Mme Verdurin était furieuse et décidée à «éclairer» Morel sur le

rôle ridicule et odieux que lui faisait jouer M. de Charlus.

«J'ajoute, continua-t-elle (Mme Verdurin, quand elle se sentait devoir

à quelqu'un une reconnaissance qui allait lui peser et ne pouvait le

tuer pour la peine lui découvrait un défaut grave qui dispensait

honnêtement de la lui témoigner), j'ajoute qu'il se donne des airs

chez moi qui ne me plaisent pas.» C'est qu'en effet Mme Verdurin avait

encore une raison plus grave que le lâchage de Morel à la soirée de

ses amis d'en vouloir à M. de Charlus. Celui-ci, pénétré de

l'honneur qu'il faisait à la patronne en amenant quai Conti des gens

qui en effet n'y seraient pas venus pour elle, avait, dès les premiers

noms que Mme Verdurin avait proposés comme ceux de personnes qu'on

pourrait inviter, prononcé la plus catégorique exclusive sur un ton

péremptoire où se mêlait à l'orgueil rancunier du grand seigneur

quinteux, le dogmatisme de l'artiste expert en matière de fêtes et qui

retirerait sa pièce et refuserait son concours plutôt que de

condescendre à des concessions qui selon lui compromettraient le

résultat d'ensemble. M. de Charlus n'avait donné son permis, en

l'entourant de réserves, qu'à Saintine, à l'égard duquel, pour ne

pas s'encombrer de sa femme, Mme de Guermantes avait passé, d'une

intimité quotidienne, à une cessation complète de relations, mais que

M. de Charlus, le trouvant intelligent, voyait toujours. Certes, c'est

dans un milieu bourgeois mâtiné de petite noblesse, où tout le monde

est très riche seulement et apparenté à une aristocratie que la

grande aristocratie ne connaît pas, que Saintine, jadis la fleur du

milieu Guermantes, était allé chercher fortune et, croyait-il, point

d'appui. Mais Mme Verdurin, sachant les prétentions nobiliaires du

milieu de la femme, et ne se rendant pas compte de la situation du mari

(car c'est ce qui est presque immédiatement au-dessus de nous qui nous

donne l'impression de la hauteur et non ce qui nous est presque

invisible tant cela se perd dans le ciel) crut devoir justifier une

invitation pour Saintine en faisant valoir qu'il connaissait beaucoup de

monde, «ayant épousé Mlle ***». L'ignorance dont cette assertion

exactement contraire à la réalité témoignait chez Mme Verdurin fit

s'épanouir en un rire d'indulgent mépris et de large compréhension

les lèvres peintes du baron. Il dédaigna de répondre directement,

mais comme il échafaudait volontiers en matière mondaine des théories

où se retrouvaient la fertilité de son intelligence et la hauteur de

son orgueil, avec la frivolité héréditaire de ses préoccupations:

«Saintine aurait dû me consulter avant de se marier, dit-il, il y a

une eugénique sociale comme il y en a une physiologique, et j'en suis

peut-être le seul docteur. Le cas de Saintine ne soulevait aucune

discussion, il était clair qu'en faisant le mariage qu'il a fait, il

s'attachait un poids mort, et mettait sa flamme sous le boisseau. Sa vie

sociale était finie. Je le lui aurais expliqué et il m'aurait compris

car il est intelligent. Inversement, il y avait telle personne qui avait

tout ce qu'il fallait pour avoir une situation élevée, dominante,

universelle, seulement un terrible câble la retenait à terre. Je l'ai

aidée, mi par pression, mi par force, à rompre l'amarre, et maintenant

elle a conquis, avec une joie triomphante, la liberté, la

toute-puissance qu'elle me doit; il a peut-être fallu un peu de

volonté, mais quelle récompense elle a! On est ainsi soi-même, quand

on sait m'écouter, l'accoucheur de son destin.» Il était trop

évident que M. de Charlus n'avait pas su agir sur le sien; agir est

autre chose que parler, même avec éloquence, et que penser même avec

ingéniosité. «Mais en ce qui me concerne, je vis en philosophe qui

assiste avec curiosité aux réactions sociales que j'ai prédites, mais

n'y aide pas. Aussi ai-je continué à fréquenter Saintine qui a

toujours eu pour moi la déférence chaleureuse qui convenait. J'ai

même dîné chez lui dans sa nouvelle demeure où on s'assomme autant,

au milieu du plus grand luxe, qu'on s'amusait jadis quand, tirant le

diable par la queue, il assemblait la meilleure compagnie dans un petit

grenier. Vous pouvez donc l'inviter, j'autorise, mais je frappe de mon

veto tous les autres noms que vous me proposez. Et vous me remercierez,

car, si je suis expert en fait de mariages, je ne le suis pas moins en

matière de fêtes. Je sais les personnalités ascendantes qui

soulèvent une réunion, lui donnent de l'essor, de la hauteur; et je

sais aussi le nom qui rejette à terre, qui fait tomber à plat.» Ces

exclusions de M. de Charlus n'étaient pas toujours fondées sur des

ressentiments de toqué ou des raffinements d'artiste, mais sur des

habiletés d'acteur. Quand il tenait sur quelqu'un, sur quelque chose,

un couplet tout à fait réussi, il désirait le faire entendre au plus

grand nombre de personnes possible, mais en ayant soin de ne pas

admettre dans la seconde fournée des invités de la première qui

eussent pu constater que le morceau n'avait pas changé. Il refaisait sa

salle à nouveau, justement parce qu'il ne renouvelait pas son affiche,

et quand il tenait dans la conversation un succès, eût au besoin

organisé des tournées et donné des représentations en province. Quoi

qu'il en fût des motifs variés de ces exclusions, celles de M. de

Charlus ne froissaient pas seulement Mme Verdurin qui sentait atteinte

son autorité de patronne, elles lui causaient encore un grand tort

mondain, et cela pour deux raisons. La première est que M. de Charlus,

plus susceptible encore que Jupien, se brouillait sans qu'on sût même

pourquoi avec les personnes le mieux faites pour être de ses amis.

Naturellement une des premières punitions qu'on pouvait leur infliger

était de ne pas les laisser inviter à une fête qu'il donnait chez les

Verdurin. Or ces parias étaient souvent des gens qui tiennent ce qu'on

appelle le haut du pavé, mais qui pour M. de Charlus avaient cessé de

le tenir du jour qu'il avait été brouillé avec eux. Car son

imagination, autant qu'à supposer des torts aux gens pour se brouiller

avec eux, était ingénieuse à leur ôter toute importance dès qu'ils

n'étaient plus ses amis. Si par exemple le coupable était un homme

d'une famille extrêmement ancienne, mais dont le duché ne date que du

XIXe siècle, les Montesquiou par exemple, du jour au lendemain ce qui

comptait pour M. de Charlus c'était l'ancienneté du duché, la famille

n'était rien. «Ils ne sont même pas ducs, s'écriait-il. C'est le

titre de l'abbé de Montesquiou qui a indûment passé à un parent, il

n'y a même pas quatre-vingts ans. Le duc actuel, si duc il y a, est le

troisième. Parlez-moi des gens comme les Uzès, les La Trémoille, les

Luynes, qui sont les 10e, les 14e ducs, comme mon frère qui est le 12e

duc de Guermantes et 17e prince de Cordoue. Les Montesquiou descendent

d'une ancienne famille, qu'est-ce que ça prouverait, même si c'était

prouvé? Ils descendent tellement qu'ils sont dans le quatorzième

dessous.» Était-il brouillé au contraire avec un gentilhomme

possesseur d'un duché ancien, ayant les plus magnifiques alliances,

apparenté aux familles souveraines, mais à qui ce grand éclat est

venu très vite sans que la famille remonte très haut, un Luynes par

exemple, tout était changé, la famille seule comptait. «Je vous

demande un peu, M. Alberti qui ne se décrasse que sous Louis XIII.

Qu'est-ce que ça peut nous fiche que des faveurs de cour leur aient

permis d'entasser des duchés auxquels ils n'avaient aucun droit.» De

plus, chez M. de Charlus, la chute suivait de près la faveur à cause

de cette disposition propre aux Guermantes d'exiger de la conversation,

de l'amitié, ce qu'elle ne peut donner, plus la crainte symptomatique

d'être l'objet de médisances. Et la chute était d'autant plus

profonde que la faveur avait été plus grande. Or personne n'en avait

joui auprès du baron d'une pareille à celle qu'il avait ostensiblement

marquée à la comtesse Molé. Par quelle marque d'indifférence

montra-t-elle un beau jour qu'elle en avait été indigne? La comtesse

déclara toujours qu'elle n'avait jamais pu arriver à le découvrir.

Toujours est-il que son nom seul excitait chez le baron les plus

violentes colères, les philippiques les plus éloquentes mais les plus

terribles. Mme Verdurin, pour qui Mme Molé avait été très aimable et

qui fondait, on va le voir de grands espoirs sur elle et s'était

réjouie à l'avance de l'idée que la comtesse verrait chez elle les

gens les plus nobles, comme la patronne disait, «de France et de

Navarre», proposa tout de suite d'inviter «Madame de Molé».--«Ah!

