Bientôt les nuits raccourcirent davantage et avant les heures anciennes

du matin, je voyais déjà dépasser des rideaux de ma fenêtre la

blancheur quotidiennement accrue du jour. Si je me résignais à laisser

encore mener à Albertine cette vie, où, malgré ses dénégations, je

sentais qu'elle avait l'impression d'être prisonnière, c'était

seulement parce que chaque jour j'étais sûr que le lendemain je

pourrais me mettre, en même temps qu'à travailler, à me lever, à

sortir, à préparer un départ pour quelque propriété que nous

achèterions et où Albertine pourrait mener plus librement et sans

inquiétude pour moi la vie de campagne ou de mer, de navigation ou de

chasse, qui lui plairait. Seulement, le lendemain, ce temps passé que

j'aimais et détestais tour à tour en Albertine, il arrivait que (comme

quand il est le présent, entre lui et nous, chacun, par intérêt, ou

politesse, ou pitié, travaille à tisser un rideau de mensonges que

nous prenons pour la réalité), rétrospectivement une des heures qui

le composaient, et même de celles que j'avais cru connaître, me

présentait tout d'un coup un aspect qu'on n'essayait plus de me voiler

et qui était alors tout différent de celui sous lequel elle m'était

apparue. Derrière tel regard, à la place de la bonne pensée que

j'avais cru y voir autrefois, c'était un désir insoupçonné

jusque-là qui se révélait, m'aliénant une nouvelle partie de ce

cœur d'Albertine que j'avais cru assimilé au mien. Par exemple, quand

Andrée avait quitté Balbec au mois de juillet, Albertine ne m'avait

jamais dit qu'elle dût bientôt la revoir, et je pensais qu'elle

l'avait revue même plus tôt qu'elle n'eût cru, puisque, à cause de

la grande tristesse que j'avais eue à Balbec, cette nuit du 14

septembre, elle m'avait fait ce sacrifice de ne pas y rester et de

revenir tout de suite à Paris. Quand elle était arrivée le 15, je lui

avais demandé d'aller voir Andrée et lui avais dit: «A-t-elle été

contente de vous revoir?» Or un jour Mme Bontemps était venue pour

apporter quelque chose à Albertine; je la vis un instant et lui dis

qu'Albertine était sortie avec Andrée: «Elles sont allées se

promener dans la campagne.» «Oui, me répondit Mme Bontemps. Albertine

n'est pas difficile en fait de campagne. Ainsi il y a trois ans, tous

les jours il fallait aller aux Buttes-Chaumont.» À ce nom de

Buttes-Chaumont, où Albertine m'avait dit n'être jamais allée, ma

respiration s'arrêta un instant. La réalité est la plus habile des

ennemies. Elle prononce ses attaques sur les points de notre cœur où

nous ne les attendions pas, et où nous n'avions pas préparé de

défense. Albertine avait-elle menti à sa tante, alors, en lui disant

qu'elle allait tous les jours aux Buttes-Chaumont, à moi, depuis, en me

disant qu'elle ne les connaissait pas? «Heureusement, ajouta Mme

Bontemps, que cette pauvre Andrée va bientôt partir pour une campagne

plus vivifiante, pour la vraie campagne, elle en a bien besoin, elle a

si mauvaise mine. Il est vrai qu'elle n'a pas eu cet été le temps

d'air qui lui est nécessaire. Pensez qu'elle a quitté Balbec à la fin

de juillet, croyant revenir en septembre, et comme son frère s'est

démis le genou, elle n'a pas pu revenir.» Alors Albertine l'attendait

à Balbec et me l'avait caché. Il est vrai que c'était d'autant plus

gentil de m'avoir proposé de revenir. À moins que... «Oui, je me

rappelle qu'Albertine m'avait parlé de cela (ce n'était pas vrai).

