Cette patrie perdue, les musiciens ne se la rappellent pas, mais chacun

d'eux reste toujours inconsciemment accordé en un certain unisson avec

elle; il délire de joie quand il chante selon sa patrie, la trahit

parfois par amour de la gloire, mais alors en cherchant la gloire il la

fuit, et ce n'est qu'en la dédaignant qu'il la trouve quand il entonne,

quel que soit le sujet qu'il traite, ce chant singulier dont la

monotonie--car quel que soit le sujet traité, il reste identique à

soi-même--prouve la fixité des éléments composants de son âme. Mais

alors n'est-ce pas que de ces éléments, tout le résidu réel que nous

sommes obligés de garder pour nous-mêmes, que la causerie ne peut

transmettre même de l'ami a l'ami, du maître au disciple, de l'amant

à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que

chacun a senti et qu'il est obligé de laisser au seuil des phrases où

il ne peut communiquer avec autrui qu'en se limitant à des points

extérieurs communs à tous et sans intérêt,--l'art, l'art d'un

Vinteuil comme celui d'un Elstir, le fait apparaître, extériorisant

dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que

nous appelons les individus et que sans l'art nous ne connaîtrions

jamais? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous

permissent de traverser l'immensité, ne nous serviraient à rien, car,

si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens, ils

revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que

nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, le seul bain de

Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais

d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de

cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun

d'eux est; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil;

avec leurs pareils, nous volons vraiment d'étoiles en étoiles.

L'andante venait de finir sur une phrase remplie d'une tendresse à

laquelle je m'étais donné tout entier; alors il y eut, avant le

mouvement suivant, un instant de repos où les exécutants posèrent

leurs instruments et les auditeurs échangèrent quelques impressions.

Un Duc pour montrer qu'il s'y connaissait déclara: «C'est très

difficile à bien jouer.» Des personnes plus agréables causèrent un

moment avec moi. Mais qu'étaient leurs paroles, qui, comme toute parole

humaine extérieure, me laissaient si indifférent, à côté de la

céleste phrase musicale avec laquelle je venais de m'entretenir?

J'étais vraiment comme un ange qui, déchu des ivresses du Paradis,

tombe dans la plus insignifiante réalité. Et de même que certains

êtres sont les derniers témoins d'une forme de vie que la nature a

abandonnée, je me demandais si la musique n'était pas l'exemple unique

de ce qu'aurait pu être--s'il n'y avait pas eu l'invention du langage,

la formation des mots, l'analyse des idées--la communication des âmes.

Elle est comme une possibilité qui n'a pas eu de suites; l'humanité

s'est engagée en d'autres voies, celle du langage parlé et écrit.

Mais ce retour à l'inanalysé était si enivrant, qu'au sortir de ce

paradis, le contact des êtres plus ou moins intelligents me semblait

d'une insignifiance extraordinaire. Les êtres, j'avais pu pendant la

musique me souvenir d'eux, les mêler à elle; ou plutôt à la musique

je n'avais guère mêlé le souvenir que d'une seule personne, celui

d'Albertine. Et la phrase qui finissait l'andante me semblait si sublime

que je me disais qu'il était malheureux qu'Albertine ne sût pas, et,

si elle avait su, n'eût pas compris quel honneur c'était pour elle

d'être mêlée à quelque chose de si grand qui nous réunissait et

dont elle avait semblé emprunter la voix pathétique. Mais, une fois la

musique interrompue, les êtres qui étaient là semblaient trop fades.

On passa quelques rafraîchissements. M. de Charlus interpellait de

temps en temps un domestique: «Comment allez-vous? Avez-vous reçu mon

pneumatique? Viendrez-vous?» Sans doute il y avait dans ces

interpellations la liberté du grand seigneur qui croit flatter et qui

est plus peuple que le bourgeois, mais aussi la rouerie du coupable qui

croit que ce dont on fait étalage est par cela même jugé innocent. Et

il ajoutait, sur le ton Guermantes de Mme de Villeparisis: «C'est un

brave petit, c'est une bonne nature, je l'emploie souvent chez moi.»

Mais ses habiletés tournaient contre le Baron, car on trouvait

extraordinaires ses amabilités si intimes et ses pneumatiques à des

valets de pied. Ceux-ci en étaient d'ailleurs moins flattés que

gênés, pour leurs camarades. Cependant le septuor qui avait

recommencé avançait vers sa fin; à plusieurs reprises telle ou telle

phrase de la sonate revenait, mais chaque fois changée, sur un rythme,

un accompagnement différents, la même et pourtant autre, comme

renaissent les choses dans la vie; et c'était une de ces phrases qui,

sans qu'on puisse comprendre quelle affinité leur assigne comme demeure

unique et nécessaire le passé d'un certain musicien, ne se trouvent

que dans son œuvre, et apparaissent constamment dans celle-ci, dont

elles sont les fées, les dryades, les divinités familières; j'en

avais d'abord distingué dans le septuor deux ou trois qui me

rappelaient la sonate. Bientôt--baignée dans le brouillard violet qui

s'élevait surtout dans la dernière partie de l'œuvre de Vinteuil, si

bien que, même quand il introduisait quelque part une danse, elle

restait captive dans une opale--j'aperçus une autre phrase de la

sonate, restant si lointaine encore que je la reconnaissais à peine;

hésitante, elle s'approcha, disparut comme effarouchée, puis revint,

s'enlaça à d'autres, venues, comme je le sus plus tard, d'autres

œuvres, en appela d'autres qui devenaient à leur tour attirantes et

persuasives, aussitôt qu'elles étaient apprivoisées, et entraient

dans la ronde, dans la ronde divine mais restée invisible pour la

plupart des auditeurs, lesquels, n'ayant devant eux qu'un voile épais

au travers duquel ils ne voyaient rien, ponctuaient arbitrairement

d'exclamations admiratives un ennui continu dont ils pensaient mourir.

Puis elles s'éloignèrent, sauf une que je vis repasser jusqu'à cinq

et six fois, sans que je pusse apercevoir son visage, mais si

caressante, si différente--comme sans doute la petite phrase de la

sonate pour Swann--de ce qu'aucune femme m'avait jamais fait désirer,

que cette phrase-là qui m'offrait d'une voix si douce, un bonheur qu'il

eût vraiment valu la peine d'obtenir, c'est peut-être--cette créature

invisible dont je ne connaissais pas le langage et que je comprenais si

bien--la seule Inconnue qu'il m'ait été jamais donné de rencontrer.

Puis cette phrase se défit, se transforma, comme faisait la petite

phrase de la sonate, et devint le mystérieux appel du début. Une

phrase d'un caractère douloureux s'opposa à lui, mais si profonde, si

vague, si interne, presque si organique et viscérale qu'on ne savait

pas à chacune de ses reprises, si c'était celles d'un thème ou d'une

névralgie. Bientôt les deux motifs luttèrent ensemble dans un corps

à corps où parfois l'un disparaissait entièrement, où ensuite on

n'apercevait plus qu'un morceau de l'autre. Corps à corps d'énergies

seulement, à vrai dire; car si ces êtres s'affrontaient, c'était

débarrassés de leur corps physique, de leur apparence, de leur nom, et

trouvant chez moi un spectateur intérieur, insoucieux lui aussi des

noms et du particulier, pour s'intéresser à leur combat immatériel et

dynamique et en suivre avec passion les péripéties sonores. Enfin le

motif joyeux resta triomphant; ce n'était plus un appel presque inquiet

lancé derrière un ciel vide, c'était une joie ineffable qui semblait

venir du Paradis, une joie aussi différente de celle de la sonate que

d'un ange doux et grave de Bellini, jouant du théorbe, pourrait être,

vêtu d'une robe d'écarlate, quelque archange de Mantegna sonnant dans

un buccin. Je savais bien que cette nuance nouvelle de la joie, cet

appel vers une joie supra-terrestre, je ne l'oublierais jamais. Mais

serait-elle jamais réalisable pour moi? Cette question me paraissait

d'autant plus importante que cette phrase était ce qui aurait pu le

mieux caractériser--comme tranchant avec tout le reste de ma vie, avec

le monde visible--ces impressions qu'à des intervalles éloignés je

retrouvais dans ma vie comme les points de repère, les amorces, pour la

construction d'une vie véritable: l'impression éprouvée devant les

clochers de Martinville, devant une rangée d'arbres près de Balbec. En

tout cas pour en revenir à l'accent particulier de cette phrase, comme

il était singulier que le pressentiment le plus différent de ce

qu'assigne la vie terre à terre, l'approximation la plus hardie des

allégresses de l'au delà se fût justement matérialisée dans le

triste petit bourgeois bienséant que nous rencontrions au mois de Marie

à Combray; mais surtout comment se faisait-il que cette révélation,

la plus étrange que j'eusse encore reçue, d'un type inconnu de joie,

j'eusse pu la recevoir de lui, puisque, disait-on, quand il était mort,

il n'avait laissé que sa sonate, que le reste demeurait inexistant en

d'indéchiffrables notations. Indéchiffrables, mais qui pourtant

avaient fini par être déchiffrées, à force de patience,

d'intelligence et de respect, par la seule personne qui avait assez

vécu auprès de Vinteuil pour bien connaître sa manière de

travailler, pour deviner ses indications d'orchestre: l'amie de Mlle

Vinteuil. Du vivant même du grand musicien, elle avait appris de la

fille le culte que celle-ci avait pour son père. C'est à cause de ce

culte que dans ces moments où l'on va à l'opposé de ses inclinations

véritables, les deux jeunes filles avaient pu trouver un plaisir

dément aux profanations qui ont été racontées. (L'adoration pour son

père était la condition même du sacrilège de sa fille. Et sans doute

la volupté de ce sacrilège elles eussent dû se la refuser, mais

celle-ci ne les exprimait pas tout entières.) Et d'ailleurs elles

étaient allées se raréfiant jusqu'à disparaître tout à fait au fur

et à mesure que les relations charnelles et maladives, ce trouble et

fumeux embrasement, avait fait place à la flamme d'une amitié haute et

pure. L'amie de Mlle Vinteuil était quelquefois traversée par

l'importune pensée qu'elle avait peut-être précipité la mort de

Vinteuil. Du moins en passant des années à débrouiller le grimoire

laissé par Vinteuil, en établissant la lecture certaine de ces

hiéroglyphes inconnus, l'amie de Mlle Vinteuil eut la consolation

d'assurer au musicien dont elle avait assombri les dernières années,

une gloire immortelle et compensatrice. De relations qui ne sont pas

consacrées par les lois découlent des liens de parenté aussi

multiples, aussi complexes, plus solides seulement, que ceux qui

naissent du mariage. Sans même s'arrêter à des relations d'une nature

aussi particulière, ne voyons-nous pas tous les jours que l'adultère,

quand il est fondé sur l'amour véritable, n'ébranle pas le sentiment

de famille, les devoirs de parenté, mais les revivifie. L'adultère

introduit l'esprit dans la lettre que bien souvent le mariage eût

laissée morte. Une bonne fille qui portera par simple convenance le

deuil du second mari de sa mère n'aura pas assez de larmes pour pleurer

l'homme que sa mère avait entre tous choisi comme amant. Du reste Mlle

Vinteuil n'avait agi que par sadisme, ce qui ne l'excusait pas, mais

j'eus plus tard une certaine douceur à le penser. Elle devait bien se

rendre compte, me disais-je, au moment où elle profanait avec son amie

la photographie de son père, que tout cela n'était que maladif, de la

folie, et pas la vraie et joyeuse méchanceté qu'elle aurait voulu.

Cette idée que c'était une simulation de méchanceté seulement

gâtait son plaisir. Mais si cette idée a pu lui revenir plus tard,

comme elle avait gâté son plaisir, elle a dû diminuer sa souffrance.

«Ce n'était pas moi, dut-elle se dire, j'étais aliénée. Moi, je

veux encore prier pour mon père, ne pas désespérer de sa bonté.»

Seulement il est possible que cette idée, qui s'était certainement

présentée à elle dans le plaisir, ne se soit pas présentée à elle

dans la souffrance. J'aurais voulu pouvoir la mettre dans son esprit. Je

suis sûr que je lui aurais fait du bien et que j'aurais pu rétablir

entre elle et le souvenir de son père une communication assez douce.

Comme dans les illisibles carnets où un chimiste de génie, qui ne sait

pas la mort si proche, note des découvertes qui resteront peut-être à

jamais ignorées, l'amie de Mlle Vinteuil avait dégagé, de papiers

plus illisibles que des papyrus, ponctués d'écriture cunéiforme, la

formule éternellement vraie, à jamais féconde, de cette joie

inconnue, l'espérance mystique de l'Ange écarlate du matin. Et moi

pour qui, moins pourtant que pour Vinteuil peut-être, elle avait été

aussi, elle venait d'être ce soir même encore, en réveillant à

nouveau ma jalousie d'Albertine, elle devait surtout dans l'avenir être

cause de tant de souffrances, c'était grâce à elle, par compensation,

qu'avait pu venir jusqu'à moi l'étrange appel que je ne cesserais plus

jamais d'entendre, comme la promesse et la preuve qu'il existait autre

chose, réalisable par l'art sans doute, que le néant que j'avais

trouvé dans tous les plaisirs et dans l'amour même, et que si ma vie

me semblait si vaine, du moins n'avait-elle pas tout accompli.

Ce qu'elle avait permis, grâce à son labeur, qu'on connût de

Vinteuil, c'était à vrai dire toute l'œuvre de Vinteuil. À côté de

ce Septuor, certaines phrases de la sonate que seules le public

connaissait, apparaissaient comme tellement banales qu'on ne pouvait pas

comprendre comment elles avaient pu exciter tant d'admiration. C'est

ainsi que nous sommes surpris que pendant des aimées, des morceaux

aussi insignifiants que la Romance à l'Étoile, la Prière d'Élisabeth

aient pu soulever au concert des amateurs fanatiques qui s'exténuaient

à applaudir et à crier _bis_ quand venait de finir ce qui pourtant

n'est que fade pauvreté pour nous qui connaissons Tristan, l'Or du

Rhin, les Maîtres Chanteurs. Il faut supposer que ces mélodies sans

caractère contenaient déjà cependant en quantités infinitésimales,

et par cela même, peut-être plus assimilables, quelque chose de

l'originalité des chefs-d'œuvre qui rétrospectivement comptent seuls

pour nous, mais que leur perfection même eût peut-être empêchés

d'être compris; elles ont pu leur préparer le chemin dans les cœurs.

Toujours est-il que si elles donnaient un pressentiment confus des

beautés futures, elles laissaient celles-ci dans un inconnu complet. Il

en était de même pour Vinteuil; si en mourant il n'avait laissé--en

exceptant certaines parties de la sonate--que ce qu'il avait pu

terminer, ce qu'on eût connu de lui eût été, auprès de sa grandeur

véritable, aussi peu de chose que pour Victor Hugo par exemple, s'il

était mort après le _Pas d'Armes du roi Jean_, la _Fiancée du

Timbalier_ et _Sarah la baigneuse_, sans avoir rien écrit de la

_Légende des siècles_ et des _Contemplations_: ce qui est pour nous

son œuvre véritable fût resté purement virtuel, aussi inconnu que

ces univers jusqu'auxquels notre perception n'atteint pas, dont nous

n'aurons jamais une idée.

Au reste le contraste apparent, cette union profonde entre le génie (le

talent aussi et même la vertu) et la gaine de vices, où, comme il

était arrivé pour Vinteuil, il est si fréquemment contenu, conservé,

étaient lisibles, comme en une vulgaire allégorie, dans la réunion

même des invités au milieu desquels je me retrouvai quand la musique

fut finie. Cette réunion, bien que limitée cette fois au salon de Mme

Verdurin, ressemblait à beaucoup d'autres, dont le gros public ignore

les ingrédients qui y entrent et que les journalistes philosophes,

s'ils sont un peu informés, appellent parisiennes, ou panamiennes, ou

dreyfusardes, sans se douter qu'elles peuvent se voir aussi bien à

Pétersbourg, à Berlin, à Madrid et dans tous les temps; si en effet

le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, homme véritablement

artiste, bien élevé, et snob, quelques duchesses et trois ambassadeurs

avec leurs femmes étaient ce soir chez Mme Verdurin, le motif proche,

immédiat, de cette présence résidait dans les relations qui

existaient entre M. de Charlus et Morel, relations qui faisaient

désirer au Baron de donner le plus de retentissement possible aux

succès artistiques de sa jeune idole, et d'obtenir pour lui la croix de

la Légion d'honneur; la cause plus lointaine qui avait rendu cette

réunion possible, était qu'une jeune fille entretenant avec Mlle

Vinteuil des relations parallèles à celles de Charlie et du Baron,

avait mis au jour toute une série d'œuvres géniales et qui avaient

été une telle révélation qu'une souscription n'allait pas tarder à

être ouverte sous le patronage du Ministre de l'Instruction publique,

en vue de faire élever une statue à Vinteuil. D'ailleurs à ces

œuvres, tout autant que les relations de Mlle Vinteuil avec son amie,

avaient été utiles celles du Baron avec Charlie, sorte de chemin de

traverse, de raccourci, grâce auquel le monde allait rejoindre ces

œuvres sans le détour, sinon d'une incompréhension qui persisterait

longtemps, du moins d'une ignorance totale qui eût pu durer des

années. Chaque fois que se produit un événement accessible à la

vulgarité d'esprit du journaliste philosophe, c'est-à-dire

généralement un événement politique, les journalistes philosophes

sont persuadés qu'il y a quelque chose de changé en France, qu'on ne

reverra plus de telles soirées, qu'on n'admirera plus Ibsen, Renan,

Dostoïevski, D'Annunzio, Tolstoï, Wagner, Strauss. Car les journalistes

philosophes tirent argument des dessous équivoques de ces

manifestations officielles, pour trouver quelque chose de décadent à

l'art qu'elles glorifient et qui bien souvent est le plus austère de

tous. Mais il n'est pas de nom parmi les plus révérés de ces

journalistes philosophes, qui n'ait tout naturellement donné lieu à de

telles fêtes étranges, quoique l'étrangeté en fût moins flagrante

et mieux cachée. Pour cette fête-ci, les éléments impurs qui s'y

conjuguaient me frappaient à un autre point de vue; certes j'étais

aussi à même que personne de les dissocier, ayant appris à les

connaître séparément, mais surtout il arrivait que les uns, ceux qui

se rattachaient à Mlle Vinteuil et son amie, me parlant de Combray, me

parlaient aussi d'Albertine, c'est-à-dire de Balbec, puisque c'est

parce que j'avais vu jadis Mlle Vinteuil à Montjouvain et que j'avais

appris l'intimité de son amie avec Albertine, que j'allais tout à

l'heure en rentrant chez moi, trouver au lieu de la solitude, Albertine

qui m'attendait, et que les autres, ceux qui concernaient Morel et M. de

Charlus en me parlant de Balbec, où j'avais vu, sur le quai de

Doncières, se nouer leurs relations, me parlaient de Combray et de ses

deux côtés, car M. de Charlus c'était un de ces Guermantes, comtes de

Combray, habitant Combray sans y avoir de logis, entre ciel et terre,

comme Gilbert le Mauvais dans son Vitrail: enfin Morel était le fils de

ce vieux valet de chambre qui m'avait fait connaître la dame en rose et

permis, tant d'années après, de reconnaître en elle Mme Swann.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 24 / 39 段