Mais je peux au moins croire que Baudelaire n'est pas sincère. Tandis

que Dostoïevski...... Tout cela me semble aussi loin de moi que

possible à moins que j'aie en moi des parties que j'ignore, car on ne

se réalise que successivement. Chez Dostoïevski je trouve des puits

excessivement profonds, mais sur quelques points, isolés de l'âme

humaine. Mais c'est un grand créateur. D'abord le monde qu'il peint a

vraiment l'air d'avoir été créé par lui. Tous ces bouffons qui

reviennent sans cesse, tous ces Lebedeff, Karamazoff, Ivolguine,

Segreff, cet incroyable cortège, c'est une humanité plus fantastique

que celle qui peuple la _Ronde de Nuit_ de Rembrandt. Et peut-être

n'est-elle fantastique que de la même manière, par l'éclairage et le

costume, et est-elle au fond courante. En tout cas elle est à la fois

pleine de vérités profondes et uniques, n'appartenant qu'à

Dostoïevski. Cela a presque l'air, ces bouffons, d'un emploi qui

n'existe plus, comme certains personnages de la comédie antique, et

pourtant comme ils révèlent des aspects vrais de l'âme humaine! Ce

qui m'assomme, c'est la manière solennelle dont on parle et dont on

écrit sur Dostoïevski. Avez-vous remarqué le rôle que l'amour-propre

et l'orgueil jouent chez ses personnages? On dirait que pour lui l'amour

et la haine la plus éperdue, la bonté et la traîtrise, la timidité

et l'insolence, ne sont que deux états d'une même nature,

l'amour-propre, l'orgueil empêchant Aglaé Nastasia, le Capitaine dont

Mitia tire la barbe, Krassotkine, l'ennemi-ami d'Alioscha, de se montrer

tels qu'ils sont en réalité. Mais il y a encore bien d'autres

grandeurs. Je connais très peu de ses livres. Mais n'est-ce pas un

motif sculptural et simple, digne de l'art le plus antique, une frise

interrompue et reprise où se déroulerait la vengeance et l'expiation,

que le crime du père Karamazoff engrossant la pauvre folle, le

mouvement mystérieux, animal, inexpliqué, par lequel la mère, étant

à son insu l'instrument des vengeances du destin, obéissant aussi

obscurément à son instinct de mère, peut-être à un mélange de

ressentiment et de reconnaissance physique pour le violateur, va

accoucher chez le père Karamazoff. Ceci c'est le premier épisode,

mystérieux, grand, auguste comme une création de la Femme dans les

sculptures d'Orvieto. Et en réplique, le second épisode plus de vingt

ans après, le meurtre du père Karamazoff, l'infamie sur la famille

Karamazoff par ce fils de la folle, Smerdiakoff, suivi peu après d'un

même acte aussi mystérieusement sculptural et inexpliqué, d'une

beauté aussi obscure et naturelle, que l'accouchement dans le jardin du

père Karamazoff, Smerdiakoff se pendant, son crime accompli. Quanta

Dostoïevski je ne le quittais pas tant que vous croyez en parlant de

Tolstoï qui l'a beaucoup imité. Chez Dostoïevski il y a, concentré

et grognon, beaucoup de ce qui s'épanouira chez Tolstoï. Il y a, chez

Dostoïevski, cette maussaderie anticipée des primitifs que les

disciples éclairciront». «Mon petit, comme c'est assommant que vous

soyez si paresseux. Regardez comme vous voyez la littérature d'une

façon plus intéressante qu'on ne nous la faisait étudier; les devoirs

qu'on nous faisait faire sur Esther: «Monsieur», vous vous rappelez»,

me dit-elle en riant, moins pour se moquer de ses maîtres et

d'elle-même que pour le plaisir de retrouver dans sa mémoire, dans

notre mémoire commune, un souvenir déjà un peu ancien. Mais tandis

qu'elle me parlait et comme je pensais à Vinteuil, à son tour c'était

l'autre hypothèse, l'hypothèse matérialiste, celle du néant qui se

présentait à moi. Je me mettais à douter, je me disais qu'après tout

il se pourrait que, si les phrases de Vinteuil semblaient l'expression

de certains états de l'âme analogues à celui que j'avais éprouvé en

goûtant la madeleine trempée dans la tasse de thé, rien ne m'assurait

que le vague de tels états fût une marque de leur profondeur, mais

seulement de ce que nous n'avons pas encore su les analyser, qu'il n'y

aurait donc rien de plus réel en eux que dans d'autres. Pourtant ce

bonheur, ce sentiment de certitude dans le bonheur pendant que je buvais

la tasse de thé, que je respirais aux Champs-Élysées une odeur de

vieux bois, ce n'était pas une illusion. En tout cas, me disait

l'esprit du doute, même si ces états sont dans la vie plus profonds

que d'autres, et sont inanalysables à cause de cela même, parce qu'ils

mettent en jeu trop de forces dont nous ne nous sommes pas encore rendu

compte, le charme de certaines phrases de Vinteuil fait penser à eux

parce qu'il est lui aussi inanalysable, mais cela ne prouve pas qu'il

ait la même profondeur; la beauté d'une phrase de musique pure paraît

facilement l'image ou du moins la parente d'une impression

intellectuelle que nous avons eue, mais simplement parce qu'elle est

inintellectuelle. Et pourquoi alors croyons-nous particulièrement

profondes ces phrases mystérieuses qui hantent certains ouvrages et ce

septuor de Vinteuil?

Ce n'était pas du reste que de la musique de lui que me jouait

Albertine; le pianola était par moments pour nous comme une lanterne

magique scientifique (historique et géographique) et sur les murs de

cette chambre de Paris, pourvue d'inventions plus modernes que celle de

Combray, je voyais, selon qu'Albertine jouait du Rameau ou du Borodine

s'étendre tantôt une tapisserie du XVIIIe siècle semée d'amours sur

un fond de roses, tantôt la steppe orientale où les sonorités

s'étouffent dans l'illimité des distances et le feutrage de la neige.