mon Dieu, tous les goûts sont dans la nature, avait répondu M. de

Charlus, et si vous avez, madame, du goût pour causer avec Mme Pipelet,

Mme Gibout et Mme Joseph Prudhomme, je ne demande pas mieux, mais alors

que ce soit un soir où je ne serai pas là. Je vois dès les premiers

mots que nous ne parlons pas la même langue, puisque je parlais de noms

de l'aristocratie et que vous me citez les plus obscurs des noms des

gens de robe, de petits roturiers retors, cancaniers, malfaisants, de

petites dames qui se croient des protectrices des arts parce qu'elles

reprennent une octave au-dessous les manières de ma belle-sœur

Guermantes à la façon du geai qui croit imiter le paon. J'ajoute qu'il

y aurait une espèce d'indécence à introduire dans une fête que je

veux bien donner chez Mme Verdurin une personne que j'ai retranchée à

bon escient de ma familiarité, une pécore sans naissance, sans

loyauté, sans esprit, qui a la folie de croire qu'elle est capable de

jouer les duchesses de Guermantes et les princesses de Guermantes, cumul

qui en lui-même est une sottise, puisque la duchesse de Guermantes et

la princesse de Guermantes c'est juste le contraire. C'est comme une

personne qui prétendrait être à la fois Reichenberg et Sarah

Bernhardt. En tous cas, même si ce n'était pas contradictoire, ce

serait profondément ridicule. Que je puisse, moi, sourire quelquefois

des exagérations de l'une et m'attrister des limites de l'autre, c'est

mon droit. Mais cette petite grenouille bourgeoise voulant s'enfler pour

égaler les deux grandes dames qui en tout cas laissent toujours

paraître l'incomparable distinction de la race, c'est, comme on dit,

faire rire les poules. La Molé! Voilà un nom qu'il ne faut plus

prononcer ou bien je n'ai qu'à me retirer», ajouta-t-il avec un

sourire, sur le ton d'un médecin qui, voulant le bien de son malade

malgré ce malade lui-même, entend bien ne pas se laisser imposer la

collaboration d'un homéopathe. D'autre part certaines personnes jugées

négligeables par M. de Charlus pouvaient en effet l'être pour lui et

non pour Mme Verdurin. M. de Charlus, de haute naissance, pouvait se

passer des gens les plus élégants dont l'assemblée eût fait du salon

de Mme Verdurin un des premiers de Paris. Or celle-ci commençait à

trouver qu'elle avait déjà bien des fois manqué le coche, sans

compter l'énorme retard que l'erreur mondaine de l'affaire Dreyfus lui

avait infligé, non sans lui rendre service pourtant. Je ne sais si j'ai

dit combien la duchesse de Guermantes avait vu avec déplaisir des

personnes de son monde qui, subordonnant tout à l'Affaire, excluaient

des femmes élégantes et en recevaient qui ne l'étaient pas, pour

cause de révisionisme ou d'antirévisionisme, puis avait été

critiquée à son tour par ces mêmes dames, comme tiède, mal pensante

et subordonnant aux étiquettes mondaines les intérêts de la Patrie;

