M. de Charlus recommença au moment où, la musique finie, ses invités

prirent congé de lui, la même erreur qu'à leur arrivée. Il ne leur

demanda pas d'aller vers la Patronne, de l'associer elle et son mari à

la reconnaissance qu'on lui témoignait. Ce fut un long défilé, mais

un défilé devant le baron seul, et non même sans qu'il s'en rendît

compte, car ainsi qu'il me le dit quelques minutes après: «La forme

même de la manifestation artistique a revêtu ensuite un côté

«sacristie» assez amusant.» On prolongeait même les remerciements

par des propos différents qui permettaient de rester un instant de plus

auprès du Baron, pendant que ceux qui ne l'avaient pas encore

félicité de la réussite de sa fête, stagnaient, piétinaient. Plus

d'un mari avait envie de s'en aller; mais sa femme, snob bien que

Duchesse, protestait: «Non, non, quand nous devrions attendre une

heure, il ne faut pas partir sans avoir remercié Palamède qui s'est

donné tant de peine. Il n'y a que lui qui puisse à l'heure actuelle

donner des fêtes pareilles.» Personne n'eût plus pensé à se faire

présenter à Mme Verdurin qu'à l'ouvreuse d'un théâtre où une

grande dame a pour un soir amené toute l'aristocratie. «Étiez-vous

hier chez Eliane de Montmorency, mon cousin? demandait Mme de Mortemart,

désireuse de prolonger l'entretien.» «Eh! bien mon Dieu non; j'aime

bien Eliane, mais je ne comprends pas le sens de ses invitations. Je

suis un peu bouché sans doute, ajoutait-il avec un large sourire

épanoui, cependant que Mme de Mortemart sentait qu'elle allait avoir la

primeur d'une de «Palamède» comme elle en avait souvent d'«Oriane».

