M. de Charlus n'avait jamais été dans la vie qu'un amateur. C'est dire

que des incidents de ce genre ne pouvaient lui être d'aucune utilité.

Il faisait dériver l'impression pénible qu'il en pouvait ressentir, en

scènes violentes où il savait être éloquent, ou en intrigues

sournoises. Mais pour un être de la valeur d'un Bergotte par exemple

ils eussent pu être précieux. C'est même peut-être ce qui explique

en partie (puisque nous agissons à l'aveuglette, mais en choisissant

comme les bêtes la plante qui nous est favorable) que des êtres comme

Bergotte aient vécu généralement dans la compagnie de personnes

médiocres, fausses et méchantes. La beauté de celles-ci suffit à

l'imagination de l'écrivain, exalte sa bonté, mais ne transforme en

rien la nature de sa compagne, dont, par éclairs, la vie située des

milliers de mètres au-dessous, les relations invraisemblables, les

mensonges poussés au delà et surtout dans une direction différente de

ce qu'on aurait pu croire, apparaissent de temps à autre. Le mensonge,

le mensonge parfait, sur les gens que nous connaissons, sur les

relations que nous avons eues avec eux, sur notre mobile dans telle

action formulée par nous d'une façon toute différente, le mensonge sur

ce que nous sommes, sur ce que nous aimons, sur ce que nous éprouvons

à l'égard de l'être qui nous aime et qui croit nous avoir façonné

semblable à lui parce qu'il nous embrasse toute la journée, ce

mensonge-là est une des seules choses au monde qui puisse nous ouvrir

des perspectives sur du nouveau, sur de l'inconnu, qui puisse éveiller

en nous des sens endormis pour la contemplation d'univers que nous

n'aurions jamais connus. Il faut dire, pour ce qui concerne M. de

Charlus, que, s'il fut stupéfait d'apprendre relativement à Morel un

certain nombre de choses que celui-ci lui avait soigneusement cachées,

il eut tort d'en conclure que c'est une erreur de se lier avec des gens

du peuple. On verra en effet, dans le dernier volume de cet ouvrage, M.

de Charlus lui-même en train de faire des choses qui eussent encore

plus stupéfié les personnes de sa famille et de ses amis, que n'avait

pu faire pour lui la vie révélée par Léa. (La révélation qui lui

avait été le plus pénible avait été celle d'un voyage que Morel

avait fait avec Léa, alors qu'il avait assuré à M. de Charlus qu'il

était en ce moment-là à étudier la musique en Allemagne. Il s'était

servi pour échafauder son mensonge de personnes bénévoles à qui il

avait envoyé ses lettres en Allemagne, d'où on les réexpédiait à M.

de Charlus qui d'ailleurs était tellement convaincu que Morel y était

qu'il n'eût même pas regardé le timbre de la poste.) Mais il est

temps de rattraper le baron qui s'avance, avec Brichot et moi, vers la

porte des Verdurin.

«Et qu'est devenu, ajouta-t-il en se tournant vers moi, votre jeune ami

hébreu que nous voyions à Doville? J'avais pensé que si cela vous

faisait plaisir on pourrait peut-être l'inviter un soir.» En effet M.

de Charlus, se contentant de faire espionner sans vergogne les faits et

gestes de Morel par une agence policière, absolument comme un mari ou

un amant, ne laissait pas de faire attention aux autres jeunes gens. La

surveillance qu'il chargeait un vieux domestique de faire exercer par

une agence sur Morel était si peu discrète, que les valets de pied se

croyaient filés et qu'une femme de chambre ne vivait plus, n'osait plus

sortir dans la rue, croyant toujours avoir un policier à ses trousses.

