venait de prononcer Morel et l'attitude de la Patronne, prenait la pose
de la nymphe en proie à la terreur panique, M. et Mme Verdurin
s'étaient retirés vers le premier salon, comme en signe de rupture
diplomatique, laissant seul M. de Charlus, tandis que sur l'estrade
Morel enveloppait son violon: «Tu vas nous raconter comment cela s'est
passé, dit avidement Mme Verdurin à son mari.» «Je ne sais pas ce
que vous lui avez dit, il avait l'air tout ému, dit Ski, il a des
larmes dans les yeux.» Feignant de ne pas avoir compris: «Je crois que
ce que j'ai dit lui a été tout à fait indifférent», dit Mme
Verdurin par un de ces manèges qui ne trompent pas du reste tout le
monde et pour forcer le sculpteur à répéter que Charlie pleurait,
pleurs qui enivraient la Patronne de trop d'orgueil pour qu'elle voulût
risquer que tel ou tel fidèle, qui pouvait avoir mal entendu, les
ignorât. «Mais non, ce ne lui a pas été indifférent, puisque je
voyais de grosses larmes qui brillaient dans ses yeux», dit le
sculpteur sur un ton bas et souriant de confidence malveillante, tout en
regardant de côté pour s'assurer que Morel était toujours sur
l'estrade et ne pouvait pas écouter la conversation. Mais il y avait
une personne qui l'entendait et dont la présence, aussitôt qu'on
l'aurait remarquée, allait rendre à Morel une des espérances qu'il
avait perdues. C'était la Reine de Naples, qui, ayant oublié son
éventail, avait trouvé plus aimable, en quittant une autre soirée où
elle s'était rendue, de venir le rechercher elle-même. Elle était
entrée tout doucement, comme confuse, s'apprêtant à s'excuser, et à
faire une courte visite maintenant qu'il n'y avait plus personne. Mais
on ne l'avait pas entendue entrer dans le feu de l'incident qu'elle
avait compris tout de suite et qui l'enflamma d'indignation. «Ski dit
qu'il avait des larmes dans les yeux, as-tu remarqué cela? Je n'ai pas
vu de larmes. Ah! si pourtant, je me rappelle, corrigea-t-elle dans la
crainte que sa dénégation ne fût crue. Quant au Charlus, il n'en
mène pas large, il devrait prendre une chaise, il tremble sur ses
jambes, il va s'étaler», dit-elle avec un ricanement sans pitié. À
ce moment Morel accourut vers elle: «Est-ce que cette dame n'est pas la
Reine de Naples? demanda-t-il (bien qu'il sût que c'était elle) en
montrant la souveraine qui se dirigeait vers Charlus. Après ce qui
vient de se passer, je ne peux plus, hélas! demander au Baron de me
présenter.» «Attendez, je vais le faire», dit Mme Verdurin, et
suivie de quelques fidèles, mais non de moi et de Brichot qui nous
empressâmes d'aller demander nos affaires et de sortir, elle s'avança
vers la Reine qui causait avec M. de Charlus. Celui-ci avait cru que la
réalisation de son grand désir que Morel fût présenté à la Reine
de Naples ne pouvait être empêchée que par la mort improbable de la
souveraine. Mais nous nous représentons l'avenir comme un reflet du
présent projeté dans un espace vide, tandis qu'il est le résultat
souvent tout prochain de causes qui nous échappent pour la plupart. Il
n'y avait pas une heure de cela et M. de Charlus eût tout donné pour
que Morel ne fût pas présenté à la Reine. Mme Verdurin fit une
révérence à la Reine. Voyant que celle-ci n'avait pas l'air de la
reconnaître: «Je suis Mme Verdurin. Votre Majesté ne me reconnaît
pas.» «Très bien», dit la Reine en continuant si naturellement à
parler à M. de Charlus et d'un air si parfaitement absent que Mme
Verdurin douta si c'était à elle que s'adressait ce «très bien»
prononcé sur une intonation merveilleusement distraite, qui arracha à
M. de Charlus, au milieu de sa douleur d'amant, un sourire de
reconnaissance expert et friand en matière d'impertinence. Morel voyant
de loin les préparatifs de la présentation s'était rapproché. La