pourrai-je le demander au lecteur comme à un ami à qui on ne se

rappelle plus, après tant d'entretiens, si on a pensé ou trouvé

l'occasion de le mettre au courant d'une certaine chose? Que je l'aie

fait ou non, l'attitude, à ce moment-là, de la duchesse de Guermantes

peut facilement être imaginée, et même si on se reporte ensuite à

une période ultérieure sembler, du point de vue mondain, parfaitement

juste. M. de Cambremer considérait l'affaire Dreyfus comme une machine

étrangère destinée à détruire le Service des Renseignements, à

briser la discipline, à affaiblir l'armée, à diviser les Français,

à préparer l'invasion. La littérature étant, hors quelques fables de

La Fontaine, étrangère au marquis, il laissait à sa femme le soin

d'établir que la littérature cruellement observatrice, en créant

l'irrespect, avait procédé à un chambardement parallèle. M. Reinach

et M. Hervieu sont «de mèche», disait-elle. On n'accusera pas

l'affaire Dreyfus d'avoir prémédité d'aussi noirs desseins à

l'encontre du monde. Mais là certainement elle a brisé les cadres. Les

mondains qui ne veulent pas laisser la politique s'introduire dans le

monde sont aussi prévoyants que les militaires qui ne veulent pas

laisser la politique pénétrer dans l'armée. Il en est du monde comme

du goût sexuel où l'on ne sait pas jusqu'à quelles perversions il

peut arriver quand une fois on a laissé des raisons esthétiques dicter

son choix. La raison qu'elles étaient nationalistes donna au faubourg

Saint-Germain l'habitude de recevoir des dames d'une autre société; la

raison disparut avec le Nationalisme, l'habitude subsista. Mme Verdurin,

à la faveur du Dreyfusisme, avait attiré chez elle des écrivains de

valeur qui momentanément ne lui furent d'aucun usage mondain, parce

qu'ils étaient dreyfusards. Mais les passions politiques sont comme les

autres, elles ne durent pas. De nouvelles générations viennent qui ne

les comprennent plus. La génération même qui les a éprouvées

change, éprouve des passions politiques qui, n'étant pas exactement

calquées sur les précédentes, lui font réhabiliter une partie des

exclus, la cause de l'exclusivisme ayant changé. Les monarchistes ne se

soucièrent plus pendant l'affaire Dreyfus que quelqu'un eût été

républicain, voire radical, voire anticlérical, s'il était

antisémite et nationaliste. Si jamais il devait survenir une guerre le

patriotisme prendrait une autre forme et d'un écrivain chauvin on ne

s'occuperait même pas s'il a été ou non dreyfusard. C'est ainsi que

à chaque crise politique, à chaque rénovation artistique, Mme

Verdurin avait arraché petit à petite comme l'oiseau fait son nid, les

bribes successives, provisoirement inutilisables, de ce qui serait un

jour son salon. L'affaire Dreyfus avait passé, Anatole France lui

restait. La force de Mme Verdurin, c'était l'amour sincère qu'elle

avait de l'art, la peine qu'elle se donnait pour les fidèles, les

merveilleux dîners qu'elle donnait pour eux seuls, sans qu'il y eût

des gens du monde conviés. Chacun d'eux était traité chez elle comme

Bergotte l'avait été chez Mme Swann. Quand un familier de cet ordre

devenait un beau jour un homme illustre que le monde désire voir, sa

présence chez une Mme Verdurin n'avait rien du côté factice,

frelaté, d'une cuisine de banquet officiel ou de Saint-Charlemagne

faite par Potel et Chabot, mais tout d'un délicieux ordinaire qu'on

eût trouvé aussi parfait un jour où il n'y aurait pas eu de monde.

Chez Mme Verdurin la troupe était parfaite, entraînée, le répertoire

de premier ordre, il ne manquait que le public. Et depuis que le goût

de celui-ci se détournait de l'art raisonnable et français d'un

Bergotte et s'éprenait surtout de musiques exotiques, Mme Verdurin,

sorte de correspondant attitré à Paris de tous les artistes

étrangers, allait bientôt, à côté de la ravissante princesse

Yourbeletief, servir de vieille fée Carabosse, mais toute puissante,

aux danseurs russes. Cette charmante invasion, contre les séductions de

laquelle ne protestèrent que les critiques dénués de goût, amena à

Paris, on le sait, une fièvre de curiosité moins âpre, plus purement

esthétique, mais peut-être aussi vive que l'affaire Dreyfus. Là

encore Mme Verdurin, mais pour un tout autre résultat mondain, allait

être au premier rang. Comme on l'avait vue à côté de Mme Zola, tout

au pied du tribunal, aux séances de la Cour d'assises, quand

l'humanité nouvelle, acclamative des ballets russes, se pressa à

l'Opéra, ornée d'aigrettes inconnues, toujours on voit dans une

première loge Mme Verdurin à côté de la princesse Yourbeletief. Et

comme après les émotions du Palais de Justice on avait été le soir

chez Mme Verdurin voir de près Picquart ou Labori et surtout apprendre

les dernières nouvelles, savoir ce qu'on pouvait espérer de Zurlinden,

de Loubet, du colonel Jouaust, du Règlement, de même, peu disposé à

aller se coucher après l'enthousiasme déchaîné par Shéhérazade ou

les Danses du Prince Igor, on allait chez Mme Verdurin, où, présidée

par la princesse Yourbeletief et par la patronne, des soupers exquis

réunissaient chaque soir, les danseurs, qui n'avaient pas dîné pour

être plus bondissants, leur directeur, leurs décorateurs, les grands

compositeurs Igor Stravinski et Richard Strauss, petit noyau immuable,

autour duquel, comme aux soupers de M. et Mme Helvétius, les plus

grandes dames de Paris et les Altesses étrangères ne dédaignèrent

pas de se mêler. Même ceux des gens du monde qui faisaient profession

d'avoir du goût et faisaient entre les ballets russes des distinctions

oiseuses, trouvant la mise en scène des Sylphides quelque chose de plus

«fin» que celle de Shéhérazade, qu'ils n'étaient pas loin de faire

relever de l'art nègre, étaient enchantés de voir de près les grands

rénovateurs du goût du théâtre, qui dans un art peut-être un peu

plus factice que la peinture fit une révolution aussi profonde que

l'impressionnisme.

Pour en revenir à M. de Charlus, Mme Verdurin n'eût pas trop souffert

s'il n'avait mis à l'index que la comtesse Molé et Mme Bontemps,

qu'elle avait distinguée chez Odette à cause de son amour des arts, et

qui pendant l'affaire Dreyfus était venue quelquefois dîner avec son

mari, que Mme Verdurin appelait un tiède, parce qu'il n'introduisait

pas le procès en révision, mais qui, fort intelligent, et heureux de

se créer des intelligences dans tous les partis, était enchanté de

montrer son indépendance en dînant avec Labori, qu'il écoutait sans

rien dire de compromettant, mais glissant au bon endroit un hommage à

la loyauté, reconnue dans tous les partis, de Jaurès. Mais le baron

avait également proscrit quelques dames de l'aristocratie avec

lesquelles Mme Verdurin était, à l'occasion de solennités musicales,

de collections, de charité, entrée récemment en relations et qui,

quoique M. de Charlus pût penser d'elles, eussent été, beaucoup plus

que lui-même, des éléments essentiels pour former chez Mme Verdurin

un nouveau noyau, aristocratique celui-là. Mme Verdurin avait justement

compté sur cette fête, où M. de Charlus lui amènerait des femmes du

même monde, pour leur adjoindre ses nouvelles amies, et avait joui

d'avance de la surprise qu'elles auraient à rencontrer quai Conti leurs

amies ou parentes invitées par le baron. Elle était déçue et

furieuse de son interdiction. Restait à savoir si la soirée, dans ces

conditions, se traduirait pour elle par un profit ou par une perte.