Quand donc a eu lieu cet accident? Tout cela est un peu brouillé dans

ma tête.» «Mais à mon sens, il a eu lieu juste à point, car un jour

plus tard, la location de la villa était commencée et la grand'mère

d'Andrée aurait été obligée de payer un mois inutile. Il s'est

cassé la jambe le 14 septembre, elle a eu le temps de télégraphier à

Albertine le 15 au matin qu'elle ne viendrait pas et Albertine de

prévenir l'agence. Un jour plus tard, cela courait jusqu'au 15

octobre.» Ainsi sans doute quand Albertine changeant d'avis, m'avait

dit: «Partons ce soir», ce qu'elle voyait c'était un appartement,

celui de la grand'mère d'Andrée, où, dès notre retour, elle allait

pouvoir retrouver l'amie que, sans que je m'en doutasse, elle avait cru

revoir bientôt à Balbec. Les paroles si gentilles, pour revenir avec

moi, qu'elle avait eues, en contraste avec son opiniâtre refus d'un peu

avant, j'avais cherché à les attribuer à un revirement de son bon

cœur. Elles étaient tout simplement le reflet d'un changement

intervenu dans une situation que nous ne connaissons pas, et qui est

tout le secret de la variation de la conduite des femmes qui ne nous

aiment pas. Elles nous refusent obstinément un rendez-vous pour le

lendemain, parce qu'elles sont fatiguées, parce que leur grand-père

exige qu'elles dînent chez lui: «Mais venez après», insistons-nous.