Reine tendit son bras à M. de Charlus. Contre lui aussi elle était
fâchée, mais seulement parce qu'il ne faisait pas face plus
énergiquement à de vils insulteurs. Elle était rouge de honte pour
lui que les Verdurin osassent le traiter ainsi. La sympathie pleine de
simplicité qu'elle leur avait témoignée, il y a quelques heures, et
l'insolente fierté avec laquelle elle se dressait devant eux, prenaient
leur source au même point de son cœur. La Reine, en femme pleine de
bonté, concevait la bonté d'abord sous la forme de l'inébranlable
attachement aux gens qu'elle aimait, aux siens, à tous les princes de
sa famille, parmi lesquels était M. de Charlus, ensuite à tous les
gens de la Bourgeoisie ou du humble peuple qui savaient respecter ceux
qu'elle aimait et avoir pour eux de bons sentiments. C'était en tant
qu'à une femme douée de ces bons instincts qu'elle avait manifestée de
la sympathie à Mme Verdurin. Et sans doute, c'est là une conception
étroite, un peu tory et de plus en plus surannée de la bonté. Mais
cela ne signifie pas que la bonté fût moins sincère et moins ardente
chez elle. Les anciens n'aimaient pas moins fortement le groupement
humain auquel ils se dévouaient parce que celui-ci n'excédait pas les
limites de la cité, ni les hommes d'aujourd'hui la patrie, que ceux qui
aimeront les États-Unis de toute la terre. Tout près de moi, j'ai eu
l'exemple de ma mère que Mme de Cambremer et Mme de Guermantes n'ont
jamais pu décider à faire partie d'aucune œuvre philanthropique,
d'aucun patriotique ouvroir, à être jamais vendeuse ou patronnesse. Je
suis loin de dire qu'elle ait eu raison de n'agir que quand son cœur
avait d'abord parlé et de réserver à sa famille, à ses domestiques,
aux malheureux que le hasard mit sur son chemin, ses richesses d'amour
et de générosité, mais je sais bien que celles-là, comme celles de
ma grand'mère, furent inépuisables et dépassèrent de bien loin tout
ce que purent et firent jamais Mmes de Guermantes ou de Cambremer. Le
cas de la Reine de Naples était entièrement différent, mais enfin il
faut reconnaître que les êtres sympathiques n'étaient pas du tout
conçus par elle comme ils le sont dans ces romans de Dostoïevski
qu'Albertine avaient pris dans ma bibliothèque et accaparés,
c'est-à-dire sous les traits de parasites flagorneurs, voleurs,
ivrognes, tantôt plats et tantôt insolents, débauchés, au besoin
assassins. D'ailleurs les extrêmes se rejoignent, puisque l'homme
noble, le proche, le parent outragé que la Reine voulait défendre,
était M. de Charlus, c'est-à-dire, malgré sa naissance et toutes les
parentés qu'il avait avec la Reine, quelqu'un dont la vertu s'entourait
de beaucoup de vices. «Vous n'avez pas l'air bien, mon cher cousin,
dit-elle à M. de Charlus. Appuyez-vous sur mon bras. Soyez sûr qu'il
vous soutiendra toujours. Il est assez solide pour cela. Puis levant
fièrement les yeux devant elle (en face de qui, me raconta Ski, se
trouvaient alors Mme Verdurin et Morel), vous savez qu'autrefois à
Gaëte il a déjà tenu en respect la canaille. Il saura vous servir de
rempart.» Et c'est ainsi, emmenant à son bras le Baron et sans s'être
laissé présenter Morel que sortit la glorieuse sœur de l'Impératrice
Élisabeth. On pouvait croire avec le caractère terrible de M. de
Charlus, les persécutions dont il terrorisait jusqu'à ses parents,
qu'il allait à la suite de cette soirée déchaîner sa fureur et
exercer des représailles contre les Verdurin. Nous avons vu pourquoi il
n'en fut rien tout d'abord. Puis le Baron, ayant pris froid à quelque
temps de là et contracté une de ces pneumonies infectieuses qui furent
très fréquentes alors, fut longtemps jugé par ses médecins, et se
