Pendant que nous causions, M. Verdurin, sur un signe de sa femme, avait

emmené Morel. Mme Verdurin, du reste, eût-elle, toutes réflexions

faites, trouvé qu'il était plus sage d'ajourner les révélations à

Morel qu'elle ne l'eût plus pu. Il y a certains désirs, parfois

circonscrits à la bouche, qui, une fois qu'on les a laissés grandir,

exigent d'être satisfaits, quelles que doivent en être les

conséquences; on ne peut plus résister à embrasser une épaule

décolletée qu'on regarde depuis trop longtemps et sur lesquelles les

lèvres tombent comme le serpent sur l'oiseau, à manger un gâteau

d'une dent que la fringale fascine, à se refuser l'étonnement, le

trouble, la douleur ou la gaieté qu'on va déchaîner dans une âme par

des propos imprévus. Telle, ivre de mélodrame, Mme Verdurin avait

enjoint à son mari d'emmener Morel et de parler coûte que coûte au

violoniste. Celui-ci avait commencé par déplorer que la Reine

de Naples fût partie sans qu'il eût pu lui être présenté. M.

de Charlus lui avait tant répété qu'elle était la sœur de l'Impératrice

Élisabeth et de la Duchesse d'Alençon, que la souveraine avait

pris aux yeux de Morel une importance extraordinaire. Mais le

Patron lui avait expliqué que ce n'était pas pour parler de la

Reine de Naples qu'ils étaient là et était entré dans le vif du

sujet: «Tenez, avait-il conclu au bout de quelque temps: tenez, si vous

voulez, nous allons demander conseil à ma femme. Ma parole d'honneur,

je ne lui en ai rien dit. Nous allons voir comment elle juge la chose.

Mon avis n'est peut-être pas le bon, mais vous savez quel jugement sûr

elle a, et puis elle a pour vous une immense amitié, allons lui

soumettre la cause.» Et tandis que Mme Verdurin attendait avec

impatience les émotions qu'elle allait savourer en parlant au virtuose,

puis, quand il serait parti, à se faire rendre un compte exact du

dialogue qui avait été échangé entre lui et son mari, et ne cessait

de répéter: «Mais qu'est-ce qu'ils peuvent faire; j'espère au moins

qu'Auguste en le tenant un temps pareil aura su convenablement le

styler», M. Verdurin était redescendu avec Morel lequel paraissait

fort ému: «Il voudrait te demander un conseil», dit M. Verdurin à sa

femme, de l'air de quelqu'un qui ne sait pas si sa requête sera

exaucée. Au lieu de répondre à M. Verdurin, dans le feu de la

passion, c'est à Morel que s'adressa Mme Verdurin. «Je suis absolument

du même avis que mon mari, je trouve que vous ne pouvez pas tolérer

cela plus longtemps», s'écria-t-elle avec violence, oubliant comme

fiction futile qu'il avait été convenu entre elle et son mari qu'elle

était censée ne rien savoir de ce qu'il avait dit au violoniste.

