partie; ma raison d'ailleurs ne demandait qu'à me prouver que je
m'étais trompé sur les mauvais projets d'Albertine, comme je m'étais
peut-être trompé sur ses instincts vicieux. Sans doute je faisais,
dans la valeur des arguments que ma raison me fournissait, la part du
désir que j'avais de les trouver bons. Mais pour être équitable et
avoir chance de voir la vérité, à moins d'admettre qu'elle ne soit
jamais connue que par le pressentiment, par une émanation
télépathique, ne fallait-il pas me dire que si ma raison, en cherchant
à amer er ma guérison, se laissait mener par mon désir, en revanche,
en ce qui concernait Mlle Vinteuil, les vices d'Albertine, ses
intentions d'avoir une autre vie, son projet de séparation, lesquels
étaient les corollaires de ses vices, mon instinct avait pu, lui, pour
tâcher de me rendre malade, se laisser égarer par ma jalousie.
D'ailleurs sa séquestration, qu'Albertine s'arrangeait elle-même si
ingénieusement à rendre absolue, en m'ôtant la souffrance, m'ôta peu
à peu le soupçon et je pus recommencer, quand le soir ramenait mes
inquiétudes, à trouver dans la présence d'Albertine l'apaisement des
premiers jours. Assise à côté de mon lit, elle parlait avec moi d'une
de ces toilettes ou d'un de ces objets que je ne cessais de lui donner
pour tâcher de rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle.
Albertine n'avait d'abord pensé qu'aux toilettes et à l'ameublement.
Maintenant l'argenterie l'intéressait. Aussi avais-je interrogé M. de
Charlus sur la vieille argenterie française, et cela parce que, quand
nous avions fait le projet d'avoir un yacht,--projet jugé irréalisable
par Albertine, et par moi-même, chaque fois que, me mettant à croire
à sa vertu, ma jalousie diminuant ne comprimait plus d'autres désirs
où elle n'avait point de place et qui demandaient aussi de l'argent
pour être satisfaits--nous avions à tout hasard, et sans qu'elle crût
d'ailleurs que nous en aurions jamais un, demandé des conseils à
Elstir. Or, tout autant que pour l'habillement des femmes, le goût du
peintre était raffiné et difficile pour l'ameublement des yachts. Il
n'y admettait que des meubles anglais et de la vieille argenterie. Cela
avait amené Albertine, depuis que nous étions revenus de Balbec, à
lire des ouvrages sur l'art de l'argenterie, sur les poinçons des vieux
ciseleurs. Mais la vieille argenterie ayant été fondue par deux fois,
au moment des traités d'Utrecht quand le Roi lui-même, imité en cela
par les grands seigneurs, donna sa vaisselle, et en 1789, est rarissime.
D'autre part, les orfèvres modernes ont eu beau reproduire toute cette
argenterie d'après les dessins du Pont-aux-Choux, Elstir trouvait ce
vieux neuf indigne d'entrer dans la demeure d'une femme de goût,
fût-ce une demeure flottante. Je savais qu'Albertine avait lu la
description des merveilles que Roelliers avait faites pour Mme du Barry.
Elle mourait d'envie, s'il en existait encore quelques pièces, de les
voir, moi de les lui donner. Elle avait même commencé de jolies
collections qu'elle installait avec un goût charmant dans une vitrine
et que je ne pouvais regarder sans attendrissement et sans crainte car
l'art avec lequel elle les disposait était celui fait de patience,
d'ingéniosité, de nostalgie, de besoin d'oublier, auquel se livrent
les captifs. Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout à ce
moment, c'était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, dont
j'avais vu l'une sur Mme de Guermantes, c'était celles dont Elstir,
quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de
Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition,
renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme
il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant
aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux
qui signifient à la fois la mort et la résurrection. Dès que les
femmes avaient commencé à en porter, Albertine s'était rappelée les
promesses d'Elstir, elle en avait désiré et nous devions aller en
choisir une. Or ces robes, si elles n'étaient pas de ces véritables
anciennes, dans lesquelles les femmes aujourd'hui ont un peu trop l'air
costumées et qu'il est plus joli de garder comme pièces de collection
(j'en cherchais d'ailleurs aussi de telles pour Albertine), n'avaient
pas non plus la froideur du pastiche, du faux ancien. À la façon des
décors de Sert, de Bakst et de Benoist, qui à ce moment évoquaient
dans les ballets russes les époques d'art les plus aimées,--à l'aide
d'œuvres d'art imprégnées de leur esprit et pourtant originales,--ces
robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales,
faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force
d'évocation même, qu'un décor, puisque le décor restait à imaginer,
la Venise tout encombrée d'Orient où elles auraient été portées,
dont elles étaient, mieux qu'une relique dans la châsse de Saint-Marc
évocatrice du soleil et des turbans environnants, la couleur
fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce
temps, mais tout, renaissait, évoqué pour les relier entre elles par
la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le
surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses.
