'Albertine était recouverte de désirs alternés, fugitifs, souvent
contradictoires. Sans doute le mensonge la compliquait encore, car, ne
se rappelant plus au juste nos conversations, quand elle m'avait dit:
«Ah! voilà une jolie fille et qui jouait bien au golf», et que lui
ayant demandé le nom de cette jeune fille, elle m'avait répondu de cet
air détaché, universel, supérieur, qui a sans doute toujours des
parties libres, car chaque menteur de cette catégorie l'emprunte chaque
fois pour un instant dès qu'il ne veut pas répondre à une question,
et il ne lui fait jamais défaut: «Ah! je ne sais pas (avec regret de
ne pouvoir me renseigner) je n'ai jamais su son nom, je la voyais au
golf, mais je ne savais pas comment elle s'appelait»; — si, un mois
après, je lui disais: «Albertine, tu sais cette jolie fille dont tu
m'as parlé, qui jouait si bien au golf.» «Ah! oui, me répondait-elle
sans réflexion, Émilie Daltier, je ne sais pas ce qu'elle est
devenue.» Et le mensonge, comme une fortification de campagne, était
reporté de la défense du nom, prise maintenant, sur les possibilités
de la retrouver. «Ah! je ne sais pas, je n'ai jamais su son adresse. Je
ne vois personne qui pourrait vous dire cela. Oh! non, Andrée ne l'a
pas connue. Elle n'était pas de notre petite bande, aujourd'hui si
divisée.» D'autres fois le mensonge était comme un vilain aveu: «Ah!
si j'avais trois cent mille francs de rente...» Elle se mordait les
lèvres. «Hé bien que ferais-tu?» «Je te demanderais, disait-elle en
m'embrassant, la permission de rester chez toi. Où pourrais-je être
plus heureuse?» Mais, même en tenant compte des mensonges, il était
incroyable à quel point de vue sa vie était successive, et fugitifs
ses plus grands désirs. Elle était folle d'une personne et au bout de
trois jours n'eût pas voulu recevoir sa visite. Elle ne pouvait pas
attendre une heure que je lui eusse fait acheter des toiles et des
couleurs, car elle voulait se remettre à la peinture. Pendant deux
jours elle s'impatientait, avait presque des larmes, vite séchées,
d'enfant à qui on a ôté sa nourrice. Et cette instabilité de ses
sentiments à l'égard des êtres, des choses, des occupations, des
arts, des pays, était en vérité si universelle, que, si elle a aimé
l'argent, ce que je ne crois pas, elle n'a pas pu l'aimer plus longtemps
que le reste. Quand elle disait: «Ah! si j'avais trois cent mille
francs de rente!» même si elle exprimait une pensée mauvaise mais
bien peu durable, elle n'eût pu s'y rattacher plus longtemps qu'au
désir d'aller aux Rochers, dont l'édition de Mme de Sévigné de ma
grand'mère lui avait montré l'image, de retrouver une amie de golf, de
monter en aéroplane, d'aller passer la Noël avec sa tante, ou de se
remettre à la peinture.