M. de Charlus avait, à Balbec, finement critiqué devant moi Mme de

Vaugoubert qui, malgré sa grande intelligence, avait causé, après la

fortune inespérée, l'irrémédiable disgrâce de son mari. Les

souverains auprès desquels M. de Vaugoubert était accrédité, le Roi

Théodose et la Reine Eudoxie, étant revenus à Paris, mais cette fois

pour un séjour de quelque durée, des fêtes quotidiennes avaient été

données en leur honneur, au cours desquelles la Reine, liée avec Mme

de Vaugoubert qu'elle voyait depuis dix ans dans sa capitale, et ne

connaissant ni la femme du Président de la République, ni les femmes

des Ministres, s'était détournée de celles-ci pour faire bande à

part avec l'Ambassadrice. Celle-ci croyant sa position hors de toute

atteinte--M. de Vaugoubert étant l'auteur de l'alliance entre le Roi

Théodose et la France--avait conçu, de la préférence que lui

marquait la reine, une satisfaction d'orgueil, mais nulle inquiétude du

danger qui la menaçait et qui se réalisa quelques mois plus tard en

l'événement, jugé à tort impossible par le couple trop confiant, de

la brutale mise à la retraite de M. de Vaugoubert. M. de Charlus,

commentant dans le «tortillard» la chute de son ami d'enfance,

s'étonnait qu'une femme intelligente n'eût pas, en pareille

circonstance, fait servir toute son influence sur les souverains à

obtenir d'eux qu'elle parût n'en posséder aucune et à leur faire

reporter sur la femme du Président de la République et des Ministres

une amabilité dont elles eussent été d'autant plus flattées,

c'est-à-dire dont elles eussent été plus près dans leur

contentement, de savoir gré aux Vaugoubert, qu'elles eussent cru que

cette amabilité était spontanée et non pas dictée par eux. Mais qui

voit le tort des autres, pour peu que les circonstances le grisent, y

succombe souvent lui-même. Et M. de Charlus pendant que ses invités se

frayaient un chemin pour venir le féliciter, le remercier, comme s'il

avait été le maître de maison, ne songea pas à leur demander de dire

quelques mots à Mme Verdurin. Seule la Reine de Naples, en qui vivait

le même noble sang qu'en ses sœurs l'Impératrice Élisabeth et la

Duchesse d'Alençon, se mit à causer avec Mme Verdurin comme si elle

était venue pour le plaisir de la voir plus que pour la musique et que

pour M. de Charlus, fit mille déclarations à la patronne, ne tarit pas

sur l'envie qu'elle avait depuis si longtemps de faire sa connaissance,

la complimenta sur sa maison et lui parla des sujets les plus divers

comme si elle était en visite. Elle eût tant voulu amener sa nièce

Élisabeth, disait-elle (celle qui devait peu après épouser le Prince

Albert de Belgique) et qui regretterait tant. Elle se tut en voyant les

musiciens s'installer sur l'estrade et se fit montrer Morel. Elle ne

devait guère se faire d'illusion sur les motifs qui portaient M. de

Charlus à vouloir qu'on entourât le jeune virtuose de tant de gloire.

Mais sa vieille sagesse de souveraine en qui coulait un des sangs les

plus nobles de l'histoire, les plus riches d'expérience, de scepticisme

et d'orgueil, lui faisait seulement considérer les tares inévitables

des gens qu'elle aimait le mieux comme son cousin Charlus (fils comme

elle d'une duchesse de Bavière) comme des infortunes qui leur rendaient

plus précieux l'appui qu'ils pouvaient trouver en elle et faisaient en

conséquence qu'elle avait plus de plaisir encore à le leur fournir.

Elle savait que M. de Charlus serait doublement touché qu'elle se fût

dérangée en pareille circonstance. Seulement, aussi bonne qu'elle

s'était jadis montrée brave, cette femme héroïque qui, reine-soldat,

avait fait elle-même le coup de feu sur les remparts de Gaète,

toujours prête à aller chevaleresquement du côté des faibles, voyant

Mme Verdurin seule et délaissée et qui ignorait d'ailleurs qu'elle

n'eût pas dû quitter la Reine, avait cherché à feindre que pour

elle, Reine de Naples, le centre de cette soirée, le point attractif

qui l'avait fait venir c'était Mme Verdurin. Elle s'excusa sur ce

qu'elle ne pourrait pas rester jusqu'à la fin, devant, quoiqu'elle ne

sortît jamais, aller à une autre soirée, et demandant que surtout,

quand elle s'en irait, on ne se dérangeât pas pour elle, tenant ainsi

Mme Verdurin quitte d'honneurs que celle-ci ne savait du reste pas qu'on

avait à lui rendre.

Il faut rendre pourtant cette justice à M. de Charlus que s'il oublia

entièrement Mme Verdurin et la laissa oublier, jusqu'au scandale, par

les gens «de son monde» à lui qu'il avait invités, il comprit, en

revanche, qu'il ne devait pas laisser ceux-ci garder, en face de la

«manifestation musicale» elle-même, les mauvaises façons dont ils

usaient à l'égard de la Patronne. Morel était déjà monté sur

l'estrade, les artistes se groupaient, que l'on entendait encore des

conversations, voire des rires, des «il paraît qu'il faut être

initié pour comprendre». Aussitôt M. de Charlus, redressant sa taille

en arrière, comme entré dans un autre corps que celui que j'avais vu,

tout à l'heure, arriver en traînaillant chez Mme Verdurin, prit une

expression de prophète et regarda l'assemblée avec un sérieux qui

signifiait que ce n'était pas le moment de rire, et dont on vit rougir

brusquement le visage de plus d'une invitée prise en faute, comme une

élève par son professeur en pleine classe. Pour moi l'attitude, si

noble d'ailleurs, de M. de Charlus avait quelque chose de comique; car

tantôt il foudroyait ses invités de regards enflammés, tantôt, afin

de leur indiquer comme un _vade mecum_ le religieux silence qu'il

convenait d'observer, le détachement de toute préoccupation mondaine,

il présentait lui-même, élevant vers son beau front ses mains

gantées de blanc, un modèle (auquel on devait se conformer) de

gravité, presque déjà d'extase, sans répondre aux saluts de

retardataires assez indécents pour ne pas comprendre que l'heure était

maintenant au Grand Art. Tous furent hypnotisés; on n'osa plus

proférer un son, bouger une chaise; le respect pour la musique--de par

le prestige de Palamède--avait été subitement inculqué à une' foule

aussi mal élevée qu'élégante.

En voyant se ranger sur la petite estrade non pas seulement Morel et un

pianiste, mais d'autres instrumentistes, je crus qu'on commençait par

des œuvres d'autres musiciens que Vinteuil. Car je croyais qu'on ne

possédait de lui que sa sonate pour piano et violon.

Mme Verdurin s'assit à part, les hémisphères de son front blanc et

légèrement rosé, magnifiquement bombés, les cheveux écartés,

moitié en imitation d'un portrait du XVIIIe siècle, moitié par besoin

de fraîcheur d'une fiévreuse qu'une pudeur empêche de dire son état,

isolée, divinité qui présidait aux solennités musicales, déesse du

wagnérisme et de la migraine, sorte de Norne presque tragique,

évoquée par le génie au milieu de ces ennuyeux, devant qui elle

allait dédaigner plus encore que de coutume d'exprimer des impressions

en entendant une musique qu'elle connaissait mieux qu'eux. Le concert

commença, je ne connaissais pas ce qu'on jouait, je me trouvais en pays

inconnu. Où le situer? Dans l'œuvre de quel auteur étais-je? J'aurais

bien voulu le savoir et, n'ayant près de moi personne à qui le

demander, j'aurais bien voulu être un personnage de ces Mille et une

Nuits que je relisais sans cesse et où dans les moments d'incertitude,

surgit soudain un génie ou une adolescente d'une ravissante beauté,

invisible pour les autres, mais non pour le héros embarrassé à qui

elle révèle exactement ce qu'il désire savoir. Or à ce moment je fus

précisément favorisé d'une telle apparition magique. Comme, dans un

pays qu'on ne croit pas connaître et qu'en effet on a abordé par un

côté nouveau, lorsqu'après avoir tourné un chemin, on se trouve tout

d'un coup déboucher dans un autre dont les moindres coins vous sont

familiers, mais seulement où on n'avait pas l'habitude d'arriver par

là, on se dit tout d'un coup: «mais c'est le petit chemin qui mène à

la petite porte du jardin de mes amis X...; je suis à deux minutes de

chez eux»; et leur fille est en effet là qui est venue vous dire

bonjour au passage; ainsi tout d'un coup, je me reconnus au milieu de

cette musique nouvelle pour moi, en pleine sonate de Vinteuil; et plus

merveilleuse qu'une adolescente, la petite phrase, enveloppée,

harnachée d'argent, toute ruisselante de sonorités brillantes,

légères et douces comme des écharpes, vint à moi, reconnaissable

sous ces parures nouvelles. Ma joie de l'avoir retrouvée s'accroissait

de l'accent si amicalement connu qu'elle prenait pour s'adresser à moi,

si persuasif, si simple, non sans laisser éclater pourtant cette

beauté chatoyante dont elle resplendissait. La signification d'ailleurs

n'était cette fois que de me montrer le chemin, et qui n'était pas

celui de la sonate, car c'était une œuvre inédite de Vinteuil où il

s'était seulement amusé, par une allusion que justifiait à cet

endroit un mot du programme qu'on aurait dû avoir en même temps sous

les yeux, à faire apparaître un instant la petite phrase. À peine

rappelée ainsi, elle disparut et je me retrouvai dans un monde inconnu,

mais je savais maintenant, et tout ne cessa plus de me confirmer, que ce

monde était un de ceux que je n'avais même pu concevoir que Vinteuil

eût créés, car quand, fatigué de la sonate qui était un univers

épuisé pour moi, j'essayais d'en imaginer d'autres aussi beaux mais

différents, je faisais seulement comme ces poètes qui remplissent leur

prétendu paradis, de prairies, de fleurs, de rivières, qui font double

emploi avec celles de la Terre. Ce qui était devant moi me faisait

éprouver autant de joie qu'aurait fait la sonate si je ne l'avais pas

connue, par conséquent, en étant aussi beau, était autre. Tandis que

la sonate s'ouvrait sur une aube liliale et champêtre, divisant sa

candeur légère pour se suspendre à l'emmêlement léger et pourtant

consistant d'un berceau rustique de chèvrefeuilles sur des géraniums

blancs, c'était sur des surfaces unies et planes comme celles de la mer

que, par un matin d'orage déjà tout empourpré, commençait au milieu

d'un aigre silence, dans un vide infini, l'œuvre nouvelle, et c'est

dans un rose d'aurore que, pour se construire progressivement devant

moi, cet univers inconnu était tiré du silence et de la nuit. Ce rouge

si nouveau, si absent de la tendre, champêtre et candide sonate,

teignait tout le ciel, comme l'aurore, d'un espoir mystérieux. Et un

chant perçait déjà l'air, chant de sept notes, mais le plus inconnu,

le plus différent de tout ce que j'eusse jamais imaginé, de tout ce

que j'eusse jamais pu imaginer, à la fois ineffable et criard, non plus

un roucoulement de colombe comme dans la sonate, mais déchirant l'air,

aussi vif que la nuance écarlate dans laquelle le début était noyé,

quelque chose comme un mystique chant du coq, un appel ineffable mais

suraigu, de l'éternel matin. L'atmosphère froide, lavée de pluie,

électrique--d'une qualité si différente, à des pressions tout

autres, dans un monde si éloigné de celui, virginal et meublé de

végétaux, de la sonate--changeait à tout instant, effaçant la

promesse empourprée de l'Aurore. À midi pourtant, dans un

ensoleillement brûlant et passager, elle semblait s'accomplir en un

bonheur lourd, villageois et presque rustique, où la titubation de

cloches retentissantes et déchaînées (pareilles à celles qui

incendiaient de chaleur la place de l'église à Combray, et que

Vinteuil, qui avait dû souvent les entendre, avait peut-être trouvées

à ce moment-là dans sa mémoire comme une couleur qu'on a à portée

de sa main sur une palette) semblait matérialiser la plus épaisse

joie. À vrai dire, esthétiquement, ce motif de joie ne me plaisait

pas, je le trouvais presque laid, le rythme s'en traînait si

péniblement à terre qu'on aurait pu en imiter presque tout

l'essentiel, rien qu'avec des bruits, en frappant d'une certaine

manière des baguettes sur une table. Il me semblait que Vinteuil avait

manqué là d'inspiration et en conséquence je manquai aussi là un peu

de force d'attention.

Je regardai la Patronne dont l'immobilité farouche semblait protester

contre les battements de mesure exécutés par les têtes ignorantes des

dames du Faubourg. Mme Verdurin ne disait pas: «Vous comprenez que je

la connais un peu cette musique, et un peu encore! S'il me fallait

exprimer tout ce que je ressens, vous n'en auriez pas fini!» Elle ne le

disait pas. Mais sa taille droite et immobile, ses yeux sans expression,

ses mèches fuyantes, le disaient pour elle. Us disaient aussi son

courage, que les musiciens pouvaient y aller, ne pas ménager ses nerfs,

qu'elle ne flancherait pas à l'andante, qu'elle ne crierait pas à

l'allégro. Je regardai les musiciens. Le violoncelliste dominait

l'instrument qu'il serrait entre ses genoux, inclinant sa tête à

laquelle des traits vulgaires donnaient, dam les instants de

maniérisme, une expression involontaire de dégoût; il se penchait sur

sa contre-basse, la palpait avec la même patience domestique que s'il

eût épluché un chou, tandis que près de lui la harpiste (encore

enfant) en jupe courte, dépassée de tous côtés par les rayons du

quadrilatère d'or pareil à ceux qui, dans la chambre magique d'une

sybille, figureraient arbitrairement l'éther selon les formes

consacrées, semblait aller y chercher, çà et là, au point exigé, un

son délicieux, de la même manière que, petite déesse allégorique,

dressée devant le treillage d'or de la voûte céleste, elle y aurait

cueilli une à une, des étoiles. Quant à Morel une mèche jusque-là

invisible et confondue dans sa chevelure venait de se détacher et de

faire boucle sur son front. Je tournai imperceptiblement la tête vers

le public pour me rendre compte de ce que M. de Charlus avait l'air de

penser de cette mèche. Mais mes yeux ne rencontrèrent que le visage,

ou plutôt que les mains de Mme Verdurin, car celui-là était

entièrement enfoui dans celles-ci.

Mais bien vite, le motif triomphant des cloches ayant été chassé,

dispersé par d'autres, je fus repris par cette musique; et je me

rendais compte que si, au sein de ce septuor, des éléments différents

s'exposaient tour à tour pour se combiner à la fin, de même, la

sonate de Vinteuil et, comme je le sus plus tard, ses autres œuvres

n'avaient toutes été, par rapport à ce septuor, que de timides

essais, délicieux mais bien frêles, auprès du chef-d'œuvre triomphal

et complet qui m'était en ce moment révélé. Et de même encore, je

ne pouvais m'empêcher, par comparaison, de me rappeler que j'avais

pensé aux autres mondes qu'avait pu créer Vinteuil comme à des

univers aussi complètement clos qu'avait été chacun de mes amours;

mais en réalité je devais bien m'avouer qu'au sein de mon dernier

amour--celui pour Albertine--mes premières velléités de l'aimer, (à

Balbec tout au début, puis après la partie de furet, puis la nuit où

elle avait couché à l'hôtel, puis à Paris le dimanche de brume, puis

le soir de la fête Guermantes, puis de nouveau à Balbec, et enfin à

Paris où ma vie était étroitement unie à la sienne) n'avaient été

que des appels; de même, si je considérais maintenant, non plus mon

amour pour Albertine, mais toute ma vie, mes autres amours eux aussi n'y

avaient été que de minces et timides essais, des appels, qui

préparaient ce plus vaste amour: l'amour pour Albertine. Et je cessai

de suivre la musique, pour me redemander si Albertine avait vu oui ou

non Mlle Vinteuil ces jours-ci, comme on interroge de nouveau une

souffrance interne, que la distraction vous a fait un moment oublier.

Car c'est en moi que se passaient les actions possibles d'Albertine. De

tous les êtres que nous connaissons, nous possédons un double, mais

habituellement situé à l'horizon de notre imagination, de notre

mémoire; il nous reste relativement extérieur, et ce qu'il a fait ou

pu faire ne comporte pas plus pour nous d'élément douloureux qu'un

objet placé à quelque distance, et qui ne nous procure que les

sensations indolores de la vue. Ce qui affecte ces êtres-là, nous le

percevons d'une façon contemplative, nous pouvons le déplorer en

termes appropriés qui donnent aux autres l'idée de notre bon cœur,

nous ne le ressentons pas; mais depuis ma blessure de Balbec, c'était

dans mon cœur, à une grande profondeur, difficile à extraire,

qu'était le double d'Albertine. Ce que je voyais d'elle me lésait

comme un malade dont les sens seraient si fâcheusement transposés que

la vue d'une couleur serait intérieurement éprouvée par lui comme une

incision en pleine chair. Heureusement que je n'avais pas cédé à la

tentation de rompre encore avec Albertine; cet ennui d'avoir à la

retrouver tout à l'heure, quand je rentrerais, était bien peu de chose

auprès de l'anxiété que j'aurais eue si la séparation s'était

effectuée à ce moment où j'avais un doute sur elle avant qu'elle eût

eu le temps de me devenir indifférente. Au moment où je me la

représentais ainsi m'attendant à la maison, comme une femme

bien-aimée trouvant le temps long, s'étant peut-être endormie un

instant dans sa chambre, je fus caressé au passage par une tendre

phrase familiale et domestique du septuor. Peut-être--tant tout

s'entrecroise et se superpose dans notre vie intérieure--avait-elle

été inspirée à Vinteuil par le sommeil de sa fille--de sa fille,

cause aujourd'hui de tous mes troubles--quand il enveloppait de sa

douceur, dans les paisibles soirées, le travail du musicien, cette

phrase qui me calma tant, par le même moelleux arrière-plan de silence

qui pacifie certaines rêveries de Schumann, durant lesquelles, même

quand «le Poète parle», on devine que «l'enfant dort». Endormie,

éveillée, je la retrouverais ce soir, quand il me plairait de rentrer,

Albertine, ma petite enfant. Et pourtant, me dis-je, quelque chose de

plus mystérieux que l'amour d'Albertine semblait promis au début de

cette œuvre, dans ces premiers cris d'aurore. J'essayai de chasser la

pensée de mon amie pour ne plus songer qu'au musicien. Aussi bien

semblait-il être là. On aurait dit que réincarné, l'auteur vivait à

jamais dans sa musique; on sentait la joie avec laquelle il choisissait

la couleur de tel timbre, l'assortissait aux autres. Car à des doms plus

profonds, Vinteuil joignait celui que peu de musiciens, et même peu de

peintres ont possédé, d'user de couleurs non seulement si stables mais

si personnelles que pas plus que le temps n'altère leur fraîcheur, les

élèves qui imitent celui qui les a trouvées, et les maîtres mêmes

qui le dépassent, ne font pâlir leur originalité. La révolution que

leur apparition a accomplie ne voit pas ses résultats s'assimiler

anonymement aux époques suivantes; elle se déchaîne, elle éclate à

nouveau, et seulement, quand on rejoue les œuvres du novateur à

perpétuité. Chaque timbre se soulignait d'une couleur que toutes les

règles du monde apprises par les musiciens les plus savants ne

pourraient pas imiter, en sorte que Vinteuil, quoique venu à son heure

et fixé à son rang dans l'évolution musicale, le quitterait toujours

pour venir prendre la tête dès qu'on jouerait une de ses productions,

qui devrait de paraître éclose après celle de musiciens plus

récents, à ce caractère en apparence contradictoire et en effet

trompeur, de durable nouveauté. Une page symphonique de Vinteuil,

connue déjà au piano et qu'on entendait à l'orchestre, comme un rayon

de jour d'été que le prisme de la fenêtre décompose avant son

entrée dans une salle à manger obscure, dévoilait comme un trésor

insoupçonné et multicolore toutes les pierreries des mille et une

nuits. Mais comment comparer à cet immobile éblouissement de la

lumière, ce qui était vie, mouvement perpétuel et heureux? Ce

Vinteuil, que j'avais connu si timide et si triste, avait, quand fallait

choisir un timbre, lui en unir un autre, des audaces, et, dans tout le

sens du mot, un bonheur sur lequel l'audition d'une œuvre de lui ne

laissait aucun doute. La joie que lui avaient causée telles sonorités,

les forces accrues qu'elle lui avait données pour en découvrir

d'autres, menaient encore l'auditeur de trouvaille en trouvaille, ou

plutôt c'était le créateur qui le conduisait lui-même, puisant dans

les couleurs qu'il venait de trouver une joie éperdue qui lui donnait

la puissance de découvrir, de se jeter sur celles qu'elles semblaient

appeler, ravi, tressaillant, comme au choc d'une étincelle, quand le

sublime naissait de lui-même de la rencontre des cuivres, haletant,

grisé, affolé, vertigineux, tandis qu'il peignait sa grande fresque

musicale, comme Michel-Ange attaché à son échelle et lançant, la

tête en bas, de tumultueux coups de brosse au plafond de la chapelle

Sixtine. Vinteuil était mort depuis nombre d'années; mais au milieu de

ces instruments qu'il avait animés, il lui avait été donné de

poursuivre, pour un temps illimité, une part au moins de sa vie. De sa

vie d'homme seulement? Si l'art n'était vraiment qu'un prolongement de

la vie, valait-il de lui rien sacrifier, n'était-il pas aussi irréel

qu'elle-même? À mieux écouter ce septuor, je ne le pouvais pas

penser. Sans doute le rougeoyant septuor différait singulièrement de

la blanche sonate; la timide interrogation à laquelle répondait la

petite phrase, de la supplication haletante pour trouver

l'accomplissement de l'étrange promesse qui avait retenti, si aigre, si

surnaturelle, si brève, faisant vibrer la rougeur encore inerte du ciel

matinal, au-dessus de la mer. Et pourtant ces phrases si différentes

étaient faites des mêmes éléments, car de même qu'il y avait un

certain univers, perceptible pour nous en ces parcelles dispersées çà

et là, dans telles demeures, dans tels musées, et qui étaient

l'univers d'Elstir, celui qu'il voyait, celui où il vivait, de même la

musique de Vinteuil étendait, notes par notes, touches par touches, les

colorations inconnues d'un univers inestimable, insoupçonné,

fragmenté par les lacunes que laissaient entre elles les auditions de

son œuvre; ces deux interrogations si dissemblables qui commandaient

les mouvements si différents de la sonate et du septuor, l'une brisant

en courts appels une ligne continue et pure, l'autre ressoudant en une

armature indivisible des fragments épars, c'était pourtant, l'une si

calme et timide, presque détachée et comme philosophique, l'autre si

pressante, anxieuse, implorante, c'était pourtant une même prière,

jaillie devant différents levers de soleil intérieurs et seulement

réfractée à travers les milieux différents de pensées autres, de

recherches d'art en progrès au cours d'années où il avait voulu

créer quelque chose de nouveau. Prière, espérance qui était au fond

la même, reconnaissable sous ces déguisements dans les diverses

œuvres de Vinteuil, et d'autre part qu'on ne trouvait que dans les

œuvres de Vinteuil. Ces phrases-là, les musicographes pourraient bien

trouver leur apparentement, leur généalogie, dans les œuvres d'autres

grands musiciens, mais seulement pour des raisons accessoires, des

ressemblances extérieures, des analogies plutôt ingénieusement

trouvées par le raisonnement que senties par l'impression directe.

Celle que donnaient ces phrases de Vinteuil était différente de toute

autre, comme si, en dépit des conclusions qui semblent se dégager de

la science, l'individuel existait. Et c'était justement quand il

cherchait puissamment à être nouveau, qu'on reconnaissait sous les

différences apparentes, les similitudes profondes, et les ressemblances

voulues qu'il y avait au sein d'une œuvre, quand Vinteuil reprenait à

diverses reprises une même phrase, la diversifiait, s'amusait à

changer son rythme, à la faire reparaître sous sa forme première, ces

ressemblances-là voulues, œuvre de l'intelligence, forcément

superficielles, n'arrivaient jamais à être aussi frappantes que ces

ressemblances, dissimulées, involontaires, qui éclataient sous des

couleurs différentes, entre les deux chefs-d'œuvre distincts; car

alors Vinteuil, cherchant à être nouveau, s'interrogeait lui-même, de

toute la puissance de son effort créateur, atteignait sa propre essence

à ces profondeurs où, quelque question qu'on lui pose, c'est du même

accent, le sien propre, qu'elle répond. Un tel accent, cet accent de

Vinteuil, est séparé de l'accent des autres musiciens, par une

différence bien plus grande que celle que nous percevons entre la voix

de deux personnes, même entre le beuglement et le cri de deux espèces

animales: par la différence même qu'il y a entre la pensée de ces

autres musiciens et les éternelles investigations de Vinteuil, la

question qu'il se posait sous tant de formes, son habituelle

spéculation, mais aussi débarrassée de formes analytiques du

raisonnement que si elle s'exerçait dans le monde des anges, de sorte

que nous pouvons en mesurer la profondeur, mais sans plus la traduire en

langage humain que ne le peuvent les esprits désincarnés quand,

évoqués par un médium, celui-ci les interroge sur les secrets de la

mort. Et même en tenant compte de cette originalité acquise qui

m'avait frappé dès l'après-midi, de cette parenté que les

musicographes pourraient trouver entre eux, c'est bien un accent unique

auquel s'élèvent, auquel reviennent malgré eux ces grands chanteurs

que sont les musiciens originaux, et qui est une preuve de l'existence

irréductiblement individuelle de l'âme. Que Vinteuil essayât de faire

plus solennel, plus grand, ou de faire plus vif et plus gai, de faire ce

qu'il apercevait se reflétant en beau dans l'esprit du public,

Vinteuil, malgré lui, submergeait tout cela sous une lame de fond qui

rend son chant éternel et aussitôt reconnu. Ce chant différent de

celui des autres, semblable à tous les siens, où Vinteuil l'avait-il

appris, entendu? Chaque artiste semble ainsi comme le citoyen d'une

patrie inconnue, oubliée de lui-même, différente de celle d'où

viendra, appareillant pour la terre, un autre grand artiste. Tout au

plus, de cette patrie, Vinteuil dans ses dernières œuvres semblait

s'être rapproché. L'atmosphère n'y était plus la même que dans la

sonate, les phrases interrogatives s'y faisaient plus pressantes, plus

inquiètes, les réponses plus mystérieuses; l'air délavé du matin et

du soir semblait y influencer jusqu'aux cordes des instruments. Morel

avait beau jouer merveilleusement, les sons que rendait son violon me

parurent singulièrement perçants, presque criards. Cette âcreté

plaisait et, comme dans certaines voix, on y sentait une sorte de

qualité morale et de supériorité intellectuelle. Mais cela pouvait

choquer. Quand la vision de l'univers se modifie, s'épure, devient plus

adéquate au souvenir de la patrie intérieure, il est bien naturel que

cela se traduise par une altération générale des sonorités chez le

musicien, comme de la couleur chez le peintre. Au reste le public le

plus intelligent ne s'y trompe pas puisque l'on déclara plus tard les

dernières œuvres de Vinteuil les plus profondes. Or aucun programme,

aucun sujet n'apportait un élément intellectuel de jugement. On

devinait donc qu'il s'agissait d'une transposition dans l'ordre sonore,

de la profondeur.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 23 / 39 段