«Il me retient très tard. II pourra me raccompagner.» Simplement

elles ont un rendez-vous avec quelqu'un qui leur plaît. Soudain

celui-ci n'est plus libre. Et elles viennent nous dire le regret de nous

avoir fait de la peine, qu'envoyant promener leur grand-père, elles

resteront auprès de nous, ne tenant à rien d'autre. J'aurais dû

reconnaître ces phrases dans le langage que m'avait tenu Albertine, le

jour de mon départ de Balbec, mais pour interpréter ce langage

j'aurais dû me souvenir alors de deux traits particuliers du caractère

d'Albertine qui me revenaient maintenant à l'esprit, l'un pour me

consoler, l'autre pour me désoler, car nous trouvons de tout dans notre

mémoire; elle est une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie,

où on met au hasard la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt

sur un poison dangereux. Le premier trait, le consolant, fut cette

habitude de faire servir une même action au plaisir de plusieurs

personnes, cette utilisation multiple de ce qu'elle faisait, qui était

caractéristique chez Albertine. C'était bien dans son caractère,

revenant à Paris (le fait qu'Andrée ne revenait pas pouvait lui rendre

incommode de rester à Balbec sans que cela signifiât qu'elle ne

pouvait pas se passer d'Andrée), de tirer de ce seul voyage une

occasion de toucher deux personnes qu'elle aimait sincèrement, moi, en

me faisant croire que c'était pour ne pas me laisser seul, pour que je

ne souffrisse pas, par dévouement pour moi, Andrée, en la persuadant

que, du moment qu'elle ne venait pas à Balbec, elle ne voulait pas y

rester un instant de plus, qu'elle n'avait prolongé son séjour que

pour la voir et qu'elle accourait dans l'instant vers elle. Or, le

départ d'Albertine avec moi succédait en effet d'une façon si

immédiate d'une part à mon chagrin, à mon désir de revenir à Paris,

d'autre part à la dépêche d'Andrée, qu'il était tout naturel

qu'Andrée et moi, ignorant respectivement elle mon chagrin, moi sa

dépêche, nous eussions pu croire que le départ d'Albertine était

l'effet de la seule cause que chacun de nous connût et qu'il suivait en

effet à si peu d'heures de distance et si inopinément. Et dans ce cas,

je pouvais encore croire que m'accompagner avait été le but réel

d'Albertine, qui n'avait pas voulu négliger pourtant une occasion de

s'en faire un titre à la gratitude d'Andrée. Mais malheureusement je

me rappelai presque aussitôt un autre trait de caractère d'Albertine,

et qui était la vivacité avec laquelle la saisissait la tentation

irrésistible d'un plaisir. Or je me rappelais, quand elle eut décidé

de partir, quelle impatience elle avait d'arriver au tram, comme elle

avait bousculé le Directeur qui, en cherchant à nous retenir, aurait

pu nous faire manquer l'omnibus, les haussements d'épaule de connivence

qu'elle me faisait et dont j'avais été si touché, quand, dans le

tortillard, M. de Cambremer nous avait demandé si nous ne pouvions pas

«remettre à huitaine». Oui, ce qu'elle voyait devant ses yeux à ce

moment-là, ce qui la rendait si fiévreuse de partir, ce qu'elle était

impatiente de retrouver, c'était cet appartement inhabité que j'avais

vu une fois, appartenant à la grand'mère d'Andrée, laissé à la

garde d'un vieux valet de chambre, appartement luxueux, en plein midi,

mais si vide, si silencieux que le soleil avait l'air de mettre des

housses sur le canapé, sur les fauteuils de la chambre où Albertine et

Andrée demanderaient au gardien respectueux, peut-être naïf,

peut-être complice, de les laisser se reposer. Je la voyais tout le

temps maintenant, vide, avec un lit ou un canapé, cette chambre, où,

chaque fois qu'Albertine avait l'air pressé et sérieux, elle partait

pour retrouver son amie, sans doute arrivée avant elle parce qu'elle

était plus libre. Je n'avais jamais pensé jusque-là à cet

appartement qui maintenant avait pour moi une horrible beauté.

L'inconnu de la vie des êtres est comme celui de la nature, que chaque

découverte scientifique ne fait que reculer mais n'annule pas. Un

jaloux exaspère celle qu'il aime en la privant de mille plaisirs sans

importance, mais ceux qui sont le fond de la vie de celle-ci, elle les

abrite là où, dans les moments où son intelligence croit montrer le

plus de perspicacité et où les tiers le renseignent le mieux, il n'a

pas idée de chercher. Enfin du moins Andrée allait partir. Mais je ne

voulais pas qu'Albertine pût me mépriser, comme ayant été dupe

d'elle et d'Andrée. Un jour ou l'autre, je le lui dirais. Et ainsi je

la forcerais peut-être à me parler plus franchement, en lui montrant

que j'étais informé, tout de même, des choses qu'elle me cachait.