J'avais voulu une ou deux fois demander à ce sujet conseil à Mme de
Guermantes. Mais la duchesse n'aimait guère les toilettes qui font
costume. Elle-même, quoiqu'en possédant, n'était jamais si bien qu'en
velours noir avec des diamants. Et pour des robes telles que celles de
Fortuny, elle n'était pas d'un très utile conseil. Du reste j'avais
scrupule, en lui en demandant, de lui sembler n'aller la voir que
lorsque par hasard j'avais besoin d'elle, alors que je refusais d'elle
depuis longtemps plusieurs invitations par semaine. Je n'en recevais pas
que d'elle, du reste, avec cette profusion. Certes, elle et beaucoup
d'autres femmes, avaient toujours été très aimables pour moi. Mais ma
claustration avait certainement décuplé cette amabilité. Il semble
que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de ce qui se passe en
amour, la meilleure manière qu'on vous recherche, c'est de se refuser.
Un homme calcule tout ce qu'il peut citer de traits glorieux pour lui,
afin de plaire à une femme, il varie sans cesse ses habits, veille sur
sa mine, elle n'a pas pour lui une seule des attentions qu'il reçoit de
cette autre, qu'en la trompant, et malgré qu'il paraisse devant elle
malpropre et sans artifice pour plaire, il s'est à jamais attachée. De
même si un homme regrettait de ne pas être assez recherché par le
monde, je ne lui conseillerais pas de faire plus de visites, d'avoir
encore un plus bel équipage, je lui dirais de ne se rendre à aucune
invitation, de vivre enfermé dans sa chambre, de n'y laisser entrer
personne, et qu'alors on ferait queue devant sa porte. Ou plutôt je ne
le lui dirais pas. Car c'est une façon assurée d'être recherché qui
ne réussit que comme celle d'être aimé, c'est-à-dire si on ne l'a
nullement adoptée pour cela, si, par exemple on garde toujours la
chambre parce qu'on est gravement malade, ou qu'on croit l'être, ou
qu'on y tient une maîtresse enfermée et qu'on préfère au monde, (où
tous les trois à la fois) pour qui ce sera une raison, sans qu'il sache
l'existence de cette femme, et simplement parce que vous vous refusez à
lui, de vous préférer à tous ceux qui s'offrent, et de s'attacher à
vous.
«Il faudra que nous nous occupions bientôt de vos robes de Fortuny»,
dis-je un soir à Albertine. Et certes, pour elle qui les avait
longtemps désirées, qui les choisissait longuement avec moi, qui en
avait d'avance la place réservée non seulement dans ses armoires mais
dans son imagination, posséder ces robes, dont, pour se décider entre
tant, d'autres, elle examinait longuement chaque détail, serait quelque
chose de plus que pour une femme trop riche qui a plus de robes qu'elle
n'en désire et ne les regarde même pas. Pourtant, malgré le sourire
avec lequel Albertine me remercia en me disant: «Vous êtes trop
gentil», je remarquai combien elle avait l'air fatigué et même
triste.