Et ces décorations fugitives étaient d'ailleurs les seules de ma

chambre, car si, au moment où j'avais hérité de ma tante Léonie, je

m'étais promis d'avoir des collections comme Swann, d'acheter des

tableaux, des statues, tout mon argent passait à avoir des chevaux, une

automobile, des toilettes pour Albertine. Mais ma chambre ne

contenait-elle pas une œuvre d'art plus précieuse que toutes

celles-là? C'était Albertine elle-même. Je la regardais. C'était

étrange pour moi de penser que c'était elle, elle que j'avais cru si

longtemps impossible même à connaître, qui aujourd'hui, bête sauvage

domestiquée, rosier à qui j'avais fourni le tuteur, le cadre,

l'espalier de sa vie, était ainsi assise, chaque jour, chez elle, près

de moi, devant le pianola, adossée à ma bibliothèque. Ses épaules

que j'avais vues baissées et sournoises quand elle rapportait les clubs

de golf, s'appuyaient à mes livres. Ses belles jambes, que le premier

jour j'avais imaginées avec raison avoir manœuvré pendant toute son

adolescence les pédales d'une bicyclette, montaient et descendaient

tour à tour sur celles du pianola où Albertine devenue d'une

élégance qui me la faisait sentir plus à moi, parce que c'était de

moi qu'elle lui venait, posait ses souliers en toile d'or. Ses doigts,

jadis familiers du guidon, se posaient maintenant sur les touches comme

ceux d'une Sainte Cécile. Son cou dont le tour, vu de mon lit, était

plein et fort, à cette distance et sous la lumière de la lampe

paraissait plus rose, moins rose pourtant que son visage incliné de

profil, auquel mes regards, venant des profondeurs de moi-même,

chargés de souvenirs et brûlants de désir, ajoutaient un tel

brillant, une telle intensité de vie que son relief semblait s'enlever

et tourner avec la même puissance presque magique que le jour, à

l'hôtel de Balbec, où ma vue était brouillée par mon trop grand

désir de l'embrasser; j'en prolongeais chaque surface au delà de ce

que j'en pouvais voir et sous ce qui me le cachait et ne me faisait que

mieux sentir--paupières qui fermaient à demi les yeux, chevelure qui

cachait le haut des joues--le relief de ces plans superposés. Ses yeux

luisaient comme, dans un minerai où l'opale est encore engaînée, les

deux plaques seules encore polies, qui, devenues plus brillantes que du

métal, font apparaître, au milieu de la matière aveugle qui les

surplombe, comme les ailes de soie mauve d'un papillon qu'on aurait mis

sous verre. Ses cheveux noirs et crespelés, montrant des ensembles

différents selon qu'elle se tournait vers moi pour me demander ce

qu'elle devait jouer, tantôt une aile magnifique, aiguë à sa pointe,

large à sa base, noire, empennée et triangulaire, tantôt tressant le

relief de leurs boucles en une chaîne puissante et variée, pleine de

crêtes, de lignes de partage, de précipices, avec leur fouetté si

riche et si multiple, semblaient dépasser la variété que réalise

habituellement la nature, et répondre plutôt au désir d'un sculpteur

qui accumule les difficultés pour faire valoir la souplesse, la fougue,

le fondu, la vie de son exécution, et faisaient ressortir davantage, en

les interrompant pour les recouvrir, la courbe animée et comme la