Mais je ne voulais pas lui parler de cela encore, d'abord parce que, si

près de sa visite de sa tante, elle eût compris d'où me venait mon

information, eût tari cette source et n'en eût pas redouté

d'inconnues. Ensuite parce que je ne voulais pas risquer, tant que je ne

serais pas absolument certain de garder Albertine aussi longtemps que je

voudrais, de causer en elle trop de colères qui auraient pu avoir pour

effet de lui faire désirer me quitter. Il est vrai que si je

raisonnais, cherchais la vérité, pronostiquais l'avenir d'après ses

paroles, lesquelles approuvaient toujours tous mes projets, exprimant

combien elle aimait cette vie, combien sa claustration la privait peu,

je ne doutais pas qu'elle restât toujours auprès de moi. J'en étais

même fort ennuyé, je sentais m'échapper la vie, l'univers, auxquels

je n'avais jamais goûté, échangés contre une femme dans laquelle je

ne pouvais plus rien trouver de nouveau. Je ne pouvais même pas aller

à Venise, où, pendant que je serais couché, je serais trop torturé

par la crainte des avances que pourraient lui faire le gondolier, les

gens de l'hôtel, les Vénitiennes. Mais si je raisonnais au contraire

d'après l'autre hypothèse, celle qui s'appuyait non sur les paroles

d'Albertine, mais sur des silences, des regards, des rougeurs, des

bouderies, et même des colères, dont il m'eût été bien facile de

lui montrer qu'elles étaient sans cause et dont j'aimais mieux avoir

l'air de ne pas m'apercevoir, alors je me disais que cette vie lui

était insupportable, que tout le temps elle se trouvait privée de ce

qu'elle aimait, et que fatalement elle me quitterait un jour. Tout ce

que je voulais, si elle le faisait, c'était que je pusse choisir le

moment où cela ne me serait pas trop pénible, et puis dans une saison

où elle ne pourrait aller dans aucun des endroits où je me

représentais ses débauches, ni à Amsterdam, ni chez Andrée qu'elle

retrouverait, il est vrai, quelques mois plus tard. Mais d'ici là je me

serais calmé et cela me serait devenu indifférent. En tous cas, il

fallait attendre pour y songer que fût guérie la petite rechute

qu'avait causée la découverte des raisons pour lesquelles Albertine,

à quelques-heures de distance, avait voulu ne pas quitter, puis quitter

immédiatement Balbec. Il fallait laisser le temps de disparaître aux

symptômes qui ne pouvaient aller qu'en s'atténuant si je n'apprenais

rien de nouveau, mais qui étaient encore trop aigus pour ne pas rendre

plus douloureuse, plus difficile, une opération de rupture, reconnue

maintenant inévitable, mais nullement urgente et qu'il valait mieux

pratiquer «à froid». Ce choix du moment, j'en étais le maître, car

si elle voulait partir avant que je l'eusse décidé, au moment où elle

m'annoncerait qu'elle avait assez de cette vie, il serait toujours temps

d'aviser à combattre ses raisons, de lui laisser plus de liberté, de

lui promettre quelque grand plaisir prochain qu'elle souhaiterait

elle-même d'attendre, voire, si je ne trouvais de recours qu'on son

cœur, de lui assurer mon chagrin. J'étais donc bien tranquille à ce

point de vue, n'étant pas d'ailleurs en cela très logique avec

moi-même. Car, dans les hypothèses où je ne tenais précisément pas

compte des choses qu'elle disait et qu'elle annonçait, je supposais

que, quand il s'agirait de son départ, elle me donnerait d'avance ses

raisons, me laisserait les combattre et les vaincre. Je sentais que ma

vie avec Albertine n'était pour ma part, quand je n'étais pas jaloux,

qu'ennui, pour l'autre part, quand j'étais jaloux, que souffrance. À

supposer qu'il y eût du bonheur, il ne pouvait durer. J'étais dans le

même esprit de sagesse qui m'inspirait à Balbec, quand, le soir où

nous avions été heureux après la visite de Mme de Cambremer, je

voulais la quitter, parce que je savais qu'à prolonger, je ne gagnerais

rien. Seulement, maintenant encore, je m'imaginais que le souvenir que

je garderais d'elle serait comme une sorte de vibration prolongée par

une pédale de la dernière minute de notre séparation. Aussi je tenais

à choisir une minute douce, afin que ce fût elle qui continuât à

vibrer en moi. Il ne fallait pas être trop difficile, attendre trop, il

fallait être sage. Et pourtant, ayant tant attendu, ce serait folie de

ne pas attendre quelques jours de plus, jusqu'à ce qu'une minute

acceptable se présentât, plutôt que de risquer de la voir partir avec

cette même révolte que j'avais autrefois quand maman s'éloignait de

mon lit sans me dire bonsoir, ou quand elle me disait adieu à la gare.

À tout hasard je multipliais les gentillesses que je pouvais lui faire.

Pour les robes de Fortuny, nous nous étions enfin décidés pour une

bleue et or doublée de rose qui venait d'être terminée. Et j'avais

commandé tout de même les cinq auxquelles elle avait renoncé avec

regret, par préférence pour celle-là. Pourtant à la venue du

printemps, deux mois ayant passé depuis ce que m'avait dit sa tante, je

me laissai emporter par la colère un soir. C'était justement celui où

Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu

et or de Fortuny qui, en m'évoquant Venise, me faisait plus sentir

encore ce que je sacrifiais pour elle, qui ne m'en savait aucun gré. Si

je n'avais jamais vu Venise, j'en rêvais sans cesse depuis ces vacances

de Pâques qu'encore enfant j'avais dû y passer, et plus anciennement

encore, depuis les gravures du Titien et les photographies de Giotto que

Swann m'avais jadis données à Combray. La robe de Fortuny que portait

ce soir-là Albertine me semblait comme l'ombre tentatrice de cette

invisible Venise. Elle était envahie d'ornementation arabe, comme les

palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un

voile ajouré de pierre, comme les reliures de la Bibliothèque

Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui

signifient alternativement la mort et la vie se répétaient dans le

miroitement de l'étoffe, d'un bleu profond qui, au fur et à mesure que

mon regard s'y avançait, se changeait en or malléable, par ces mêmes

transmutations qui, devant les gondoles qui s'avancent, changent en

métal flamboyant l'azur du grand canal. Et les manches étaient

doublées d'un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu'on

l'appelle rose Tiepolo.

Dans la journée, Françoise avait laissé échapper devant moi

qu'Albertine n'était contente de rien, que, quand je lui faisais dire

que je sortirais avec elle, ou que je ne sortirais pas, que l'automobile

viendrait la prendre, ou ne viendrait pas, elle haussait presque les

épaules et répondait à peine poliment. Ce soir où je la sentais de

mauvaise humeur et où la première grande chaleur m'avait énervé, je

ne pus retenir ma colère et lui reprochai son ingratitude: «Oui, vous

pouvez demander à tout le monde, criai-je de toutes mes forces, hors de

moi, vous pouvez demander à Françoise, ce n'est qu'un cri.» Mais

aussitôt je me rappelai qu'Albertine m'avait dit une fois combien elle

me trouvait l'air terrible quand j'étais en colère, et m'avait

appliqué les vers d'Esther:

_Jugez combien ce front irrité contre moi

Dans mon âme troublée a dû jeter d'émoi.

Hélas sans frissonner quel cœur audacieux

Soutiendrait les éclairs qui partent de ses yeux._

J'eus honte de ma violence. Et pour revenir sur ce que j'avais fait,

sans cependant que ce fût une défaite, de manière que ma paix fût

une paix armée et redoutable, en même temps qu'il me semblait utile de

montrer à nouveau que je ne craignais pas une rupture pour qu'elle n'en

eût pas l'idée: «Pardonnez-moi, ma petite Albertine, j'ai honte de ma

violence, j'en suis désespéré. Si nous ne pouvons plus nous entendre,

si nous devons nous quitter, il ne faut pas que ce soit ainsi, ce ne

serait pas digne de nous. Nous nous quitterons, s'il le faut, mais avant

tout je tiens à vous demander pardon bien humblement de tout mon

cœur.» Je pensais que, pour réparer cela et m'assurer de ses projets

de rester pour le temps qui allait suivre, au moins jusqu'à ce

qu'Andrée fût partie, ce qui était dans trois semaines, il serait bon

dès le lendemain de chercher quelque plaisir plus grand que ceux

qu'elle avait encore eus et à assez longue échéance; aussi, puisque

j'allais effacer l'ennui que je lui avais causé, peut-être ferais-je

bien de profiter de ce moment pour lui montrer que je connaissais mieux

sa vie qu'elle ne croyait. La mauvaise humeur qu'elle ressentirait

serait effacée demain par mes gentillesses, mais l'avertissement

resterait dans son esprit. «Oui, ma petite Albertine, pardonnez-moi si

j'ai été violent. Je ne suis pas tout à fait aussi coupable que vous

croyez. Il y a des gens méchants qui cherchent à nous brouiller, je

n'avais jamais voulu vous en parler pour ne pas vous tourmenter. Mais je

finis par être affolé quelquefois de certaines dénonciations. «Ainsi

tenez, lui dis-je, maintenant on me tourmente, on me persécute à me

parler de vos relations, mais avec Andrée.» «Avec Andrée?»

s'écria-t-elle, la mauvaise humeur enflammant son visage. Et

l'étonnement ou le désir de paraître étonnée écarquillait ses

yeux. «C'est charmant! Et peut-on savoir qui vous a dit ces belles

choses, est-ce que je pourrais leur parler à ces personnes, savoir sur

quoi elles appuient leurs infamies?» «Ma petite Albertine, je ne sais

pas, ce sont des lettres anonymes, mais de personnes que vous trouveriez

peut-être assez facilement (pour lui montrer que je ne croyais pas

qu'elle cherchait), car elles doivent bien vous connaître. La

dernière, je vous l'avoue (et je vous cite celle-là justement parce

qu'il s'agit d'un rien et qu'elle n'a rien de pénible à citer) m'a

pourtant exaspéré. Elle me disait que si, le jour où nous avons

quitté Balbec, vous aviez d'abord voulu rester et partir ensuite, c'est

que dans l'intervalle vous aviez reçu une lettre d'Andrée vous disant

qu'elle ne viendrait pas.» «Je sais très bien qu'Andrée m'a écrit

qu'elle ne viendrait pas, elle m'a même télégraphié, je ne peux pas

vous montrer la dépêche parce que je ne l'ai pas gardée, mais ce

n'était pas ce jour-là, qu'est-ce que vous vouliez que cela me fasse

qu'Andrée vînt à Balbec ou non?» «Qu'est-ce que vous vouliez que

cela me fasse» était une preuve de colère et que «cela lui faisait»

quelque chose, mais pas forcément une preuve qu'Albertine était

revenue uniquement par désir de voir Andrée. Chaque fois qu'Albertine

voyait un des motifs réels, ou allégués, d'un de ses actes,

découvert par une personne à qui elle avait donné un autre motif,

Albertine était en colère, la personne fût-elle celle pour laquelle

elle avait fait réellement l'acte. Albertine croyait-elle que ces

renseignements sur ce qu'elle faisait, ce n'était pas des anonymes qui

me les envoyaient malgré moi, mais moi qui les sollicitais avidement,

on n'aurait pu nullement le déduire des paroles qu'elle me dit ensuite,

où elle avait l'air d'accepter ma version des lettres anonymes, mais de

son air de colère contre moi, colère qui n'avait l'air que d'être

l'explosion de ses mauvaises humeurs antérieures, tout comme

l'espionnage auquel elle eût, dans cette hypothèse, cru que je

m'étais livré, n'eût été que l'aboutissant d'une surveillance de

tous ses actes dont elle n'eût plus douté depuis longtemps. Sa colère

s'étendit même jusqu'à Andrée et se disant sans doute que,

maintenant, je ne serais plus tranquille même quand elle sortirait avec

Andrée: «D'ailleurs Andrée m'exaspère. Elle est assommante. Je ne

veux plus sortir avec elle. Vous pouvez l'annoncer aux gens qui vous ont

dit que j'étais revenue à Paris pour elle. Si je vous disais que

depuis tant d'années que je connais Andrée, je ne saurais pas vous

dire comment est sa figure tant je l'ai peu regardée!» Or à Balbec,

la première année, elle m'avait dit: «Andrée est ravissante.» Il

est vrai que cela ne voulait pas dire qu'elle eût des relations

amoureuses avec elle, et même je ne l'avais jamais entendu parler alors

qu'avec indignation de toutes les relations de ce genre. Mais ne

pouvait-elle avoir changé même sans se rendre compte qu'elle avait

changé, en ne croyant pas que ses jeux avec une amie fussent la même

chose que les relations immorales, assez peu précises dans son esprit,

qu'elle flétrissait chez les autres? N'était-ce pas aussi possible que

ce même changement, et cette même inconscience de changement qui

s'étaient produits dans ses relations avec moi, dont elle avait

repoussé à Balbec avec tant d'indignation les baisers qu'elle devait

me donner elle-même ensuite chaque jour, et que, je l'espérais du

moins, elle me donnerait encore bien longtemps, et qu'elle allait me

donner dans un instant? «Mais, ma chérie, comment voulez-vous que je

le leur annonce puisque je ne les connais pas?» Cette réponse était

si forte qu'elle aurait dû dissoudre les objections et les doutes que

je voyais cristallisés dans les prunelles d'Albertine. Mais elle les

laissa intacts. Je m'étais tu et pourtant elle continuait à me

regarder avec cette attention persistante qu'on prête à quelqu'un qui

n'a pas fini de parler. Je lui demandai de nouveau pardon. Elle me

répondit qu'elle n'avait rien à me pardonner. Elle était redevenue

très douce. Mais sous son visage triste et défait, il me semblait

qu'un secret s'était formé. Je savais bien qu'elle ne pouvait me

quitter sans me prévenir, d'ailleurs elle ne pouvait ni le désirer

(c'était dans huit jours qu'elle devait essayer les nouvelles robes de

Fortuny), ni décemment le faire, ma mère revenant à la fin de la

semaine et sa tante également. Pourquoi, puisque c'était impossible

qu'elle partît, lui redis-je à plusieurs reprises que nous sortirions

ensemble le lendemain pour aller voir des verreries de Venise que je

voulais lui donner et fus-je soulagé de l'entendre me dire que c'était

convenu. Quand elle put me dire bonsoir et que je l'embrassai, elle ne

fit pas comme d'habitude, se détourna--c'était quelques instants à

peine après le moment où je venais de penser à cette douceur qu'elle

me donnât tous les soirs ce qu'elle m'avait refusé à Balbec — elle

ne me rendit pas mon baiser. On aurait dit que, brouillée avec moi,

elle ne voulait pas me donner un signe de tendresse qui eût plus tard

pu me paraître comme une fausseté démentant cette brouille. On aurait

dit qu'elle accordait ses actes avec cette brouille et cependant avec

mesure, soit pour ne pas l'annoncer, soit parce que, rompant avec moi

des rapports charnels, elle voulait cependant rester mon amie. Je

l'embrassai alors une seconde fois, serrant contre mon cœur l'azur

miroitant et doré du grand canal et les oiseaux accouplés, symboles de

mort et de résurrection. Mais une seconde fois elle s'écarta et, au

lieu de me rendre mon baiser, s'écarta avec l'espèce d'entêtement

instinctif et fatidique des animaux qui sentent la mort. Ce

pressentiment qu'elle semblait traduire me gagna moi-même et me remplit

d'une crainte si anxieuse que quand elle fut arrivée à la porte, je

n'eus pas le courage de la laisser partir et la rappelai. «Albertine,

lui dis-je, je n'ai aucun sommeil. Si vous même n'avez pas envie de

dormir, vous auriez pu rester encore un peu, si vous voulez, mais je n'y

tiens pas, et surtout je ne veux pas vous fatiguer.» Il me semblait que

si j'avais pu la faire déshabiller et l'avoir dans sa chemise de nuit

blanche, dans laquelle elle semblait plus rose, plus chaude, où elle

irritait plus mes sens, la réconciliation eût été plus complète.

Mais j'hésitais un instant, car le bord bleu de la robe ajoutait à son

visage une beauté, une illumination, un ciel sans lesquels elle m'eût

semblé plus dure. Elle revint lentement et me dit avec beaucoup de

douceur et toujours le même visage abattu et triste: «Je peux rester

tant que vous voudrez, je n'ai pas sommeil.» Sa réponse me calma, car

tant qu'elle était là, je sentais que je pouvais aviser à l'avenir et

elle recélait aussi de l'amitié, de l'obéissance, mais d'une certaine

nature, et qui me semblait avoir pour limite ce secret que je sentais

derrière son regard triste, ses manières changées, moitié malgré

elle, moitié sans doute pour les mettre d'avance en harmonie avec

quelque chose que je ne savais pas. Il me sembla que tout de même, il

n'y aurait que de l'avoir tout en blanc, avec son cou nu, devant moi,

comme je l'avais vue à Balbec dans son lit, qui me donnerait assez

d'audace pour qu'elle fût obligée de céder. «Puisque vous êtes si

gentille de rester un peu à me consoler, vous devriez enlever votre

robe, c'est trop chaud, trop raide, je n'ose pas vous approcher pour ne

pas froisser cette belle étoffe et il y a entre nous ces oiseaux

symboliques. Déshabillez-vous, mon chéri.» «Non, ce ne serait pas

commode de défaire ici cette robe. Je me déshabillerai dans ma chambre

tout à l'heure.» «Alors vous ne voulez même pas vous asseoir sur mon

lit?» «Mais si.» Elle resta toutefois un peu loin, près de mes

pieds. Nous causâmes. Je sais que je prononçai alors le mot mort comme

si Albertine allait mourir. Il semble que les événements soient plus

vastes que le moment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout

entiers. Certes ils débordent sur l'avenir par la mémoire que nous en

gardons, mais ils demandent une place aussi au temps qui les précède.

On peut dire que nous ne les voyons pas alors tels qu'ils seront, mais

dans le souvenir ne sont-ils pas aussi modifiés?

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 37 / 39 段