«Elle peut bien faire ce qu'elle veut! On irait perdre son temps et son

argent à la pister! Comme si sa conduite nous intéressait en quelque

chose!» s'écriait ironiquement le vieux serviteur, car il était si

passionnément attaché à son maître, que bien que ne partageant

nullement les goûts du baron, il finissait, tant il mettait de

chaleureuse ardeur à les servir, par en parler comme s'ils étaient

siens. «C'est la crème des braves gens», disait de ce vieux serviteur

M. de Charlus, car on n'apprécie jamais personne autant que ceux qui

joignent à de grandes vertus celle de les mettre sans compter à la

disposition de nos vices. C'était d'ailleurs des hommes seulement que

M. de Charlus était capable d'éprouver de la jalousie en ce qui

concernait Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. C'est

d'ailleurs la règle presque générale pour les Charlus. L'amour de

l'homme qu'ils aiment pour une femme est quelque chose d'autre qui se

passe dans une autre espèce animale (le lion laisse es tigres

tranquilles), ne les gêne pas et les rassure plutôt. Quelquefois, il

est vrai, chez ceux qui font de l'inversion un sacerdoce, cet amour les

dégoûte. Ils en veulent alors à leur ami de s'y être livré, non

comme d'une trahison, mais comme d'une déchéance. Un Charlus, autre

que n'était le baron, eût été indigné de voir Morel avoir des

relations avec une femme comme il l'eût été de lire sur une affiche

que, lui, l'interprète de Bach et de Hændel, allait jouer du Puccini.

C'est d'ailleurs pour cela que les jeunes gens qui par intérêt

condescendent à l'amour des Charlus leur affirment que les femmes ne

leur inspirent que du dégoût, comme ils diraient au médecin qu'ils ne

prennent jamais d'alcool et n'aiment que l'eau de source. Mais M. de

Charlus sur ce point s'écartait un peu de la règle habituelle.

Admirant tout chez Morel, ses succès féminins ne lui portaient pas

ombrage, lui causaient une même joie que ses succès au concert ou à

l'écarté. «Mais, mon cher, vous savez, il fait des femmes»,

disait-il d'un air de révélation, de scandale, peut-être d'envie,

surtout d'admiration. «Il est extraordinaire, ajoutait-il. Partout les

putains les plus en vue n'ont d'yeux que pour lui. On le remarque

partout, aussi bien dans le métro qu'au théâtre. C'en est embêtant!

Je ne peux pas aller avec lui au restaurant sans que le garçon lui

apporte les billets doux d'au moins trois femmes. Et toujours des jolies

encore. Du reste ça n'est pas extraordinaire. Je le regardais hier, je

le comprends, il est devenu d'une beauté, il a l'air d'une espèce de

Bronzino, il est vraiment admirable.» Mais M. de Charlus aimait à

montrer qu'il aimait Morel, à persuader les autres, peut-être à se

persuader lui-même, qu'il en était aimé. Ils mettent à l'avoir tout

le temps auprès de lui (et malgré le tort que ce petit jeune homme

pouvait faire à la situation mondaine du baron) une sorte

d'amour-propre. Car (et le cas est fréquent des hommes bien posés et

snobs, qui, par vanité, brisent toutes leurs relations pour être vus

partout avec une maîtresse, demi-mondaine ou dame tarée, qu'on ne

reçoit pas, et avec laquelle pourtant il leur semble flatteur d'être

lié) il était arrivé à ce point où l'amour-propre met toute sa

persévérance à détruire les buts qu'il a atteints, soit que, sous

l'influence de l'amour, on trouve un prestige qu'on est seul à

percevoir à des relations ostentatoires avec ce qu'on aime, soit que,

par le fléchissement des ambitions mondaines atteintes, et la marée

montante des curiosités ancillaires d'autant plus absorbantes qu'elles

sont plus platoniques, celles-ci n'aient pas seulement atteint mais

dépassé le niveau où avaient peine à se maintenir les autres.

Quant aux autres jeunes gens, M. de Charlus trouvait qu'à son goût

pour eux l'existence de Morel n'était pas un obstacle, et que même sa

réputation éclatante de pianiste ou sa notoriété naissante de

compositeur et de journaliste pourrait dans certains cas leur être un

appât. Présentait-on au baron un jeune compositeur de tournure

agréable, c'était dans les talents de Morel qu'il cherchait l'occasion

de faire une politesse au nouveau venu. «Vous devriez, lui disait-il,

m'apporter de vos compositions pour que Morel les joue au concert ou en

tournée. Il y a si peu de musique agréable écrite pour le violon.

