M. de Charlus était en train de donner son par-dessus avec des

recommandations d'habitué. Mais le valet de pied auquel il le tendait

était un nouveau, tout jeune. Or, M. de Charlus perdait souvent

maintenant ce qu'on appelle le Nord et ne se rendait plus compte de ce

qui se fait et ne se fait pas. Le louable désir qu'il avait à Balbec

de montrer que certains sujets ne l'effrayaient pas, de ne pas avoir

peur de déclarer à propos de quelqu'un: «Il est joli garçon», de

dire, en un mot, les mêmes choses qu'aurait pu dire quelqu'un qui

n'aurait pas été comme lui, il lui arrivait maintenant de traduire ce

désir en disant au contraire des choses que n'aurait jamais pu dire

quelqu'un qui n'aurait pas été comme lui, choses devant lesquelles son

esprit était si constamment fixé qu'il en oubliait qu'elles ne font

pas partie de la préoccupation habituelle de tout le monde. Aussi

regardant le nouveau valet de pied, il leva l'index en l'air d'un ton

menaçant et croyant faire une excellente plaisanterie: «Vous, je vous

défends de me faire de l'œil comme ça», dit le baron, et se tournant

vers Brichot: «Il a une figure drôlette ce petit-là, il a un nez

amusant», et complétant sa facétie, ou cédant à un désir, il

rabattit son index horizontalement, hésita un instant, puis ne pouvant

plus se contenir, le poussa irrésistiblement droit au valet de pied et

lui toucha le bout du nez en disant: «Pif».--«Quelle drôle de

boîte», se dit le valet de pied qui demanda à ses camarades si le

baron était farce ou marteau. «Ce sont des manières qu'il a comme

ça, lui répondit le maître d'hôtel (qui le croyait un peu

«piqué», un peu «dingo»), mais c'est un des amis de madame que j'ai

toujours le mieux estimé, c'est un bon cœur.»

«Est-ce que vous retournerez cette année à Incarville? me demanda

Brichot. Je crois que notre patronne a reloué la Raspelière bien

qu'elle ait eu maille à partir avec ses propriétaires. Mais tout cela

n'est rien, ce sont nuages qui se dissipent», ajouta-t-il du même ton

optimiste que les journaux qui disent: «Il y a eu des fautes de

commises, c'est entendu, mais qui ne commet des fautes?» Or je me

rappelais dans quel état de souffrance j'avais quitté Balbec et je ne

désirais nullement y retourner. Je remettais toujours au lendemain mes

projets avec Albertine. «Mais bien sûr qu'il y reviendra, nous le

voulons, il nous est indispensable», déclara M. de Charlus avec

l'égoïsme autoritaire et incompréhensif de l'amabilité.

À ce moment M. Verdurin vint à notre rencontre. M. Verdurin à qui

nous fîmes nos condoléances pour la princesse Sherbatoff nous dit:

«Oui, je sais qu'elle est très mal.» «Mais non, elle est morte à

six heures», s'écria Saniette. «Vous, vous exagérez toujours», dit

brutalement à Saniette M. Verdurin, qui, la soirée n'étant pas

décommandée, préférait l'hypothèse de la maladie, imitant ainsi

sans le savoir le Prince de Guermantes. Saniette, non sans crainte

d'avoir froid, car la porte extérieure s'ouvrait constamment, attendait

avec résignation qu'on lui prît ses affaires. «Qu'est-ce que vous

faites-là dans cette pose de chien couchant?» lui demanda M. Verdurin.

«J'attendais qu'une des personnes qui surveillent aux vêtements puisse

prendre mon pardessus et me donner un numéro.» «Qu'est-ce que vous

dites? demanda d'un air sévère M. Verdurin: «Qui surveillent aux

vêtements». Est-ce que vous devenez gâteux, on dit «surveiller les

vêtements» s'il faut vous apprendre le français comme aux gens qui

ont eu une attaque.» «Surveiller à quelque chose est la vraie forme,

murmura Saniette d'une voix entrecoupée; l'abbé Le Batteux...» «Vous

m'agacez, vous, cria M. Verdurin d'une voix terrible. Comme vous

soufflez! Est-ce que vous venez de monter six étages?» La

grossièreté de M. Verdurin eut pour effet que les hommes du vestiaire

firent passer d'autres personnes avant Saniette et quand il voulut

tendre ses affaires lui répondirent: «Chacun son tour, monsieur, ne

soyez pas si pressé.» «Voilà des hommes d'ordre, voilà des

compétences, très bien, mes braves», dit, avec un sourire de

sympathie, M. Verdurin, afin de les encourager dans leurs dispositions

à faire passer Saniette après tout le monde. «Venez, dit-il, cet

animal-là veut nous faire prendre la mort dans son cher courant d'air.