jugea lui-même, comme à deux doigts de la mort, et resta plusieurs
mois suspendu entre elle et la vie. Y eut-il simplement une métastase
physique, et le remplacement par un mal différent de la névrose qui
l'avait jusque-là fait s'oublier jusque dans des orgies de colère? Car
il est trop simple de croire que n'ayant jamais pris au sérieux, du
point de vue social, les Verdurin, mais ayant fini par comprendre le
rôle qu'ils avaient joué, il ne pouvait leur en vouloir comme à ses
pairs; trop simple aussi de rappeler que les nerveux, irrités à tout
propos contre des ennemis imaginaires et inoffensifs deviennent au
contraire inoffensifs dès que quelqu'un prend contre eux l'offensive,
et qu'on les calme mieux en leur jetant de l'eau froide à la figure
qu'en tâchant de leur démontrer l'inanité de leurs griefs. Ce n'est
probablement pas dans une métastase qu'il faut chercher l'explication
de cette absence de rancune, mais bien plutôt dans la maladie
elle-même. Elle causait de si grandes fatigues au Baron qu'il lui
restait peu de loisir pour penser aux Verdurin. Il était à demi
mourant. Nous parlions d'offensive; même celles qui n'auront que des
effets posthumes, requièrent, si on les veut «monter» convenablement,
le sacrifice d'une partie de ses forces. Il en restait trop peu à M. de
Charlus pour l'activité d'une préparation. On parle souvent d'ennemis
mortels qui rouvrent les yeux pour se voir réciproquement à l'article
de la mort et qui les referment heureux. Ce cas doit être rare,
excepté quand la mort nous surprend en pleine vie. C'est au contraire
au moment où on n'a plus rien à perdre, qu'on ne s'embarrasse pas des
risques que, plein de vie, on eût assumés légèrement. L'esprit de
vengeance fait partie de la vie, il nous abandonne le plus
souvent--malgré des exceptions qui, au sein d'un même caractère, on
le verra, sont d'humaines contradictions,--au seuil de la mort. Après
avoir pensé un instant aux Verdurin, M. de Charlus se sentait trop
fatigué, se retournait contre son mur et ne pensait plus à rien. S'il
se taisait souvent ainsi, ce n'est pas qu'il eût perdu son éloquence.
Elle coulait encore de source, mais avait changé. Détachée des
violences qu'elle avait ornées si souvent, ce n'était plus qu'une
éloquence quasi mystique qu'embellissaient des paroles de douceur, des
paroles de l'Évangile, une apparente résignation à la mort. Il
parlait surtout les jours où il se croyait sauvé. Une rechute le
faisait taire. Cette chrétienne douceur où s'était transposée sa
magnifique violence (comme en Esther le génie si différent
d'Andromaque) faisait l'admiration de ceux qui l'entouraient. Elle eût
fait celle des Verdurin eux-mêmes qui n'auraient pu s'empêcher
d'adorer un homme que ses défauts leur avait fait haïr. Certes des
pensées qui n'avaient de chrétien que l'apparence surnageaient. Il
implorait l'Archange Gabriel de venir lui annoncer comme au prophète
dans combien de temps lui viendrait le Messie. Et s'interrompant d'un
doux sourire douloureux, il ajoutait: «Mais il ne faudrait pas que
l'Archange me demandât, comme à Daniel, de patienter «sept semaines
et soixante-deux semaines», car je serai mort avant». Celui qu'il
attendait ainsi était Morel. Aussi demandait-il à l'Archange Raphaël
de le lui ramener comme le jeune Tobie. Et mêlant des moyens plus
humains (comme les Papes malades qui, tout en faisant dire des messes,
ne négligent pas de faire appeler leur médecin), il insinuait à ses
visiteurs que si Brichot lui ramenait rapidement son jeune Tobie,
peut-être l'Archange Raphaël consentirait-il à lui rendre la vue
comme au père de Tobie ou comme dans la piscine probatique de
Bethsaïda. Mais malgré ces retours humains, la pureté morale des
propos de M. de Charlus n'en était pas moins devenue délicieuse.
Vanité, médisance, folie de méchanceté et d'orgueil, tout cela avait
disparu. Moralement M. de Charlus s'était élevé bien au-dessus du
niveau où il vivait naguère. Mais ce perfectionnement moral, sur la
réalité duquel son art oratoire était du reste capable de tromper
quelque peu ses auditeurs attendris, ce perfectionnement disparut avec
la maladie qui avait travaillé pour lui. M. de Charlus redescendit sa
pente avec une vitesse que nous verrons progressivement croissante. Mais
l'attitude des Verdurin envers lui n'était déjà plus qu'un souvenir
un peu éloigné que des colères plus immédiates empêchèrent de se
raviver.
Pour revenir en arrière à la soirée Verdurin, quand les maîtres de
la maison furent seuls, M. Verdurin dit à sa femme: «Tu sais où est
allé Cottard? Il est auprès de Saniette dont le coup de bourse pour se
rattraper a échoué. En arrivant chez lui tout à l'heure après nous
avoir quittés, en apprenant qu'il n'avait plus un franc et qu'il avait
près d'un million de dettes, Saniette a eu une attaque,» «Mais aussi
pourquoi a-t-il joué, c'est idiot, il est l'être le moins fait pour
ça. De plus fins que lui y laissent leurs plumes et lui était destiné
à se laisser rouler, par tout le monde.» «Mais bien entendu il y a
longtemps que nous savons qu'il est idiot, dit M. Verdurin. Mais enfin
le résultat est là. Voilà un homme qui sera mis demain à la porte
par son propriétaire, qui va se trouver dans la dernière misère; ses
parents ne l'aiment pas, ce n'est pas Forcheville qui fera quelque chose
pour lui. Alors j'avais pensé, je ne veux rien faire qui te déplaise,
mais nous aurions peut-être pu lui faire une petite rente pour qu'il ne
s'aperçoive pas trop de sa ruine, qu'il puisse se soigner chez lui.»
«Je suis tout à fait de ton avis, c'est très bien de ta part d'y
avoir pensé. Mais tu dis «chez lui»; cet imbécile a gardé un
appartement trop cher, ce n'est plus possible, il faudrait lui louer
quelque chose avec deux pièces. Je crois qu'actuellement il a encore un
appartement de six à sept mille francs.» «Six mille cinq cents. Mais
il tient beaucoup à son chez lui. En somme il a eu une première
attaque, il ne pourra guère vivre plus de deux ou trois ans. Mettons
que nous dépensions dix mille francs pour lui pendant trois ans. Il me
semble que nous pourrions faire cela. Nous pourrions par exemple cette
année, au lieu de relouer la Raspelière, prendre quelque chose de plus
modeste. Avec nos revenus, il me semble que sacrifier chaque année dix
mille francs pendant trois ans ce n'est pas impossible.» «Soit,
seulement l'ennui c'est que ça se saura, ça obligera à le faire pour
d'autres.» «Tu peux croire que j'y ai pensé. Je ne le ferai qu'à a
condition expresse que personne ne le sache. Merci, je n'ai pas envie
que nous soyons obligés de devenir les bienfaiteurs du genre humain.
Pas de philanthropie! Ce qu'on pourrait faire c'est de lui dire que cela
lui a été laissé par la Princesse Sherbatof.» «Mais le croira-t-il?
Elle a consulté Cottard pour son testament.» «À l'extrême rigueur
on peut mettre Cottard dans la confidence, il a l'habitude du secret
professionnel, il gagne énormément d'argent, ce ne sera jamais un de
ces officieux pour qui on est obligé de casquer. Il voudra même
peut-être se charger de dire que c'est lui que la Princesse
avait pris comme intermédiaire. Comme ça nous ne paraîtrions
même pas. Ça éviterait l'embêtement des scènes de remerciement, des
manifestations, des phrases.» M. Verdurin ajouta un mot qui signifiait
évidemment ce genre de scènes touchantes et de phrases qu'ils
désiraient éviter. Mais il n'a pu m'être dit exactement, car ce
n'était pas un mot français, mais un de ces termes comme on en a dans
certaines familles pour désigner certaines choses, surtout des choses
agaçantes, probablement parce qu'on veut pouvoir les signaler devant
les intéressés sans être compris! Ce genre d'expressions est
généralement un reliquat contemporain d'un état antérieur de la
famille. Dans une famille juive par exemple ce sera un terme rituel
détourné de son sens, et peut-être le seul mot hébreu que la
famille, maintenant francisée, connaisse encore. Dans une famille très
fortement provinciale, ce sera un terme du patois de la province, bien
que la famille ne parle plus et ne comprenne même plus le patois. Dans
une famille venue de l'Amérique du Sud et ne parlant plus que le
français, ce sera un mot espagnol. Et, à la génération suivante, le
mot n'existera plus qu'à titre de souvenir d'enfant. On se rappellera
bien que les parents à table faisaient allusion aux domestiques qui
servaient, sans être compris d'eux, en disant tel mot, mais les enfants
ignorent ce que voulait dire au juste ce mot, si c'était de l'espagnol,
de l'hébreu, de l'allemand, du patois, si même cela avait jamais
appartenu à une langue quelconque et n'était pas un nom propre, ou un
mot entièrement forgé. Le doute ne peut être éclairci que si on a un
grand oncle, un vieux cousin encore vivant et qui a dû user du même
terme. Comme je n'ai connu aucun parent des Verdurin, je n'ai pu
restituer exactement le mot. Toujours est-il qu'il fit certainement
sourire Mme Verdurin, car l'emploi de cette langue moins générale,
plus personnelle, plus secrète, que la langue habituelle, donne à ceux
qui en usent entre eux, un sentiment égoïste qui ne va jamais sans une
certaine satisfaction. Cet instant de gaîté passé: «Mais si Cottard
en parle», objecta Mme Verdurin. «Il n'en parlera pas.»--Il en parla,
à moi du moins, car c'est par lui que j'appris ce fait quelques années
plus tard à l'enterrement même de Saniette. Je regrettai de ne l'avoir
pas su plus tôt. D'abord cela m'eût acheminé plus rapidement à
l'idée qu'il ne faut jamais en vouloir aux hommes, jamais les juger,
d'après tel souvenir d'une méchanceté, car nous ne savons pas tout ce
qu'à d'autres moments leur âme a pu vouloir sincèrement et réaliser
de bon; sans doute la forme mauvaise qu'on a constatée une fois pour
toutes, reviendra, mais l'âme est bien plus riche que cela, a bien
d'autres formes qui reviendront, elles aussi, chez ces hommes, et dont
nous refusons la douceur à cause du mauvais procédé qu'ils ont eu.
Ensuite à un point de vue plus personnel cette révélation de Cottard
n'eût pas été sans effet sur moi, parce qu'en changeant mon opinion
des Verdurin, cette révélation, s'il me l'eût faite plus tôt, eût
dissipé les soupçons que j'avais sur le rôle que les Verdurin
pouvaient jouer entre Albertine et moi, les eût dissipés, peut-être
à tort du reste, car si M. Verdurin,--que je croyais de plus en plus le
plus méchant des hommes,--avait des vertus, il n'en était pas moins
taquin jusqu'à la plus féroce persécution et jaloux de domination
dans le petit clan jusqu'à ne pas reculer devant les pires mensonges,
devant la fomentation des haines les plus injustifiées, pour rompre
entre les fidèles les liens qui n'avaient pas pour but exclusif le
renforcement du petit groupe. C'était un homme capable de
désintéressement, de générosités sans ostentation, cela ne veut pas
dire forcément un homme sensible, ni un homme sympathique, ni
scrupuleux, ni véridique, ni toujours bon. Une bonté partielle, où
subsistait peut-être un peu de la famille amie de ma grand'tante
existait probablement chez lui par ce fait, avant que je la connusse,
comme l'Amérique ou le pôle Nord avant Colomb ou Peary. Néanmoins, au
moment de ma découverte, la nature de M. Verdurin me présenta une face
nouvelle insoupçonnée; et je conclus à la difficulté de présenter
une image fixe aussi bien d'un caractère que des sociétés et des
passions. Car il ne change pas moins qu'elles et si on veut clicher ce
qu'il a de relativement immuable, on le voit présenter successivement
des aspects différents (impliquant qu'il ne sait pas garder
l'immobilité mais bouge) à l'objectif déconcerté.