En attendant que fussent achevées ces robes, je m'en fis prêter
quelques-unes, même parfois seulement des étoffes, et j'en habillais
Albertine, je les drapais sur elle; elle se promenait dans ma chambre
avec la majesté d'une dogaresse et la grâce d'un mannequin. Seulement
mon esclavage à Paris m'était rendu plus pesant par la vue de ces
robes qui m'évoquaient Venise. Certes Albertine était bien plus
prisonnière que moi. Et c'était une chose curieuse comme, à travers
les murs de sa prison, le destin, qui transforme les êtres, avait pu
passer, la changer dans son essence même et de la jeune fille de Balbec
faire une ennuyeuse et docile captive. Oui, les murs de la prison
n'avaient pas empêché cette influence de traverser; peut-être même
est-ce eux qui l'avaient produite. Ce n'était plus la même Albertine,
parce qu'elle n'était pas, comme à Balbec, sans cesse en fuite sur sa
bicyclette, introuvable à cause du nombre de petites plages où elle
allait coucher chez des amies et où d'ailleurs ses mensonges la
rendaient plus difficile à atteindre; parce qu'enfermée chez moi,
docile et seule, elle n'était même plus ce qu'à Balbec, quand j'avais
pu la trouver, elle était sur la plage, cet être fuyant, prudent et
fourbe, dont la présence se prolongeait de tant de rendez-vous qu'elle
était habile à dissimuler, qui la faisaient aimer parce qu'ils
faisaient souffrir, en qui, sous sa froideur avec les autres et ses
réponses banales, on sentait le rendez-vous de la veille et celui du
lendemain, et pour moi une pensée de dédain et de ruse; parce que le
vent de la mer ne gonflait plus ses vêtements, parce que, surtout, je
lui avais coupé les ailes, qu'elle avait cessé d'être une Victoire,
qu'elle était une pesante esclave dont j'aurais voulu me débarrasser.
Alors, pour changer le cours de mes pensées, plutôt que de commencer
avec Albertine une partie de cartes ou de dames, je lui demandais de me
faire un peu de musique. Je restais dans mon lit et elle allait
s'asseoir au bout de la chambre devant le pianola, entre les portants de
la bibliothèque. Elle choisissait des morceaux ou tout nouveaux ou
qu'elle ne m'avait encore joués qu'une fois ou deux, car, commençant
à me connaître, elle savait que je n'aimais proposer à mon attention
que ce qui m'était encore obscur, heureux de pouvoir, au cours de ces
exécutions successives, rejoindre les unes aux autres, grâce à la
lumière croissante mais hélas! dénaturante et étrangère de mon
intelligence, les lignes fragmentaires et interrompues de la
construction, d'abord presque ensevelie dans la brume. Elle savait, et,
je crois comprenait, la joie que donnait, les premières fois, à mon
esprit, ce travail de modelage d'une nébuleuse encore informe. Elle
devinait qu'à la troisième ou quatrième exécution, mon intelligence,
en ayant atteint, par conséquent mis à la même distance, toutes les
parties, et n'ayant plus d'activité à déployer à leur égard, les
avait réciproquement étendues et immobilisées sur un plan uniforme.
Elle ne passait pas cependant encore à un nouveau morceau, car, sans
peut-être bien se rendre compte du travail qui se faisait en moi, elle
savait qu'au moment où le travail de mon intelligence était arrivé à
dissiper le mystère d'une œuvre, il était bien rare que, par
compensation, elle n'eût pas, au cours de sa tâche néfaste, attrapé
telle ou telle réflexion profitable. Et le jour où Albertine disait:
«Voilà un rouleau que nous allons donner à Françoise pour qu'elle
nous le fasse changer contre un autre», souvent il y avait pour moi
sans doute un morceau de musique de moins dans le monde, mais une
vérité de plus. Pendant qu'elle jouait, de la multiple chevelure
d'Albertine, je ne pouvais voir qu'une coque de cheveux noirs en forme
de cœur appliquée au long de l'oreille comme le nœud d'une infante de
Velasquez. De même que le volume de cet Ange musicien était constitué
par les trajets multiples entre les différents points du passé que son
souvenir occupait en moi, et ses différents sièges, depuis la vue,
jusqu'aux sensations les plus intérieures de mon être, qui m'aidaient
à descendre dans l'intimité du sien, la musique qu'elle jouait avait
aussi un volume, produit par la visibilité inégale des différentes
phrases, selon que j'avais plus ou moins réussi à y mettre de la
lumière et à rejoindre les unes aux autres les lignes d'une
construction qui m'avait d'abord paru presque tout entière noyée dans
le brouillard.
