Verdurin qui n'aimait pas qu'on fit bande à part dans leur petit clan.
Que de fois, et déjà à la Raspelière, entendant le Baron parler sans
cesse à Charlie au lieu de se contenter de tenir sa partie dans
l'ensemble si concertant du clan, s'était-elle écriée en montrant le
Baron: «Quelle tapette il a! Quelle tapette! Oh! pour une tapette,
c'est une fameuse tapette!» Mais cette fois c'était bien pis. Enivré
de ses paroles, M. de Charlus ne comprenait pas qu'en raccourcissant le
rôle de Mme Verdurin et en lui fixant d'étroites frontières, il
déchaînait ce sentiment haineux qui n'était chez elle qu'une forme
particulière, une forme sociale de la jalousie. Mme Verdurin aimait
vraiment les habitués, les fidèles du petit clan, elle les voulait
tout à leur patronne. Faisant la part du feu, comme ces jaloux qui
permettent qu'on les trompe mais sous leur toit et même sous leurs
yeux, c'est-à-dire qu'on ne les trompe pas, elle concédait aux hommes
d'avoir une maîtresse, un amant, à condition que tout cela n'eût
aucune conséquence sociale hors de chez elle, se nouât et se
perpétuât à l'abri des mercredis. Tout éclat de rire furtif d'Odette
auprès de Swann lui avait jadis rongé le cœur, depuis quelque temps
tout aparté entre Morel et le Baron; elle trouvait à ses chagrins une
seule consolation qui était de défaire le bonheur des autres. Elle
n'eût pu supporter longtemps celui du Baron. Voici que cet imprudent
précipitait la catastrophe en ayant l'air de restreindre la place de la
Patronne dans son petit clan. Déjà elle voyait Morel allant dans le
monde, sans elle, sous l'égide du Baron. Il n'y avait qu'un remède,
donner à choisir à Morel entre le Baron et elle, et, profitant de
l'ascendant qu'elle avait pris sur Morel en faisant preuve à ses yeux
d'une clairvoyance extraordinaire grâce à des rapports qu'elle se
faisait faire, à des mensonges qu'elle inventait et qu'elle lui servait
les uns et les autres comme corroborant ce qu'il était porté à croire
lui-même, et ce qu'il allait voir à l'évidence, grâce aux panneaux
qu'elle préparait et où les naïfs venaient tomber, profitant de cet
ascendant, la faire choisir elle de préférence au Baron. Quant aux
femmes du monde qui étaient là et qui ne s'étaient même pas fait
présenter, dès qu'elle avait compris leurs hésitations ou leur
sans-gêne, elle avait dit: «Ah! je vois ce que c'est, c'est un genre
de vieilles grues qui ne nous convient pas, elles voient ce salon pour
la dernière fois.» Car elle serait morte plutôt que de dire qu'on
avait été moins aimable avec elle qu'elle n'avait espéré. «Ah! mon
Cher Général», s'écria brusquement M. de Charlus en lâchant Mme
Verdurin parce qu'il apercevait le Général Deltour, secrétaire de la
Présidence de la République, lequel pouvait avoir une grande
importance pour la croix de Charlie, et qui, après avoir demandé un
conseil à Cottard, s'éclipsait rapidement: «bonsoir, cher et charmant
ami. Hé bien c'est comme ça que vous vous tirez des pattes sans me
dire adieu», dit le Baron avec un sourire de bonhomie et de suffisance,
car il savait bien qu'on était toujours content de lui parler un moment
de plus. Et comme dans l'état d'exaltation où il était, il faisait à
lui tout seul sur un ton suraigu les demandes et les réponses: «Eh!
bien, êtes-vous content? N'est-ce pas que c'était bien beau?
L'andante, n'est-ce pas? C'est ce qu'on a jamais écrit de plus
touchant. Je défie de l'écouter jusqu'au bout sans avoir les larmes
aux yeux. Vous êtes charmant d'être venu. Dites-moi, j'ai reçu ce
matin un télégramme parfait de Froberville qui m'annonce que du côté
de la Grande Chancellerie les difficultés sont aplanies, comme
on dit.» La voix de M. de Charlus continuait à s'élever aussi
perçante, aussi différente de la voix habituelle, que celle d'un
avocat qui plaide avec emphase, de son débit ordinaire, phénomène
d'amplification vocale par surexcitation et euphorie nerveuse analogue
à celle qui, dans les dîners qu'elle donnait, montait à un diapason
si élevé la voix comme le regard de Mme de Guermantes. «Je comptais
vous envoyer demain matin un mot par un garde pour vous dire mon
enthousiasme, en attendant que je puisse vous l'exprimer de vive voix,
mais vous étiez si entouré! L'appui de Froberville sera loin d'être
à dédaigner, mais de mon côté, j'ai la promesse du Ministre», dit
le Général. «Ah! parfait. Du reste vous avez vu que c'est bien ce que
mérite un talent pareil. Hoyos était enchanté, je n'ai pas pu voir
l'Ambassadrice, était-elle contente? Qui ne l'aurait pas été,
excepté ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre, ce qui ne fait
rien du moment qu'ils ont des langues pour parler.» Profitant de ce que
le Baron s'était éloigné pour parler au Général, Mme Verdurin fit
signe à Brichot. Celui-ci qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allait
lui dire, voulut l'amuser et, sans se douter combien il me faisait
souffrir, dit à la Patronne: «Le Baron est enchanté que Mlle Vinteuil
et son amie ne soient pas venues. Elles le scandalisent énormément. Il
a déclaré que leurs mœurs étaient à faire peur. Vous n'imaginez
comme le Baron est pudibond et sévère sur le chapitre des mœurs.»
Contrairement à l'attente de Brichot, Mme Verdurin ne s'égaya pas:
«Il est immonde, répondit-elle. Proposez lui de venir fumer une
cigarette avec vous, pour que mon mari puisse emmener sa Dulcinée sans
que le Charlus s'en aperçoive et l'éclaire sur l'abîme où il
roule.» Brichot semblait avoir quelques hésitations. «Je vous dirai,
reprit Mme Verdurin pour lever les derniers scrupules de Brichot, que je
ne me sens pas en sûreté avec ça chez moi. Je sais qu'il a eu de
sales histoires et que la police l'a à l'œil.» Et comme elle avait un
certain don d'improvisation quand la malveillance l'inspirait, Mme
Verdurin ne s'arrêta pas là: «Il paraît qu'il a fait de la prison.
Oui, oui, ce sont des personnes très renseignées qui me l'ont dit. Je
sais du reste par quelqu'un qui demeure dans sa rue qu'on n'a pas idée
des bandits qu'il fait venir chez lui.» Et comme Brichot qui allait
souvent chez le Baron protestait, Mme Verdurin s'animant s'écria:
«Mais je vous en réponds! c'est moi qui vous le dis», expression par
laquelle elle cherchait d'habitude à étayer une assertion jetée un
peu au hasard. «Il mourra assassiné un jour ou l'autre, comme tous ses
pareils d'ailleurs. Il n'ira peut-être même pas jusque là parce qu'il
est dans les griffes de ce Jupien qu'il a eu le toupet de m'envoyer et
qui est un ancien forçat, je le sais, vous le savez, oui, de façon
positive. Il tient Charlus par des lettres qui sont quelque chose
d'effrayant, il paraît. Je le sais par quelqu'un qui les a vues et qui
m'a dit: «Vous vous trouveriez mal si vous voyiez cela.» C'est comme
ça que ce Jupien le fait marcher au bâton et lui fait cracher tout
l'argent qu'il veut. J'aimerais mille fois mieux la mort que de vivre
dans la terreur où vit Charlus. En tout cas si la famille de Morel se
décide à porter plainte contre lui, je n'ai pas envie d'être accusée
de complicité. S'il continue ce sera à ses risques et périls, mais
j'aurai fait mon devoir. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas toujours
folichon.» Et déjà agréablement enfiévrée par l'attente de la
conversation que son mari allait avoir avec le violoniste, Mme Verdurin
me dit: «Demandez à Brichot si je ne suis pas une amie courageuse, et
si je ne sais pas me dévouer pour sauver les camarades.» (Elle faisait
allusion aux circonstances dans lesquelles elle l'avait juste à temps
brouillé, avec sa blanchisseuse d'abord, avec Mme de Cambremer ensuite,
brouilles à la suite desquelles Brichot était devenu presque
complètement aveugle et, disait-on, morphinomane). «Une amie
incomparable, perspicace et vaillante», répondit l'universitaire avec
une émotion naïve. «Mme Verdurin m'a empêché de commettre une
grande sottise, me dit Brichot, quand celle-ci se fut éloignée. Elle
n'hésite pas à couper dans le vif. Elle est interventionniste comme
dit notre ami Cottard. J'avoue pourtant que la pensée que le pauvre
baron ignore encore le coup qui va le frapper me fait une grande peine.
Il est complètement fou de ce garçon. Si Mme Verdurin réussit, voilà
un homme qui sera bien malheureux. Du reste il n'est pas certain qu'elle
n'échoue pas. Je crains qu'elle ne réussisse qu'à semer des
mésintelligences entre eux, qui, finalement, sans les séparer,
n'aboutiront qu'à les brouiller avec elle.» C'était ainsi souvent
entre Mme Verdurin et les fidèles. Mais il était visible qu'en elle le
besoin de conserver leur amitié était de plus en plus dominé par
celui que cette amitié ne fût jamais tenue en échec par celle qu'ils
pouvaient avoir les uns pour les autres. L'homosexualité ne lui
déplaisait pas tant qu'elle ne touchait pas à l'orthodoxie, mais comme
l'Église elle préférait tous les sacrifices à une concession sur
l'orthodoxie. Je commençais à craindre que son irritation contre moi
ne vînt de ce qu'elle avait su que j'avais empêché Albertine d'y
aller dans la journée, et qu'elle n'entreprit ultérieurement auprès
d'elle, si cela n'avait déjà commencé, le même travail pour la
séparer de moi que celui que son mari allait, à l'égard de Charlus,
opérer auprès du musicien. «Voyons, allez chercher Charlus, trouvez
un prétexte, il est temps, dit Mme Verdurin et tâchez surtout de ne
pas le laisser revenir avant que je vous fasse chercher. Ah! quelle
soirée, ajouta Mme Verdurin qui dévoila ainsi la vraie raison de sa
rage. Avoir fait jouer ces chefs-d'œuvre devant ces cruches. Je ne
parle pas de la Reine de Naples, elle est intelligente, c'est une femme
agréable (lisez, elle a été très aimable avec moi). Mais les autres.
Ah! c'est à vous rendre enragée. Qu'est-ce que vous voulez, moi je
n'ai plus vingt ans. Quand j'étais jeune, on me disait qu'il fallait
savoir s'ennuyer, je me forçais, mais maintenant, ah! non, c'est plus
fort que moi, j'ai l'âge de faire ce que je veux, la vie est trop
courte; m'ennuyer, fréquenter des imbéciles, feindre, avoir l'air de
les trouver intelligents. Ah! non, je ne peux pas. Allons, voyons,
Brichot, il n'y a pas de temps à perdre.» «J'y vais, Madame, j'y
vais», finit par dire Brichot comme le Général Deltour s'éloignait.
Mais d'abord l'universitaire me prit un petit instant à part: «Le
Devoir moral, me dit-il, est moins clairement impératif que ne
l'enseignent nos Éthiques. Que les cafés théosophiques et les
brasseries Kantiennes en prennent leur parti, nous ignorons
déplorablement la nature du Bien. Moi-même qui, sans nulle vantardise,
ai commenté pour mes élèves, en toute innocence, la philosophie du
prénommé Emmanuel Kant, je ne vois aucune indication précise pour le
cas de casuistique mondaine devant lequel je suis placé, dans cette
critique de la Raison pratique où le grand défroqué du protestantisme
platonisa à la mode de Germanie pour une Allemagne pré-historiquement
sentimentale et aulique, à toutes fins utiles d'un mysticisme
poméranien. C'est encore le «Banquet», mais donné cette fois à
Kœnisberg, à la façon de là-bas, indigeste et assaisonné avec
choucroute et sans gigolos. Il est évident d'une part que je ne puis
refuser à notre excellente hôtesse le léger service qu'elle me
demande, en conformité pleinement orthodoxe avec la morale
traditionnelle. Il faut éviter, avant toute chose, car il n'y en a pas
beaucoup qui fasse dire plus de sottises, de se laisser piper avec des
mots. Mais enfin n'hésitons pas à avouer que si les mères de famille
avaient part au vote, le Baron risquerait d'être lamentablement
blackboulé comme professeur de vertu. C'est malheureusement avec le
tempérament d'un roué qu'il suit sa vocation de pédagogue; remarquez
que je ne dis pas du mal du Baron; ce doux homme qui sait découper un
rôti comme personne, possède avec le génie de l'anathème, des
trésors de bonté. Il peut être amusant comme un pitre supérieur,
alors qu'avec tel de mes confrères, académicien, s'il vous plait, je
m'ennuie, comme dirait Xénophon, à 100 drachmes l'heure. Mais je
crains qu'il n'en dépense à l'égard de Morel un peu plus que la saine
morale ne commande, et sans savoir dans quelle mesure le jeune pénitent
se montre docile ou rebelle aux exercices spéciaux que son catéchiste
lui impose en manière de mortification, il n'est pas besoin d'être
grand clerc pour savoir que nous pécherions, comme dit l'autre, par
mansuétude à l'égard de ce Rose-Croix qui semble nous venir de
Pétrone, après avoir passé par Saint-Simon, si nous lui accordions
les yeux fermés, en bonne et due forme, le permis de sataniser. Et
pourtant, en occupant cet homme pendant que Mme Verdurin, pour le bien
du pécheur et bien justement tentée par une telle cure, va--en parlant
au jeune étourdi sans ambages--lui retirer tout ce qu'il aime, lui
porter peut-être un coup fatal, il me semble que je l'attire comme qui
dirait dans un guet-à-pens et je recule comme devant une manière de
lâcheté.» Ceci dit, il n'hésita pas à la commettre, et le prenant
par le bras: «Allons, Baron, si nous allions fumer une cigarette, ce
jeune homme ne connaît pas encore toutes les merveilles de l'Hôtel.»
Je m'excusai en disant que j'étais obligé de rentrer. «Attendez
encore un instant, dit Brichot. Vous savez que vous devez me ramener et
je n'oublie pas votre promesse.» «Vous ne voulez vraiment pas que je
vous fasse sortir l'argenterie, rien ne serait plus simple, me dit M. de
Charlus. Comme vous me l'avez promis, pas un mot de la question
décoration à Morel. Je veux lui faire la surprise de le lui annoncer
tout à l'heure quand on sera un peu parti, bien qu'il dise que ce n'est
pas important pour un artiste, mais que son oncle le désire (je rougis
car, pensai-je, par mon grand-père les Verdurin savaient qui était
l'oncle de Morel). Alors, vous ne voulez pas que je vous fasse sortir
les plus belles pièces, me dit M. de Charlus. Du reste vous les
connaissez, vous les avez vues dix fois à la Raspelière. Je n'osai pas
lui dire que ce qui eût pu m'intéresser, ce n'était pas le médiocre
d'une argenterie bourgeoise même la plus riche, mais quelque spécimen,
fût-ce seulement sur une belle gravure, de celle de Mme Du Barry.
J'étais beaucoup trop préoccupé--et ne l'eussé-je pas été par
cette révélation relative à la venue de Mlle Vinteuil--toujours, dans
le monde, beaucoup trop distrait et agité pour arrêter mon attention
sur des objets plus ou moins jolis. Elle n'eût pu être fixée que par
l'appel de quelque réalité s'adressant à mon imagination, comme eût
pu le faire ce soir une vue de cette Venise à laquelle j'avais tant
pensé l'après-midi, ou quelque élément général, commun à
plusieurs apparences et plus vrai qu'elles, qui, de lui-même,
éveillait toujours en moi un esprit intérieur et habituellement
ensommeillé, mais dont la remontée à la surface de ma conscience me
donnait une grande joie. Or comme je sortais du salon appelé salle de
théâtre, et traversais avec Brichot et M. de Charlus les autres
salons, en retrouvant transposés au milieu d'autres certains meubles
vus à la Raspelière et auxquels je n'avais prêté aucune attention,
je saisis entre l'arrangement de l'hôtel et celui du château un
certain air de famille, une identité permanente et je compris Brichot
quand il me dit en souriant: «Tenez, voyez-vous ce fond de salon, cela
du moins peut à la rigueur vous donner l'idée de la rue Montalivet, il
y a vingt-cinq ans.» À son sourire, dédié au salon défunt qu'il
revoyait, je compris que ce que Brichot, peut-être sans s'en rendre
compte, préférait dans l'ancien salon, plus que les grandes fenêtres,
plus que la gaie jeunesse des Patrons et de leurs fidèles, c'était
cette partie irréelle (que je dégageais moi-même de quelques
similitudes entre la Raspelière et le Quai Conti) de laquelle dans un
salon comme en toutes choses, la partie extérieure, actuelle,
contrôlable pour tout le monde, n'est que le prolongement, c'était
cette partie devenue purement morale, d'une couleur qui n'existait plus
que pour mon vieil interlocuteur, qu'il ne pouvait pas me faire voir,
cette partie qui s'est détachée du monde extérieur, pour se réfugier
dans notre âme, à qui elle donne une plus-value, où elle s'est
assimilée à sa substance habituelle, s'y muant--maisons détruites,
gens d'autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nous
rappelons--en cet albâtre translucide de nos souvenirs duquel nous
sommes incapables de montrer la couleur qu'il n'y a que nous qui voyons,
ce qui nous permet de dire véridiquement aux autres, au sujet de ces
choses passées, qu'ils n'en peuvent avoir une idée, que cela ne
ressemble pas à ce qu'ils ont vu, et ce qui fait que nous ne pouvons
considérer en nous-même sans une certaine émotion, en songeant que
c'est de l'existence de notre pensée que dépend pour quelque temps
encore leur survie, le reflet des lampes qui se sont éteintes et
l'odeur des charmilles qui ne fleuriront plus. Et sans doute par là le
salon de la rue Montalivet faisait, pour Brichot, tort à la demeure
actuelle des Verdurin. Mais d'autre part il ajoutait à celle-ci, pour
les yeux du professeur, une beauté qu'elle ne pouvait avoir pour un
nouveau venu. Ceux de ses anciens meubles qui avaient été replacés
ici, en même arrangement parfois conservé, et que moi-même je
retrouvais de La Raspelière, intégraient dans le salon actuel des
parties de l'ancien qui, par moments, l'évoquaient jusqu'à
l'hallucination et ensuite semblaient presque irréelles d'évoquer au
sein de la réalité ambiante des fragments d'un monde détruit qu'on
croyait voir ailleurs. Canapé surgi du rêve entre les fauteuils
nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis
broché de table à jeu élevé à la dignité de personne depuis que
comme une personne il avait un passé, une mémoire, gardant dans
l'ombre froide du Quai Conti la haie de l'ensoleillement par les
fenêtres de la rue Montalivet, (dont il connaissait l'heure aussi bien
que Mme Verdurin elle-même) et par les baies des portes vitrées de
Doville où on l'avait amené et où il regardait tout le jour au-delà
du jardin fleuri la profonde vallée, en attendant l'heure où Cottard
et le flûtiste feraient ensemble leur partie; bouquet de violettes et
de pensées au pastel, présent d'un grand artiste ami, mort depuis,
seul fragment survivant d'une vie disparue sans laisser de traces,
résumant un grand talent et une longue amitié, rappelant son regard
attentif et doux, sa belle main grasse et triste pendant qu'il peignait;
incohérent et joli désordre des cadeaux de fidèles, qui ont suivi
partout la maîtresse de la maison et ont fini par prendre l'empreinte
et la fixité d'un trait de caractère, d'une ligne de la destinée;
profusion de bouquets de fleurs, de boîtes de chocolat qui
systématisait ici comme là-bas son épanouissement suivant un mode de
floraison identique; interpolation curieuse des objets singuliers et
superflus qui ont encore l'air de sortir de la boîte où ils ont été
offerts et qui restent toute la vie ce qu'ils ont été d'abord, des
cadeaux du Premier Janvier; tous ces objets enfin qu'on ne saurait
isoler des autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des
Verdurin, avaient cette patine, ce velouté des choses auxquelles, leur
donnant une sorte de profondeur, vient s'ajouter leur double spirituel;
tout cela éparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de
touches sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances
aimées, des réminiscences confuses qui, à même le salon tout actuel
qu'elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme
fait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l'atmosphère, les
meubles et les tapis, et la poursuivant d'un coussin à un
porte-bouquets, d'un tabouret au relent d'un parfum, d'un mode
d'éclairage à une prédominance de couleurs, sculptaient, évoquaient,
spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui était comme la figure
idéale, immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin.
«Nous» allons tâcher, me dit Brichot à l'oreille, de mettre le Baron
sur son sujet favori. Il y est prodigieux.» D'une part je désirais
pouvoir tâcher d'obtenir de M. de Charlus les renseignements relatifs
à la venue de Mlle Vinteuil et de son amie. D'autre part, je ne voulais
pas laisser Albertine seule trop longtemps, non qu'elle pût (incertaine
de l'instant de mon retour d'ailleurs à des heures pareilles où une
visite venue pour elle ou bien une sortie d'elle eussent été trop
remarquées) faire un mauvais usage de mon absence) mais pour qu'elle ne
la trouvât pas trop prolongée. Aussi dis-je à Brichot et à M. de
Charlus que je ne les suivais pas pour longtemps. «Venez tout de même,
me dit le Baron, dont l'excitation mondaine commençait à tomber, mais
qui éprouvait ce besoin de prolonger, de faire durer les entretiens,
que j'avais déjà remarqué chez la Duchesse de Guermantes aussi bien
que chez lui, et qui, tout en étant particulier à cette famille,
s'étend, plus généralement à tous ceux qui, n'offrant à leur
intelligence d'autre réalisation que la conversation, c'est-à-dire une
réalisation imparfaite, restent inassouvis même après des heures
passées ensemble et se suspendent de plus en plus avidement à
l'interlocuteur épuisé, dont ils réclament, par erreur, une satiété
que les plaisirs sociaux sont impuissants à donner. «Venez, reprit-il,
n'est-ce pas, voilà le moment agréable des fêtes, le moment où tous
les invités sont partis, l'heure de Doña Sol; espérons que celle-ci
finira moins tristement. Malheureusement vous êtes pressé, pressé
probablement d'aller faire des choses que vous feriez mieux de ne pas
faire. Tout le monde est toujours pressé, et on part au moment où on
devrait arriver. Nous sommes là comme les philosophes de Couture, ce
serait le moment de récapituler la soirée, de faire ce qu'on appelle
en style militaire la critique des opérations. On demanderait à Mme
Verdurin de nous faire apporter un petit souper auquel on aurait soin do
ne pas l'inviter, et on prierait Charlie--toujours Hernani--de jouer
pour nous seuls le sublime adagio, Est-ce assez beau cet adagio! Mais
où est-il le jeune violoniste, je voudrais, pourtant le féliciter,
c'est le moment des attendrissements et des embrassades. Avouez Brichot
qu'ils ont joué comme des Dieux, Morel surtout. Avez-vous remarqué le
moment où la mèche se détache? Ah! bien alors, mon cher, vous n'avez
rien vu. On a eu un _fa dièze_ qui peut faire mourir de jalousie
Enesco, Capet et Thibaut; j'ai beau être très calme, je vous avoue
qu'à une sonorité pareille, j'avais le cœur tellement serré que je
retenais mes sanglots. La salle haletait; Brichot, mon cher, s'écria le
Baron en secouant violemment l'universitaire par le bras, c'était
sublime. Seul le jeune Charlie gardait une immobilité de pierre, on ne
le voyait même pas respirer, il avait l'air d'être comme ces choses du
monde inanimé dont parle Théodore Rousseau, qui font penser, mais ne
pensent pas. Et alors, tout d'un coup, s'écria M. de Charlus avec
emphase et eu mimant comme un coup de théâtre, alors... la Mèche! Et
pendant ce temps là, gracieuse petite contredanse de l'allegro vivace.
Vous savez, cette mèche a été le signe de la révélation, même pour
les plus obtus. La princesse de Taormine, sourde jusque-là, car il
n'est pas pire sourdes que celles qui ont des oreilles pour ne pas
entendre, la Princesse de Taormine, devant l'évidence de la mèche
miraculeuse, a compris que c'était de la musique et qu'on ne
jouerait pas au poker. Oh! ça a été un moment bien solennel.»
«Pardonnez-moi, Monsieur, de vous interrompre dis-je, à M. de Charlus
pour l'amener au sujet qui m'intéressait, vous me disiez que la fille
de l'auteur devait venir. Cela m'aurait beaucoup intéressé. Est-ce que
vous êtes certain qu'on comptait sur elle?» «Ah! je ne sais, pas.»
M. de Charlus obéissait ainsi, peut-être sans le vouloir, à cette
consigne universelle qu'on a de ne pas renseigner les jaloux, soit pour
se montrer absurdement «bon camarade», par point, d'honneur, et la
détestât-on, envers celle qui l'excite, soit par méchanceté pour
elle en devinant que la jalousie ne ferait que redoubler l'amour, soit
par ce besoin d'être désagréable aux autres qui consiste â dire la
vérité à la plupart des hommes, mais aux jaloux à la leur taire,
l'ignorance augmentant leur supplice, du moins à ce qu'on se figure, et
pour faire de la peine aux gens on se guide d'après ce qu'on croit
soi-même, peut-être à tort, le plus douloureux. «Vous savez,
reprit-il, ici, c'est un peu la maison des exagérations, ce sont des
gens charmants, mais enfin on aime bien amorcer, des célébrités d'un
genre ou d'un autre. Mais vous n'avez pas l'air bien et vous, allez
avoir froid dans cette pièce si humide, dit-il en poussant près de moi
une chaise. Puisque vous êtes souffrant, il faut faire attention, je
vais aller vous chercher votre pelure. Non, n'y allez pas vous-même,
vous vous perdrez et vous aurez froid. Voilà comme on fait des
imprudences, vous, n'avez pourtant pas quatre ans, il vous faudrait une
vieille bonne comme moi pour vous soigner.» «Ne vous dérangez pas,
Baron, j'y vais,» dit Brichot, qui s'éloigna aussitôt ne se rendant
peut-être pas exactement compte de l'amitié très vive que M. de
Charlus avait pour moi et des rémissions charmantes de simplicité et
de dévouement que comportaient ses crises délirantes de grandeur et de
persécution, il avait craint que M. de Charlus, que Mme Verdurin avait
confié comme un prisonnier à sa vigilance, eût cherché simplement,
sous le prétexte de demander mon par-dessus, à rejoindre Morel et fît
manquer ainsi le plan de la patronne.