C'est une aubaine que d'en trouver de nouvelle. Et les étrangers

apprécient beaucoup cela. Même en province il y a des petits cercles

musicaux où on aime la musique avec une ferveur et une intelligence

admirables.» Sans plus de sincérité (car tout cela ne servait que

d'amorce et il était rare que Morel se prêtât à des réalisations),

comme Bloch avait avoué qu'il était un peu poète, «à ses heures»,

avait-il ajouté avec le rire sarcastique dont il accompagnait une

banalité, quand il ne pouvait pas trouver une parole originale, M. de

Charlus me dit: «Dites-donc à ce jeune israélite, puisqu'il fait des

vers, qu'il devrait bien m'en apporter pour Morel. Pour un compositeur

c'est toujours l'écueil, trouver quelque chose de joli à mettre en

musique. On pourrait même penser à un livret. Cela ne serait pas

inintéressant et prendrait une certaine valeur à cause du mérite du

poète, de ma protection, de tout un enchaînement de circonstances

auxiliatrices, parmi lesquelles le talent de Morel tient la première

place, car il compose beaucoup maintenant et il écrit aussi et très

joliment, je vais vous en parler. Quant à son talent d'exécutant (là

vous savez qu'il est tout à fait un maître déjà), vous allez voir ce

soir comme ce gosse joue bien la musique de Vinteuil; il me renverse; à

son âge, avoir une compréhension pareille tout en restant si gamin, si

potache! Oh! ce n'est ce soir qu'une petite répétition. La grande

machine doit avoir lieu dans quelques jours. Mais ce sera bien plus

élégant aujourd'hui. Aussi nous sommes ravis que vous soyez venu,

dit-il, en employant ce nous, sans doute parce que le Roi dit: nous

voulons. À cause du magnifique programme, j'ai conseillé à Mme

Verdurin d'avoir deux fêtes. L'une dans quelques jours où elle aura

toutes ses relations, l'autre ce soir, où la patronne est, comme on dit

en termes de justice, dessaisie. C'est moi qui ai fait les invitations

et j'ai convoqué quelques personnes d'un autre milieu, qui peuvent

être utiles à Charlie et qu'il sera agréable pour les Verdurin de

connaître. N'est-ce pas, c'est très bien de faire jouer les choses les

plus belles avec les plus grands artistes, mais la manifestation reste

étouffée comme dans du coton, si le public est composé de la

mercière d'en face et de l'épicier du coin. Vous savez ce que je pense

du niveau intellectuel des gens du monde, mais ils peuvent jouer

certains rôles assez importants, entre autres le rôle dévolu pour les

événements publics à la presse et qui est d'être un organe de

divulgation. Vous comprenez ce que je veux dire; j'ai par exemple

invité ma belle-sœur Oriane; il n'est pas certain qu'elle vienne, mais

il est certain en revanche, si elle vient, qu'elle ne comprendra

absolument rien. Mais on ne lui demande pas de comprendre, ce qui est

au-dessus de ses moyens, mais de parler, ce qui y est approprié

admirablement et ce dont elle ne se fait pas faute. Conséquence: dès

demain, au lieu du silence de la mercière et de l'épicier,

conversation animée chez les Mortemart où Oriane raconte qu'elle a

entendu des choses merveilleuses, qu'un certain Morel, etc., rage

indescriptible des personnes non conviées qui diront: «Palamède avait

sans doute jugé que nous étions indignes; d'ailleurs qu'est-ce que

c'est que ces gens chez qui la chose se passait», contre-partie aussi

utile que les louanges d'Oriane, parce que le nom de Morel revient tout

le temps et finit par se graver dans la mémoire comme une leçon qu'on

relit dix fois de suite. Tout cela forme un enchaînement de

circonstances qui peut avoir son prix pour l'artiste, pour la maîtresse

de maison, servir en quelque sorte de mégaphone à une manifestation

qui sera ainsi rendue audible à un public lointain. Vraiment ça en

vaut la peine; vous verrez les progrès qu'a faits Charlie. Et

d'ailleurs on lui a découvert un nouveau, talent, mon cher, il écrit

comme un ange. Comme un ange je vous dis.» M. de Charlus négligeait de

dire que depuis quelque temps il faisait faire à Morel, comme ces

grands seigneurs du XVIIe siècle qui dédaignaient de signer et même

d'écrire leurs libelles, des petits entrefilets bassement calomniateurs

et dirigés contre la comtesse Molé. Semblant déjà insolents à ceux

qui les lisaient, combien étaient-ils plus cruels pour la jeune femme,

qui retrouvait, si adroitement glissés que personne d'autre qu'elle n'y

voyait goutte, des passages de lettres d'elle, textuellement cités,

mais pris dans un sens où ils pouvaient l'affoler comme la plus cruelle

vengeance. La jeune femme en mourut. Mais il se fait tous les jours à

Paris, dirait Balzac, une sorte de journal parlé, plus terrible que

l'autre. On verra plus tard que cette presse verbale réduisit à néant

la puissance d'un Charlus devenu démodé et bien au-dessus de lui

érigea un Morel qui ne valait pas la millionième partie de son ancien

protecteur. Du moins cette mode intellectuelle est-elle naïve et

croit-elle de bonne foi au néant d'un génial Charlus, à

l'incontestable autorité d'un stupide Morel? Le baron était moins

innocent dans ses vengeances implacables. De là sans doute ce venin

amer de la bouche, dont l'envahissement semblait donner aux joues la

jaunisse quand il était en colère. «Vous qui connaissiez Bergotte,

reprit M. de Charlus, j'avais jadis pensé que vous auriez pu,

peut-être en lui rafraîchissant la mémoire au sujet des proses du

jouvenceau, collaborer en somme avec moi, m'aider à favoriser un talent

double, de musicien et d'écrivain, qui peut un jour acquérir le

prestige de celui de Berlioz. Vous savez, les Illustres ont souvent

autre chose à penser, ils sont adulés, ils ne s'intéressent guère

qu'à eux-mêmes. Mais Bergotte qui était vraiment simple et serviable

m'avait promis de faire passer au _Gaulois_, ou je ne sais plus où, ces

petites chroniques, moitié d'un humoriste et d'un musicien, qui sont

maintenant très jolies, et je suis vraiment très content que Charlie

ajoute à son violon ce petit brin de plume d'Ingres. Je sais bien que

j'exagère facilement, quand il s'agit de lui, comme toutes les vieilles

mamans-gâteau du Conservatoire. Comment, mon cher, vous ne le saviez

pas. Mais c'est que vous ne connaissez pas mon côté gobeur. Je fais le

pied de grue pendant des heures à la porte des jurys d'examen. Je

m'amuse comme une reine. Quant à la prose de Charlie, Bergotte m'avait

assuré que c'était vraiment tout à fait très bien.»

