Voilà ce dont une vie avec Albertine me privait justement. Dont elle me

privait? N'aurais-je pas dû penser: dont elle me gratifiait au

contraire. Si Albertine n'avait pas vécu avec moi, avait été libre,

j'eusse imaginé, et avec raison, toutes ces femmes comme des objets

possibles, probables, de son désir, de son plaisir. Elles me fussent

apparues comme ces danseuses qui, dans un ballet diabolique,

représentant les Tentations pour un être, lancent leurs flèches au

cœur d'un autre être. Les midinettes, les jeunes filles, les

comédiennes, comme je les aurais haïes! Objet d'horreur, elles eussent

été exceptées pour moi de la beauté de l'univers. Le servage

d'Albertine, en me permettant de ne plus souffrir par elles, les

restituait à la beauté du monde. Inoffensives, ayant perdu l'aiguillon

qui met au cœur la jalousie, il m'était loisible de les admirer, de

les caresser du regard, un autre jour plus intimement peut-être. En

enfermant Albertine, j'avais du même coup rendu à l'univers toutes ces

ailes chatoyantes qui bruissent dans les promenades, dans les bals, dans

les théâtres, et qui redevenaient tentatrices pour moi, parce qu'elles

ne pouvaient plus succomber à leur tentation. Elles faisaient la

beauté du monde. Elles avaient fait jadis celle d'Albertine. C'est

parce que je l'avais vue comme un oiseau mystérieux, puis comme une

grande actrice de la plage, désirée, obtenue peut-être, que je

l'avais trouvée merveilleuse. Une fois captif chez moi, l'oiseau que

j'avais vu un soir marcher à pas comptés sur la digue, entouré de la

congrégation des autres jeunes filles pareilles à des mouettes venues

on ne sait d'où, Albertine avait perdu toutes ses couleurs, avec toutes

les chances qu'avaient les autres de l'avoir à eux. Elle avait peu à

peu perdu sa beauté. Il fallait des promenades comme celles-là, où je

l'imaginais sans moi accostée par telle femme, ou tel jeune homme, pour

que je la revisse dans la splendeur de la plage, bien que ma jalousie

fût sur un autre plan que le déclin des plaisirs de mon imagination.

Mais malgré ces brusques sursauts où, désirée par d'autres, elle me

redevenait belle, je pouvais très bien diviser son séjour chez moi en

deux périodes, la première où elle était encore, quoique moins

chaque jour, la chatoyante actrice de la plage, La seconde où, devenue

la grise prisonnière, réduite à son terne elle-même, il lui fallait

ces éclairs où je me ressouvenais du passé pour lui rendre des

couleurs.

Parfois, dans les heures où elle m'était le plus indifférente, me

revenait le souvenir d'un moment lointain où sur la plage, quand je ne

la connaissais pas encore, non loin de telle dame avec qui j'étais fort

mal et avec qui j'étais presque certain maintenant qu'elle avait eu des

relations, elle éclatait de rire en me regardant d'une façon

insolente. La mer polie et bleue bruissait tout autour. Dans le soleil

de la plage, Albertine, au milieu de ses amies, était la plus belle.

C'était une fille magnifique, qui dans le cadre habituel d'eaux

immenses m'avait, elle, précieux à la dame qui l'admirait, infligé ce

définitif affront. Il était définitif, car la dame retournait

peut-être à Balbec, constatait peut-être, sur la plage lumineuse et

bruissante, l'absence d'Albertine. Mais elle ignorait que la jeune fille

vécût chez moi, rien qu'à moi. Les eaux immenses et bleues, l'oubli

des préférences qu'elle avait pour cette jeune fille et qui allaient

à d'autres, s'étaient refermées sur l'avanie que m'avait faite

Albertine, l'enfermant dans un éblouissant et infrangible écrin. Alors

la haine pour cette femme mordait mon cœur; pour Albertine aussi, mais

une haine mêlée d'admiration pour la belle jeune fille adulée, à la

chevelure merveilleuse, et dont l'éclat de rire sur la plage était un

affront. La honte, la jalousie, le ressouvenir des désirs premiers et

du cadre éclatant avaient redonné à Albertine sa beauté, sa valeur

d'autrefois. Et ainsi alternait, avec l'ennui un peu lourd que j'avais

auprès d'elle, un désir frémissant, plein d'orages magnifiques et de

regrets; selon qu'elle était à côté de moi dans ma chambre ou que je

lui rendais sa liberté dans ma mémoire sur la digue, dans ses gais

costumes de plage, au jeu des instruments de musique de la mer,

Albertine, tantôt sortie de ce milieu, possédée et sans grande

valeur, tantôt replongée en lui, m'échappant dans un passé que je ne

pourrais connaître, m'offensant, auprès de son amie, autant que

l'éclaboussure de la vague ou l'étourdissement du soleil, Albertine

remise sur la plage, ou rentrée dans ma chambre, en une sorte d'amour

amphibie.

Ailleurs une bande nombreuse jouait au ballon. Toutes ces fillettes

avaient voulu profiter du soleil, car ces journées de février, même

quand elles sont si brillantes, ne durent pas tard et la splendeur de

leur lumière ne retarde pas la venue de son déclin. Avant qu'il fût

encore proche, nous eûmes quelque temps de pénombre, parce qu'après

avoir poussé jusqu'à la Seine, où Albertine admira, et par sa

présence m'empêcha d'admirer, les reflets de voiles rouges sur l'eau

hivernale et bleue, une maison blottie au loin comme un seul coquelicot

dans l'horizon clair dont Saint-Cloud semblait plus loin la

pétrification fragmentaire, friable et côtelée, nous descendîmes de

voiture et marchâmes longtemps; même pendant quelques instants je lui

donnai le bras, et il me semblait que cet anneau que le sien faisait

sous le mien unissait en un seul être nos deux personnes et attachait

l'une à l'autre nos deux destinées.