Celle-ci ne serait pas trop grave si du moins les invitées de M. de

Charlus venaient avec des dispositions si chaleureuses pour Mme Verdurin

qu'elles deviendraient pour elle les amies d'avenir. Dans ce cas il n'y

aurait que demi-mal, et un jour prochain, ces deux moitiés du grand

monde que le baron avait voulu tenir isolées, on des réunirait, quitte

à ne pas l'avoir, lui, ce soir-là. Mme Verdurin attendait donc les

invitées du baron avec une certaine émotion. Elle n'allait pas tarder

à savoir l'état d'esprit où elles venaient, et les relations que la

patronne pouvait espérer avoir avec elles. En attendant, Mme Verdurin

se consultait avec les fidèles, mais, voyant M. de Charlus qui entrait

avec Brichot et moi, elle s'arrêta net. À notre grand étonnement,

quand Brichot lui dit sa tristesse de savoir que sa grande amie était

si mal, Mme Verdurin répondit: «Écoutez, je suis obligée d'avouer

que de tristesse je n'en éprouve aucune. Il est inutile de feindre les

sentiments qu'on ne ressent pas.» Sans doute elle parlait ainsi par

manque d'énergie, parce qu'elle était fatiguée à l'idée de se faire

un visage triste pour toute sa réception, par orgueil, pour ne pas

avoir l'air de chercher des excuses à ne pas avoir décommandé

celle-ci, par respect humain pourtant et habileté, parce que le manque

de chagrin dont elle faisait preuve était plus honorable s'il devait

être attribué à une antipathie particulière, soudain révélée,

envers la princesse, qu'à une insensibilité universelle, et parce

qu'on ne pouvait s'empêcher d'être désarmé par une sincérité qu'il

n'était pas question de mettre en doute. Si Mme Verdurin n'avait pas

été vraiment indifférente à la mort de la princesse, eût-elle

été, pour expliquer qu'elle reçût, s'accuser d'une faute bien plus

grave? D'ailleurs on oubliait que Mme Verdurin eût avoué, en même

temps que son chagrin, qu'elle n'avait pas eu le courage de renoncer à

un plaisir; or la dureté de l'amie était quelque chose de plus

choquant, de plus immoral, mais de moins humiliant, par conséquent de

plus facile à avouer que la frivolité de la maîtresse de maison. En

matière de crime, là où il y a danger pour le coupable, c'est

l'intérêt qui dicte les aveux. Pour les fautes sans sanction, c'est

l'amour-propre. Soit que, trouvant sans doute bien usé le prétexte des

gens, qui, pour ne pas laisser interrompre par les chagrins leur vie de

plaisir, vont répétant qu'il leur semble vain de porter

extérieurement un deuil qu'ils ont dans le cœur, Mme Verdurin

préférât imiter ces coupables intelligents, à qui répugnent les

clichés de l'innocence, et dont la défense--demi-aveu sans qu'ils s'en

doutent--consiste à dire qu'ils n'auraient vu aucun mal à commettre ce

qui leur est reproché et que par hasard du reste ils n'ont pas eu

l'occasion de faire; soit qu'ayant adopté pour expliquer sa conduite la

thèse de l'indifférence, elle trouvât, une fois lancée sur la pente

de son mauvais sentiment, qu'il y avait quelque originalité à

l'éprouver, une perspicacité rare à avoir su le démêler, et un

certain «culot» à le proclamer, ainsi, Mme Verdurin tint à insister

sur son manque de chagrin, non sans une certaine satisfaction

orgueilleuse de psychologue paradoxal et de dramaturge hardi. «Oui,

c'est très drôle, dit-elle, ça ne m'a presque rien fait. Mon Dieu, je

ne peux pas dire que je n'aurais pas mieux aimé qu'elle vécût, ce

n'était pas une mauvaise personne.»--«Si», interrompit M.

Verdurin.--«Ah! lui ne l'aime pas parce qu'il trouvait que cela me

faisait du tort de la recevoir, mais il est aveuglé par

ça.»--«Rends-moi cette justice, dit M. Verdurin, que je n'ai jamais

approuvé cette fréquentation. Je t'ai toujours dit qu'elle avait

mauvaise réputation.»--«Mais je ne l'ai jamais entendu dire»,

protesta Saniette.--«Mais comment, s'écria Mme Verdurin, c'était

universellement connu, pas mauvaise, mais honteuse, déshonorante. Non,

mais ce n'est pas à cause de cela. Je ne savais pas moi-même expliquer

mon sentiment; je ne la détestais pas, mais elle m'était tellement

indifférente que, quand nous avons appris qu'elle était très mal, mon

mari lui-même a été étonné et m'a dit: «On dirait que cela ne te

fait rien.» Mais tenez, ce soir, il m'avait offert de décommander la

réception, et j'ai tenu au contraire à la donner, parce que j'aurais

trouvé une comédie de témoigner un chagrin que je n'éprouve pas.»