Nous allons nous chauffer un peu au salon. Surveiller aux vêtements!

reprit-il quand nous fûmes au salon, quel imbécile!» «Il donne dans

la préciosité, ce n'est pas un mauvais garçon», dit Brichot. «Je

n'ai pas dit que c'était un mauvais garçon, j'ai dit que c'était un

imbécile», riposta avec aigreur M. Verdurin.

Cependant Mme Verdurin était en grande conférence avec Cottard et Ski.

Morel venait de refuser (parce que M. de Charlus ne pouvait s'y rendre)

une invitation chez des amis auxquels elle avait pourtant promis le

concours du violoniste. La raison du refus de Morel de jouer à la

soirée des amis des Verdurin, raison à laquelle nous allons tout à

l'heure en voir s'ajouter de bien plus graves, avait pu prendre sa force

grâce à une habitude propre en général aux milieux oisifs mais tout

particulièrement au petit noyau. Certes, si Mme Verdurin surprenait

entre un nouveau et un fidèle un mot dit à mi-voix et pouvant faire

supposer qu'ils se connaissaient, ou avaient envie de se lier («Alors

à vendredi chez les un tel» ou: «Venez à l'atelier le jour que vous

voudrez, j'y suis toujours jusqu'à cinq heures, vous me ferez vraiment

plaisir»), agitée, supposant au nouveau une «situation» qui pouvait

faire de lui une recrue brillante pour le petit clan, la patronne, tout

en faisant semblant de n'avoir rien entendu et en conservant à son beau

regard, cerné par l'habitude de Debussy plus que n'aurait fait celle de

la cocaïne, l'air exténué que lui donnaient les seules ivresses de la

musique, n'en roulait pas moins, sous son front magnifique, bombé par

tant de quatuors et les migraines consécutives, des pensées qui

n'étaient pas exclusivement polyphoniques, et n'y tenant plus, ne

pouvant plus attendre une seconde sa piqûre, elle se jetait sur les

deux causeurs, les entraînait à part, et disait au nouveau en

désignant le fidèle: «Vous ne voulez pas venir dîner avec lui samedi

par exemple, ou bien le jour que vous voudrez, avec des gens gentils!

N'en parlez pas trop fort parce que je ne convoquerai pas toute cette

tourbe» (terme désignant pour cinq minutes le petit noyau dédaigné

momentanément pour le nouveau en qui on mettait tant d'espérances).

Mais ce besoin de s'engouer, de faire aussi des rapprochements, avait sa

contre-partie. L'assiduité aux mercredis faisait naître chez les

Verdurin une disposition opposée. C'était le désir de brouiller,

d'éloigner. Il avait été fortifié, rendu presque furieux par les

mois passés à la Raspelière, où l'on se voyait du matin au soir. M.

Verdurin s'y ingéniait à prendre quelqu'un en faute, à tendre des

toiles où il pût passer à l'araignée sa compagne quelque mouche

innocente. Faute de griefs on inventait des ridicules. Dès qu'un

fidèle était sorti une demi-heure, on se moquait de lui devant les

autres, on feignait d'être surpris qu'ils n'eussent pas remarqué

combien il avait toujours les dents sales, ou au contraire les brossât,

par manie, vingt fois par jour. Si l'un se permettait d'ouvrir la

fenêtre, ce manque d'éducation faisait que le patron et la patronne

échangeaient un regard révolté. Au bout d'un instant Mme Verdurin

demandait un châle, ce qui donnait le prétexte à M. Verdurin de dire

d'un air furieux: «Mais non, je vais fermer la fenêtre, je me demande

qu'est-ce qui s'est permis de l'ouvrir», devant le coupable qui

rougissait jusqu'aux oreilles. On vous reprochait indirectement la

quantité de vin qu'on avait bue. «Ça ne vous fait pas mal. C'est bon

pour un ouvrier.» Les promenades ensemble de deux fidèles qui

n'avaient pas préalablement demandé son autorisation à la patronne

avaient pour conséquence des commentaires infinis, si innocentes que

fussent ces promenades. Celles de M. de Charlus avec Morel ne l'étaient

pas. Seul le fait que le baron n'habitait pas la Raspelière (à cause

de la vie de garnison de Morel) retarda le moment de la satiété, des

dégoûts, des vomissements. Il était pourtant prêt à venir.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 21 / 39 段