rotation du visage lisse et rose, du mat verni d'un bois peint. Et par

contraste avec tant de relief, par l'harmonie aussi qui les unissait à

elle, qui avait adapté son attitude à leur forme et à leur

utilisation, le pianola qui la cachait à demi comme un buffet d'orgue,

la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait réduit à n'être

plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet ange musicien,

œuvre d'art qui, tout à l'heure, par une douce magie, allait se

détacher de sa niche et offrir à mes baisers sa substance précieuse

et rose. Mais non, Albertine n'était nullement pour moi une œuvre

d'art. Je savais ce que c'était qu'admirer une femme d'une façon

artistique, j'avais connu Swann. De moi-même d'ailleurs j'étais, de

n'importe quelle femme qu'il s'agît, incapable de le faire, n'ayant

aucune espèce d'esprit d'observation extérieure, ne sachant jamais ce

qu'était ce que je voyais, et j'étais émerveillé quand Swann

ajoutait rétrospectivement pour moi une dignité artistique--en la

comparant, comme il se plaisait à le faire galamment devant elle-même,

à quelque portrait de Luini, en retrouvant dans sa toilette, la robe ou

les bijoux d'un tableau de Giorgione--à une femme qui m'avait semblé

insignifiante. Rien de tel chez moi. Le plaisir et la peine qui me

venaient d'Albertine ne prenaient jamais pour m'atteindre le détour du

goût et de l'intelligence; même, pour dire vrai, quand je commençais

à regarder Albertine comme un ange musicien merveilleusement patiné et

que je me félicitais de posséder, elle ne tardait pas à me devenir

indifférente; je m'ennuyais bientôt auprès d'elle, mais ces

instants-là duraient peu: on n'aime que ce en quoi on poursuit quelque

chose d'inaccessible, on n'aime que ce qu'on ne possède pas, et bien

vite, je me remettais à me rendre compte que je ne possédais pas

Albertine. Dans ses yeux je voyais passer tantôt l'espérance, tantôt

le souvenir, peut-être le regret, de joies que je ne devinais pas,

auxquelles dans ce cas elle préférait renoncer plutôt que de me les

dire, et que, n'en saisissant que certaines lueurs dans ses prunelles,

je n'apercevais pas plus que le spectateur qu'on n'a pas laissé entrer

dans la salle et qui, collé au carreau vitré de la porte, ne peut rien

apercevoir de ce qui se passe sur la scène. Je ne sais si c'était le

cas pour elle, mais c'est une étrange chose, comme un témoignage chez

les plus incrédules d'une croyance au bien, que cette persévérance

dans le mensonge qu'ont tous ceux qui nous trompent. On aurait beau leur

dire que leur mensonge fait plus de peine que l'aveu, ils auraient beau

s'en rendre compte, qu'ils mentiraient encore l'instant d'après, pour

rester conformes à ce qu'ils nous ont dit d'abord que nous étions pour

eux. C'est ainsi qu'un athée qui tient à la vie, se fait tuer pour no

pas donner un démenti à l'idée qu'on a de sa bravoure. Pendant ces

heures, quelquefois je voyais flotter sur elle, dans ses regards, dans

sa moue, dans son sourire, le reflet de ces spectacles intérieurs dont

la contemplation la faisait ces soirs-là dissemblable, éloignée de

moi à qui ils étaient refusés. «À quoi pensez-vous, ma chérie?»