Je m'étais si bien rendu compte qu'il était absurde d'être jaloux de
Mlle de Vinteuil et de son amie, puisqu'Albertine depuis son aveu ne
cherchait nullement à les voir, et de tous les projets de villégiature
que nous avions formés avait écarté d'elle-même Combray, si proche
de Montjouvain, que, souvent, ce que je demandais à Albertine de me
jouer, et sans que cela me fît souffrir, c'était de la musique de
Vinteuil. Une seule fois cette musique de Vinteuil avait été une cause
indirecte de jalousie pour moi. En effet Albertine, qui savait que j'en
avais entendu jouer chez Mme Verdurin par Morel, me parla un soir de
celui-ci en me manifestant un vif désir d'aller l'entendre, de le
connaître. C'était justement peu de temps après que j'avais appris
l'existence de la lettre, involontairement interceptée par M. de
Charlus, de Léa à Morel. Je me demandai si Léa n'avait pas parlé de
lui à Albertine. Les mots de «grande sale, grande vicieuse» me
revenaient à l'esprit avec horreur. Mais justement parce qu'ainsi la
musique de Vinteuil fut liée douloureusement à Léa--non plus à Mlle
Vinteuil et à son amie--quand la douleur causée par Léa fut apaisée,
je pus dès lors entendre cette musique sans souffrance; un mal m'avait
guéri de la possibilité des autres. De cette musique de Vinteuil des
phrases inaperçues chez Mme Verdurin, larves obscures alors
indistinctes, devenaient d'éblouissantes architectures; et certaines
devenaient des amies, que j'avais à peine distinguées au début, qui
au mieux m'avaient paru laides et dont je n'aurais jamais cru qu'elles
fussent comme ces gens antipathiques au premier abord qu'on découvre
seulement tels qu'ils sont une fois qu'on les connaît bien. Entre les
deux états il y avait une vraie transmutation. D'autre part des phases
distinctes la première fois dans la musique entendue chez Mme Verdurin,
mais que je n'avais pas alors reconnues là, je les identifiais
maintenant avec des phrases des autres œuvres, comme cette phrase de la
Variation religieuse pour orgue qui, chez Mme Verdurin, avait passé
inaperçue pour moi dans le septuor, où pourtant, sainte qui avait
descendu les degrés du Sanctuaire, elle se trouvait mêlée aux fées
familières du musicien. D'autre part la phrase qui m'avait paru trop
peu mélodique, trop mécaniquement rythmée, de la joie titubante des
cloches de midi, maintenant c'était celle que j'aimais le mieux, soit
que je fusse habitué à sa laideur, soit que j'eusse découvert sa
beauté. Cette réaction sur la déception que causent d'abord les
chefs-d'œuvre, on peut en effet l'attribuer à un affaiblissement de
l'impression initiale ou à l'effort nécessaire pour dégager la
vérité. Deux hypothèses qui se représentent pour toutes les
questions importantes, les questions de la réalité de l'Art, de la
réalité de l'Éternité de l'âme; c'est un choix qu'il faut faire
entre elles; et pour la musique de Vinteuil, ce choix se représentait
à tout moment sous bien des formes. Par exemple cette musique me
semblait quelque chose de plus vrai que tous les livres connus. Par
instants je pensais que cela tenait à ce que ce qui est senti par nous
de la vie, ne l'étant pas sous formes d'idées, sa traduction
littéraire, c'est-à-dire intellectuelle en en rendant compte,
l'explique, l'analyse, mais ne le recompose pas comme la musique, où
les sons semblent prendre l'inflexion de l'être, reproduire cette
pointe intérieure et extrême des sensations qui est la partie qui nous
donne cette ivresse spécifique que nous retrouvons de temps en temps et
que quand nous disons: «Quel beau temps, quel beau soleil!» nous ne
faisons nullement connaître au prochain, en qui le même soleil et le
même temps éveillent des vibrations toutes différentes. Dans la
musique de Vinteuil, il y avait ainsi de ces visions qu'il est
impossible d'exprimer et presque défendu de constater, puisque, quand
au moment de s'endormir, on reçoit la caresse de leur irréel
enchantement, à ce moment même où la raison nous a déjà
abandonnés, les yeux se scellent et avant d'avoir eu le temps de
connaître non seulement l'ineffable mais l'invisible, on s'endort. Il
me semblait même quand je m'abandonnais à cette hypothèse où l'art
serait réel, que c'était même plus que la simple joie nerveuse d'un
beau temps ou d'une nuit d'opium que la musique peut rendre: une ivresse
plus réelle, plus féconde, du moins à ce que je pressentais. Il n'est
pas possible qu'une sculpture, une musique qui donne une émotion qu'on
sent plus élevée, plus pure, plus vraie, ne corresponde pas à une
certaine réalité spirituelle. Elle en symbolise sûrement une, pour
donner cette impression de profondeur et de vérité. Ainsi rien ne
ressemblait plus qu'une telle phrase de Vinteuil à ce plaisir
particulier que j'avais quelquefois éprouvé dans ma vie, par exemple
devant les clochers de Martinville, certains arbres d'une route de
Balbec ou, plus simplement, au début de cet ouvrage, en buvant une
certaine tasse de thé.