Elle disait cela parce qu'elle trouvait que c'était curieusement

théâtre libre, et aussi que c'était joliment commode; car

l'insensibilité ou l'immoralité avouée simplifie autant la vie que la

morale facile; elle fait des actions blâmables, et pour lesquelles on

n'a plus alors besoin de chercher d'excuses, un devoir de sincérité.

Et les fidèles écoutaient les paroles de Mme Verdurin avec le mélange

d'admiration et de malaise que certaines pièces cruellement réalistes

et d'une observation pénible causent autrefois, et tout en

s'émerveillant de voir leur chère patronne donner une forme nouvelle

de sa droiture et de son indépendance, plus d'un, tout en se disant

qu'après tout ce ne serait pas la même chose, pensait à sa propre

mort et se demandait si, le jour qu'elle surviendrait, on pleurerait ou

on donnerait une fête quai Conti. «Je suis bien content que la soirée

n'ait pas été décommandée à cause de mes invités», dit M. de

Charlus qui ne se rendait pas compte qu'en s'exprimant ainsi il

froissait Mme Verdurin. Cependant j'étais frappé, comme chaque

personne qui approcha ce soir-là Mme Verdurin, par une odeur assez peu

agréable de rhino-goménol. Voici à quoi cela tenait. On sait que Mme

Verdurin n'exprimait jamais ses émotions artistiques d'une façon

morale, mais physique, pour qu'elles semblassent plus inévitables et

plus profondes. Or si on lui parlait de la musique de Vinteuil, sa

préférée, elle restait indifférente, comme si elle n'en attendait

aucune émotion. Mais après quelques minutes de regard immobile,

presque distrait, sur un ton précis, pratique, presque peu poli (comme

si elle vous avait dit: «Cela me serait égal que vous fumiez mais

c'est à cause du tapis, il est très beau, (ce qui me serait encore

égal), mais il est très inflammable, j'ai très peur du feu et je ne

voudrais pas vous faire flamber tous, pour un bout de cigarette mal

éteinte que vous auriez laissé tomber par terre»), elle vous

répondait: «Je n'ai rien contre Vinteuil; à mon sens, c'est le plus

grand musicien du siècle, seulement je ne peux pas écouter ces

machines-là sans cesser de pleurer un instant (elle ne disait nullement

«pleurer» d'un air pathétique, elle aurait dit d'un air aussi naturel

«dormir»; certaines méchantes langues prétendaient même que ce

dernier verbe eût été plus vrai, personne ne pouvant du reste

décider, car elle écoutait cette musique-là la tête dans ses mains,

et certains bruits ronfleurs pouvaient après tout être des sanglots).

Pleurer ça ne me fait pas mal, tant qu'on voudra, seulement ça me

fiche après des rhumes à tout casser. Cela me congestionne la muqueuse

et quarante-huit heures après, j'ai l'air d'une vieille poivrote et,

pour que mes cordes vocales fonctionnent, il me faut faire des journées

d'inhalation. Enfin un élève de Cottard, un être délicieux, m'a

soignée pour cela. Il professe un axiome assez original: «Mieux vaut

prévenir que guérir». Et il me graisse le nez avant que la musique

commence. C'est radical. Je peux pleurer comme je ne sais pas combien de

mères qui auraient perdu leurs enfants, pas le moindre rhume.

Quelquefois un peu de conjonctivite, mais c'est tout. L'efficacité est

absolue. Sans cela je n'aurais pu continuer à écouter du Vinteuil. Je

ne faisais plus que tomber d'une bronchite dans une autre.» Je ne pus

plus me retenir de parler de Mlle Vinteuil. «Est-ce que la fille de

l'auteur n'est pas là?» demandai-je à Mme Verdurin, ainsi qu'une de

ses amies?»--«Non, je viens justement de recevoir une dépêche, me

dit évasivement Mme Verdurin, elles ont été obligées de rester à la

campagne.» J'eus un instant l'espérance qu'il n'avait peut-être

jamais été question qu'elles la quittassent et que Mme Verdurin

n'avait annoncé ces représentants de l'auteur que pour impressionner

favorablement les interprètes et le public. «Comment, alors, elles ne

sont même pas venues à la répétition de tantôt?» dit avec une

fausse curiosité le baron qui voulut paraître ne pas avoir vu Charlie.

Celui-ci vint me dire bonjour. Je l'interrogeai à l'oreille

relativement à Mlle Vinteuil; il me sembla fort peu au courant. Je lui

fis signe de ne pas parler haut et l'avertit que nous en recauserions.

