Nous revînmes très tard dans une nuit où, çà et là, au bord du

chemin, un pantalon rouge à côté d'un jupon révélait des couples

amoureux. Notre voiture passa la porte Maillot pour rentrer. Aux

monuments de Paris s'était substitué, pur, linéaire, sans épaisseur,

le dessin des monuments de Paris, comme on eût fait pour une ville

détruite dont on eût voulu relever l'image. Mais, au bord de celle-ci,

s'élevait avec une telle douceur la bordure bleu-pâle sur laquelle

elle se détachait que les yeux altérés cherchaient partout encore un

peu de cette nuance délicieuse qui leur était trop avarement mesurée:

il y avait clair de lune. Albertine l'admira. Je n'osai lui dire que

j'en aurais mieux joui si j'avais été seul ou à la recherche d'une

inconnue. Je lui récitai des vers ou des phrases de prose sur le clair

de lune, lui montrant comment d'argenté qu'il était autrefois, il

était devenu bleu avec Chateaubriand, avec le Victor Hugo

d'_Evircidnus_ et de la _Fête chez Thérèse_, pour redevenir jaune et

métallique avec Baudelaire et Leconte de Lisle. Puis lui rappelant

l'image qui figure le croissant de la lune à la fin de _Booz endormi_,

je lui récitai toute la pièce. Nous rentrâmes. Le beau temps cette

nuit-là fit un bond en avant comme un thermomètre monte à la chaleur.