CHAPITRE TROISIÈME
_Disparition d'Albertine_
Voyant l'heure, et craignant qu'Albertine ne s'ennuyât, je demandai à
Brichot, en sortant de la soirée Verdurin, qu'il voulût bien d'abord
me déposer chez moi. Ma voiture le reconduirait ensuite. Il me
félicita de rentrer ainsi directement, (ne sachant pas qu'une jeune
fille m'attendait à la maison), et de finir aussi tôt, et avec tant de
sagesse, une soirée dont, bien au contraire, je n'avais en réalité
fait que retarder le véritable commencement. Puis il me parla de M. de
Charlus. Celui-ci eût sans doute été stupéfait en entendant le
professeur, si aimable avec lui, le professeur qui lui disait toujours:
«Je ne répète jamais rien», parler de lui et de sa vie sans la
moindre réticence. Et l'étonnement indigné de Brichot n'eût
peut-être pas été moins sincère si M. de Charlus lui avait dit: «On
m'a assuré que vous parliez mal de moi.» Brichot avait en effet du
goût pour M. de Charlus et, s'il avait eu à se reporter à quelque
conversation roulant sur lui, il se fût rappelé bien plutôt les
sentiments de sympathie qu'il avait éprouvés à l'égard du Baron,
pendant qu'il disait de lui les mêmes choses qu'en disait tout le
monde, que ces choses elles-mêmes. Il n'aurait pas cru mentir en
disant: «Moi qui parle de vous avec tant d'amitié», puisqu'il
ressentait quelque amitié, pendant qu'il parlait de M. de Charlus.
Celui-ci avait surtout pour Brichot le charme que l'universitaire
demandait avant tout dans la vie mondaine, et qui était de lui offrir
des spécimens réels de ce qu'il avait pu croire longtemps une
invention des poètes. Brichot, qui avait souvent expliqué la deuxième
églogue de Virgile sans trop savoir si cette fiction avait quelque
fonds de réalité, trouvait sur le tard à causer avec Charlus un peu
du plaisir qu'il savait que ses maîtres, M. Mérimée et M. Renan, son
collègue M. Maspéro avaient éprouvé, voyageant en Espagne, en
Palestine, en Egypte, à reconnaître dans les paysages et les
populations actuelles de l'Espagne, de la Palestine et de l'Égypte, le
cadre et les invariables acteurs des scènes antiques qu'eux-mêmes dans
les livres avaient étudiées. «Soit dit sans offenser ce preux de
haute race, me déclara Brichot dans la voiture qui nous ramenait, il
est tout simplement prodigieux quand il commente son catéchisme
satanique avec une verve un tantinet charentonnesque et une obstination,
j'allais dire une candeur, de blanc d'Espagne et d'émigré. Je vous
assure que, si j'ose m'exprimer comme Mgr d'Hulst, je ne m'embête pas
les jours où je reçois la visite de ce féodal qui, voulant défendre
Adonis contre notre âge de mécréants, a suivi les instincts de sa
race, et, en toute innocence sodomiste, s'est croisé.» J'écoutais
Brichot et je n'étais pas seul avec lui. Ainsi que du reste cela
n'avait pas cessé depuis que j'avais quitté la maison, je me sentais,
si obscurément que ce fût, relié à la jeune fille qui était en ce
moment dans sa chambre. Même quand je causais avec l'un ou avec l'autre
chez les Verdurin, je la sentais confusément à côté de moi, j'avais
d'elle cette notion vague qu'on a de ses propres membres, et s'il
m'arrivait de penser à elle, c'était, comme on pense, avec l'ennui
d'être lié par un entier esclavage, à son propre corps. «Et quelle
potinière, reprit Brichot, à nourrir tous les appendices des Causeries
du Lundi, que la conversation de cet apôtre. Songez que j'ai appris par
lui que le traité d'éthique où j'ai toujours révéré la plus
fastueuse construction morale de notre époque avait été inspiré à
notre vénérable collègue X, par un jeune porteur de dépêches.