«J'ai bien reçu il y a une quinzaine de jours une carte de l'agréable

Eliane. Au-dessus du nom contesté de Montmorency il y avait cette

aimable invitation: «Mon cousin faites-moi la grâce de penser à moi

Vendredi prochain à 9 h. 1/2.» Au-dessous étaient écrits ces deux

mots moins gracieux: «Quatuor Tchèque». Ils me semblèrent

inintelligible, sans plus de rapport en tout cas avec la phrase

précédente que ces lettres au dos desquelles on voit que l'épistolier

en avait commencé une autre par les mots: «Cher ami», la suite

manquant, et n'a pas pris une autre feuille, soit distraction, soit

économie de papier. J'aime bien Eliane: aussi je ne lui en voulus pas,

je me contentai de ne pas tenir compte des mots étranges et déplacés

de quatuor tchèque et comme je suis un homme d'ordre je mis au-dessus

de ma cheminée l'invitation de penser à Madame de Montmorency le

Vendredi à 9 h. 1/2. Bien que connu pour ma nature obéissante,

ponctuelle et douce, comme Buffon dit du chameau--et le rire s'épanouit

plus largement autour de M. de Charlus qui savait qu'au contraire on le

tenait pour l'homme le plus difficile à vivre,--je fus en retard de

quelques minutes (le temps d'ôter mes vêtements de jour), et sans en

avoir trop de remords, pensant que 9 h. 1/2 était mis pour 10, à dix

heures tapant dans une bonne robe de chambre, les pieds en d'épais

chaussons, je me mis au coin de mon feu à penser à Eliane comme elle

me l'avait demandé et avec une intensité qui ne commença à

décroître qu'à dix heures et demie. Dites-lui bien je vous prie que

j'ai strictement obéi à son audacieuse requête. Je pense qu'elle sera

contente.» Mme de Mortemart se pâma de rire, et M. de Charlus tout

ensemble. «Et demain, ajouta-t-elle sans penser qu'elle avait dépassé

et de beaucoup le temps qu'on pouvait lui concéder, irez-vous chez nos

cousins La Rochefoucauld?» «Oh! cela, c'est impossible, ils m'ont

convié comme vous, je le vois, à la chose la plus impossible à

concevoir a réaliser et qui s'appelle, si j'en crois la carte

d'invitation: «Thé dansant». Je passais pour fort adroit quand

j'étais jeune, mais je doute que j'eusse pu sans manquer à la décence

prendre mon thé en dansant. Or je n'ai jamais aimé manger ni boire

d'une façon malpropre. Vous me direz qu'aujourd'hui je n'ai plus à

danser. Mais même assis confortablement à boire du thé--de la

qualité duquel d'ailleurs je me méfie puisqu'il s'intitule dansant--je

craindrais que des invités plus jeunes que moi, et moins adroits

peut-être que je n'étais à leur âge, renversassent sur mon habit

leur tasse, ce qui interromprait pour moi le plaisir de vider la

mienne.» Et M. de Charlus ne se contentait même pas d'omettre dans la

conversation Mme Verdurin et de parler de sujets de toute sorte qu'il

semblait avoir plaisir à développer et varier, pour le cruel plaisir

qui avait toujours été le sien, de faire rester indéfiniment sur

leurs jambes à «faire la queue» les amis qui attendaient avec une

épuisante patience que leur tour fût venu; il faisait même des

critiques sur toute la partie de la soirée dont Mme Verdurin était

responsable: «Mais, à propos de tasse, qu'est-ce que c'est que ces

étranges demi-bols pareils à ceux où quand j'étais jeune homme on

faisait venir des sorbets de chez Poiré Blanche. Quelqu'un m'a dit tout

à l'heure que c'était pour du «café glacé». Mais en fait de café

glacé, je n'ai vu ni café ni glace. Quelles curieuses petites choses

à destination mal définie.» Pour dire cela M. de Charlus avait placé

verticalement sur sa bouche ses mains gantées de blanc et arrondi

prudemment son regard désignateur comme s'il craignait d'être entendu

et même vu des maîtres de maison. Mais ce n'était qu'une feinte, car

dans quelques instants il allait dire les mêmes critiques à la

Patronne elle-même, et un peu plus tard lui enjoindre insolemment: «Et

surtout plus de tasses à café glacé! Donnez-les à celle de vos amies

dont vous désirez enlaidir la maison. Mais surtout qu'elle ne les mette

pas dans le salon, car on pourrait s'oublier et croire qu'on s'est

trompé de pièce puisque ce sont exactement des pots de chambre.»

«Mais, mon cousin, disait l'invitée en baissant elle aussi la voix et

en regardant d'un air interrogateur M. de Charlus, non par crainte de

fâcher Mme Verdurin, mais de le fâcher lui, peut-être qu'elle ne sait

pas encore tout très bien...» «On le lui apprendra.» «Oh! riait

l'invitée, elle ne peut pas trouver un meilleur professeur! Elle a de

la chance! Avec vous on est sûr qu'il n'y aura pas de fausse note.»

«En tout cas, il n'y en a pas eu dans la musique.» «Oh! c'était

sublime. Ce sont de ces joies qu'on n'oublie pas. À propos de ce

violoniste de génie, continuait-elle, croyant, dans sa naïveté, que

M. de Charlus s'intéressait au violon «en soi», en connaissez-vous un

que j'ai entendu l'autre jour jouer merveilleusement une sonate de

Fauré, il s'appelle Frank...» «Oui, c'est une horreur, répondait M.