Par les matins tôt levés de printemps qui suivirent, j'entendais les

tramways cheminer, à travers les parfums, dans l'air auquel la chaleur

se mélangeait de plus en plus jusqu'à ce qu'il arrivât à la

solidification et à la densité de midi. Quand l'air onctueux avait

achevé d'y vernir et d'y isoler l'odeur du lavabo, l'odeur de

l'armoire, l'odeur du canapé, rien qu'à la netteté avec laquelle,

verticales et debout, elles se tenaient en tranches juxtaposées et

distinctes, dans un clair-obscur nacré qui ajoutait un glacé plus doux

au reflet des rideaux et des fauteuils de satin bleu, je me voyais, non

par un simple caprice de mon imagination, mais parce que c'était

effectivement possible, suivant dans quelque quartier neuf de la

banlieue, pareil à celui où à Balbec habitait Bloch, les rues

aveuglées de soleil et y trouvant non les fades boucheries et la

blanche pierre de taille, mais la salle à manger de campagne où je

pourrais arriver tout à l'heure, et les odeurs que j'y trouverais en

arrivant, l'odeur du compotier de cerises et d'abricots, du cidre, du

fromage de gruyère, tenues en suspens dans la lumineuse congélation de

l'ombre qu'elles veinent délicatement comme l'intérieur d'une agate,

tandis que les porte-couteaux en verre prismatique y irisent des

arcs-en-ciel, ou piquent çà et là sur la toile cirée des ocellures

de paon. Comme un vent qui s'enfle avec une progression régulière,

j'entendais avec joie une automobile sous la fenêtre. Je sentais son

odeur de pétrole. Elle peut sembler regrettable aux délicats (qui sont

toujours des matérialistes) et à qui elle gâte la campagne, et à

certains penseurs, (matérialistes à leur manière aussi), qui, croyant

à l'importance du fait, s'imaginent que l'homme serait plus heureux,

capable d'une poésie plus haute, si ses yeux étaient susceptibles de

voir plus de couleurs, ses narines de connaître plus de parfums,

travestissement philosophique de l'idée naïve de ceux qui croient que

la vie était plus belle quand on portait, au lieu de l'habit noir, de

somptueux costumes. Mais pour moi (de même qu'un arôme, déplaisant en

soi peut-être, de naphtaline et de vétiver, m'eût exalté en me

rendant la pureté bleue de la mer le jour de mon arrivée à Balbec),

cette odeur de pétrole qui, avec la fumée s'échappant de la machine,

s'était tant de fois évanouie dans le pâle azur, par ces jours

brûlants où j'allais de Saint-Jean de la Haise à Gourville, comme

elle m'avait suivi dans mes promenades pendant ces après-midis d'été

où Albertine était à peindre, faisait fleurir maintenant, de chaque

côté de moi, bien que je fusse dans ma chambre obscure, les bleuets,

les coquelicots et les trèfles incarnat, m'enivrait comme une odeur de

campagne, non pas circonscrite et fixe, comme celle qui est apposée

devant les aubépines et qui, retenue par ses éléments onctueux et

denses, flotte avec une certaine stabilité devant la haie, mais comme

une odeur devant quoi fuyaient les routes, changeait l'aspect du sol,

accouraient les châteaux, pâlissait le ciel, se décuplaient les

forces, une odeur qui était comme un symbole de bondissement et de

puissance et qui renouvelait le désir que j'avais eu à Balbec de

monter dans la cage de cristal et d'acier, mais cette fois pour aller

non plus faire des visites dans des demeures familières avec une femme

que je connaissais trop, mais faire l'amour dans des lieux nouveaux avec

une femme inconnue. Odeur qu'accompagnait à tout moment l'appel des

trompes d'automobile qui passaient, sur lequel j'adaptais des paroles

comme une sonnerie militaire: «Parisien lève-toi, lève-toi, viens

déjeuner à la campagne et faire du canot dans la rivière, à l'ombre

sous les arbres, avec une belle fille; lève-toi, lève-toi.» Et toutes

ces rêveries m'étaient si agréables que je me félicitais de la

«sévère loi» qui faisait que tant que je n'aurais pas appelé, aucun

«timide mortel», fût-ce Françoise, fût-ce Albertine, ne s'aviserait

de venir me troubler «au fond de ce palais» où «une majesté

terrible affecte à mes sujets de me rendre invisible». Mais tout à

coup le décor changea; ce ne fut plus le souvenir d'anciennes

impressions, mais d'un ancien désir, tout récemment réveillé encore

par la robe bleue et or de Fortuny, qui étendit devant moi, un autre

printemps, un printemps non plus du tout feuillu mais subitement

dépouillé au contraire de ses arbres et de ses fleurs par ce nom que

je venais de me dire: Venise, un printemps décanté, qui est réduit à

son essence, et traduit l'allongement, réchauffement, l'épanouissement

graduel de ses jours par la fermentation progressive, non plus d'une

terre impure, mais d'une eau vierge et bleue, printanière sans porter

de corolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par des

reflets, travaillée par lui, s'accordant exactement à lui dans la

nudité rayonnante et fixe de son sombre saphir. Aussi bien, pas plus

que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années

n'apportent de changement à la cité gothique; je le savais, je ne

pouvais l'imaginer, mais, voilà ce que je voulais contempler de ce

même désir qui jadis, quand j'étais enfant, dans l'ardeur même du

départ, avait brisé en moi la force de partir; je voulais me trouver

face à face avec mes imaginations vénitiennes, voir comment cette mer

divisée enserrait de ses méandres, comme les replis du fleuve Océan,

une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur

ceinture azurée, s'était développée à part, avait eu à part ses

écoles de peinture et d'architecture, admirer ce jardin fabuleux de

fruits et d'oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui

venait le rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur

le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui

veille dans l'ombre, posait par taches et faisait remuer

perpétuellement la lumière. Oui, il fallait partir, c'était le

moment. Depuis qu'Albertine n'avait plus l'air d'être fâchée contre

moi, sa possession ne me semblait plus un bien en échange duquel on est

prêt à donner tous les autres. Car nous ne l'aurions fait que pour

nous débarrasser d'un chagrin, d'une anxiété, qui étaient apaisés

maintenant. Nous avons réussi à traverser le cerceau de toile, à

travers lequel nous avons cru un moment que nous ne pourrions jamais

passer. Nous avons éclairci l'orage, ramené la sérénité du sourire.

