Il y avait des années que Bergotte ne sortait plus de chez lui.

D'ailleurs, il n'avait jamais aimé le monde, ou l'avait aimé un seul

jour pour le mépriser comme tout le reste et de la même façon, qui

était la sienne, à savoir non de mépriser parce qu'on ne peut

obtenir, mais aussitôt qu'on a obtenu. Il vivait si simplement qu'on ne

soupçonnait pas à quel point il était riche, et l'eût-on su qu'on se

fût trompé encore, l'ayant cru alors avare alors que personne ne fut

jamais si généreux. Il l'était surtout avec des femmes, des fillettes

pour mieux dire, et qui étaient honteuses de recevoir tant pour si peu

de chose. Il s'excusait à ses propres yeux parce qu'il savait ne

pouvoir jamais si bien produire que dans l'atmosphère de se sentir

amoureux. L'amour, c'est trop dire, le plaisir un peu enfoncé dans la

chair, aide au travail des lettres parce qu'il anéantit les autres

plaisirs, par exemple les plaisirs de la société, ceux qui sont les

mêmes pour tout le monde. Et même si cet amour amène des

désillusions, du moins agite-t-il, de cette façon-là aussi, la

surface de l'âme qui sans cela risquerait de devenir stagnante. Le

désir n'est donc pas inutile à l'écrivain pour l'éloigner des autres

hommes d'abord et de se conformer à eux, pour rendre ensuite quelques

mouvements à une machine spirituelle qui, passé un certain âge, a

tendance à s'immobiliser. On n'arrive pas à être heureux mais on fait

des remarques sur les raisons qui empêchent de l'être et qui nous

fussent restées invisibles sans ces brusques percées de la déception.

Les rêves ne sont pas réalisables, nous le savons; nous n'en

formerions peut-être pas sans le désir, et il est utile d'en former

pour les voir échouer et que leur échec instruise. Aussi Bergotte se

disait-il: «Je dépense plus que des multimillionnaires pour des

fillettes, mais les plaisirs ou les déceptions qu'elles me donnent me

font écrire un livre qui me rapporte de l'argent.» Économiquement ce

raisonnement était absurde, mais sans doute trouvait-il quelque

agrément à transmuter ainsi l'or en caresses et les caresses en or.

Nous avons vu au moment de la mort de ma grand'mère que la vieillesse

fatiguée aimait le repos. Or dans le monde il n'y a que la

conversation. Elle y est stupide, mais a le pouvoir de supprimer les

femmes qui ne sont plus que questions et réponses. Hors du monde les

femmes redeviennent ce qui est si reposant pour le vieillard fatigué,

un objet de contemplation. En tout cas, maintenant, il n'était plus

question de rien de tout cela. J'ai dit que Bergotte ne sortait plus de

chez lui, et quand il se levait une heure dans sa chambre, c'était tout

enveloppé de châles, de plaids, de tout ce dont on se couvre au moment

de s'exposer à un grand froid ou de monter en chemin de fer. Il s'en

excusait auprès des rares amis qu'il laissait pénétrer auprès de lui

et montrant ses tartans, ses couvertures, il disait gaiement: «Que

voulez-vous, mon cher, Anaxagore l'a dit, la vie est un voyage». Il

allait ainsi se refroidissant progressivement, petite planète qui

offrait une image anticipée de la grande quand peu à peu la chaleur se

retirera de la terre, puis la vie. Alors la résurrection aura pris fin,

car si avant dans les générations futures que brillent les œuvres des

hommes, encore faut-il qu'il y ait des hommes. Si certaines espèces

d'animaux résistent plus longtemps au froid envahisseur, quand il n'y

aura plus d'hommes, et à supposer que la gloire de Bergotte ait duré

jusque-là, brusquement elle s'éteindra à tout jamais. Ce ne sont pas

les derniers animaux qui le liront, car il est peu probable que, comme

les apôtres à la Pentecôte, ils puissent comprendre le langage des

divers peuples humains sans l'avoir appris.

Dans les mois qui précédèrent sa mort, Bergotte souffrait

d'insomnies, et ce qui est pire, dès qu'il s'endormait, de cauchemars

qui, s'il s'éveillait, faisaient qu'il évitait de se rendormir.

Longtemps il avait aimé les rêves, même les mauvais rêves, parce que

grâce à eux, grâce à la contradiction qu'ils présentent avec la

réalité qu'on a devant soi à l'état de veille, ils nous donnent, au

plus tard dès le réveil, la sensation profonde que nous avons dormi.

Mais les cauchemars de Bergotte n'étaient pas cela. Quand il parlait de

cauchemars, autrefois il entendait des choses désagréables qui se

passaient dans son cerveau. Maintenant, c'est comme venus du dehors de

lui qu'il percevait une main munie d'un torchon mouillé qui, passée

sur sa figure par une femme méchante, s'efforçait de le réveiller,

d'intolérables chatouillements sur les hanches, la rage--parce que

Bergotte avait murmuré en dormant qu'il conduisait mal--d'un cocher fou

furieux qui se jetait sur l'écrivain et lui mordait les doigts, les lui

sciait. Enfin dès que dans son sommeil l'obscurité était suffisante,

la nature faisait une espèce de répétition sans costumes de l'attaque

d'apoplexie qui l'emporterait: Bergotte entrait en voiture sous le

porche du nouvel hôtel des Swann, voulait descendre. Un vertige

foudroyant le clouait sur sa banquette, le concierge essayait de l'aider

à descendre, il restait assis ne pouvant se soulever, dresser ses

jambes. Il essayait de s'accrocher au pilier de pierre qui était devant

lui, mais n'y trouvait pas un suffisant appui pour se mettre debout.

Il consulta les médecins qui, flattés d'être appelés par lui, virent

dans ses vertus de grand travailleur (il y avait vingt ans qu'il n'avait

rien fait), dans son surmenage, la cause de ses malaises. Ils lui

conseillèrent de ne pas lire de contes terrifiants (il ne lisait rien),

de profiter davantage du soleil «indispensable à la vie» (il n'avait

dû quelques années de mieux relatif qu'à sa claustration chez lui),

de s'alimenter davantage (ce qui le fit maigrir et alimenta surtout ses

cauchemars). Un de ses médecins étant doué de l'esprit de

contradiction et de taquinerie, dès que Bergotte le voyait en l'absence

des autres, et pour ne pas le froisser, lui soumettait comme des idées

de lui ce que les autres lui avaient conseillé: le médecin

contredisant, croyant que Bergotte cherchait à se faire ordonner

quelque chose qui lui plaisait, le lui défendait aussitôt, et souvent

avec des raisons fabriquées si vite pour les besoins de la cause que

devant l'évidence des objections matérielles que faisait Bergotte, le

docteur contredisant était obligé dans la même phrase de se

contredire lui-même, mais, pour des raisons nouvelles, renforçait la

même prohibition. Bergotte revenait à un des premiers médecins, homme

qui se piquait d'esprit, surtout devant un des maîtres de la plume et

qui, si Bergotte insinuait: «Il me semble pourtant que le Dr X...

m'avait dit--autrefois bien entendu--que cela pouvait me congestionner

le rein et le cerveau...», souriait malicieusement, levait le doigt et

prononçait: «J'ai dit user, je n'ai pas dit abuser. Bien entendu tout

remède, si on exagère, devient une arme à double tranchant.» Il y a

dans notre corps un certain instinct de ce qui nous est salutaire, comme

dans le cœur de ce qui est le devoir moral, et qu'aucune autorisation

du docteur en médecine ou en théologie ne peut suppléer. Nous savons

que les bains froids nous font mal, nous les aimons, nous trouverons

toujours un médecin pour nous les conseiller, non pour empêcher qu'ils

ne nous fassent mal. À chacun de ces médecins Bergotte prit ce que,

par sagesse, il s'était défendu depuis des années. Au bout de

quelques semaines, les accidents d'autrefois avaient reparu, les

récents s'étaient aggravés. Affolé par une souffrance de toutes les

minutes, à laquelle s'ajoutait l'insomnie coupée de brefs cauchemars,

Bergotte ne fit plus venir de médecin et essaya avec succès, mais avec

excès, de différents narcotiques, lisant avec confiance le prospectus

accompagnant chacun d'eux, prospectus qui proclamait la nécessité du

sommeil mais insinuait que tous les produits qui l'amènent (sauf celui

contenu dans le flacon qu'il enveloppait et qui ne produisait jamais

d'intoxication) étaient toxiques et par là rendaient le remède pire

que le mal. Bergotte les essaya tous. Certains sont d'une autre famille

que ceux auxquels nous sommes habitués, dérivés par exemple de

l'amyle et de l'éthyle. On n'absorbe le produit nouveau, d'une

composition toute différente, qu'avec la délicieuse attente de

l'inconnu. Le cœur bat comme à un premier rendez-vous. Vers quels

genres ignorés de sommeil, de rêves, le nouveau venu va-t-il nous

conduire? Il est maintenant en nous, il a la direction de notre pensée.

De quelle façon allons-nous nous endormir? Et une fois que nous le

serons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quels

gouffres inexplorés le maître tout-puissant nous conduira-t-il? Quel

groupement nouveau de sensations allons-nous connaître dans ce voyage?

Nous mènera-t-il au malaise? À la béatitude? À la mort? Celle de

Bergotte survint la veille de ce jour-là et où il s'était ainsi

confié à un de ces amis (ami? ennemi?) trop puissant. Il mourut dans

les circonstances suivantes. Une crise d'urémie assez légère était

cause qu'on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit

que dans la _Vue de Delft_ de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye

pour une exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait

connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait

pas) était si bien peint, qu'il était, si on le regardait seul, comme

une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à

elle-même. Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à

l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut

pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut

l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice,

et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de

Venise, ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le

Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce

qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il

remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le

sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de

mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard,

comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux

petit pan de mur. «C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes

derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches

de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit

pan de mur jaune.» Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui

échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant

l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit

pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment

donné le premier pour le second. «Je ne voudrais pourtant pas, se

disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette

exposition.»

Il se répétait: «Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de

mur jaune.» Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire; aussi

brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à

l'optimisme, se dit: «C'est une simple indigestion que m'ont donnée

ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien.» Un nouveau coup

l'abattit, il roula du canapé par terre où accoururent tous les

visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais? Qui peut le dire?

Certes les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux,

n'apportent la preuve que l'âme subsiste. Ce qu'on peut dire, c'est que

tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix

d'obligations contractées dans une vie antérieure; il n'y a aucune

raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous

croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être

polis, ni pour l'artiste cultivé à ce qu'il se croie obligé de

recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera

importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur

jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à

jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces

obligations qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente semblent

appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le

sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous

sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner

revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi

parce que nous en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les y

avait tracées,--ces lois dont tout travail profond de l'intelligence

nous rapproche et qui sont invisibles seulement--et encore!--pour les

sots. De sorte que l'idée que Bergotte n'était pas mort à jamais est

sans invraisemblance.

On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses

livres disposés trois par trois veillaient comme des anges aux ailes

éployées et semblaient, pour celui qui n'était plus, le symbole de sa

résurrection.

J'appris, ai-je dit, ce jour-là que Bergotte était mort. Et j'admirais

l'inexactitude des journaux qui--reproduisant les uns et les autres une

même note--disaient qu'il était mort la veille. Or la veille,

Albertine l'avait rencontré, me raconta-t-elle le soir même, et cela

l'avait même un peu retardée, car il avait causé assez longtemps avec

elle. C'est sans doute avec elle qu'il avait eu son dernier entretien.

Elle le connaissait par moi qui ne le voyais plus depuis longtemps, mais

comme elle avait eu la curiosité de lui être présentée, j'avais, un

an auparavant, écrit au vieux maître pour la lui amener. Il m'avait

accordé ce que j'avais demandé, tout en souffrant un peu, je crois,

que je ne le revisse que pour faire plaisir à une autre personne, ce

qui confirmait mon indifférence pour lui. Ces cas sont fréquents:

parfois celui ou celle qu'on implore non pour le plaisir de causer de

nouveau avec lui, mais pour une tierce personne, refuse si obstinément,

que notre protégée croit que nous nous sommes targués d'un faux

pouvoir; plus souvent le génie ou la beauté célèbre consentent, mais

humiliés dans leur gloire, blessés dans leur affection, ne nous

gardent plus qu'un sentiment amoindri, douloureux, un peu méprisant. Je

devinai longtemps après que j'avais faussement accusé les journaux

d'inexactitude, car ce jour-là Albertine n'avait nullement rencontré

Bergotte, mais je n'en avais point eu un seul instant le soupçon tant

elle me l'avait conté avec naturel, et je n'appris que bien plus tard

l'art charmant qu'elle avait de mentir avec simplicité. Ce qu'elle

disait, ce qu'elle avouait avait tellement les mêmes caractères que

les formes de l'évidence--ce que nous voyons, ce que nous apprenons

d'une manière irréfutable--qu'elle semait ainsi dans les intervalles

de la vie les épisodes d'une autre vie dont je ne soupçonnais pas

alors la fausseté et dont je n'ai eu que beaucoup plus tard la

perception. J'ai ajouté: «quand elle avouait», voici pourquoi.

Quelquefois des rapprochements singuliers me donnaient à son sujet des

soupçons jaloux où à côté d'elle figurait dans le passé, ou hélas

dans l'avenir, une autre personne. Pour avoir l'air d'être sûr de mon

fait, je disais le nom et Albertine me disait: «Oui je l'ai

rencontrée, il y a huit jours, à quelques pas de la maison. Par

politesse j'ai répondu à son bonjour. J'ai fait deux pas avec elle.

Mais il n'y a jamais rien eu entre nous. Il n'y aura jamais rien.» Or

Albertine n'avait même pas rencontré cette personne, pour la bonne

raison que celle-ci n'était pas venue à Paris depuis dix mois. Mais

mon amie trouvait que nier complètement était peu vraisemblable. D'où

cette courte rencontre fictive, dite si simplement que je voyais la dame

s'arrêter, lui dire bonjour, faire quelques pas avec elle. Le

témoignage de mes sens, si j'avais été dehors à ce moment, m'aurait

peut-être appris que la dame n'avait pas fait quelques pas avec

Albertine. Mais si j'avais suie contraire, c'était par une de ces

chaînes de raisonnement (où les paroles de ceux en qui nous avons

confiance insèrent de fortes mailles) et non par le témoignage des

sens. Pour invoquer ce témoignage des sens il eût fallu que j'eusse

été précisément dehors, ce qui n'avait pas eu lieu. On peut imaginer

pourtant qu'une telle hypothèse n'est pas invraisemblable: j'aurais pu

être sorti et passer dans la rue à l'heure où Albertine m'aurait dit

ce soir (ne m'ayant pas vu) qu'elle avait fait quelques pas avec la

dame, et j'aurais su alors qu'Albertine avait menti. Est-ce bien sûr

encore? Une obscurité sacrée se fût emparée de mon esprit, j'aurais

mis en doute que je l'avais vue seule, à peine aurais-je cherché à

comprendre par quelle illusion d'optique je n'avais pas aperçu la dame

et je n'aurais pas été autrement étonné de m'être trompé, car le

monde des astres est moins difficile à connaître que les actions

réelles des êtres, surtout des êtres que nous aimons, fortifiés

qu'ils sont contre notre doute par des fables destinées à les

protéger. Pendant combien d'années peuvent-ils laisser notre amour

apathique croire que la femme aimée a à l'étranger une sœur, un

frère, une belle-sœur qui n'ont jamais existé!

Le témoignage des sens est lui aussi une opération de l'esprit où la

conviction crée l'évidence. Nous avons vu bien des fois le sens de

l'ouïe apporter à Françoise non le mot qu'on avait prononcé, mais

celui qu'elle croyait le vrai, ce qui suffisait pour qu'elle n'entendît

pas la rectification implicite d'une prononciation meilleure. Notre

maître d'hôtel n'était pas constitué autrement. M. de Charlus

portait à ce moment-là--car il changeait beaucoup--des pantalons fort

clairs et reconnaissables entre mille. Or notre maître d'hôtel, qui

croyait que le mot «pissotière» (le mot désignant ce que M. de

Rambuteau avait été si fâché d'entendre le duc de Guermantes appeler

un édicule Rambuteau) était «pistière», n'entendit jamais dans

toute sa vie une seule personne dire «pissotière», bien que très

souvent on prononçât ainsi devant lui. Mais l'erreur est plus

entêtée que la foi et n'examine pas ses croyances. Constamment le

maître d'hôtel disait: «Certainement M. le baron de Charlus a pris

une maladie pour rester si longtemps dans une pistière. Voilà ce que

c'est que d'être un vieux coureur de femmes. Il en a les pantalons. Ce

matin, madame m'a envoyé faire une course à Neuilly. À la pistière

de la rue de Bourgogne j'ai vu entrer M. le baron de Charlus. En

revenant de Neuilly, bien une heure après, j'ai vu ses pantalons jaunes

dans la même pistière, à la même place, au milieu où il se met

toujours pour qu'on ne le voie pas.» Je ne connais rien de plus beau,

de plus noble et plus jeune qu'une nièce de Mme de Guermantes. Mais

j'entendis le concierge d'un restaurant où j'allais quelquefois dire

sur son passage: «Regarde-moi cette vieille rombière, quelle touche!

et ça a au moins quatre-vingts ans.» Pour l'âge il me paraît

difficile qu'il le crût. Mais les chasseurs groupés autour de lui, qui

ricanaient chaque fois qu'elle passait devant l'hôtel pour aller voir

non loin de là ses deux charmantes grand'tantes, Mmes de Fezensac et de

Bellery, virent sur le visage de cette jeune beauté, les quatre-vingts

ans que par plaisanterie ou non avait donnés le concierge à la vieille

«rombière». On les aurait fait tordre en leur disant qu'elle était

plus distinguée que l'une des deux caissières de l'hôtel, et qui,

rongée d'eczéma, ridicule de grosseur, leur semblait belle femme. Seul

peut-être le désir sexuel eût été capable d'empêcher leur erreur

de se former, s'il avait joué sur le passage de la prétendue vieille

rombière, et si les chasseurs avaient brusquement convoité la jeune

déesse. Mais pour des raisons inconnues, et qui devaient être

probablement de nature sociale, ce désir n'avait pas joué. Il y aurait

du reste beaucoup à discuter. L'univers est vrai pour nous tous et

dissemblable pour chacun. Si nous n'étions pas, pour l'ordre du récit,

obligé de nous borner à des raisons frivoles, combien de plus

sérieuses nous permettraient de montrer la minceur menteuse du début

de ce volume où, de mon lit, j'entends le monde s'éveiller, tantôt

par un temps, tantôt par un autre. Oui, j'ai été forcé d'amincir la

chose et d'être mensonger, mais ce n'est pas un univers, c'est des

millions, presque autant qu'il existe de prunelles et d'intelligences

humaines, qui s'éveillent tous les matins.

Pour revenir à Albertine, je n'ai jamais connu de femmes douées plus

qu'elle d'heureuse aptitude au mensonge animé, coloré des teintes

mêmes de la vie, si ce n'est une de ses amies--une de mes jeunes

filles en fleurs aussi, rose comme Albertine, mais dont le profil

irrégulier, creusé, puis proéminent à nouveau, ressemblait tout à

fait à certaines grappes de fleurs roses dont j'ai oublié le nom et

qui ont ainsi de longs et sinueux rentrants. Cette jeune fille était,

au point de vue de la fable, supérieure à Albertine, car elle n'y

mêlait aucun des moments douloureux, des sous-entendus rageurs qui

étaient fréquents chez mon amie. J'ai dit pourtant qu'elle était

charmante quand elle inventait un récit qui ne laissait pas de place au

doute, car on voyait alors devant soi la chose--pourtant

imaginée,--qu'elle disait, en se servant comme vue de sa parole. La

vraisemblance seule inspirait Albertine, nullement le désir de me

donner de la jalousie. Car Albertine, sans être intéressée

peut-être, aimait qu'on lui fît des gentillesses. Or si au cours de

cet ouvrage j'ai eu et j'aurai bien des occasions de montrer comment la

jalousie redouble l'amour, c'est au point de vue de l'amant que je me

suis placé. Mais pour peu que celui-ci ait un peu de fierté, et

dût-il mourir d'une séparation, il ne répondra pas à une trahison

supposée par une gentillesse, il s'écartera, ou sans s'éloigner

s'ordonnera de feindre la froideur. Aussi est-ce en pure perte pour elle

que sa maîtresse le fait tant souffrir. Dissipe-t-elle au contraire

d'un mot adroit, de tendres caresses, les soupçons qui le torturaient

bien qu'il s'y prétendît indifférent, sans doute l'amant n'éprouve

pas cet accroissement désespéré de l'amour où le hausse la jalousie,

mais cessant brusquement de souffrir, heureux, attendri, détendu comme

on l'est après un orage quand la pluie est tombée et qu'à peine

sent-on encore sous les grands marronniers s'égoutter à longs

intervalles les gouttes suspendues que déjà le soleil reparu colore,

il ne sait comment exprimer sa reconnaissance à celle qui l'a guéri.

Albertine savait que j'aimais à la récompenser de ses gentillesses, et

cela expliquait peut-être qu'elle inventât pour s'innocenter des aveux

naturels comme ses récits dont je ne doutais pas et dont un avait été

la rencontre de Bergotte alors qu'il était déjà mort. Je n'avais su

jusque-là de mensonges d'Albertine que ceux que par exemple à Balbec

m'avait rapportés Françoise et que j'ai omis de dire bien qu'ils

m'eussent fait si mal: «Comme elle ne voulait pas venir, elle m'a dit:

«Est-ce que vous ne pourriez pas dire à monsieur que vous ne m'avez

pas trouvée, que j'étais sortie?» Mais les «inférieurs», qui nous

aiment comme Françoise m'aimait, ont du plaisir à nous froisser dans

notre amour-propre.

CHAPITRE DEUXIÈME

_Les Verdurin se brouillent avec M. de Charlus._

Après le dîner, je dis à Albertine que j'avais envie de profiter de

ce que j'étais levé pour aller voir des amis, Mme Villeparisis, Mme de

Guermantes, les Cambremer, je ne savais trop, ceux que je trouverais

chez eux. Je tus seulement le nom de ceux chez qui je comptais aller,

les Verdurin. Je lui demandai si elle ne voulait pas venir avec moi.

Elle allégua qu'elle n'avait pas de robe. «Et puis je suis si mal

coiffée. Est-ce que vous tenez à ce que je continue à garder cette

coiffure?» Et pour me dire adieu elle me tendit la main de cette façon

brusque, le bras allongé, les épaules se redressant, qu'elle avait

jadis sur la plage de Balbec, et qu'elle n'avait plus jamais eue depuis.

Ce mouvement oublié refit du corps qu'il anima, celui de cette

Albertine qui me connaissait encore à peine. Il rendit à Albertine,

cérémonieuse sous un air de brusquerie, sa nouveauté première, son

inconnu, et jusqu'à son cadre. Je vis la mer derrière cette jeune

fille que je n'avais jamais vue me saluer ainsi depuis que je n'étais

plus au bord de la mer. «Ma tante trouve que cela me vieillit»,

ajouta-t-elle d'un air maussade. «Puisse sa tante dire vrai!»

pensai-je. «Qu'Albertine en ayant l'air d'une enfant fasse paraître

Mme Bontemps plus jeune, c'est tout ce que celle-ci demande, et

qu'Albertine aussi ne lui coûte rien, en attendant le jour, où en

m'épousant, elle lui rapportera.» Mais qu'Albertine parût moins

jeune, moins jolie, fît moins retourner les têtes dans la rue, voilà

ce que moi au contraire je souhaitais. Car la vieillesse d'une duègne

ne rassure pas tant un amant jaloux que la vieillesse du visage de celle

qu'il aime. Je souffrais seulement que la coiffure que je lui avais

demandé d'adopter pût paraître à Albertine une claustration de plus.

Et ce fut encore ce sentiment domestique nouveau qui ne cessa, même

loin d'Albertine, de m'attacher à elle comme un lien.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 17 / 39 段