«Mais à rien.» Quelque fois, pour répondre à ce reproche que je lui

faisais de ne me rien dire, tantôt elle me disait des choses qu'elle

n'ignorait pas que je savais aussi bien que tout le monde (comme ces

hommes d'État qui ne vous annonceraient pas la plus petite nouvelle,

mais vous parlent en revanche de celle qu'on a pu lire dans les journaux

de la veille), tantôt elle me racontait sans précision aucune, en des

sortes de fausses confidences, des promenades en bicyclette qu'elle

faisait à Balbec, l'année avant de me connaître. Et comme si j'avais

deviné juste autrefois, en inférant de lui qu'elle devait être une

jeune fille très libre, faisant de très longues parties, l'évocation

qu'elle faisait de ces promenades insinuait entre les lèvres

d'Albertine ce même mystérieux sourire qui m'avait séduit les

premiers jours sur la digue de Balbec. Elle me parlait aussi de ces

promenades qu'elle avait faites avec des amies, dans la campagne

hollandaise, de ses retours le soir à Amsterdam, à des heures

tardives, quand une foule compacte et joyeuse de gens qu'elle

connaissait presque tous emplissait les rues, les bords des canaux, dont

je croyais voir se refléter dans les yeux brillants d'Albertine, comme

dans les glaces incertaines d'une rapide voiture, les feux innombrables

et fuyants. Comme la soi-disant curiosité esthétique mériterait

plutôt le nom d'indifférence auprès de la curiosité douloureuse,

inlassable, que j'avais des lieux où Albertine avait vécu, de ce

qu'elle avait pu faire tel soir, des sourires, des regards qu'elle avait

eus, des mots qu'elle avait dits, des baisers qu'elle avait reçus. Non,

jamais la jalousie que j'avais eue un jour de Saint-Loup, si elle avait

persisté, ne m'eût donné cette immense inquiétude. Cet amour entre

femmes était quelque chose de trop inconnu, dont rien ne permettait

d'imaginer avec certitude, avec justesse, les plaisirs, la qualité. Que

de gens, que de lieux (même qui ne la concernaient pas directement, de

vagues lieux de plaisir où elle avait pu en goûter), que de milieux

(où il y a beaucoup de monde, où on est frôlé) Albertine--comme une

personne qui faisant passer sa suite, toute une société, au contrôle

devant elle, la fait entrer au théâtre,--du seuil de mon imagination

ou de mon souvenir, où je ne me souciais pas d'eux, avait introduits

dans mon cœur! Maintenant la connaissance que j'avais d'eux était

interne, immédiate, spasmodique, douloureuse. L'amour, c'est l'espace

et le temps rendus sensibles au cœur.

Et peut-être pourtant, entièrement fidèle je n'eusse pas souffert

d'infidélités que j'eusse été incapable de concevoir, mais ce qui me

torturait à imaginer chez Albertine, c'était mon propre désir

perpétuel de plaire à de nouvelles femmes, d'ébaucher de nouveaux

romans, c'était de lui supposer ce regard que je n'avais pu, l'autre

jour, même à côté d'elle, m'empêcher de jeter sur les jeunes

cyclistes assises aux tables du bois de Boulogne. Comme il n'est de

connaissance, on peut presque dire qu'il n'est de jalousie que de

soi-même. L'observation compte peu. Ce n'est que du plaisir ressenti

par soi-même qu'on peut tirer savoir et douleur.

Par instants, dans les yeux d'Albertine, dans la brusque inflammation de

son teint, je sentais comme un éclair de chaleur passer furtivement

dans des régions plus inaccessibles pour moi que le ciel, et où

évoluaient les souvenirs, à moi inconnus, d'Albertine. Alors cette

beauté qu'en pensant aux années successives où j'avais connu

Albertine soit sur la plage de Balbec, soit à Paris, je lui avais

trouvée depuis peu et qui consistait en ce que mon amie se développait

sur tant de plans et contenait tant de jours écoulés, cette beauté

prenait pour moi quelque chose de déchirant. Alors sous ce visage

rosissant, je sentais se creuser comme un gouffre l'inexhaustible espace

des soirs où je n'avais pas connu Albertine. Je pouvais bien prendre

Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains; je pouvais la

caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais, comme si j'eusse

manié une pierre qui enferme la saline des océans immémoriaux ou le

rayon d'une étoile, je sentais que je touchais seulement l'enveloppe

close d'un être qui par l'intérieur accédait à l'infini. Combien je

souffrais de cette position où nous a réduits l'oubli de la nature

qui, en instituant la division des corps, n'a pas songé à rendre

possible l'interpénétration des âmes (car si son corps était au

pouvoir du mien, sa pensée échappait aux prises de ma pensée). Et je

me rendais compte qu'Albertine n'était pas même pour moi la

merveilleuse captive dont j'avais cru enrichir ma demeure, tout en y

cachant aussi parfaitement sa présence, même à ceux qui venaient me

voir et qui ne la soupçonnaient pas, au bout du couloir, dans la

chambre voisine, que ce personnage dont tout le monde ignorait qu'il

tenait enfermée dans une bouteille la Princesse de la Chine; m'invitant

sous une forme pressante, cruelle et sans issue, à la recherche du

passé, elle était plutôt comme une grande déesse du Temps. Et s'il a

fallu que je perdisse pour elle des années, ma fortune,--et pourvu que

je puisse me dire, ce qui n'est pas sûr, hélas, qu'elle n'y a, elle,

pas perdu,--je n'ai rien à regretter. Sans doute la solitude eût mieux

valu, plus féconde, moins douloureuse. Mais si j'avais mené la vie de

collectionneur que me conseillait Swann, (que me reprochait de ne pas

connaître M. de Charlus, quand avec un mélange d'esprit, d'insolence

et de goût il me disait: «Comme c'est laid chez vous!») quelles

statues, quels tableaux longuement poursuivis, enfin possédés, ou

même, à tout mettre au mieux, contemplés avec désintéressement,

m'eussent, comme la petite blessure qui se cicatrisait assez vite, mais

que la maladresse inconsciente d'Albertine, des indifférents, ou de mes

propres pensées ne tardaient pas à rouvrir, donné accès hors de

moi-même, sur ce chemin de communication privé, mais qui donne sur la

grande route où passe ce que nous ne connaissons que du jour où nous

en avons souffert, la vie des autres?

Quelquefois il faisait un si beau clair de lune, qu'une heure après

qu'Albertine était couchée, j'allais jusqu'à son lit pour lui dire de

regarder la fenêtre. Je suis sûr que c'est pour cela que j'allais dans

sa chambre et non pour m'assurer qu'elle y était bien. Quelle apparence

qu'elle pût et souhaitât s'en échapper? Il eût fallu une collusion

invraisemblable avec Françoise. Dans la chambre sombre, je ne voyais

rien que sur la blancheur de l'oreiller un mince diadème de cheveux

noirs. Mais j'entendais la respiration d'Albertine. Son sommeil était

si profond que j'hésitais d'abord à aller jusqu'au lit. Puis, je

m'asseyais au bord. Le sommeil continuait de couler avec le même

murmure. Ce qui est impossible à dire c'est à quel point ses réveils

étaient gais. Je l'embrassais, je la secouais. Aussitôt elle

s'arrêtait de dormir, mais, sans même l'intervalle d'un instant,

éclatait de rire, me disant en nouant ses bras à mon cou: «J'étais

justement en train de me demander si tu ne viendrais pas», et elle

riait tendrement de plus belle. On aurait dit que sa tête charmante,

quand elle dormait, n'était pleine que de gaîté, de tendresse et de

rire. Et en l'éveillant j'avais seulement, comme quand on ouvre un

fruit, fait fuser le jus jaillissant qui désaltère.

L'hiver cependant finissait; la belle saison revint, et souvent comme

Albertine venait seulement de me dire bonsoir, ma chambre, mes rideaux,

le mur au-dessus des rideaux étant encore tout noirs, dans le jardin

des religieuses voisines, j'entendais, riche et précieuse dans le

silence comme un harmonium d'église, la modulation d'un oiseau inconnu

qui, sur le mode lydien, chantait déjà matines et au milieu de mes

ténèbres mettait la riche note éclatante du soleil qu'il voyait. Une

fois même, nous entendîmes tout d'un coup la cadence régulière d'un

appel plaintif. C'étaient les pigeons qui commençaient à roucouler.

«Cela prouve qu'il fait déjà jour», dit Albertine; et le sourcil

presque froncé, comme si elle manquait en vivant chez moi les plaisirs

de la belle saison, «le printemps est commencé pour que les pigeons

soient revenus». La ressemblance entre leur roucoulement et le chant du

coq était aussi profonde et aussi obscure que, dans le septuor de

Vinteuil, la ressemblance entre le thème de l'adagio et celui du

dernier morceau, qui est bâti sur le même thème-clef que le premier

mais tellement transformé par les différences de tonalité, de mesure,

que le public profane s'il ouvre un ouvrage sur Vinteuil, est étonné

de voir qu'ils sont bâtis tous trois sur les quatre mêmes notes,

quatre notes qu'il peut d'ailleurs jouer d'un doigt au piano sans

retrouver aucun des trois morceaux. Tel ce mélancolique morceau

exécuté par les pigeons était une sorte de chant du coq en mineur,

qui ne s'élevait pas vers le ciel, ne montait pas verticalement, mais

régulier comme le braiement d'un âne, enveloppé de douceur, allait

d'un pigeon à l'autre sur une même ligne horizontale, et jamais ne se

redressait, ne changeait sa plainte latérale en ce joyeux appel

qu'avaient poussé tant de fois l'allegro de l'introduction et le

finale.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 36 / 39 段