Sans pousser plus loin cette comparaison, je sentais que les rumeurs
claires, les bruyantes couleurs que Vinteuil nous envoyait du monde où
il composait, promenaient devant mon imagination avec insistance, mais
trop rapidement pour qu'elle pût l'appréhender, quelque chose que je
pourrais comparer à la soierie embaumée d'un géranium. Seulement,
tandis que, dans le souvenir, ce vague peut être sinon approfondi, du
moins précisé grâce à un repérage de circonstances, qui expliquent
pourquoi une certaine saveur a pu nous rappeler des sensations
lumineuses, les sensations vagues données par Vinteuil venant non d'un
souvenir, mais d'une impression (comme celle des clochers de
Martinville), il aurait fallu trouver, de la fragrance de géranium de
sa musique, non une explication matérielle, mais l'équivalent profond,
la fête inconnue et colorée (dont ses œuvres semblaient les fragments
disjoints, les éclats aux cassures écarlates), le mode selon lequel il
«entendait» et projetait hors de lui l'univers. Cette qualité
inconnue d'un monde unique et qu'aucun autre musicien ne nous avait
jamais fait voir, peut-être est-ce en cela, disais-je à Albertine,
qu'est la preuve la plus authentique du génie, bien plus que dans le
contenu de l'œuvre elle-même. «Même en littérature? me demandait
Albertine.» «Même en littérature.» Et repensant à la monotonie des
œuvres de Vinteuil, j'expliquais à Albertine que les grands
littérateurs n'ont jamais fait qu'une seule œuvre, ou plutôt n'ont
jamais que réfracté à travers des milieux divers une même beauté
qu'ils apportent au monde. S'il n'était pas si tard, ma petite, lui
disais-je, je vous montrerais cela chez tous les écrivains que vous
lisez pendant que je dors, je vous montrerais la même identité que
chez Vinteuil. Ces phrases types, que vous commencez à reconnaître
comme moi, ma petite Albertine, les mêmes dans la sonate, dans le
septuor, dans les autres œuvres, ce serait par exemple, si vous voulez,
chez Barbey D'Aurevilly, une réalité cachée révélée par une trace
matérielle, la rougeur physiologique de l'Ensorcelée, d'Aimée de
Spens, de la Clotte, la main du Rideau Cramoisi, les vieux usages, les
vieilles coutumes, les vieux mots, les métiers anciens et singuliers
derrière lesquels il y a le Passé, l'histoire orale faite par les
pâtres du terroir, les nobles cités normandes parfumées d'Angleterre
et jolies comme un village d'Ecosse, la cause de malédictions contre
lesquelles on ne peut rien, la Vellini, le Berger, une même sensation
d'anxiété dans un passage, que ce soit la femme cherchant son mari dans
une _Vieille Maîtresse_, ouïe mari dans l'_Ensorcelée_ parcourant la
lande et l'Ensorcelée elle-même au sortir de la messe. Ce sont encore
des phrases types de Vinteuil que cette géométrie du tailleur de
pierre dans les romans de Thomas Hardy.