de Charlus sans se soucier de la grossièreté d'un démenti qui

impliquait que sa cousine n'avait aucun goût. En fait de violoniste je

vous conseille de vous en tenir au mien.» Les regards allaient

recommencer à s'échanger entre M. de Charlus et sa cousine, à la fois

baissés et épieurs, car rougissante et cherchant par son zèle à

réparer sa gaffe, Mme de Mortemart allait proposer à M. de Charlus de

donner une soirée pour faire entendre Morel. Or pour elle, cette

soirée n'avait pas le but de mettre en lumière un talent, but qu'elle

allait pourtant prétendre être le sien, et qui était réellement

celui de M. de Charlus. Elle ne voyait là qu'une occasion de donner une

soirée particulièrement élégante, et déjà calculait qui elle

inviterait et qui elle laisserait de côté. Ce triage, préoccupation

dominante des gens qui donnent des fêtes (ceux-là même que les

journaux mondains ont le toupet ou la bêtise d'appeler «l'élite»),

altère aussitôt le regard--et l'écriture--plus profondément que ne

ferait la suggestion d'un hypnotiseur. Avant même d'avoir pensé à ce

que Morel jouerait (préoccupation jugée secondaire et avec raison, car

si même tout le monde, à cause de M. de Charlus, avait eu la

convenance de se taire pendant la musique, personne en revanche n'aurait

eu l'idée de l'écouter), Mme de Mortemart, ayant décidé que Mme de

Valcourt ne serait pas des «élues», avait pris par ce fait même

l'air de conjuration, de complot qui ravale si bas celles mêmes des

femmes du monde qui pourraient le plus aisément se moquer du qu'en

dira-t-on. «N'y aurait-il pas moyen que je donne une soirée pour faire

entendre votre ami?» dit à voix basse Mme de Mortemart, qui tout en

s'adressant uniquement à M. de Charlus, ne put s'empêcher, comme

fascinée, de jeter un regard sur Mme de Valcourt (l'exclue) afin de

s'assurer que celle-ci était à une distance suffisante pour ne pas

entendre. «Non, elle ne peut pas distinguer ce que je dis,» conclut

mentalement Mme de Mortemart, rassurée par son propre regard, lequel

avait eu en revanche sur Mme Valcourt un effet tout différent de celui

qu'il avait pour but: «Tiens, se dit Mme de Valcourt en voyant ce

regard, Marie-Thérèse arrange avec Palamède quelque chose dont je ne

dois pas faire partie.» «Vous voulez dire mon protégé», rectifiait

M. de Charlus, qui n'avait pas plus de pitié pour le savoir grammatical

que pour les dons musicaux de sa cousine. Puis sans tenir aucun compte

des muettes prières de celle-ci, qui s'excusait elle-même en souriant:

«Mais si... dit-il d'une voix forte et capable d'être entendue de tout

le salon, bien qu'il y ait toujours danger à ce genre d'exportation

d'une personnalité fascinante dans un cadre qui lui fait forcément

subir une déperdition de son pouvoir transcendental et qui resterait en

tous cas à approprier.» Madame de Mortemart se dit que le mezzo-vocce,

le pianissimo de sa question avait été peine perdue, après le

«gueuloir» par où avait passé la réponse. Elle se trompa. Mme de

Valcourt n'entendit rien pour la raison qu'elle ne comprit pas un seul

mot. Ses inquiétudes diminuèrent et se fussent rapidement éteintes,

si Mme de Mortemart, craignant de se voir déjouée et craignant d'avoir

à inviter Mme de Valcourt, avec qui elle était trop liée pour la

laisser de côté si l'autre savait «avant», n'eût de nouveau levé

les paupières dans la direction d'Edith, comme pour ne pas perdre de

vue un danger menaçant, non sans les rabaisser vivement de façon à ne

pas trop s'engager. Elle comptait le lendemain de la fête lui écrire

une de ces lettres, complément du regard révélateur, lettres qu'on

croit habiles et qui sont comme un aveu sans réticences et signé. Par

exemple: «Chère Edith, je m'ennuie après vous, je ne vous attendais

pas trop hier soir (comment m'aurait-elle attendue, se serait dit Edith,

puisque elle ne m'avait pas invitée?) car je sais que vous n'aimez pas

extrêmement ce genre de réunions qui vous ennuient plutôt. Nous n'en

aurions pas moins été très honorés de vous avoir (jamais Mme de

Mortemart n'employait ce terme honoré, excepté dans les lettres où

elle cherchait à donner à un mensonge une apparence de vérité). Vous

savez que vous êtes toujours chez vous à la maison. Du reste vous avez

bien fait, car cela a été tout à fait raté comme toutes les choses

improvisées en deux heures, etc.» Mais déjà le nouveau regard furtif

lancé sur elle avait fait comprendre à Edith tout ce que cachait le

langage compliqué de M. de Charlus. Ce regard fut même si fort

qu'après avoir frappé Mme de Valcourt, le secret évident et

l'intention de cachotterie qu'il contenait rebondirent sur un jeune

Péruvien que Mme de Mortemart comptait au contraire inviter. Mais

soupçonneux, voyant jusqu'à l'évidence les mystères qu'on faisait

sans prendre garde qu'ils n'étaient pas pour lui, il éprouva aussitôt

à l'endroit de Mme de Mortemart une haine atroce et se jura de lui

faire mille mauvaises farces, comme de faire envoyer cinquante cafés

glacés chez elle le jour où elle ne recevrait pas, de faire insérer,

celui où elle recevrait, une note dans les journaux, disant que la

fête était remise, et de publier des comptes-rendus mensongers des

suivantes, dans lesquels figureraient les noms connus de toutes les

personnes que pour des raisons variées, on ne tient pas à recevoir,

même pas à se laisser présenter. Mme de Mortemart avait tort de se

préoccuper de Mme de Valcourt. M. de Charlus allait se charger de

dénaturer, bien davantage que n'eût fait la présence de celle-ci, la

fête projetée. «Mais mon cousin, dit-elle en réponse à la phrase du

«cadre à approprier» dont son état momentané d'hyperesthésie lui

avait permis de deviner le sens, nous vous éviterons toute peine. Je me

charge très bien de demander à Gilbert de s'occuper de tout.» «Non

surtout pas, d'autant plus qu'il ne sera pas invité. Rien ne se fera

que par moi. Il s'agit avant tout d'exclure les personnes qui ont des

oreilles pour ne pas entendre.» La cousine de M. de Charlus qui avait

compté sur l'attrait de Morel pour donner une soirée où elle pourrait

dire qu'à la différence de tant de parentes, «elle avait eu

Palamède», reporta brusquement sa pensée, de ce prestige de M. de

Charlus, sur tant de personnes avec lesquelles il allait la brouiller

s'il se mêlait d'exclure et d'inviter. La pensée que le Prince de

Guermantes (à cause duquel en partie elle désirait exclure Mme de

Valcourt qu'il ne recevait pas) ne serait pas convié, l'effrayait. Ses

yeux prirent une expression inquiète. «Est-ce que la lumière un peu

trop vive vous fait mal?» demanda M. de Charlus avec un sérieux

apparent dont l'ironie foncière ne fut pas comprise. «Non pas du tout,

je songeais à la difficulté, non à cause de moi naturellement, mais

des miens, que cela pourrait créer si Gilbert apprend que j'ai eu une

soirée sans l'inviter lui qui n'a jamais quatre chats sans...» «Mais

justement on commencera par supprimer les quatre chats qui ne pourraient

que miauler, je crois que le bruit des conversations vous a empêchée

de comprendre qu'il s'agissait non de faire des politesses grâce à une

soirée, mais de procéder aux rites habituels à toute véritable

célébration.» Puis, jugeant, non que la personne suivante avait trop

attendu, mais qu'il ne seyait pas d'exagérer les faveurs faites à

celle qui avait eu en vue beaucoup moins Morel que ses propres

«listes» d'invitation, M. de Charlus, comme un médecin qui arrête la

consultation quand il juge être resté le temps suffisant, signifia à

sa cousine de se retirer, non en lui disant au revoir, mais en se

tournant vers la personne qui venait immédiatement après. «Bonsoir

Madame de Montesquiou, c'était merveilleux, n'est-ce pas? Je n'ai pas

vu Hélène, dites-lui que tout abstention générale, même la plus

noble, autant dire la sienne, comporte des exceptions, si celles-ci sont

éclatantes, comme c'était ce soir le cas. Se montrer rare, c'est bien,

mais faire passer avant le rare, qui n'est que négatif, le précieux,

c'est mieux encore. Pour votre sœur, dont je prise plus que personne la

systématique _absence_ là où ce qui l'attend ne la vaut pas, au

contraire, à une manifestation mémorable comme celle-ci, sa présence

eût été une préséance et eût apporté à votre sœur, déjà si

prestigieuse, un prestige supplémentaire.» Puis il passa à une

troisième personne, M. d'Argencourt. Je fus très étonné de voir là,

aussi aimable et flagorneur avec M. de Charlus qu'il était sec avec lui

autrefois, se faisant présenter Morel et lui disant qu'il espérait

qu'il viendrait le voir, M. d'Argencourt, cet homme si terrible pour

l'espèce d'hommes dont était M. de Charlus. Or il en vivait maintenant

entouré. Ce n'était pas certes qu'il fût devenu à cet égard un des

pareils de M. de Charlus. Mais depuis quelque temps il avait à peu

près abandonné sa femme pour une jeune femme du monde qu'il adorait.

Intelligente, il lui faisait partager son goût pour les gens

intelligents et souhaitait fort d'avoir M. de Charlus chez elle. Mais

surtout M. d'Argencourt, fort jaloux et un peu impuissant, sentant qu'il

satisfaisait mal sa conquête et voulant à la fois la présenter et la

distraire, ne le pouvait sans danger qu'en l'entourant d'hommes

inoffensifs, à qui il faisait ainsi jouer le rôle de gardiens de

sérail. Ceux-ci le trouvaient devenu très aimable et le déclaraient

beaucoup plus intelligent qu'ils n'avaient cru, ce dont sa maîtresse et

lui étaient ravis.

Les autres invitées de M. de Charlus s'en allèrent assez rapidement.

Beaucoup disaient: «Je ne voudrais pas aller à la sacristie (le petit

salon où le Baron, ayant Charlie à côté de lui, recevait les

félicitations, et qu'il appelait ainsi lui-même), il faudrait pourtant

que Palamède me voie pour qu'il sache que je suis restée jusqu'à la

fin.» Aucune ne s'occupait de Mme Verdurin. Plusieurs feignirent de ne

pas la reconnaître et de dire adieu par erreur à Mme Cottard, en me

disant de la femme du docteur: «C'est bien Mme Verdurin, n'est-ce

pas?» Mme d'Arpajon me demanda à portée des oreilles de la maîtresse

de maison: «Est-ce qu'il y a seulement jamais eu un M. Verdurin?» Les

Duchesses, ne trouvant rien des étrangetés auxquelles elles s'étaient

attendues dans ce lieu qu'elles avaient espéré plus différent de ce

qu'elles connaissaient, se rattrapaient, faute de mieux, en étouffant

des fous rires devant les tableaux d'Elstir; pour le reste, qu'elles

trouvaient plus conforme qu'elles n'avaient cru à ce qu'elles

connaissaient déjà, elles en faisaient honneur à M. de Charlus en

disant: «Comme Palamède sait bien arranger les choses, il monterait

une féérie dans une remise ou dans un cabinet de toilette que ça n'en

serait pas moins ravissant.» Les plus nobles étaient celles qui

félicitaient avec le plus de ferveur M. de Charlus de la réussite

d'une soirée dont certaines n'ignoraient pas le ressort secret,

sans en être embarrassées d'ailleurs, cette société--par souvenir

peut-être de certaines époques de l'histoire où leur famille

était déjà arrivée à un degré identique d'impudeur pleinement

consciente--poussant le mépris des scrupules presque aussi loin que le

respect de l'étiquette. Plusieurs d'entre elles engagèrent sur place

Charlie pour des soirs où il viendrait jouer le septuor de Vinteuil,

mais aucune n'eut même l'idée d'y convier Mme Verdurin. Celle-ci

était au comble de la rage, quand M. de Charlus qui, porté sur un

nuage, ne pouvait s'en apercevoir voulut, par décence, inviter la

Patronne à partager sa joie. Et ce fut peut-être plutôt en se livrant

à son goût de littérature qu'à un débordement d'orgueil que ce

doctrinaire des fêtes artistes dit à Mme Verdurin: «Hé bien,

êtes-vous contente? Je pense qu'on le serait à moins; vous voyez que

quand je me mêle de donner une fête, cela n'est pas réussi à

moitié. Je ne sais pas si vos notions héraldiques vous permettent de

mesurer exactement l'importance de la manifestation, le poids que j'ai

soulevé, le volume d'air que j'ai déplacé pour vous. Vous avez eu la

Reine de Naples, le frère du Roi de Bavière, les trois plus anciens

pairs. Si Vinteuil est Mahomet, nous pouvons dire que nous avons

déplacé pour lui les moins amovibles des montagnes. Pensez que pour

assister à votre fête la Reine de Naples est venue de Neuilly, ce qui

est beaucoup plus difficile pour elle que de quitter les deux Siciles,

dit-il avec une intention de rosserie, malgré son admiration pour la

Reine. C'est un événement historique. Pensez qu'elle n'était

peut-être jamais sortie depuis la prise de Gaete. Il est probable que

dans les dictionnaires on mettra comme dates culminantes le jour de la

prise de Gaete et celui de la soirée Verdurin. L'éventail qu'elle a

posé pour mieux applaudir Vinteuil mérite de rester plus célèbre que

celui que Mme de Metternich a brisé parce qu'on sifflait Wagner.»