«Comment? Tolérer quoi?» balbutia M. Verdurin qui essayait de feindre

l'étonnement et cherchait, avec une maladresse qu'expliquait son

trouble, à défendre son mensonge. «Je l'ai deviné, ce que tu lui as

dit», répondit Mme Verdurin, sans s'embarrasser du plus ou moins de

vraisemblance de l'explication, et se souciant peu de ce que, quand il

se rappellerait cette scène, le violoniste pourrait penser de la

véracité de la Patronne. «Non, reprit Mme Verdurin, je trouve que

vous ne devez pas souffrir davantage cette promiscuité honteuse avec un

personnage flétri qui n'est reçu nulle part, ajouta-t-elle, n'ayant

cure que ce ne fût pas vrai et oubliant qu'elle le recevait presque

chaque jour. Vous êtes la fable du Conservatoire, ajouta-t-elle,

sentant que c'était l'argument qui portait le plus; un mois de plus de

cette vie et votre avenir artistique est brisé, alors que, sans le

Charlus, vous devriez gagner plus de cent mille francs par an.» «Mais

je n'avais jamais rien entendu dire, je suis stupéfait, je vous suis

bien reconnaissant, murmura Morel les larmes aux yeux.» Mais obligé à

la fois de feindre l'étonnement et de dissimuler la honte, il était

plus rouge et suait plus que s'il avait joué toutes les sonates de

Beethoven à la file et dans ses yeux montaient des pleurs que le

maître de Bonn ne lui aurait certainement pas arrachés. «Si vous

n'avez rien entendu dire, vous êtes le seul. C'est un Monsieur qui a

une sale réputation et qui a de vilaines histoires. Je sais que la

police l'a à l'œil et c'est du reste ce qui peut lui arriver de plus

heureux pour ne pas finir comme tous ses pareils, assassiné par des

apaches», ajouta-t-elle, car en pensant à Charlus le souvenir de Mme

de Duras lui revenait et dans la rage dont elle s'enivrait, elle

cherchait à aggraver encore les blessures qu'elles faisaient au

malheureux Charlie et à venger celles qu'elle-même avait reçues ce

soir. «Du reste, même matériellement, il ne peut vous servir à rien,

il est entièrement ruiné depuis qu'il est la proie de gens qui le font

chanter et qui ne pourront même pas tirer de lui les frais de leur

musique, vous encore moins les frais de la vôtre, car tout est

hypothéqué, hôtel, château, etc.». Morel ajouta d'autant plus

aisément foi à ce mensonge que M. de Charlus aimait à le prendre pour

confident de ses relations avec des apaches, race pour qui un fils de

valet de chambre, si crapuleux qu'il soit lui-même, professe un

sentiment d'horreur égal à son attachement aux idées Bonapartistes.

Déjà, dans l'esprit rusé de Morel, avait germé une combinaison

analogue à ce qu'on appela au XVIIIe siècle le renversement des

alliances. Décidé à ne jamais reparler à M. de Charlus, il

retournerait le lendemain soir auprès de la nièce de Jupien, se

chargeant de tout arranger. Malheureusement pour lui, ce projet devait

échouer, M. de Charlus ayant le soir même avec Jupien un rendez-vous

auquel l'ancien giletier n'osa manquer malgré les événements.

D'autres, qu'on va voir, s'étant précipités du fait de Morel, quand

Jupien en pleurant raconta ses malheurs au Baron, celui-ci, non moins

malheureux, lui déclara qu'il adoptait la petite abandonnée, qu'elle

prendrait un des titres dont il disposait, probablement celui de Mlle

d'Oléron, lui ferait donner un complément parfait d'instruction et

faire un riche mariage. Promesses qui réjouirent profondément Jupien

et laissèrent indifférente sa nièce car elle aimait toujours Morel,

lequel, par sottise ou cynisme, entrait en plaisantant dans la boutique

quand Jupien était absent. «Qu'est-ce que vous avez, disait-il en

riant, avec vos yeux cernés? Des chagrins d'amour? Dame, les années se

suivent et ne se ressemblent pas. Après tout on est bien libre

d'essayer une chaussure, à plus forte raison une femme, et si cela

n'est pas à votre pied...» Il ne se fâcha qu'une fois parce qu'elle

pleura, ce qu'il trouva lâche, un indigne procédé. On ne supporte pas

toujours bien les larmes qu'on fait verser.

Mais nous avons trop anticipé, car tout ceci ne se passa qu'après la

soirée Verdurin que nous avons interrompue et qu'il faut reprendre où

nous en étions. «Je ne me serais jamais douté, soupira Morel, en

réponse à Mme Verdurin.» «Naturellement on ne vous le dit pas en

face, ça n'empêche pas que vous êtes la fable du Conservatoire,

reprit méchamment Mme Verdurin, voulant montrer à Morel qu'il ne

s'agissait pas uniquement de M. de Charlus, mais de lui aussi. Je veux

bien croire que vous l'ignorez et pourtant on ne se gêne guère.

Demandez à Ski ce qu'on disait l'autre jour chez Chevillard à deux pas

de nous quand vous êtes entré dans ma loge. C'est-à-dire qu'on vous

montre du doigt. Je vous dirai que pour moi je n'y fais pas autrement

attention, ce que je trouve surtout c'est que ça rend un homme

prodigieusement ridicule et qu'il est la risée de tous pour toute sa

vie.» «Je ne sais pas comment vous remercier, dit Charlie du ton dont

on le dit à un dentiste qui vient de vous faire affreusement mal sans

qu'on ait voulu le laisser voir, ou à un témoin trop sanguinaire qui

vous a forcé à un duel pour une parole insignifiante dont il vous a

dit: «Vous ne pouvez pas empocher ça.» «Je pense que vous avez du

caractère, que vous êtes un homme, répondit Mme Verdurin, et que vous

saurez parler haut et clair quoiqu'il dise à tout le monde que vous

n'oseriez pas, qu'il vous tient.» Charlie, cherchant une dignité

d'emprunt pour couvrir la sienne en lambeaux, trouva dans sa mémoire,

pour l'avoir lu ou bien entendu dire, et proclama aussitôt: «Je n'ai

pas été élevé à manger de ce pain-là. Dès ce soir je romprai avec

M. de Charlus. La Reine de Naples est bien partie, n'est-ce pas?... Sans

cela, avant de rompre avec lui, je lui aurais demandé...» «Ce n'est

pas nécessaire de rompre entièrement avec lui, dit Mme Verdurin,

désireuse de ne pas désorganiser le petit noyau. Il n'y a pas

d'inconvénients à ce que vous le voyiez ici, dans notre petit groupe,

où vous êtes apprécié, où on ne dira pas de mal de vous. Mais

exigez votre liberté, et puis ne vous laissez pas traîner par lui chez

toutes ces pécores qui sont aimables par devant; j'aurais voulu que

vous entendiez ce qu'elles disaient par derrière. D'ailleurs n'en ayez

pas de regrets, non seulement vous vous enlevez une tache qui vous

resterait toute la vie, mais au point de vue artistique, même s'il n'y

avait pas cette honteuse présentation par Charlus, je vous dirais que

de vous galvauder ainsi dans ce milieu de faux monde, cela vous

donnerait un air pas sérieux, une réputation d'amateur, de petit

musicien de salon qui est terrible à votre âge. Je comprends que pour

toutes ces belles dames, c'est très commode de rendre des politesses à

leurs amies en vous faisant venir à l'œil, mais c'est votre avenir

d'artiste qui en ferait les frais. Je ne dis pas chez une ou deux. Vous

parliez de la Reine de Naples,--qui est partie, car elle avait une

soirée,--celle-là, c'est une brave femme, et je vous dirai que je

crois qu'elle fait peu de cas de Charlus et que c'est surtout pour moi

qu'elle venait. Oui, oui, je sais qu'elle avait envie de nous

connaître, M. Verdurin et moi. Cela c'est un endroit où vous pourrez

jouer. Et puis je vous dirai qu'amené par moi que les artistes

connaissent, vous savez, pour qui ils ont toujours été très gentils,

qu'ils considèrent un peu comme des leurs, comme leur Patronne, c'est

tout différent. Mais gardez-vous surtout comme du feu d'aller chez Mme

de Duras! N'allez pas faire une boulette pareille! Je connais des

artistes qui sont venus me faire leurs confidences sur elle. Ils savent

qu'ils peuvent se fier à moi, dit-elle du ton doux et simple qu'elle

savait prendre subitement, en donnant à ses traits un air de modestie,

à ses yeux un charme appropriés, ils viennent comme ça me raconter

leurs petites histoires; ceux qu'on prétend le plus silencieux, ils

bavardent quelquefois des heures avec moi et je ne peux pas vous dire ce

qu'ils sont intéressants. Le pauvre Chabrier disait toujours: Il n'y a

que Mme Verdurin qui sache les faire parler. Eh! bien vous savez, tous,

mais je vous dis exception, je les ai vus pleurer d'avoir été jouer

chez Mme de Duras. Ce n'est pas seulement les humiliations qu'elle

s'amuse à leur faire faire par ses domestiques, mais ils ne pouvaient

plus trouver d'engagement nulle part. Les directeurs disaient: «Ah! oui

c'est celui qui joue chez Mme de Duras.» C'était fini. Il n'y a rien

pour vous couper un avenir comme ça. Vous savez les gens du monde ça

ne donne pas l'air sérieux, on peut avoir tout le talent qu'on veut,

c'est triste à dire, mais il suffit d'une Mme de Duras pour vous donner

la réputation d'un amateur. Et pour les artistes, vous savez, moi, vous

comprenez que je les connais, depuis quarante ans que je les fréquente,

que je les lance, que je m'intéresse à eux, eh! bien, vous savez, pour

eux, quand ils ont dit un amateur, ils ont tout dit. Et au fond on

commençait à le dire de vous. Ce que de fois j'ai été obligée de me

gendarmer, d'assurer que vous ne joueriez pas dans tel salon ridicule!

Savez-vous ce qu'on me répondait: «Mais il sera bien forcé, Charlus

ne le consultera même pas, il ne lui demande pas son avis». Quelqu'un

a cru lui faire plaisir en lui disant: Nous admirons beaucoup votre ami

Morel. Savez-vous ce qu'il a répondu avec cet air insolent que vous

connaissez: «Mais comment voulez-vous qu'il soit mon ami, nous ne

sommes pas de la même classe, dites qu'il est ma créature, mon

protégé.» À ce moment s'agitait sous le front bombé de la Déesse

musicienne la seule chose que certaines personnes ne peuvent pas

conserver pour elles, un mot qu'il est non seulement abject, mais

imprudent de répéter. Mais le besoin de le répéter est plus fort que

l'honneur, que la prudence. C'est à ce besoin que, après quelques

mouvements convulsifs du front sphérique et chagrin, céda la patronne:

«On a même répété à mon mari qu'il avait dit: mon domestique, mais

cela je ne peux pas l'affirmer» ajouta-t-elle. C'est un besoin pareil

qui avait contraint M. de Charlus, peu après avoir juré à Morel que

personne ne saurait jamais d'où il était sorti, à dire à Mme

Verdurin: «C'est le fils d'un valet de chambre.» Un besoin pareil

encore, maintenant que le mot était lâché, le ferait circuler de

personnes en personnes qui se le confieraient sous le sceau d'un secret,

qui serait promis et non gardé, comme elles avaient fait elles-mêmes.

Ces mots finiraient, comme au jeu du furet, par revenir à Mme Verdurin,

la brouillant avec l'intéressé qui aurait fini par l'apprendre. Elle

le savait, mais ne pouvait retenir le mot qui lui brûlait la langue.

«Domestique» ne pouvait d'ailleurs que froisser Morel. Elle dit

pourtant «domestique» et si elle ajouta qu'elle ne pouvait l'affirmer,

ce fut à la fois pour paraître certaine du reste, grâce à cette

nuance et pour montrer de l'impartialité. Cette impartialité qu'elle

montrait, la toucha elle-même tellement, qu'elle commença à parler

tendrement à Charlie: «Car voyez-vous, dit-elle, moi je ne lui fais

pas de reproches, il vous entraîne dans son abîme, c'est vrai, mais ce

n'est pas sa faute, puisqu'il y roule lui-même, puisqu'il y roule,

répéta-t-elle assez fort, ayant été émerveillée de la justesse de

l'image qui était partie si vite que son attention ne la rattrapait que

maintenant et tâchait de la mettre en valeur. Non, ce que je lui

reproche, dit-elle d'un ton tendre,--comme une femme ivre de son

succès--, c'est de manquer de délicatesse envers vous. Il y a des

choses qu'on ne dit pas à tout le monde. Ainsi tout à l'heure, il a

parié qu'il allait vous faire rougir de plaisir, en vous annonçant

(par blague naturellement, car sa recommandation suffirait à vous

empêcher de l'avoir) que vous auriez la croix de la Légion d'honneur.

Cela passe encore, quoique je n'aie jamais beaucoup aimé, reprit-elle

d'un air délicat et digne, qu'on dupe ses amis, mais vous savez il y a

des riens qui nous font de la peine. C'est, par exemple, quand il nous

raconte en se tordant que, si vous désirez la croix, c'est pour votre

oncle et que votre oncle était larbin.» «Il vous a dit cela»,

s'écria Charlie croyant, d'après ces mots habilement rapportés, à la

vérité de tout ce qu'avait dit Mme Verdurin! Mme Verdurin fut inondée

de la joie d'une vieille maîtresse qui, sur le point d'être lâchée

par son jeune amant, réussit à rompre son mariage. Et peut-être

n'avait-elle pas calculé son mensonge ni même menti sciemment. Une

sorte de logique sentimentale, peut-être, plus élémentaire encore,

une sorte de réflexe nerveux, qui la poussait, pour égayer sa vie et

préserver son bonheur, à «brouiller les cartes» dans le petit clan,

faisait-elle monter impulsivement à ses lèvres, sans qu'elle eût le

temps d'en contrôler la vérité, ces assertions diaboliquement utiles,

sinon rigoureusement exactes. «Il nous l'aurait dit à nous seuls que

cela ne ferait rien, reprit la Patronne, nous savons qu'il faut prendre

et laisser de ce qu'il dit, et puis il n'y a pas de sot métier, vous

avez votre valeur, vous êtes ce que vous valez, mais qu'il aille faire

tordre avec cela Mme de Portefin (Mme Verdurin la citait exprès parce

qu'elle savait que Charlie aimait Mme de Portefin) c'est ce qui nous

rend malheureux: mon mari me disait en l'entendant: «J'aurais mieux

aimé recevoir une gifle.» Car il vous aime autant que moi vous savez,

Gustave (on apprit ainsi que M. Verdurin s'appelait Gustave). Au fond

c'est un sensible.» «Mais je ne t'ai jamais dit que je l'aimais,

murmura M. Verdurin faisant le bourru bienfaisant. C'est le Charlus qui

l'aime.» «Oh! non, maintenant je comprends la différence, j'étais

trahi par un misérable et vous, vous êtes bon, s'écria avec

sincérité Charlie.» «Non, non, murmura Mme Verdurin pour garder sa

victoire car elle sentait ses mercredis sauvés, sans en abuser,

misérable est trop dire; il fait du mal, beaucoup de mal,

inconsciemment; vous savez cette histoire de Légion d'honneur n'a pas

duré très longtemps. Et il me serait désagréable de vous répéter

tout ce qu'il a dit sur votre famille», dit Mme Verdurin qui eût été

bien embarrassée de le faire. «Oh! cela a beau n'avoir duré qu'un

instant, cela prouve que c'est un traître», s'écria Morel. C'est à

ce moment que nous rentrâmes au salon. «Ah! s'écria M. de Charlus en

voyant que Morel était là et en marchant vers le musicien avec le

genre d'allégresse des hommes qui ont organisé savamment toute la

soirée en vue d'un rendez-vous avec une femme et qui tout enivrés ne

se doutent guère qu'ils ont dressé eux-mêmes le piège où vont les

saisir et devant tout le monde les rosser, des hommes apostés par le

mari. «Eh! bien, enfin, ce n'est pas trop tôt; êtes-vous content,

jeune gloire et bientôt jeune chevalier de la Légion d'honneur? Car

bientôt vous pourrez montrer votre croix» dit M. de Charlus à Morel

d'un air tendre et triomphant, mais par ces mots mêmes de décoration

contresignant les mensonges de Mme Verdurin, qui apparurent une vérité

indiscutable à Morel. «Laissez-moi, je vous défends de m'approcher,

cria Morel au Baron. Vous ne devez pas être à votre coup d'essai, je

ne suis pas le premier que vous essayez de pervertir!» Ma seule

consolation était de penser que j'allais voir Morel et les Verdurin

pulvérisés par M. de Charlus. Pour mille fois moins que cela j'avais

essuyé ses colères de fou, personne n'était à l'abri d'elles, un roi

ne l'eût pas intimidé. Or il se produisit cette chose extraordinaire.

On vit M. de Charlus muet, stupéfait, mesurant son malheur sans en

comprendre la cause, ne trouvant pas un mot, levant les yeux

successivement sur toutes les personnes présentes, d'un air

interrogateur, indigné, suppliant, et qui semblait leur demander moins

encore ce qui s'était passé que ce qu'il devait répondre. Pourtant M.

de Charlus possédait toutes les ressources, non seulement de

l'éloquence, mais de l'audace, quand, pris d'une rage qui bouillonnait

depuis longtemps contre quelqu'un, il le clouait de désespoir, par les

mots les plus sanglants, devant les gens du monde scandalisés et qui

n'avaient jamais cru qu'on pût aller si loin. M. de Charlus, dans ces

cas-là, brûlait, se démenait en de véritables attaques nerveuses,

dont tout le monde restait tremblant. Mais c'est que dans ces cas-là il

avait l'initiative, il attaquait, il disait ce qu'il voulait (comme

Bloch savait plaisanter des Juifs et rougissait si on prononçait leur

nom devant lui). Peut-être, ce qui le rendait muet, était-ce,--en

voyant que M. et Mme Verdurin détournaient les yeux et que personne ne

lui porterait secours--la souffrance présente et l'effroi surtout des

souffrances à venir; ou bien, que ne s'étant pas d'avance par

l'imagination monté la tête et forgé une colère, n'ayant pas de rage

toute prête en mains, il avait été saisi et brusquement frappé, au

moment où il était sans ses armes; (car sensitif, nerveux,

hystérique, il était un vrai impulsif, mais un faux brave; même,

comme je l'avais toujours cru, et ce qui me le rendait assez

sympathique, un faux méchant: les gens qu'il haïssait, il les

haïssait parce qu'il s'en croyait méprisé; eussent-ils été gentils

pour lui, au lieu de se griser de colère contre eux, il les eût

embrassés et il n'avait pas les réactions normales de l'homme

d'honneur outragé); ou bien, que dans un milieu qui n'était pas le

sien, il se sentait moins à l'aise et moins courageux qu'il n'eût

été dans le Faubourg. Toujours est-il que dans ce salon qu'il

dédaignait, ce grand seigneur (à qui n'était pas plus essentiellement

inhérente la supériorité sur les roturiers qu'elle ne le fut à tel

de ses ancêtres angoissés devant le tribunal révolutionnaire) ne sut,

dans une paralysie de tous les membres et de la langue, que jeter de

tous côtés des regards épouvantés, indignés par la violence qu'on

lui faisait, aussi suppliants qu'interrogateurs. Dans une circonstance

si cruellement imprévue, ce grand discoureur ne sut que balbutier:

«Qu'est-ce que cela veut dire, qu'est-ce qu'il y a?» On ne l'entendait

même pas. Et la pantomime éternelle de la terreur panique a si peu

changé, que ce vieux Monsieur, à qui il arrivait une aventure

désagréable dans un salon parisien, répétait à son insu les

quelques attitudes schématiques dans lesquelles la sculpture grecque

des premiers âges stylisait l'épouvante des nymphes poursuivies par le

Dieu Pan.

L'ambassadeur disgracié, le chef de bureau mis brusquement à la

retraite, le mondain à qui on bat froid, l'amoureux éconduit examinent

parfois pendant des mois l'événement qui a brisé leurs espérances;

ils le tournent et le retournent comme un projectile tiré on ne sait

d'où ni on ne sait par qui, pour un peu comme un aérolithe. Ils

voudraient bien connaître les éléments composants de cet étrange

engin qui a fondu sur eux, savoir quelles volontés mauvaises on peut y

reconnaître. Les chimistes au moins disposent de l'analyse; les malades

souffrant d'un mal dont ils ne savent pas l'origine peuvent faire venir

le médecin; les affaires criminelles sont plus ou moins débrouillées

par le juge d'instruction. Mais les actions déconcertantes de nos

semblables, nous en découvrons rarement les mobiles. Ainsi, M. de

Charlus, pour anticiper sur les jours qui suivirent cette soirée à

laquelle nous allons revenir, ne vit dans l'attitude de Charlie qu'une

seule chose claire. Charlie qui avait souvent menacé le Baron de

raconter quelle passion il lui inspirait, avait dû profiter pour le

faire de ce qu'il se croyait maintenant suffisamment «arrivé» pour

voler de ses propres ailes. Et il avait dû tout raconter par pure

ingratitude à Mme Verdurin. Mais comment celle-ci s'était-elle laissé

tromper (car le Baron décidé à nier était déjà persuadé lui-même

que les sentiments qu'on lui reprocherait étaient imaginaires)? Des

amis de Mme Verdurin, peut-être ayant eux-mêmes une passion pour

Charlie, avaient préparé le terrain. En conséquence, M. de Charlus

les jours suivants écrivit des lettres terribles à plusieurs

«fidèles» entièrement innocents et qui le crurent fou; puis il alla

faire à Mme Verdurin un long récit attendrissant, lequel n'eut

d'ailleurs nullement l'effet qu'il souhaitait. Car d'une part Mme

Verdurin répétait au Baron: «Vous n'avez qu'à ne plus vous occuper

de lui, dédaignez-le, c'est un enfant.» Or le Baron ne soupirait

qu'après une réconciliation. D'autre part, pour amener celle-ci, en

supprimant à Charlie tout ce dont il s'était cru assuré, il demandait

à Mme Verdurin de ne plus le recevoir; ce à quoi elle opposa un refus

qui lui valut des lettres irritées et sarcastiques de M. de Charlus.

Allant d'une supposition à l'autre, le Baron ne fit jamais la vraie, à

savoir que le coup n'était nullement parti de Morel. Il est vrai qu'il

eût pu l'apprendre en lui demandant quelques minutes d'entretien. Mais

il jugeait cela contraire à sa dignité et aux intérêts de son amour.

Il avait été offensé, il attendait des explications. Il y a

d'ailleurs presque toujours, attachée à l'idée d'un entretien qui

pourrait éclaircir un malentendu, une autre idée qui, pour quelque

raison que ce soit, nous empêche de nous prêter à cet entretien.

Celui qui s'est abaissé et a montré sa faiblesse dans vingt

circonstances, fera preuve de fierté la vingt et unième fois, la seule

où il serait utile de ne pas s'entêter dans une attitude arrogante et

de dissiper une erreur qui va s'enracinant chez l'adversaire faute de

démenti. Quant au côté mondain de l'incident, le bruit se répandit

que M. de Charlus avait été mis à la porte de chez les Verdurin au

moment où il cherchait à violer un jeune musicien. Ce bruit fit qu'on

ne s'étonna pas de voir M. de Charlus ne plus reparaître chez les

Verdurin, et quand par hasard il rencontrait quelque part un des

fidèles qu'il avait soupçonnés et insultés, comme celui-ci gardait

rancune au Baron qui lui-même ne lui disait pas bonjour, les gens ne

s'étonnaient pas, comprenant que personne dans le petit clan ne voulût

plus saluer le Baron.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 29 / 39 段