Il s'inclina en me promettant qu'il serait trop heureux d'être à ma

disposition entière. Je remarquai qu'il était beaucoup plus poli,

beaucoup plus respectueux qu'autrefois. Je fis compliment de lui--de lui

qui pourrait peut-être m'aider à éclaircir mes soupçons--à M. de

Charlus qui me répondit: «Il ne fait que ce qu'il doit, ce ne serait

pas la peine qu'il vécût avec des gens comme il faut pour avoir de

mauvaises manières.» Les bonnes, selon M. de Charlus, étaient les

vieilles manières françaises, sans ombre de raideur britannique. Ainsi

quand Charlie revenant de faire une tournée en province ou à

l'étranger, débarquait en costume de voyage chez le baron, celui-ci,

s'il n'y avait pas trop de monde, l'embrassait sans façon sur les deux

joues, peut-être un peu pour ôter par tant d'ostentation de sa

tendresse toute idée qu'elle pût être coupable, peut-être pour ne

pas se refuser un plaisir, mais plus encore sans doute par littérature,

pour maintien et illustration des anciennes manières de France, et

comme il aurait protesté contre le style munichois ou le moderne style

en gardant de vieux fauteuils de son arrière-grand'mère, opposant au

flegme britannique la tendresse d'un père sensible du XVIIIe siècle

qui ne dissimule pas sa joie de revoir un fils. Y avait-il enfin une

pointe d'inceste, dans cette affection paternelle? Il est plus probable

que la façon dont M. de Charlus contentait habituellement son vice et

sut laquelle nous recevrons ultérieurement quelques éclaircissements,

ne suffisait pas à ses besoins affectifs, restés vacants depuis la

mort de sa femme; toujours est-il qu'après avoir songé plusieurs fois

à se remarier, il était travaillé maintenant d'une maniaque envie

d'adopter. On disait qu'il allait adopter Morel et ce n'est pas

extraordinaire. L'inverti qui n'a pu nourrir sa passion qu'avec une

littérature écrite pour les hommes à femmes, qui pensait aux hommes

en lisant les _Nuits_ de Musset, éprouve le besoin d'entrer de même

dans toutes les fonctions sociales de l'homme qui n'est pas inverti,

d'entretenir un amant, comme le vieil habitué de l'Opéra des

danseuses, d'être rangé, d'épouser ou de se coller, d'être père.

M. de Charlus s'éloigna avec Morel sous prétexte de se faire expliquer

ce qu'on allait jouer, trouvant surtout une grande douceur, tandis que

Charlie lui montrait sa musique, à étaler ainsi publiquement leur

intimité secrète. Pendant ce temps-là j'étais charmé. Car bien que

le petit clan comportât peu de jeunes filles, on en invitait pas mal

par compensation les jours de grandes soirées. Il y en avait plusieurs

et de fort belles que je connaissais. Elles m'envoyaient de loin un

sourire de bienvenue. L'air était ainsi décoré de moment en moment

d'un beau sourire de jeune fille. C'est l'ornement multiple et épars

des soirées, comme des jours. On se souvient d'une atmosphère parce

que des jeunes filles y ont souri.

On eût été bien étonné si l'on avait noté les propos furtifs que

M. de Charlus avait échangés avec plusieurs hommes importants de cette

soirée. Ces hommes étaient deux ducs, un général éminent, un grand

écrivain, un grand médecin, un grand avocat. Or les propos avaient

été: «À propos avez-vous vu le valet de pied, je parle du petit qui

monte sur la voiture? et chez notre cousine Guermantes vous ne

connaissez rien?»--«Actuellement non.»--«Dites donc, devant la porte

d'entrée, aux voitures, il y avait une jeune personne blonde, en

culotte courte, qui m'a semblé tout à fait sympathique. Elle m'a

appelé très gracieusement ma voiture, j'aurais volontiers prolongé la

conversation.»--«Oui, mais je la crois tout à fait hostile, et puis

ça fait des façons, vous qui aimez que les choses réussissent du

premier coup, vous seriez dégoûté. Du reste je sais qu'il n'y a rien

à faire, un de mes amis a essayé.»--«C'est regrettable, j'avais

trouvé le profil très fin et les cheveux superbes.»--«Vraiment vous

trouvez ça si bien que ça? Je crois que si vous l'aviez vue un peu

plus, vous auriez été désillusionné. Non, c'est au buffet qu'il y a

encore deux mois vous auriez vu une vraie merveille, un grand gaillard

de deux mètres, une peau idéale et puis aimant ça. Mais c'est parti

pour la Pologne.»--«Ah c'est un peu loin.»--«Qui sait, ça reviendra

peut-être. On se retrouve toujours dans la vie.» Il n'y a pas de

grande soirée mondaine, si, pour en avoir une coupe, on sait la prendre

à une profondeur suffisante, qui ne soit pareille à ces soirées où

les médecins invitent leurs malades, lesquels tiennent des propos fort

sensés, ont de très bonnes manières et ne montreraient pas qu'ils

sont fous s'ils ne vous glissaient à l'oreille en vous montrant un

vieux monsieur qui passe: «C'est Jeanne d'Arc.»