«Elle l'a même oublié, son éventail», dit Mme Verdurin,

momentanément apaisée par le souvenir de la sympathie que lui avait

témoignée la Reine, et elle montra à M. de Charlus l'éventail sur un

fauteuil. «Oh! comme c'est émouvant! s'écria M. de Charlus en

s'approchant avec vénération de la relique. Il est d'autant plus

touchant qu'il est affreux; la petite Violette est incroyable!» Et des

spasmes d'émotion et d'ironie le parcouraient alternativement. «Mon

Dieu, je ne sais pas si vous ressentez ces choses-là comme moi. Swann

serait simplement mort de convulsions s'il avait vu cela. Je sais bien

qu'a quelque prix qu'il doive monter, j'achèterai cet éventail à la

vente de la Reine. Car elle sera vendue, comme elle n'a pas le sou»,

ajouta-t-il, la cruelle médisance ne cessant jamais chez le Baron de se

mêler à la vénération la plus sincère, bien qu'elles partissent de

deux natures opposées, mais réunies en lui. Elles pouvaient même se

porter tour à tour sur un même fait. Car M. de Charlus qui du fond de

son bien-être d'homme riche raillait la pauvreté de la Reine, était

le même qui souvent exaltait cette pauvreté et qui, quand on parlait

de la Princesse Murat, reine des Deux-Siciles, répondait: «Je ne sais

pas de qui vous voulez parler. Il n'y a qu'une seule Reine de Naples,

qui est sublime celle-là et n'a pas de voiture. Mais de son omnibus,

elle anéantit tous les équipages et on se mettrait à genoux dans la

poussière en la voyant passer.» «Je le léguerai à un musée. En

attendant, il faudra le lui rapporter pour qu'elle n'ait pas à payer un

fiacre pour le faire chercher. Le plus intelligent, étant donné

l'intérêt historique d'un pareil objet, serait de voler cet éventail.

Mais cela la gênerait--parce qu'il est probable qu'elle n'en possède

pas d'autre! ajouta-t-il en éclatant de rire. Enfin vous voyez que pour

moi elle est venue. Et ce n'est pas le seul miracle que j'aie fait. Je

ne crois pas que personne à l'heure qu'il est ait le pouvoir de

déplacer les gens que j'ai fait venir. Du reste il faut faire à chacun

sa part, Charlie et les autres musiciens ont joué comme des Dieux. Et

ma chère Patronne, ajouta-t-il avec condescendance, vous-même avez eu

votre part de rôle dans cette fête. Votre nom n'en sera pas absent.

L'histoire a retenu celui du page qui arma Jeanne d'Arc quand elle

partit combattre; en somme vous avez servi de trait d'union, vous avez

permis la fusion entre la musique de Vinteuil et son génial exécutant,

vous avez eu l'intelligence de comprendre l'importance capitale de tout

l'enchaînement de circonstances qui ferait bénéficier l'exécutant de

tout le poids d'une personnalité considérable, et s'il ne s'agissait

pas de moi, je dirais providentielle, à qui vous avez eu le bon esprit

de demander d'assurer le prestige de la réunion, d'amener devant le

violon de Morel les oreilles directement attachées aux langues les plus

écoutées; non, non, ce n'est pas rien. Il n'y a pas de rien dans une

réalisation aussi complète. Tout y concourt. La Duras était

merveilleuse. Enfin, tout; c'est pour cela, conclut-il, comme il aimait

à morigéner, que je me suis opposé à ce que vous invitiez de ces

personnes--diviseurs qui, devant les êtres prépondérants que je vous

amenais eussent joué le rôle de virgules dans un chiffre, les autres

réduites à n'être que de simples dixièmes. J'ai le sentiment très

juste de ces choses-là. Vous comprenez, il faut éviter les gaffes

quand nous donnons une fête qui doit être digne de Vinteuil, de son

génial interprète, de vous, et, j'ose le dire, de moi. Vous auriez

invité La Molé que tout était raté. C'était la petite goutte

contraire, neutralisante, qui rend une potion sans vertu.