N'hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous
livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a
témoigné en cela de plus de respect humain, ou si vous aimez mieux de
moins de gratitude, que Phidias qui inscrivit le nom de l'athlète qu'il
aimait sur l'anneau de son Jupiter Olympien. Le Baron ignorait cette
dernière histoire. Inutile de vous dire qu'elle a charmé son
orthodoxie. Vous imaginez aisément que chaque fois que j'argumenterai
avec mon collègue à une thèse de doctorat, je trouverai à sa
dialectique, d'ailleurs fort subtile, le surcroît de saveur que de
piquantes révélations ajoutèrent pour Sainte-Beuve à l'œuvre
insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre collègue dont
la sagesse est d'or, mais qui possédait peu d'argent, le
télégraphiste a passé aux mains du Baron «en tout bien tout
honneur»; (il faut entendre le ton dont il le dit). Et comme ce Satan
est le plus serviable des hommes, il a obtenu pour son protégé une
place aux colonies, d'où celui-ci, qui a l'âme reconnaissante, lui
envoie de temps à autre d'excellents fruits. Le Baron en offre à ses
hautes relations; des ananas du jeune homme figurèrent tout
dernièrement sur la table du quai Conti, faisant dire à Mme Verdurin
qui à ce moment n'y mettait pas malice: «Vous avez donc un oncle ou un
neveu d'Amérique, M. de Charlus, pour recevoir des ananas pareils!»
J'avoue que si j'avais alors su la vérité je les eusse mangés avec
une certaine gaieté en me récitant in petto le début d'une ode
d'Horace que Diderot aimait à rappeler. En somme comme mon collègue
Boissier, déambulant du Palatin à Tibur, je prends dans la
conversation du Baron une idée singulièrement plus vivante et plus
savoureuse des écrivains du siècle d'Auguste. Ne parlons même pas de
ceux de la Décadence, et ne remontons pas jusqu'aux Grecs, bien que
j'aie dit à cet excellent M. de Charlus qu'auprès de lui je me faisais
l'effet de Platon chez Aspasie. À vrai dire j'avais singulièrement
grandi l'échelle des deux personnages et, comme dit Lafontaine, mon
exemple était tiré «d'animaux plus petits». Quoiqu'il en soit vous
ne supposez pas j'imagine que le Baron ait été froissé. Jamais je ne
le vis si ingénument heureux. Une ivresse d'enfant le fit déroger à
son flegme aristocratique. «Quels flatteurs que tous ces sorbonnards,
s'écriait-il avec ravissement! Dire qu'il faut que j'aie attendu
d'être arrivé à mon âge pour être comparé à Aspasie! Un vieux
tableau comme moi! Ô ma jeunesse!» J'aurais voulu que vous le vissiez
disant cela, outrageusement poudré à son habitude, et, à son âge,
musqué comme un petit maître. Au demeurant, sous ses hantises de
généalogie, le meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons je
serais désolé que la rupture de ce soir fût définitive. Ce qui m'a
étonné, c'est la façon dont le jeune homme s'est rebiffé. Il avait
pourtant pris, depuis quelque temps, en face du Baron, des manières de
séide, des façons de leude qui n'annonçaient guère cette
insurrection. J'espère qu'en tout cas, même si (_Dii omen alertant_)
le Baron ne devait plus retourner quai Conti, ce schisme ne s'étendrait
pas jusqu'à moi. Nous avons l'un et l'autre trop de profit à
l'échange que nous faisons de mon faible savoir contre son expérience.
(On verra que si M. Charlus, après avoir vainement souhaité qu'il lui
ramena Morel, ne témoigna pas de violente rancune à Brichot, du moins
sa sympathie pour l'universitaire tomba assez complètement pour lui
permettre de le juger sans aucune indulgence.) Et je vous jure bien que
l'échange est si inégal que quand le Baron me livre ce que lui a
enseigné son existence, je ne saurais être d'accord avec Sylvestre
Bonnard, que c'est encore dans une bibliothèque qu'on fait le mieux le
songe de la vie.»