«Je trouve que ce serait de notre devoir de l'éclairer, dit Mme

Verdurin à Brichot. Ce que je fais n'est pas contre Charlus au

contraire. Il est agréable et quant à sa réputation, je vous dirai

qu'elle est d'un genre qui ne peut pas me nuire! Même moi qui pour

notre petit clan, pour nos dîners de conversation, déteste les flirts,

les hommes disant des inepties à une femme dans un coin au lieu de

traiter des sujets intéressants, avec Charlus je n'avais pas à

craindre ce qui m'est arrivé avec Swann, avec Elstir, avec tant

d'autres. Avec lui j'étais tranquille, il arrivait là à mes dîners,

il pouvait y avoir toutes les femmes du monde, on était sûr que la

conversation générale n'était pas troublée par des flirts, des

chuchotements. Charlus c'est à part, on est tranquille, c'est comme un

prêtre. Seulement, il ne faut pas qu'il se permette de régenter les

jeunes gens qui viennent ici et de porter le trouble dans notre petit

noyau, sans cela ce sera encore pire qu'un homme à femmes». Et Mme

Verdurin était sincère en proclamant ainsi son indulgence pour le

Charlisme. Comme tout pouvoir ecclésiastique, elle jugeait les

faiblesses humaines moins graves que ce qui pouvait affaiblir le

principe d'autorité, nuire à l'orthodoxie, modifier l'antique credo,

dans sa petite Église. «Sans cela, moi je montre les dents. Voilà un

Monsieur qui a voulu empêcher Charlie de venir à une répétition

parce qu'il n'y était pas convié. Aussi il va avoir un avertissement

sérieux, j'espère que cela lui suffira, sans cela il n'aura qu'à

prendre la porte. Il le chambre, ma parole.» Et usant exactement des

mêmes expressions que presque tout le monde aurait employées, car il

en est certaines pas habituelles, que tel sujet particulier, telle

circonstance donnée, font affluer presque nécessairement à la

mémoire du causeur qui croit exprimer librement sa pensée et ne fait

que répéter machinalement la leçon universelle, elle ajouta: «On ne

peut plus voir Morel sans qu'il soit affublé de ce grand escogriffe, de

cette espèce de garde du corps.» M. Verdurin proposa d'emmener un

instant Charlie pour lui parler, sous prétexte de lui demander quelque

chose. Mme Verdurin craignit qu'il ne fût ensuite troublé et jouât

mal. Il vaudrait mieux retarder cette exécution jusqu'après celle des

morceaux. Et peut-être même jusqu'à une autre fois. Car Mme Verdurin

avait beau tenir à la délicieuse émotion qu'elle éprouverait quand

elle saurait son mari en train d'éclairer Charlie dans une pièce

voisine, elle avait peur, si le coup ratait, qu'il ne se fâchât et

lâchât le 16.

Ce qui perdit M. de Charlus ce soir-là fut la mauvaise éducation--si

fréquente dans ce monde--des personnes qu'il avait invitées et qui

commençaient à arriver. Venues à la fois par amitié pour M. de

Charlus, et avec la curiosité de pénétrer dans un endroit pareil,

chaque Duchesse allait droit au Baron comme si c'était lui qui avait

reçu et disait, juste à un pas des Verdurin, qui entendaient tout:

«Montrez-moi où est la mère Verdurin; croyez-vous que ce soit

indispensable que je me fasse présenter? J'espère au moins qu'elle ne

fera pas mettre mon nom dans le journal demain, il y aurait de quoi me

brouiller avec tous les miens. Comment! comment, c'est cette femme à

cheveux blancs, mais elle n'a pas trop mauvaise façon.» Entendant

parler de Mlle Vinteuil, d'ailleurs absente, plus d'une disait: «Ah! la

fille de la Sonate? Montrez-moi la» et, retrouvant beaucoup d'amies,

elles faisaient bande à part, épiaient, pétillantes de curiosité

ironique, l'entrée des fidèles, trouvaient tout au plus à se montrer

du doigt la coiffure un peu singulière d'une personne qui, quelques

années plus tard, devait la mettre à la mode dans le plus grand monde,

et, somme toute, regrettaient de ne pas trouver ce salon aussi

dissemblable de ceux qu'elles connaissaient, qu'elles avaient espéré,

éprouvant le désappointement de gens du monde qui, étant allés dans

la boîte à Bruant dans l'espoir d'être engueulés par le chansonnier,

se seraient vus à leur entrée accueillis par un salut correct au lieu

du refrain attendu: «Ah! voyez cte gueule, cte binette. Ah! voyez cte

gueule qu'elle a.»

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 22 / 39 段