M. de Charlus, qui l'avait connu depuis longtemps par Swann, était en

effet allé voir Bergotte quelques jours avant sa mort et lui demander

qu'il obtînt pour Morel d'écrire dans un journal des sortes de

chroniques, en partie humoristiques, sur la musique. En y allant M. de

Charlus avait eu un certain remords, car grand admirateur de Bergotte,

il s'était rendu compte qu'il n'allait jamais le voir pour lui-même,

mais pour, grâce à la considération mi-intellectuelle, mi-sociale que

Bergotte avait pour lui, pouvoir faire une grande politesse à Morel, ou

à tel autre de ses amis. Qu'il ne se servît plus du monde que pour

cela ne choquait pas M. de Charlus, mais de Bergotte cela lui avait paru

plus mal, parce qu'il sentait que Bergotte n'était pas utilitaire comme

les gens du monde et méritait mieux. Seulement sa vie était très

prise et il ne trouvait du temps de libre que quand il avait très envie

d'une chose, par exemple si elle se rapportait à Morel. De plus, très

intelligent, la conversation d'un homme intelligent lui était assez

indifférente, surtout celle de Bergotte qui était trop homme de

lettres pour son goût et d'un autre clan, ne se plaçant pas à son

point de vue. Quant à Bergotte il s'était rendu compte de cet

utilitarisme des visites de M. de Charlus, mais ne lui en avait pas

voulu, car il avait été toute sa vie incapable d'une bonté suivie,

mais désireux de faire plaisir, compréhensif, insensible au plaisir de

donner une leçon. Quant au vice de M. de Charlus il ne l'avait partagé

à aucun degré, mais y avait trouvé plutôt un élément de couleur

dans le personnage, le «fas et nefas» pour un artiste, consistant non

dans des exemples moraux, mais dans des souvenirs de Platon ou de

Sodome. «Mais vous, belle jeunesse, on ne vous voit guère quai Conti.

Vous n'en abusez pas!» Je dis que je sortais surtout avec ma cousine.