Les phrases de Vinteuil me firent penser à la petite phrase et je dis
à Albertine qu'elle avait été comme l'hymne national de l'amour de
Swann et d'Odette, «les parents de Gilberte que vous connaissez. Vous
m'avez dit qu'elle n'avait pas mauvais genre. Mais n'a-t-elle pas
essayé d'avoir des relations avec vous? Elle m'a parlé de vous.»
«Oui, comme ses parents la faisaient chercher en voiture au cours par
les trop mauvais temps, je crois qu'elle me ramena une fois et
m'embrassa», dit-elle au bout d'un moment en riant et comme si c'était
une confidence amusante. «Elle me demanda tout d'un coup si j'aimais
les femmes.» (Mais si elle ne faisait que croire se rappeler que
Gilberte l'avait ramenée, comment pouvait-elle dire avec autant de
précision que Gilberte lui avait posé cette question bizarre?)
«Même, je ne sais quelle idée baroque me prit de la mystifier, je lui
répondis que oui.» (On aurait dit qu'Albertine craignait que Gilberte
m'eût raconté cela et qu'elle ne voulût pas que je constatasse
qu'elle me mentait.) «Mais nous ne fîmes rien du tout.» (C'était
étrange, si elles avaient échangé ces confidences, qu'elles n'eussent
rien fait, surtout qu'avant cela même, elles s'étaient embrassées
dans la voiture, au dire d'Albertine.) «Elle m'a ramené comme cela
quatre ou cinq fois, peut-être un peu plus, et c'est tout.» J'eus
beaucoup de peine à ne poser aucune question, mais me dominant pour
avoir l'air de n'attacher à tout cela aucune importance, je revins à
Thomas Hardy. «Rappelez-vous les tailleurs de pierre dans _Jude
l'obscur_, dans la _Bien-Aimée_, les blocs de pierre que le père
extrait de l'Ile venant par bateaux s'entasser dans l'atelier du fils
où elles deviennent statues; dans les _Yeux Bleus_ le parallélisme des
tombes, et aussi la ligne parallèle du bateau, et les wagons contigus
où sont les deux amoureux, et la morte; le parallélisme entre la
_Bien-Aimée_ où l'homme aime trois femmes et les _Yeux Bleus_ où la
femme aime trois hommes, etc., et enfin tous ces romans superposables
les uns aux autres, comme les maisons verticalement entassées en
hauteur sur le sol pierreux de l'île. Je ne peux pas vous parler comme
cela en une minute des plus grands, mais vous verriez dans Stendhal un
certain sentiment de l'altitude se liant à la vie spirituelle: le lieu
élevé où Julien Sorel est prisonnier, la tour au haut de laquelle est
enfermée Fabrice, le clocher où l'Abbé Barnès s'occupe d'astrologie
et d'où Fabrice jette un si beau coup d'œil. Vous m'avez dit que vous
aviez vu certains tableaux de Vermeer, vous vous rendez bien compte que
ce sont les fragments d'un même monde, que c'est toujours, quelque
génie avec lequel ils soient recréés, la même table, le même tapis,
la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme, à cette
époque où rien ne lui ressemble ni ne l'explique si on ne cherche pas
à l'apparenter par les sujets, mais à dégager l'impression
particulière que la couleur produit. Eh! bien cette beauté nouvelle,
elle reste identique dans toutes les œuvres de Dostoïevski, la femme
de Dostoïevski (aussi particulière qu'une femme de Rembrandt) avec son
visage mystérieux, dont la beauté avenante se change brusquement,
comme si elle avait joué la comédie de la bonté, en une insolence
terrible (bien qu'au fond il semble qu'elle soit plutôt bonne),
n'est-ce pas toujours la même, que ce soit Nastasia Philipovna
écrivant des lettres d'amour à Aglaé et lui avouant qu'elle la hait,
ou dans une visite entièrement identique à celle-là--à celle aussi
où Nastasia Philipovna insulte les parents de Vania--Grouchenka, aussi
gentille chez Katherina Ivanovna que celle-ci l'avait cru terrible, puis
brusquement dévoilant sa méchanceté en insultant Katherina Ivanovna
(bien que Grouchenka au fond soit bonne); Grouchenka, Nastasia, figures
aussi originales, aussi mystérieuses non pas seulement que les
courtisanes de Carpacio mais que la Bethsabée de Rembrandt. Comme, chez