Le mystère angoissant d'une haine sans cause connue et peut-être sans

fin est dissipé. Dès lors nous nous retrouvons face à face avec le

problème, momentanément écarté, d'un bonheur que nous savons

impossible. Maintenant que la vie avec Albertine était redevenue

possible, je sentais que je ne pourrais en tirer que des malheurs,

puisqu'elle ne m'aimait pas; mieux valait la quitter sur la douceur de

son consentement que je prolongerais par le souvenir. Oui, c'était le

moment; il fallait m'informer bien exactement de la date où Andrée

allait quitter Paris, agir énergiquement auprès de Madame Bontemps de

manière à être bien certain qu'à ce moment-là Albertine ne pourrait

aller ni en Hollande, ni à Montjouvain. Il arriverait, si nous savions

mieux analyser nos amours, de voir que souvent les femmes ne nous

plaisent qu'à cause du contrepoids d'hommes à qui nous avons à les

disputer, bien que nous souffrions jusqu'à mourir d'avoir à les leur

disputer; le contrepoids supprimé, le charme de la femme tombe. On en a

un exemple douloureux et préventif dans cette prédilection des hommes

pour les femmes qui, avant de les connaître, ont commis des fautes,

pour ces femmes qu'ils sentent enlisées dans le danger et qu'il leur

faut, pendant toute la durée de leur amour, reconquérir; un exemple

postérieur au contraire, et nullement dramatique celui-là, dans

l'homme qui, sentant s'affaiblir son goût pour la femme qu'il aime,

applique spontanément les règles qu'il a dégagées, et pour être

sûr qu'il ne cesse pas d'aimer la femme, la met dans un milieu

dangereux où il lui faut la protéger chaque jour. (Le contraire des

hommes qui exigent qu'une femme renonce au théâtre, bien que

d'ailleurs ce soit parce qu'elle avait été au théâtre qu'ils l'ont

aimée).

Quand ainsi le départ d'Albertine n'aurait plus d'inconvénients, il

faudrait choisir un jour de beau temps comme celui-ci--il allait y en

avoir beaucoup--où elle me serait indifférente, où je serais tenté

de mille désirs, il faudrait la laisser sortir sans la voir, puis me

levant, me préparant vite, lui laisser un mot, en profitant de ce que,

comme elle ne pourrait à cette époque aller en nul lieu qui m'agitât,

je pourrais réussir, en voyage, à ne pas me représenter les actions

mauvaises qu'elle pourrait faire,--et qui me semblaient en ce moment

bien indifférentes du reste,--et sans l'avoir revue, partir pour

Venise.

Je sonnai Françoise pour lui demander de m'acheter un guide et un

indicateur, comme j'avais fait enfant, quand j'avais voulu déjà

préparer un voyage à Venise, réalisation d'un désir aussi violent

que celui que j'avais en ce moment; j'oubliais que, depuis, il en était

un que j'avais atteint, sans aucun plaisir, le désir de Balbec, et que

Venise, étant aussi un phénomène visible, ne pourrait probablement

pas plus que Balbec réaliser un rêve ineffable, celui du temps

gothique, actualisé d'une mer printanière, et qui venait d'instant en

instant frôler mon esprit d'une image enchantée, caressante,

insaisissable, mystérieuse et confuse. Françoise ayant entendu mon

coup de sonnette entra, assez inquiète de la façon dont je prendrais

ses paroles et sa conduite. «J'étais bien ennuyée, me dit-elle, que

Monsieur sonne si tard aujourd'hui. Je ne savais pas ce que je devais

faire. Ce matin à huit heures mademoiselle Albertine m'a demandé ses

malles, j'osais pas y refuser, j'avais peur que Monsieur me dispute si

je venais l'éveiller. J'ai eu beau la catéchismer, lui dire d'attendre

une heure parce que je pensais toujours que Monsieur allait sonner; elle

n'a pas voulu, elle m'a laissé cette lettre pour Monsieur, et à neuf

heures elle est partie.» Alors--tant on peut ignorer ce qu'on a en soi,

puisque j'étais persuadé de mon indifférence pour Albertine--mon

souffle fut coupé, je tins mon cœur de mes deux mains brusquement

mouillées par une certaine sueur que je n'avais jamais connue depuis la

révélation que mon amie m'avait faite dans le petit tram relativement

à l'amie de Mademoiselle Vinteuil, sans que je pusse dire autre chose

que: «Ah! très bien, vous avez bien fait naturellement de ne pas

m'éveiller, laissez-moi un instant, je vais vous sonner tout à

l'heure.»

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 39 / 39 段