L'électricité se serait éteinte, les petits fours ne seraient pas

arrivés à temps, l'orangeade aurait donné la colique à tout le

monde. C'était la personne à ne pas avoir. À son nom seul, comme dans

une féérie, aucun son ne serait sorti des cuivres; la flûte et le

hautbois auraient été pris d'une extinction de voix subite. Morel

lui-même, même s'il était parvenu à donner quelques sons, n'aurait

plus été en mesure et au lieu du Septuor de Vinteuil, vous auriez eu

sa parodie par Beckmesser, finissant au milieu des huées. Moi qui crois

beaucoup à l'influence des personnes, j'ai très bien senti dans

l'épanouissement de certain largo, qui s'ouvrait jusqu'au fond comme

une fleur, dans le surcroît de satisfaction du finale, qui n'était pas

seulement allègre mais incomparablement allègre, que l'absence de la

Molé inspirait les musiciens et dilatait de joie jusqu'aux instruments

de musique eux-mêmes. D'ailleurs le jour où on reçoit les souverains

on n'invite pas sa concierge.» En l'appelant la Molé, (comme il disait

d'ailleurs très sympathiquement la Duras), M. de Charlus lui faisait

justice. Car toutes ces femmes étaient des actrices du monde et il est

vrai aussi que, même en considérant ce point de vue, la Comtesse Molé

n'était pas égale à l'extraordinaire réputation d'intelligence qu'on

lui faisait, ce qui donnait à penser à ces acteurs ou à ces

romanciers médiocres qui, à certaines époques, ont une situation de

génies, soit à cause de la médiocrité de leurs confrères, parmi

lesquels aucun artiste supérieur n'est capable de montrer ce qu'est le

vrai talent, soit à cause de la médiocrité du public, qui,

existât-il une individualité extraordinaire, serait incapable de la

comprendre. Dans le cas de Mme Molé il est préférable, sinon

entièrement exact, de s'arrêter à cette première explication. Le

monde étant le royaume du néant, il n'y a entre les mérites des

différentes femmes du monde que des degrés insignifiants, qui peuvent

seulement follement majorer les rancunes ou l'imagination de M. de

Charlus. Et certes, s'il parlait comme il venait de le faire dans ce

langage qui était un ambigu précieux des choses de l'art et du monde,

c'est parce que ses colères de vieille femme et sa culture de mondain

ne fournissaient à l'éloquence véritable qui était la sienne que des

thèmes insignifiants. Le monde des différences n'existant pas à la

surface de la terre, parmi tous les pays que notre perception

uniformise, à plus forte raison n'existe-t-il pas dans le «monde».

Existe-t-il d'ailleurs quelque part? Le septuor de Vinteuil avait

semblé me dire que oui. Mais où? Comme M. de Charlus aimait aussi à

répéter de l'un à l'autre, cherchant à brouiller, à diviser pour

régner, il ajouta: «Vous avez, en ne l'invitant pas, enlevé à Mme

Molé l'occasion de dire: «Je ne sais pas pourquoi cette Mme Verdurin

m'a invitée. Je ne sais pas ce que c'est que ces gens-là, je ne les

connais pas.» Elle a déjà dit l'an passé que vous la fatiguiez de

vos avances. C'est une sotte, ne l'invitez plus. En somme elle n'est pas

une personne si extraordinaire. Elle peut bien venir chez vous sans

faire d'histoires puisque j'y vais bien. En somme, conclut-il, il me

semble que vous pouvez me remercier, car, tel que ça a marché,

c'était parfait. La Duchesse de Guermantes n'est pas venue, mais on ne

sait pas, c'était peut-être mieux ainsi. Nous ne lui en voudrons pas

et nous penserons tout de même à elle pour une autre fois, d'ailleurs

on ne peut pas ne pas se souvenir d'elle, ses yeux même nous disent: ne

m'oubliez pas, puisque ce sont deux myosotis» (et je pensais à part

moi combien il fallait que l'esprit des Guermantes,--la décision

d'aller ici et pas là--fut fort pour l'avoir emporté chez la Duchesse

sur la crainte de Palamède). «Devant une réussite aussi complète, on

est tenté comme Bernardin de Saint-Pierre de voir partout la main de la

Providence. La Duchesse de Duras était enchantée. Elle m'a même

chargé de vous le dire», ajouta M. de Charlus en appuyant sur les mots

comme si Mme Verdurin devait considérer cela comme un honneur

suffisant. Suffisant et même à peine croyable, car il trouva

nécessaire pour être cru de dire: «Parfaitement», emporté par la

démence de ceux que Jupiter veut perdre. «Elle a engagé Morel chez

elle où on redonnera le même programme et je pense même à demander

une invitation pour M. Verdurin». Cette politesse au mari seul était,

sans que M. de Charlus en eût même l'idée, le plus sanglant outrage

pour l'épouse, laquelle se croyant, à l'égard de l'exécutant, en

vertu d'une sorte de décret de Moscou en vigueur dans le petit clan, le

droit de lui interdire de jouer au dehors sans son autorisation

expresse, était bien résolue à interdire sa participation à la

soirée de Mme de Duras.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 25 / 39 段