«Voyez-vous ça! ça sort avec sa cousine, comme c'est pur!» dit M. de

Charlus à Brichot. Et s'adressant de nouveau à moi: «Mais nous ne

vous demandons pas de comptes sur ce que vous faites, mon enfant. Vous

êtes libre de faire tout ce qui vous amuse. Nous regrettons seulement

de ne pas y avoir de part. Du reste vous avez très bon goût, elle est

charmante votre cousine, demandez à Brichot, il en avait la tête

farcie à Doville. On la regrettera ce soir. Mais vous avez peut-être

aussi bien fait de ne pas l'amener. C'est admirable la musique de

Vinteuil. Mais j'ai appris qu'il devait y avoir la fille de l'auteur et

son amie qui sont deux personnes d'une terrible réputation. C'est

toujours embêtant pour une jeune fille. Elles seront là à moins que

ces deux demoiselles n'aient pas pu venir, car elles devaient sans faute

être tout l'après-midi à une répétition d'études que Mme Verdurin

donnait tantôt et où elle n'avait convié que les raseurs, la famille,

les gens qu'il ne fallait pas avoir ce soir. Or tout à l'heure avant le

dîner Charlie nous a dit que ce que nous appelons les deux demoiselles

Vinteuil, absolument attendues, n'étaient pas venues.» Malgré

l'affreuse douleur que j'avais à rapprocher subitement de l'effet, seul

connu d'abord, la cause, enfin découverte, de l'envie d'Albertine de

venir tantôt, la présence annoncée (mais que j'avais ignorée) de

Mlle Vinteuil et de son amie, je gardai la liberté d'esprit de noter

que M. de Charlus, qui nous avait dit, il y avait quelques minutes,

n'avoir pas vu Charlie depuis le matin, confessait étourdiment l'avoir

vu avant dîner. Ma souffrance devenait visible: «Mais qu'est-ce que

vous avez? me dit le baron, vous êtes vert; allons, entrons, vous

prenez froid, vous avez mauvaise mine.» Ce n'était pas mon doute

relatif à la vertu d'Albertine que les paroles de M. de Charlus

venaient d'éveiller en moi. Beaucoup d'autres y avaient déjà

pénétré; à chaque nouveau doute on croit que la mesure est comble,

qu'on ne pourra pas le supporter, puis on lui trouve tout de même de la

place, et une fois qu'il est introduit dans notre milieu vital, il y

entre en concurrence avec tant de désirs de croire, avec tant de

raisons d'oublier, qu'assez vite on s'en accommode, on finit par ne plus

s'occuper de lui. Il reste seulement, comme une douleur à demi guérie,

une simple menace de souffrir et qui, envers du désir, de même ordre

que lui, et comme lui devenu centre de nos pensées, irradie en elles à

des distances infinies, de subtiles tristesses, comme le désir des

plaisirs d'une origine méconnaissable, partout où quelque chose peut

s'associer à l'idée de celle que nous aimons. Mais la douleur se

réveille quand un doute nouveau entier entre en nous; on a beau se dire

presque tout de suite: «je m'arrangerai, il y aura un système pour ne

pas souffrir, ça ne doit pas être vrai», pourtant il y a eu un

premier instant où on a souffert comme si on croyait. Si nous n'avions

que des membres, comme les jambes et les bras, la vie serait

supportable; malheureusement nous portons en nous ce petit organe que

nous appelons cœur, lequel est sujet à certaines maladies au cours

desquelles il est infiniment impressionnable pour tout ce qui concerne

la vie d'une certaine personne et où un mensonge--cette chose

inoffensive et au milieu de laquelle nous vivons si allègrement, qu'il

soit fait par nous-même ou par les autres--venu de cette personne,

donne à ce petit cœur, qu'on devrait pouvoir nous retirer

chirurgicalement, des crises intolérables. Ne parlons pas du cerveau,

car notre pensée a beau raisonner sans fin au cours de ces crises, elle

ne les modifie pas plus que notre attention une rage de dents. Il est

vrai que cette personne est coupable de nous avoir menti, car elle nous

avait juré de nous dire toujours la vérité. Mais nous savons par

nous-même, pour les autres, ce que valent les serments. Et nous avons

voulu y ajouter foi quand ils venaient d'elle qui avait justement tout

intérêt à nous mentir et n'a pas été choisie par nous d'autre part

pour ses vertus. Il est vrai que plus tard elle n'aurait presque plus

besoin de nous mentir--justement quand le cœur sera devenu indifférent

au mensonge--parce que nous ne nous intéresserons plus à sa vie. Nous

le savons, et malgré cela nous sacrifions volontiers la nôtre, soit

que nous nous tuions pour cette personne, soit que nous nous fassions

condamner à mort en l'assassinant, soit simplement que nous dépensions

en quelques soirées pour elle toute notre fortune, ce qui nous oblige

à nous tuer ensuite parce que nous n'avons plus rien. D'ailleurs si

tranquille qu'on se croie quand on aime, on a toujours l'amour dans son

cœur en état d'équilibre instable. Un rien suffit pour le mettre dans

la position du bonheur, on rayonne, on couvre de tendresses non point

celle qu'on aime, mais ceux qui nous ont fait valoir à ses yeux, qui

l'ont gardée contre toute tentation mauvaise; on se croit tranquille,

et il suffit d'un mot: «Gilberte ne viendra pas», «Mademoiselle

Vinteuil est invitée», pour que tout le bonheur préparé vers lequel

on s'élançait s'écroule, pour que le soleil se cache, pour que tourne

la rose des vents et que se déchaîne la tempête intérieure à

laquelle un jour on ne sera plus capable de résister. Ce jour-là, le

jour où le cœur est devenu si fragile, des amis qui nous admirent

souffrent que de tels néants, que certains êtres puissent nous faire

du mal, nous faire mourir. Mais qu'y peuvent-ils? Si un poète est

mourant d'une pneumonie infectieuse, se figure-t-on ses amis expliquant

au pneumocoque que ce poète a du talent et qu'ils devraient le laisser

guérir. Le doute en tant qu'il avait trait à Mlle Vinteuil n'était

pas absolument nouveau. Mais dans une certaine mesure, ma jalousie de

l'après-midi, excitée par Léa et ses amies, l'avait aboli. Une fois

ce danger du Trocadéro écarté, j'avais éprouvé, j'avais cru avoir

reconquis à jamais une paix complète. Mais ce qui était surtout

nouveau pour moi c'était une certaine promenade où Andrée m'avait

dit: «Nous sommes allées ici et là, nous n'avons rencontré

personne», et où au contraire Mlle Vinteuil avait évidemment donné

rendez-vous à Albertine chez Mme Verdurin. Maintenant j'eusse laissé

volontiers Albertine sortir seule, aller partout où elle voudrait,

pourvu que j'eusse pu chambrer quelque part Mlle Vinteuil et son amie et

être certain qu'Albertine ne les vît pas. C'est que la jalousie est

généralement partielle, à localisations intermittentes, soit parce

qu'elle est le prolongement douloureux d'une anxiété qui est

provoquée tantôt par une personne, tantôt par une autre que notre

amie pourrait aimer, soit par l'exigüité de notre pensée qui ne peut

réaliser que ce qu'elle se représente et laisse le reste dans un vague

dont on ne peut relativement souffrir.

Au moment où nous allions sonner à la porte de l'hôtel nous fûmes

rattrapés par Saniette qui nous apprit que la princesse Sherbatoff

était morte à six heures et nous dit qu'il ne nous avait pas reconnus

tout de suite. «Je vous envisageais pourtant depuis un moment, nous

dit-il d'une voix essoufflée. Est-ce pas curieux que j'aie hésité?»

N'est-il pas curieux lui eût semblé une faute et il devenait avec les

formes anciennes du langage d'une exaspérante familiarité. «Vous

êtes pourtant gens qu'on peut avouer pour ses amis.» Sa mine grisâtre

semblait éclairée par le reflet plombé d'un orage. Son essoufflement,

qui ne se produisait, cet été encore, que quand M. Verdurin

l'«engueulait», était maintenant constant. «Je sais qu'une œuvre

inédite de Vinteuil va être exécutée par d'excellents artistes et

singulièrement par Morel.»--«Pourquoi singulièrement?» demanda le

baron qui vit dans cet adverbe une critique. «Notre ami Saniette, se

hâta d'expliquer Brichot qui joua le rôle d'interprète, parle

volontiers, en excellent lettré qu'il est, le langage d'un temps où

singulièrement équivaut à notre «tout particulièrement».

Comme nous entrions dans l'antichambre de Mme Verdurin, M. de Charlus me

demanda si je travaillais et comme je lui disais que non, mais que je

m'intéressais beaucoup en ce moment aux vieux services d'argenterie et

de porcelaine, il me dit que je ne pourrais pas en voir de plus beaux

que chez les Verdurin; que d'ailleurs j'aurais pu les voir à la

Raspelière, puisque, sous prétexte que les objets sont aussi des amis,

ils faisaient la folie de tout emporter avec eux; que ce serait moins

commode de tout me sortir un jour de soirée mais que pourtant il

demanderait qu'on me montrât ce que je voudrais. Je le priai de n'en

rien faire. M. de Charlus déboutonna son pardessus, ôta son chapeau et

je vis que le sommet de sa tête s'argentait maintenant par places. Mais

tel un arbuste précieux que non seulement l'automne colore, mais dont

on protège certaines feuilles par des enveloppements d'ouate ou des

applications de plâtre, M. de Charlus ne recevait de ces quelques

cheveux blancs placés à sa cime, qu'un bariolage de plus venant

s'ajouter à ceux du visage. Et pourtant, même sous les couches

d'expressions différentes, de fards et d'hypocrisie qui le maquillaient

si mal, le visage de M. de Charlus continuait à taire à presque tout

le monde le secret qu'il me paraissait crier. J'étais presque gêné

par ses yeux où j'avais peur qu'il ne me surprît à le lire à livre

ouvert, par sa voix qui me paraissait le répéter sur tous les tons,

avec une inlassable indécence. Mais les secrets sont bien gardés par

ces êtres, car tous ceux qui les approchent sont sourds et aveugles.

Les personnes qui apprenaient la vérité par l'un ou l'autre, par les

Verdurin par exemple, la croyaient, mais cependant seulement tant

qu'elles ne connaissaient pas M. de Charlus. Son visage, loin de

répandre, dissipait les mauvais bruits. Car nous nous faisons de

certaines entités une idée si grande que nous ne pourrions

l'identifier avec les traits familiers d'une personne de connaissance.

Et nous croirons difficilement aux vices, comme nous ne croirons jamais

au génie d'une personne avec qui nous sommes encore allés la veille à

l'Opéra.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 20 / 39 段