Vermeer, il y a création d'une certaine âme, d'une certaine couleur
des étoffes et des lieux, il n'y a pas seulement chez Dostoïevski
création d'êtres mais de demeures, et la maison de l'Assassinat dans
_Crime et Châtiment_ avec son dvornik, n'est-elle pas presque aussi
merveilleuse que le chef-d'œuvre de la maison de l'Assassinat dans
Dostoïevski, cette sombre et si longue, et si haute, et si vaste maison
de Rogojine où il tue Nastasia Philipovna. Cette beauté nouvelle et
terrible d'une maison, cette beauté nouvelle et mixte d'un visage de
femme, voilà ce que Dostoïevski a apporté d'unique au monde, et les
rapprochements que des critiques littéraires peuvent faire entre lui et
Gogol, ou entre lui et Paul de Kock, n'ont aucun intérêt, étant
extérieurs à cette beauté secrète. Du reste si je t'ai dit que c'est
de roman à roman la même scène, c'est au sein d'un même roman que
les mêmes scènes, les mêmes personnages se reproduisent si le roman
est très long. Je pourrais te le montrer facilement dans la _Guerre et
la Paix_ et certaine scène dans une voiture...» «Je n'avais pas voulu
vous interrompre, mais puisque je vois que vous quittez Dostoïevski,
j'aurais peur d'oublier. Mon petit, qu'est-ce que vous avez voulu dire
l'autre jour quand vous m'avez dit: «C'est comme le côté Dostoïevski
de Mme de Sévigné. Je vous avoue que je n'ai pas compris. Cela me
semble tellement différent.» «Venez, petite fille, que je vous
embrasse pour vous remercier de vous rappeler si bien ce que je dis,
vous retournerez au pianola après. Et j'avoue que ce que j'avais dit
là était assez bête. Mais je l'avais dit pour deux raisons. La
première est une raison particulière. Il est arrivé que Mme de
Sévigné, comme Elstir, comme Dostoïevski, au lieu de présenter les
choses dans l'ordre logique, c'est-à-dire en commençant par la cause,
nous montre d'abord l'effet, l'illusion qui nous frappe. C'est ainsi que
Dostoïevski présente ses personnages. Leurs actions nous apparaissent
aussi trompeuses que ces effets d'Elstir où la mer a l'air d'être dans
le ciel. Nous sommes tout étonnés d'apprendre que cet homme sournois
est au fond excellent, ou le contraire». «Oui, mais un exemple pour
Mme de Sévigné». «J'avoue, lui répondis-je en riant, que c'est
très tiré par les cheveux, mais enfin je pourrais trouver des
exemples».--«Mais est-ce qu'il a jamais assassiné quelqu'un,
Dostoïevski? Les romans que je connais de lui pourraient tous s'appeler
l'Histoire d'un crime. C'est une obsession chez lui, ce n'est pas
naturel qu'il parle toujours de ça». «Je ne crois pas, ma petite
Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que comme tout le monde
il a connu le péché, sous une forme ou sous une autre, et probablement
sous une forme que les lois interdisent. En ce sens-là il devait être
un peu criminel, comme ses héros, qui ne le sont d'ailleurs pas tout à
fait, qu'on condamne avec des circonstances atténuantes. Et ce n'était
même peut-être pas la peine qu'il fût criminel. Je ne suis pas
romancier; il est possible que les créateurs soient tentés par
certaines formes de vie qu'ils n'ont pas personnellement éprouvées. Si
je viens avec vous à Versailles comme nous avons convenu, je vous
montrerai le portrait de l'honnête homme par excellence, du meilleur
des maris, Choderlos de Laclos qui a écrit le plus effroyablement
pervers des livres, et juste en face celui de Mme de Genlis qui écrivit
des contes moraux et ne se contenta pas de tromper la duchesse
d'Orléans, mais la supplicia en détournant d'elle ses enfants. Je
reconnais tout de même que chez Dostoïevski cette préoccupation de
l'assassinat a quelque chose d'extraordinaire et qui me le rend très
étranger. Je suis déjà stupéfait quand j'entends Baudelaire dire:
_Si le viol, le poignard, l'incendie
N'ont pas encore brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins.
C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie._