Je dis à M. de Charlus mon regret que M. Brichot se fût dérangé.

«Mais non, il est très content, il vous aime beaucoup, tout le monde

vous aime beaucoup. On disait l'autre jour: mais on ne le voit plus, il

s'isole! D'ailleurs c'est un si brave homme que Brichot», continua M.

de Charlus qui ne se doutait sains doute pas en, voyant la i manière

affectueuse et franche dont lui parlait le professeur de Morale, qu'en

son absence, il ne se gênait pas pour dauber sur lui. «C'est un homme

d'une grande'valeur, qui sait énormément et, cela ne l'a pas racorni,

n'a pas fait de lui un rat de bibliothèque comme tant d'autres qui

sentent l'encre. Il a gardé une largeur de vues, une tolérance, rares

chez ses, pareils. Parfois en voyant comme il comprend la vie, comme il

sait rendre à chacun avec grâce ce qui lui est dû, on se demande où

un simple petit professeur de Sorbonne, un ancien régent de collège a

pu apprendre tout cela. J'en suis moi-même étonné.» Je l'étais

davantage en voyant la conversation de ce Brichot, que le moins raffiné

des convives de Mme de Guermantes eût trouvé si bête et si lourd,

plaire, au plus difficile de tous, M. de Charlus. Mais, à ce résultat

avaient, collaboré, entre autres influences, distinctes d'ailleurs,

celles en vertu desquelles Swann, d'une part, s'était plu si longtemps

dans le petit clan, quand il était amoureux d'Odette, et d'autre part,

lorsqu'il fut marié, trouva, agréable Mme Bontemps qui feignant

d'adorer le ménage Swann, venait, tout le temps voir la femme et se

délectait aux histoires du mari. Comme un écrivain donne, la palme de

l'intelligence, non pas à l'homme le plus intelligent, mais au viveur

faisant une réflexion hardie et tolérante sur la passion d'un homme

pour une femme, réflexion qui fait que la maîtresse bas-bleu de

l'écrivain s'accorde avec lui pour trouver que de tous les gens qui

viennent chez elle le moins bête est encore ce vieux beau, qui a

l'expérience des choses de l'amour, de même M. de Charlus trouvait

plus intelligent que, ses autres amis, Brichot, qui non seulement était

aimable pour Morel, mais cueillait à propos dans les philosophes grecs,

les poètes latins, les conteurs orientaux, des textes qui décoraient

le goût du Baron d'un florilège étrange et charmant. Mi de Charlus

était arrivé à cet âge où un Victor Hugo aime à s'entourer surtout

de Vacqueries et de Meurices. Il préférait à tous, ceux qui

admettaient son point de vue sur la vie. «Je le vois beaucoup,

ajouta-t-il d'une voix piaillante et cadencée, sans qu'un mouvement de

ses lèvres fît bouger son masque grave et enfariné sur lequel

étaient à dessein abaissées ses paupières d'ecclésiastique. Je vais

à ses cours, cette atmosphère de quartier latin me change, il y a une

adolescence studieuse, pensante, de jeunes bourgeois plus intelligents,

plus instruits que n'étaient, dans un autre milieu, mes camarades.

C'est autre chose, que vous connaissez probablement mieux que moi, ce

sont de jeunes _bourgeois_», dit-il en détachant le mot qu'il fit

précéder de plusieurs b, et en le soulignant par une sorte d'habitude

d'élocution, correspondant elle-même à un goût des nuances dans le

passé, qui lui était propre, mais peut-être aussi pour ne pas

résister au plaisir de me témoigner quelque insolence. Celle-ci ne

diminua en rien la grande et affectueuse pitié que m'inspirait M. de

Charlus (depuis que Mme Verdurin avait dévoilé son dessein devant

moi), m'amusa seulement, et, même en une circonstance où je ne me

fusse pas senti pour lui tant de sympathie, ne m'eût pas froissé. Je

tenais de ma grand'mère d'être dénué d'amour-propre à un degré qui

ferait aisément manquer de dignité. Sans doute je ne m'en rendais

guère compte et à force d'avoir entendu depuis le collège les plus

estimés de mes camarades ne pas souffrir qu'on leur manquât, ne pas

pardonner un mauvais procédé, j'avais fini par montrer dans mes

paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière.

Elle passait même pour l'être extrêmement, parce que, n'étant

nullement peureux, j'avais facilement des duels, dont je diminuais

pourtant le prestige moral, en m'en moquant moi-même, ce qui persuadait

aisément qu'ils étaient ridicules, mais la nature que nous refoulons

n'en habite pas moins en nous. C'est ainsi que parfois, si nous lisons

le chef-d'œuvre nouveau d'un homme de génie, nous y retrouvons avec

plaisir toutes celles de nos réflexions que nous avions méprisées,

des gaietés, des tristesses que nous avions contenues, tout un monde de

sentiments dédaignés par nous et dont le livre où nous le

reconnaissons nous apprend subitement la valeur. J'avais fini par

apprendre de l'expérience de la vie, qu'il était mal de sourire

affectueusement quand quelqu'un se moquait de moi et de ne pas lui en

vouloir. Mais cette absence d'amour-propre et de rancune, si j'avais

cessé de l'exprimer jusqu'à en être arrivé à ignorer à peu près

complètement qu'elle existât chez moi, n'en était pas moins le milieu

vital primitif dans lequel je baignais. La colère et la méchanceté ne

me venaient que de toute autre manière, par crises furieuses. De plus

le sentiment de la justice m'était inconnu jusqu'à une complète

absence de sens moral. J'étais au fond de mon cœur tout acquis à

celui qui était le plus faible et qui était malheureux. Je n'avais

aucune opinion sur la mesure dans laquelle le bien et le mal pouvaient

être engagés dans les relations de Morel et de M. de Charlus, mais

l'idée des souffrances qu'on préparait à M. dé Charlus m'était

intolérable. J'aurais voulu le prévenir, ne savais comment le faire:

«La vue de tout ce petit monde laborieux est fort plaisante pour un

vieux trumeau comme moi. Je ne les connais pas,» ajouta-t-il en levant

la main, d'un air de réserve,--pour me pas avoir l'air de se vanter,

pour attester sa pureté et ne pas faire planer de soupçon sur celle

des étudiants,--«mais ils sont très polis, ils vont souvent jusqu'à

me garder une place comme je suis un très vieux monsieur. Mais si, mon

cher, ne protestez pas, j'ai plus de quarante ans, dit le Baron, qui

avait dépassé la soixantaine. Il fait un peu chaud dans cet

amphithéâtre où parle Brichot, mais c'est toujours intéressant.»

Quoique le Baron aimât mieux être mêlé à la jeunesse des écoles,

voire bousculé par elle, quelquefois, pour lui épargner les longues

attentes, Brichot le faisait entrer avec lui. Brichot avait beau être

chez lui à la Sorbonne, au moment où l'appariteur chargé de chaînes

le précédait et où s'avançait le maître admiré de la jeunesse, il

ne pouvait retenir une certaine timidité, et tout en désirant profiter

de cet instant où il se sentait si considérable pour témoigner de

l'amabilité à Charlus, il était tout de même un peu gêné; pour que

l'appariteur le laissât passer, il lui, disait, d'une voix factice et

d'un air affairé: «Vous me suivez Baron, on vous placera», puis, sans

plus s'occuper, de lui, pour faire son entrée, s'avançait seul

allègrement dans le couloir. De chaque côté, une double haie de

jeunes professeurs le saluait; Brichot, désireux de ne pas avoir l'air

de poser pour ces jeunes gens aux yeux de qui il se savait un grand

pontife, leur envoyait mille clins d'œil, mille hochements de tête de

connivence, auxquels son souci de rester martial et bon Français,

donnait l'air d'une sorte d'encouragement cordial d'un vieux grognard

qui dit: «Nom de Dieu on saura se battre.» Puis les applaudissements

des élèves éclataient, Brichot tirait parfois de cette présence de

M. de Charlus à ses cours l'occasion de faire un plaisir, presque de

rendre des politesses. Il disait à quelque parent, ou à quelqu'un de

ses amis bourgeois: «Si cela pouvait amuser votre femme ou votre fille,

je vous préviens que le Baron de Charlus, prince d'Agrigente, le

descendant des Condé, assistera à mon cours. C'est un souvenir à

garder que d'avoir vu un des derniers descendants de notre aristocratie

qui ait du type.--Si elles sont là, elles le reconnaîtront à ce qu'il

sera placé à côté de ma chaise. D'ailleurs ce sera le seul, un homme

fort, avec des cheveux blancs, la moustache noire, et la médaille

militaire.» «Ah! je vous remercie, disait le père.» Et quoique sa

femme eût à faire, pour ne pas désobliger Brichot, il la forçait à

aller à ce cours, tandis que la jeune fille, incommodée par la chaleur

et la foule, dévorait pourtant curieusement des yeux le descendant de

Condé, tout en s'étonnant qu'il ne portât pas de fraise et

ressemblât aux hommes de nos jours. Lui cependant n'avait pas d'yeux

pour elle, mais plus d'un étudiant qui ne savait pas qui il était,

s'étonnait de son amabilité, devenait important et sec, et le Baron

sortait plein de rêves et de mélancolie. «Pardonnez-moi de revenir à

mes moutons, dis-je rapidement à M. de Charlus, en entendant le pas de

Brichot, mais pourriez-vous me prévenir par un pneumatique si vous

appreniez que Mlle Vinteuil ou son amie dussent venir à Paris, en me

disant exactement la durée de leur séjour, et sans dire à personne

que je vous l'ai demandé.» Je ne croyais plus guère qu'elle eût dû

venir, mais je voulais ainsi me garer pour l'avenir. «Oui, je ferai ça

pour vous, d'abord parce que je vous dois une grande reconnaissance. En

acceptant pas autrefois ce que je vous étais proposé, vous m'avez, à

vos dépens, rendu un immense service, vous m'avez laissé ma liberté.

Il est vrai que je l'ai abdiquée d'une autre manière, ajouta-t-il d'un

ton mélancolique où perçoit le désir de faire des confidences; il y

a là ce que je considère toujours comme le fait majeur, toute une

réunion de circonstances que vous avez négligé de faire tourner à

votre profit, peut-être parce que la destinée vous a averti à cette

minute précise de ne pas contrarier ma Voie. Car toujours l'homme

s'agite et Dieu le mène. Qui sait si le jour où nous sommes sortis

ensemble de chez Mme de Villeparisis, vous aviez accepté, peut-être

bien des choses qui se sont passées depuis, n'auraient jamais eu

lieu.» Embarrassé, je fis dériver la conversation en m'emparant, du

nom de Mme de Villeparisis et je cherchai à savoir de lui, si qualifié

à tous égards, pour quelles raisons Mme de Villeparisis semblait tenue

à l'écart par le monde aristocratique. Non seulement il ne me donna

pas la solution de ce petit problème mondain, mais il ne me parut même

pas le connaître. Je compris alors que la situation de Mme de

Villeparisis, si elle devait plus tard paraître grande à la

postérité, et même du vivant de la Marquise, à l'ignorante roture,

n'avait, pas paru moins grande tout à fait à l'autre extrémité du

monde, à celle qui touchait Mme de Villeparisis, aux Guermantes.

C'était leur tante, ils voyaient surtout la naissance, les alliances,

l'importance gardée dans leur famille par l'ascendant sur telle ou

telle belle-sœur. Ils voyaient cela moins côté monde que côté

famille, Or celui-ci était plus brillant pour Mme de Villeparisis que

je n'avais cru. J'avais été frappé en apprenant que le nom de

Villeparisis était faux. Mais il est d'autres exemples de grandes dames

ayant fait un mariage inégal et ayant gardé une situation

prépondérante. M. de Charlus commença par m'apprendre que Mme de

Villeparisis était la nièce de la fameuse Duchesse de ***, la personne

la plus célèbre de la grande aristocratie pendant la monarchie de

Juillet, mais qui n'avait pas voulu fréquenter le Roi Citoyen et sa

famille. J'avais tant désiré avoir des récits sur cette Duchesse! Et

Mme de Villeparisis, la bonne Mme de Villeparisis, aux joues qui me

représentaient des joues de bourgeoise, Mme de Villeparisis qui

m'envoyait tant de cadeaux et que j'aurais si facilement pu voir tous

les jours, Mme de Villeparisis était sa nièce élevée par elle, chez

elle, à l'Hôtel de ***. «Elle demandait au Duc de Doudeauville, me

dit M. de Charlus, en parlant des trois sœurs, laquelle des trois

sœurs préférez-vous?» Et Doudeauville ayant dit: «Mme de

Villeparisis», la Duchesse de *** lui répondit «cochon!» Car la

Duchesse était très _spirituelle_», dit M. de Charlus en donnant au

mot l'importance et la prononciation d'usage chez les Guermantes. Qu'il

trouvât d'ailleurs que le mot fut si «spirituel», je ne m'en étonnai

pas, ayant, dans bien d'autres occasions, remarqué la tendance

centrifuge, objective des hommes qui les pousse à abdiquer, quand ils

goûtent l'esprit des autres, les sévérités qu'ils auraient pour le

leur, et à observer, à noter précieusement, ce qu'ils dédaigneraient

de créer. «Mais qu'est-ce qu'il a, c'est mon pardessus qu'il apporte,

dit-il en voyant que Brichot avait si longtemps cherché pour un tel

résultat. J'aurais mieux fait d'y aller moi-même. Enfin vous allez le

mettre sur vos épaules. Savez-vous que c'est très compromettant, mon

cher, c'est comme de boire dans le même verre, je saurai vos-pensées.

Mais non, pas comme ça, voyons, laissez-moi faire», et tout en me

mettant son paletot, il me le collait contre les épaules, me le montait

le long du cou, relevait le collet de sa main frôlait mon menton, en

s'excusant.--«À son âge, ça ne sait pas mettre une couverture, il

faut le bichonner, j'ai manqué ma vocation, Brichot, j'étais né pour

être bonne d'enfants». Je voulais m'en aller, mais M. de Charlus ayant

manifesté l'intention d'aller chercher Morel, Brichot nous retint tous

les deux. D'ailleurs la certitude qu'à la maison je retrouverais

Albertine, certitude égale à celle que dans l'après-midi j'avais

qu'Albertine rentrât du Trocadéro, me donnait en ce moment aussi peu

d'impatience de la voir que j'avais eu le même jour tandis que j'étais

assis au piano, après que Françoise m'eût téléphoné. Et c'est ce

calme qui me permit chaque fois qu'au cours de cette conversation je

voulus me lever, d'obéir à l'injonction de Brichot qui craignait que

mon départ empêchât Charlus de rester jusqu'au moment où Mme

Verdurin viendrait nous appeler. «Voyons, dit-il au Baron, restez un

peu avec-nous, vous lui donnerez l'accolade tout à l'heure», ajouta

Brichot en fixant sur moi son œil presque mort auquel les nombreuses

opérations qu'il avait subies avait fait recouvrer un peu de vie, mais

qui n'avait plus pourtant la mobilité nécessaire à l'expression

oblique de la malignité. «L'accolade, est-il bête! s'écria le Baron

d'un ton aigu et ravi. Mon cher, je vous dis qu'il se croit toujours à

une distribution de prix, il rêve de ses petits élèves. Je me demande

s'il ne couche pas avec.»--«Vous désirez voir Mlle Vinteuil, me dit

Brichot, qui avait entendu la fin de notre conversation. Je vous promets

de vous avertir si elle vient, je le saurai par Verdurin», car il

prévoyait sans doute que le Baron risquait fort d'être de façon

imminente exclu du petit clan. «Eh bien, vous me croyez donc moins bien

que vous avec Mme Verdurin, dit M. de Charlus, pour être rensigné sur

la venue de ces personnes d'une terrible réputation. Vous savez que

c'est archi-connu. Mme Verdurin a tort de les laisser venir, c'est bon

pour les milieux interlopes. Elles sont amies de toute une bande

terrible. Tout ça doit se réunir dans des endroits affreux.» À

chacune de ces paroles, ma souffrance s'accroissait d'une souffrance

nouvelle, changeant de forme. «Certes non pas, je ne me crois pas mieux

que vous avec Mme Verdurin, proclama Brichot en ponctuant les mots»,

car il craignait d'avoir éveillé les soupçons du Baron. Et comme il

voyait que je voulais prendre congé, voulant me retenir par l'appât du

divertissement promis: «Il y a une chose à quoi le Baron me semble ne

pas avoir songé quand il parle de la réputation de ces deux dames,

c'est qu'une réputation peut être tout à la fois épouvantable et

imméritée. Aussi par exemple, dans la série plus notoire que

j'appellerai parallèle, il est certain que les erreurs judiciaires sont

nombreuses et que l'histoire a enregistré des arrêts de condamnation

pour sodomie flétrissant des hommes illustres qui en étaient tout à

fait innocents. La récente découverte d'un grand amour de Michel-Ange

pour une femme est un fait nouveau qui mériterait à l'ami de Léon X

le bénéfice d'une instance en révision posthume. L'affaire

Michel-Ange me semble tout indiquée pour passionner les snobs et

mobiliser la Villette, quand une autre affaire où l'anarchie fut bien

portée et devint le péché è la mode de nos bons dilettantes, mais

dont il n'est point permis de prononcer le nom par crainte de querelles,

aura fini son temps.» Depuis que Brichot avait commencé à parler des

réputations masculines, M. de Charlus avait trahi dans tout, son visage

le genre particulier d'impatience qu'on voit à un expert médical ou

militaire quand des gens du monde qui n'y connaissent rien se mettent à

dire des bêtises sur des points de thérapeutique ou de stratégie.

«Vous ne savez pas le premier mot des choses dont vous parlez, finit-il

par dire à Brichot. Citez-moi une seule réputation imméritée. Dites

des noms. Oui, je connais tout, riposta violemment M, de Charlus à une

interruption timide de Brichot, les gens qui ont fait cela autrefois par

curiosité, ou par affection unique pour un ami mort et celui qui,

craignant de s'être trop avancé si vous lui parlez de la beauté d'un

homme, vous répond que c'est du chinois pour lui, qu'il ne sait pas

plus distinguer un homme beau d'un laid, qu'entre deux moteurs d'auto,

comme la mécanique n'est pas dans ses cordes. Tout cela c'est des

blagues. Mon Dieu, remarquez, je ne veux pas dire qu'une réputation

mauvaise (ou ce qu'il est convenu d'appeler ainsi) et injustifiée soit

une chose absolument impossible. C'est tellement exceptionnel, tellement

rare, que pratiquement cela n'existe pas. Cependant moi qui suis un

curieux, un fureteur, j'en ai connu et qui n'étaient pas des mythes.

Oui, au cours de ma vie, j'ai constaté (j'entends scientifiquement

constaté, je ne me paie pas de mots) deux réputations injustifiées.

Elles s'établissent d'habitude grâce à une similitude de noms, ou

d'après certains signes extérieurs, l'abondance des bagues par

exemple, que les gens incompétents s'imaginent absolument être

caractéristiques de ce que vous dites, comme ils croient qu'un paysan

ne dit pas deux mots sans ajouter: jarnignié, ou un anglais: goddam.

C'est de la conversation pour théâtre des boulevards. Ce qui vous

étonnera, c'est que les réputations injustifiées sont les plus

établies aux yeux du public. Vous-même, Brichot, qui mettriez votre

main au feu de la vertu de tel ou tel homme qui vient ici et que les

renseignés connaissent comme le loup blanc, vous devez croire comme

tout le monde à ce qu'on dit de tel homme en vue qui incarne ces

goûts-là pour la masse, alors qu'il n'en est pas pour deux sous. Je

dis pour deux sous, parce que si nous y mettions vingt-cinq louis nous

verrions le nombre des petits saints diminuer jusqu'à zéro. Sans cela

le taux des saints, si vous voyez de la sainteté là dedans, se tient

en règle générale entre 3 et 4 sur 10.» Si Brichot avait transposé

dans le sexe masculin la question des mauvaises réputations, à mon

tour et inversement c'est au sexe féminin et en pensant à Albertine,

que je reportais les paroles de M. de Charlus. J'étais épouvanté par

la statistique, même en tenant compte qu'il devait enfler les chiffres

au gré de ce qu'il souhaitait, et aussi d'après les rapports d'êtres

cancaniers, peut-être menteurs, en tous cas trompés par leur propre

désir qui, s'ajoutant à celui de M. de Charlus, faussait sans doute

les calculs du Baron. «Trois sur dix, s'écria Brichot! En renversant

la proportion, j'aurais eu encore à multiplier par cent le nombre des

coupables. S'il est celui que vous dites, Baron, et si vous ne vous

trompez pas, confessons alors que vous êtes un de ces rares voyants

d'une vérité que personne ne soupçonnait autour d'eux. C'est ainsi

que Barrés a fait, sur la corruption parlementaire, des découvertes

qui ont été vérifiées après coup, comme l'existence de la planète

de Leverrier. Mme Verdurin citerait de préférence des hommes que

j'aime mieux ne pas nommer et qui ont deviné au Bureau de

Renseignements, dans l'État-Major, des agissements, inspirés, je le

crois, par un zèle patriotique, mais qu'enfin je n'imaginais pas. Sur

la franc-maçonnerie, l'espionnage allemand, la morphinomanie, Léon

Daudet écrit au jour le jour un prodigieux conte de fées qui se trouve

être la réalité même. Trois sur dix!» reprit Brichot stupéfait. Il

est vrai de dire que M. de Charlus taxait d'inversion la grande

majorité de ses contemporains, en exceptant toutefois les hommes avec

qui il avait eu des relations et dont, pour peu qu'elles eussent été

mêlées d'un peu de romanesque, le cas lui paraissait plus complexe.

C'est ainsi qu'on voit des viveurs, ne croyant pas à l'honneur des

femmes, en rendre un peu seulement à telle qui fut leur maîtresse et

dont ils protestent sincèrement et d'un air mystérieux: «Mais non,

vous vous trompez, ce n'est pas une fille.» Cette estime inattendue

leur est dictée, partie par leur amour-propre, pour qui il est plus

flatteur que de telles faveurs aient été réservées à eux seuls,

partie par leur naïveté qui gobe aisément tout ce que leur maîtresse

a voulu leur faire croire, partie par ce sentiment de la vie qui fait

que, dès qu'on s'approche des êtres, des existences, les étiquettes

et les compartiments faits d'avance sont trop simples. «Trois sur dix!

mais prenez-y garde, moins heureux que ces historiens que l'avenir

ratifiera, Baron, si vous vouliez présenter à la postérité le

tableau que vous nous dites, elle pourrait la trouver mauvaise. Elle ne

juge que sur pièces et voudrait prendre connaissance de votre dossier.

Or aucun document ne venant authentiquer ce genre de phénomènes

collectifs que les seuls renseignés sont trop intéressés à laisser

dans l'ombre, on s'indignerait fort dans le camp des belles âmes et

vous passeriez tout net pour un calomniateur ou pour un fol. Après

avoir, au concours des élégances, obtenu le maximum et le principat

sur cette terre, vous connaîtriez les tristesses d'un blackboulage

d'outre-tombe. Ça n'en vaut pas le coup, comme dit, Dieu me pardonne!

notre Bossuet.» «Je ne travaille pas pour l'histoire, répondit M. de

Charlus, la vie me suffit, elle est bien assez intéressante, comme

disait le pauvre Swann.» «Comment? Vous avez connu Swann, Baron, mais

je ne savais pas. Est-ce, qu'il avait ces goûts-là, demanda Brichot

d'un air inquiet?» «Mais est-il grossier! Vous croyez donc que je ne

connais que des gens comme ça. Mais non, je ne crois pas», dit Charlus

les yeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre. Et pensant

que puisqu'il s'agissait de Swann dont les tendances si opposées

avaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait qu'être

inoffensif pour celui qu'il visait et flatteur pour celui qui le

laissait échapper dans une insinuation: «Je ne dis pas qu'autrefois au

collège, une fois par hasard», dit le Baron comme, malgré lui et

comme s'il pensait tout haut, puis se reprenant: «Mais il y a deux

cents ans, comment voulez-vous que je me rappelle, vous m'embêtez»,

conclut-il en riant. «En tous cas il n'était pas joli, joli!» dit

Brichot, lequel, affreux, se croyait bien et trouvait facilement les

autres laids. «Taisez-vous, dit le Baron, vous ne savez pas ce que vous

dites, dans ce temps-là il avait un teint de pêche et, ajouta-t-il en

mettant chaque syllabe sur une autre note, il était joli comme les

amours. Du reste il était resté charmant. Il a été follement aimé

des femmes.» «Mais est-ce que vous avez connu la sienne?» «Mais,

voyons, c'est par moi qu'il l'a connue. Je l'avais trouvée charmante

dans son demi-travesti un soir qu'elle jouait Miss Sacripant; j'étais

avec des camarades de club, nous avions tous ramené une femme et, bien

que je n'eusse envie que de dormir, les mauvaises langues avaient

prétendu, car c'est affreux ce que le monde est méchant, que j'avais

couché avec Odette. Seulement elle en avait profité pour venir

m'embêter, et j'avais cru m'en débarrasser en la présentant à Swann.

De ce jour-là elle ne cessa plus de me cramponner, elle ne savait pas

un mot d'orthographe, c'est moi qui faisais ses lettres. Et puis c'est

moi qui ensuite ai été chargé de la promener. Voilà, mon enfant, ce

que c'est que d'avoir une bonne réputation, vous voyez. Du reste je ne

la méritais qu'à moitié. Elle me forçait à lui faire faire des

parties terribles, à cinq, à six.» Et les amants qu'avait eus

successivement Odette, (elle avait été avec un tel, puis avec un

pauvre Swann, aveuglé par la jalousie et par l'amour tel, ces hommes

dont pas un seul n'avait été deviné par le tour à tour, supputant

les chances et croyant aux serments plus affirmatifs qu'une

contradiction qui échappe à la coupable, contradiction bien plus

insaisissable, et pourtant bien plus significative, et dont le jaloux

pourrait se prévaloir, plus logiquement que de renseignements qu'il

prétend faussement avoir eus, pour inquiéter sa maîtresse) ces

amants, M. de Charlus se mit à les énumérer avec autant de certitude

que s'il avait récité la liste des Rois de France. Et en effet le

jaloux est, comme les contemporains, trop près, il ne sait rien, et

c'est pour les étrangers que le comique des adultères prend la

précision de l'histoire, et s'allonge en listes d'ailleurs

indifférentes et qui ne deviennent tristes que pour un autre jaloux,

comme j'étais, qui ne peut s'empêcher de comparer son cas à celui

dont il entend parler et qui se demande si, pour la femme dont il doute,

une liste aussi illustre n'existe pas. Mais il n'en peut rien savoir,

c'est comme une conspiration universelle, une brimade à laquelle tous

participent cruellement et qui consiste, tandis que son amie va de l'un

à l'autre, à lui tenir sur les yeux un bandeau qu'il fait

perpétuellement effort pour arracher sans y réussir, car tout le monde

le tient aveuglé, le malheureux, les êtres bons par bonté, les êtres

méchants par méchanceté, les êtres grossiers par goût des vilaines

farces, les êtres bien élevés par politesse et bonne éducation, et

tous par une de ces conventions qu'on appelle principe. «Mais est-ce

que Swann a jamais su que vous aviez eu ses faveurs?» «Mais voyons,

quelle horreur! Raconter cela à Charles! C'est à faire dresser les

cheveux sur la tête. Mais mon cher, il m'aurait tué tout simplement,

il était jaloux comme un tigre. Pas plus que je n'ai avoué à Odette,

à qui ça aurait du reste été bien égal, que... allons ne me faites

pas dire de bêtises. Et le plus fort c'est que c'est elle qui lui a

tiré des coups de revolver que j'ai failli recevoir. Ah! j'ai eu de

l'agrément avec ce ménage-là; et naturellement c'est moi qui ai été

obligé d'être son témoin contre d'Osmond qui ne me l'a jamais

pardonné. D'Osmond avait enlevé Odette et Swann, pour se consoler,

avait pris pour maîtresse, ou fausse maîtresse, la sœur d'Odette.

Enfin vous n'allez pas commencer à me faire raconter l'histoire de

Swann, nous en aurions pour dix ans, vous comprenez, je connais ça

comme personne. C'était moi qui sortais Odette quand elle ne voulait

pas voir Charles. Cela m'embêtait d'autant plus que j'ai un très

proche parent qui porte le nom de Crécy, sans y avoir naturellement

aucune espèce de droit, mais qu'enfin cela ne charmait pas. Car elle se

faisait appeler Odette de Crécy et le pouvait parfaitement, étant

seulement séparée d'un Crécy dont elle était la femme, très

authentique celui-là, un monsieur très bien qu'elle avait ratissé

jusqu'au dernier centime. Mais voyons, pourquoi me faire parler de ce

Crécy, je vous ai vu avec lui dans le tortillard, vous lui donniez des

dîners à Balbec. Il devait en avoir besoin, le pauvre, il vivait,

d'une toute petite pension que lui faisait Swann; je me doute bien que,

depuis la mort de mon ami, cette rente a dû cesser complètement

d'être payée. Ce que je ne comprends pas, me dit M. de Charlus, c'est

que, puisque vous avez été souvent chez Charles, vous n'ayez pas

désiré tout à l'heure que je vous présente à la Reine de Naples. En

somme je vois que vous ne vous intéressez pas aux _personnes_ en tant

que curiosités, et cela m'étonne toujours de quelqu'un qui a connu

Swann, chez qui ce genre d'intérêt était si développé, au point

qu'on ne peut pas dire si c'est moi qui ai été à cet égard son

initiateur ou lui le mien. Cela m'étonne autant que si je voyais

quelqu'un avoir connu Whistler et ne pas savoir ce que c'est que le

goût. Mon Dieu, c'est surtout pour Morel que c'était important de la

connaître, il le désirait du reste passionnément, car il est tout ce

qu'il y a de plus intelligent. C'est ennuyeux qu'elle soit partie. Mais

enfin je ferai la conjonction ces jours-ci. C'est immanquable qu'il la

connaisse. Le seul obstacle possible serait si elle mourait demain. Or

il est à espérer que cela n'arrivera pas.» Tout à coup Brichot,

comme il était resté sous le coup de la proportion de «trois sur

dix» que lui avait révélée M. de Charlus, Brichot, qui n'avait pas

cessé de poursuivre son idée, avec une brusquerie qui rappelait celle

d'un juge d'instruction voulant faire avouer un accusé, mais qui en

réalité était le résultat du désir qu'avait le professeur de

paraître perspicace et du trouble qu'il éprouvait à lancer une

accusation si grave: «Est-ce que Ski n'est pas comme cela?»

demanda-t-il à M. de Charlus d'un air sombre. Pour faire admirer ses

prétendus dons d'intuition, il avait choisi Ski, se disant que

puisqu'il n'y avait que 3 innocents sur 10, il risquait peu de se

tromper en nommant Ski qui lui semblait un peu bizarre, avait des

insomnies, se parfumait, bref était en dehors de la normale. «Mais pas

du tout, s'écria le Baron avec une ironie amère, dogmatique et

exaspérée. Ce que vous dites est d'un faux, d'un absurde, d'un à

côté. Ski est justement cela pour les gens qui n'y connaissent rien;

s'il l'était, il n'en aurait pas tellement l'air, ceci soit dit sans

aucune intention de critique, car il a du charme et je lui trouve même

quelque chose de très attachant.» «Mais dites-nous donc quelques

noms,» reprit Brichot avec insistance. M. de Charlus se redressa d'un

air de morgue: «Ah! mon cher, moi vous savez que je vis dans

l'abstrait, tout cela ne m'intéresse qu'à un point de vue

transcendantal», répondit-il avec la susceptibilité ombrageuse

particulière à ses pareils, et l'affectation de grandiloquence qui

caractérisait sa conversation. «Moi, vous comprenez, il n'y a que les

généralités qui m'intéressent, je vous parle de cela comme de la loi

de la pesanteur.» Mais ces moments de réaction agacée où le Baron

cherchait à cacher sa vraie vie duraient bien peu auprès des heures de

progression continue où il la faisait deviner, l'étalait avec une

complaisance agaçante, le besoin de la confidence étant chez lui plus

fort que la crainte de la divulgation, «Ce que je voulais dire,

reprit-il, c'est que pour une mauvaise réputation qui est injustifiée,

il y en a des centaines de bonnes qui ne le sont pas moins. Évidemment

le nombre de ceux qui ne les méritent pas varie selon que vous vous en

rapportez aux dires de leurs pareils ou des autres. Et il est vrai que

si la malveillance de ces derniers est limitée par la trop grande

difficulté qu'ils auraient à croire un vice aussi horrible pour eux

que le vol ou l'assassinat pratiqué par des gens dont ils connaissent

la délicatesse et le cœur, la malveillance des premiers est

exagérément stimulée par le désir de croire, comment dirais-je,

accessibles, des gens qui leur plaisent, par des renseignements que leur

ont donnés des gens qu'a trompé un semblable désir, enfin par

l'écart même où ils sont généralement tenus. J'ai vu un homme,

assez mal vu à cause de ce goût, dire qu'il supposait qu'un certain

homme du monde avait le même. Et sa seule raison de le croire est que

cet homme du monde avait été aimable avec lui! Autant de raisons

d'_optimisme_, dit naïvement le Baron, dans la supputation du nombre.

Mais la vraie raison de l'écart énorme qu'il y a entre le nombre

calculé par les profanes, et celui calculé par les initiés, vient du

mystère dont ceux-ci entourent leurs agissements, afin de les cacher

aux autres, qui, dépourvus d'aucun moyen d'information, seraient

littéralement stupéfaits s'ils apprenaient seulement le quart de la

vérité.» «Alors à notre époque, c'est comme chez les Grecs, dit

Brichot.» «Mais comment, comme chez les Grecs? Vous vous figurez que

cela n'a pas continué depuis. Regardez sous Louis XIV, le petit

Vermandois, Molière, le Prince Louis de Baden, Brunswick, Charolais,

Boufflers, le Grand Condé, le Duc de Brissac.» «Je vous arrête, je

savais Monsieur, je savais Brissac par Saint-Simon, Vendôme

naturellement et d'ailleurs bien d'autres, mais cette vieille peste de

Saint-Simon parle souvent du grand Condé et du Prince Louis de Baden et

jamais il ne le dit.» «C'est tout de même malheureux que ce soit à

moi d'apprendre son histoire à professeur de Sorbonne. Mais, cher

maître, vous êtes ignorant comme une carpe.» «Vous êtes dur, Baron,

mais juste. Et, tenez, je vais vous faire plaisir, je me souviens

maintenant d'une chanson de l'époque qu'on fit en latin macaronique sur

certain orage qui surprit le grand Condé comme il descendait le Rhône

en compagnie de son ami, le marquis de la Moussaye. Condé dit:

_Carus Amicus Mussœus,

Ah! Deus bonus quod tempus

Landerirette

Imbre sumus perituri._

Et La Moussaye le rassure en lui disant:

_Securæ sunt nostræ vilæ

Sumus enim Sodomitæ

I gne tantum perituri

Landeriri._»

«Je retire ce que j'ai dit, dit Charlus d'une voix aiguë et

maniérée, vous êtes un puits de science, vous me l'écrirez n'est-ce

pas, je veux garder cela dans mes archives de famille, puisque

ma bisaïeule au troisième degré était la sœur de M. le Prince.»

«Oui, mais, Baron, sur le Prince Louis de Baden je ne vois rien. Du

reste, à cette époque-là, je crois qu'en général l'art militaire...»

«Quelle bêtise, Vendôme, Villars, le Prince Eugène, le Prince

de Conti, et si je vous parlais de tous les héros du Tonkin,

du Maroc, et je parle des vraiment sublimes, et pieux, et «nouvelle

génération», je vous étonnerais bien. Ah! j'en aurais à apprendre

aux gens qui font des enquêtes sur la nouvelle génération qui a

rejeté les vaines complications de ses aînés, dit M. Bourget! J'ai un

petit ami là-bas, dont on parle beaucoup, qui a fait des choses

admirables, mais enfin je ne veux pas être méchant, revenons au XVIIe

siècle, vous savez que Saint-Simon dit du maréchal d'Huxelles--entre

tant d'autres: «Voluptueux en débauches grecques dont il ne prenait

pas la peine de se cacher il accrochait de jeunes officiers qu'il

adomestiquait, outre de jeunes valets très bien bâtis et cela sans

voile, à l'armée et à Strasbourg.» Vous avez probablement lu les

lettres de Madame, les hommes ne l'appelaient que «Putain». Elle en

parle assez clairement.» «Et elle était à bonne source pour savoir,

avec son mari.» «C'est un personnage si intéressant que Madame, dit

M. de Charlus. On pourrait faire d'après elle la synthèse lyrique de

la «Femme d'une Tante». D'abord hommasse; généralement la femme d'une

Tante est un homme, c'est ce qui lui rend si facile de lui faire des

enfants. Puis Madame ne parle pas des vices de Monsieur, mais elle parle

sans cesse de ce même vice chez les autres en femme renseignée et par

ce pli que nous avons d'aimer à trouver dans les familles des autres

les mêmes tares dont nous souffrons dans la nôtre, pour nous prouver

à nous-même que cela n'a rien d'exceptionnel ni de déshonorant. Je

vous disais que cela a été de tout temps comme cela. Cependant le

nôtre se distingue tout spécialement à ce point de vue. Et malgré

les exemples que j'empruntais au XVIIe siècle, si mon grand aïeul

François C. de La Rochefoucauld vivait de notre temps, il pourrait en

dire avec plus de raison encore que du sien, voyons, Brichot, aidez-moi:

«Les vices sont de tous les temps; mais si des personnes que tout le

monde connaît avaient paru dans les premiers siècles, parlerait-on

présentement des prostitutions d'Héliogabale? _Que tout le monde

connaît_ me plaît beaucoup. Je vois que mon sagace parent connaissait

«le boniment» de ses plus célèbres contemporains comme je connais

celui des miens. Mais des gens comme cela, il n'y en a pas seulement

davantage aujourd'hui. Ils ont aussi quelque chose de particulier.» Je

vis que M. de Charlus allait nous dire de quelle façon ce genre de

mœurs avait évolué. L'insistance avec laquelle M. de Charlus revenait

toujours sur le sujet--à l'égard duquel d'ailleurs son intelligence,

toujours exercée dans le même sens, possédait une certaine

pénétration--avait quelque chose d'assez complexement pénible. Il

était raseur comme un savant qui ne voit rien au-delà de sa

spécialité, agaçant comme un renseigné qui tire vanité des secrets

qu'il détient et brûle de divulguer, antipathique comme ceux qui, dès

qu'il s'agit de leurs défauts, s'épanouissent sans s'apercevoir qu'ils

déplaisent, assujetti comme un maniaque et irrésistiblement imprudent

comme un coupable. Ces caractéristiques qui, dans certains moments,

devenaient aussi saisissantes que celles qui marquent un fou ou un

criminel, m'apportaient d'ailleurs un certain apaisement. Car leur

faisant subir la transposition nécessaire pour pouvoir tirer d'elles

des déductions à l'égard d'Albertine et me rappelant l'attitude de

celle-ci avec Saint-Loup, avec moi, je me disais, si pénible que fût

pour moi l'un de ces souvenirs, et si mélancolique l'autre, je me

disais qu'ils semblaient exclure le genre de déformation si accusée,

de spécialisation forcément exclusive, semblait-il, qui se dégageait

avec tant de force de la conversation comme de la personne de M. de

Charlus. Mais celui-ci, malheureusement, se hâta de ruiner ces raisons

d'espérer, de la même manière qu'il me les avait fournies,

c'est-à-dire sans le savoir. «Oui, dit-il, je n'ai plus vingt-cinq ans

et j'ai déjà vu changer bien des choses autour de moi, je ne reconnais

plus ni la société où les barrières sont rompues, où une cohue,

sans élégance et sans décence, danse le tango jusque dans ma famille,

ni les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien.

Mais j'avoue que ce qui a encore le plus changé, c'est ce que les

Allemands appellent l'homosexualité. Mon Dieu, de mon temps, en mettant

de côté les hommes qui détestaient les femmes, et ceux qui n'aimant

qu'elles, ne faisaient autre chose que par intérêt, les homosexuels

étaient de bons pères de famille et n'avaient guère de maîtresses

que par couverture. J'aurais eu une fille à marier que c'est parmi eux

que j'aurais cherché mon gendre si j'avais voulu être assuré qu'elle

ne fût pas malheureuse. Hélas! tout est changé. Maintenant ils se

recrutent aussi parmi les hommes qui sont les plus enragés pour les

femmes. Je croyais avoir un certain flair, et quand je m'étais dit:

sûrement non, n'avoir pas pu me tromper. Eh bien, j'en donne ma langue

aux chats. Un de mes amis, qui est bien connu pour cela, avait un cocher

que ma belle-sœur Oriane lui avait procuré, un garçon de Combray qui

avait fait un peu tous les métiers, mais surtout celui de retrousseur

de jupons, et que j'aurais juré aussi hostile que possible à ces

choses-là. Il faisait le malheur de sa maîtresse en la trompant avec

deux femmes qu'il adorait, sans compter les autres, une actrice et une

fille de brasserie. Mon cousin le Prince de Guermantes, qui a justement

l'intelligence agaçante des gens qui croient tout trop facilement, me

dit un jour: «Mais pourquoi est-ce que X... ne couche pas avec son

cocher? Qui sait si ça ne lui ferait pas plaisir à Théodore (c'est le

nom du cocher) et s'il n'est même pas très piqué de voir que son

patron ne lui fait pas d'avances.» Je ne pus m'empêcher d'imposer

silence à Gilbert; j'étais énervé à la fois de cette prétendue

perspicacité qui, quand elle s'exerce indistinctement, est un manque de

perspicacité, et aussi de la malice cousue de fil blanc de mon cousin

qui aurait voulu que notre ami X... essayât de se risquer sur la

planche pour, si elle était viable, s'y avancer à son tour.» «Le

Prince de Guermantes a donc ces goûts?» demanda Brichot avec un

mélange d'étonnement et de malaise. «Mon Dieu, répondit M. de

Charlus ravi, c'est tellement connu que je ne crois pas commettre une

indiscrétion en vous disant que oui. Eh! bien, l'année suivante,

j'allai à Balbec et là j'appris par un matelot qui m'emmenait

quelquefois à la pêche, que mon Théodore, lequel, entre parenthèses,

a pour sœur la femme de chambre d'une amie de Mme Verdurin, la Baronne

Putbus, venait sur le port lever tantôt un matelot, tantôt un autre,

avec un toupet d'enfer, pour aller faire un tour en barque et «autre

chose itou». Ce fut à mon tour de demander si le patron, dans lequel

j'avais reconnu le Monsieur qui à Balbec jouait aux cartes toute la

journée avec sa maîtresse, et qui était le chef de la petite

Société des quatre amis, était comme le Prince de Guermantes. «Mais,

voyons, c'est connu de tout le monde, il ne s'en cache même pas.»

«Mais il avait avec lui sa maîtresse.» «Eh! bien, qu'est-ce ça

fait, sont-ils naïfs, ces enfants, me dit-il d'un ton paternel, sans se

douter de la souffrance que j'extrayais de ses paroles en pensant à

Albertine. Elle est charmante, sa maîtresse.» «Mais alors ses trois

amis sont comme lui.» «Mais pas du tout, s'écria-t-il en se bouchant

les oreilles comme si, en jouant d'un instrument, j'avais fait une

fausse note. Voilà maintenant qu'il est à l'autre extrémité. Alors

on n'a plus le droit d'avoir des amis? Ah! la jeunesse, ça confond

tout. Il faudra refaire votre éducation, mon enfant. Or, reprit-il,

j'avoue que ce cas, et j'en connais bien d'autres, si ouvert que je

tâche de garder mon esprit à toutes les hardiesses, m'embarrasse. Je

suis bien vieux jeu, mais je ne comprends pas, dit-il du ton d'un vieux

gallican parlant de certaines formes d'ultramontanisme, d'un royaliste

libéral parlant de l'Action Française ou d'un disciple de Claude

Monet, des cubistes, je ne blâme pas ces novateurs, je les envie

plutôt, je cherche a les comprendre, mais je n'y arrive pas. S'ils

aiment tant la femme, pourquoi, et surtout dans ce monde ouvrier où

c'est mal vu, où ils se cachent par amour-propre, ont-ils besoin de ce

qu'ils appellent un môme? C'est que cela leur représente autre chose.

Quoi?» «Qu'est-ce que la femme peut représenter d'autre à

Albertine?» pensais-je, et c'était bien là en effet ma souffrance.

«Décidément, Baron, dit Brichot, si jamais le Conseil des facultés

propose d'ouvrir une chaire d'homosexualité, je vous fais proposer en

première ligne. Ou plutôt non, un institut de psycho-physiologie

spéciale vous conviendrait mieux. Et je vous vois surtout pourvu d'une

chaire au Collège de France, vous permettant de vous livrer à des

études personnelles dont vous livreriez les résultats, comme fait le

professeur de tamoul ou de sanscrit devant le très petit nombre de

personnes que cela intéresse. Vous auriez deux auditeurs et

l'appariteur, soit dit sans vouloir jeter le plus léger soupçon sur

notre corps d'huissiers que je crois insoupçonnable.» «Vous n'en

savez rien, répliqua le Baron d'un ton dur et tranchant. D'ailleurs

vous vous trompez en croyant que cela intéresse si peu de personnes.

C'est tout le contraire.» Et sans se rendre compte de la contradiction

qui existait entre la direction que prenait invariablement sa

conversation et le reproche qu'il allait adresser aux autres: «C'est au

contraire effrayant, dit-il à Brichot d'un air scandalisé et contrit,

on ne parle plus que de cela. C'est une honte, mais c'est comme je vous

le dis, mon cher! Il paraît qu'avant-hier, chez la Duchesse d'Agen, on

n'a pas parlé d'autre chose pendant deux heures; vous pensez, si

maintenant les femmes se mettent à parler de ça, c'est un véritable

scandale! Ce qu'il y a de plus ignoble c'est qu'elles sont renseignées,

ajouta-t-ii avec un feu et une énergie extraordinaires, par des pestes,

de vrais salauds comme le petit Chatelleraut sur qui il y a plus à dire

que sur personne, et qui leur racontent les histoires des autres. On m'a

dit qu'il disait pis que pendre de moi, mais je n'en ai cure, je pense

que la boue et les saletés jetées par un individu qui a failli être

renvoyé du Jockey pour avoir truqué un jeu de cartes, ne peut retomber

que sur lui. Je sais bien que si j'étais Jane d'Agen, je respecterais

assez mon salon pour qu'on n'y traite pas des sujets pareils et qu'on ne

traîne pas chez moi mes propres parents dans la fange. Mais il n'y a

plus de société, plus de règles, plus de convenances, pas plus pour

la conversation que pour la toilette. Ah! mon cher, c'est la fin du

monde. Tout le monde est devenu si méchant. C'est à qui dira le plus

de mal des autres. C'est une horreur.»

Lâche comme je l'étais déjà dans mon enfance à Combray quand je

m'enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père, et les

vains efforts de ma grand'mère le suppliant de ne pas le boire, je

n'avais plus qu'une pensée, partir de chez les Verdurin avant que

l'exécution de Charlus ait eu lieu. «Il faut absolument que je parte,

dis-je à Brichot.» «Je vous suis, me dit-il, mais nous ne pouvons pas

partir à l'anglaise. Allons dire au revoir à Mme Verdurin, conclut le

professeur qui se dirigea vers le salon de l'air de quelqu'un qui, aux

petits jeux, va voir «si on peut revenir».

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 28 / 39 段