À nos pieds, nos ombres parallèles, rapprochées et jointes, faisaient

un dessin ravissant. Sans doute il me semblait déjà merveilleux à la

maison qu'Albertine habitât avec moi, que ce fût elle qui s'étendît

sur mon lit. Mais c'en était comme l'exportation au dehors, en pleine

nature, que devant ce lac du Bois que j'aimais tant, au pied des arbres,

ce fût justement son ombre, l'ombre pure et simplifiée de sa jambe, de

son buste, que le soleil eût à peindre au lavis à côté de la mienne

sur le sable de l'allée. Et je trouvais un charme plus immatériel sans

doute, mais non pas moins intime, qu'au rapprochement, à la fusion de

nos corps, à celle de nos ombres. Puis nous remontâmes dans la

voiture. Et elle s'engagea pour le retour dans de petites allées

sinueuses où les arbres d'hiver habillés de lierre et de ronces, comme

des ruines, semblaient conduire à la demeure d'un magicien. À peine

sortis de leur couvert assombri, nous retrouvâmes, pour sortir du Bois,

le plein jour si clair encore que je croyais avoir le temps de faire

tout ce que je voudrais avant le dîner, quand, quelques instants

seulement après, au moment où notre voiture approchait de l'Arc de

Triomphe, ce fut avec un brusque mouvement de surprise et d'effroi que

j'aperçus au-dessus de Paris la lune pleine et prématurée comme le

cadran d'une horloge arrêtée qui nous fait croire qu'on s'est mis en

retard. Nous avions dit au cocher de rentrer. Pour Albertine, c'était

aussi revenir chez moi. La présence des femmes, si aimées

soient-elles, qui doivent nous quitter pour rentrer, ne donne pas cette

paix que je goûtais dans la présence d'Albertine assise au fond de la

voiture à côté de moi, présence qui nous acheminait non au vide où

l'on est séparé, mais à la réunion plus stable encore et mieux

enclose dans mon chez-moi, qui était aussi son chez-elle, symbole

matériel de la possession que j'avais d'elle. Certes pour posséder il

faut avoir désiré. Nous ne possédons une ligne, une surface, un

volume que si notre amour l'occupe. Mais Albertine n'avait pas été

pour moi pendant notre promenade, comme avait été jadis Rachel, une

vaine poussière de chair et d'étoffe. L'imagination de mes yeux, de

mes lèvres, de mes mains, avait à Balbec si solidement construit, si

tendrement poli son corps que maintenant dans cette voiture, pour

toucher ce corps, pour le contenir, je n'avais pas besoin de me serrer

contre Albertine, ni même de la voir, il me suffisait de l'entendre, et

si elle se taisait de la savoir auprès de moi; mes sens tressés

ensemble l'enveloppaient tout entière et quand, arrivée devant la

maison, tout naturellement elle descendit, je m'arrêtai un instant pour

dire au chauffeur de revenir me prendre, mais mes regards

l'enveloppaient encore tandis qu'elle s'enfonçait devant moi sous la

voûte, et c'était toujours ce même calme inerte et domestique que je

goûtais à la voir ainsi lourde, empourprée, opulente et captive,

rentrer tout naturellement avec moi, comme une femme que j'avais à moi,

et, protégée par les murs, disparaître dans notre maison.

Malheureusement elle semblait s'y trouver en prison et être de l'avis

de cette Mme de La Rochefoucauld qui, comme on lui demandait si elle

n'était pas contente d'être dans une aussi belle demeure que Liancourt

répondit qu'«il n'est pas de belle prison», si j'en jugeais par l'air

triste et las qu'elle eut ce soir-là pendant notre dîner en

tête-à-tête dans sa chambre. Je ne le remarquai pas d'abord; et

c'était moi qui me désolais de penser que s'il n'y avait pas eu

Albertine (car avec elle j'eusse trop souffert de la jalousie dans un

hôtel où elle eût toute la journée subi le contact de tant

d'êtres), je pourrais en ce moment dîner à Venise dans une de ces

petites salles à manger surbaissées comme une cale de navire, et où

on voit le grand canal par de petites fenêtres cintrées qu'entourent

des moulures mauresques.

Je dois ajouter qu'Albertine admirait beaucoup chez moi un grand bronze

de Barbedienne qu'avec beaucoup de raison Bloch trouvait fort laid. Il

en avait peut-être moins de s'étonner que je l'eusse gardé. Je

n'avais jamais cherché comme lui à faire des ameublements artistiques,

à composer des pièces, j'étais trop paresseux pour cela, trop

indifférent à ce que j'avais l'habitude d'avoir sous les yeux. Puisque

mon goût ne s'en souciait pas, j'avais le droit de ne pas nuancer mon

intérieur. J'aurais peut-être pu malgré cela ôter le bronze. Mais

les choses laides et cossues sont fort utiles, car elles ont auprès des

personnes qui ne nous comprennent pas, qui n'ont pas notre goût et dont

nous pouvons être amoureux, un prestige que n'aurait pas une fière

chose qui ne révèle pas sa beauté. Or les êtres qui ne nous

comprennent pas sont justement les seuls à l'égard desquels il puisse

nous être utile d'user d'un prestige que notre intelligence suffit à

nous assurer auprès d'êtres supérieurs. Albertine avait beau

commencer à avoir du goût, elle avait encore un certain respect pour

le bronze, et ce respect rejaillissait sur moi en une considération

qui, venant d'Albertine, m'importait infiniment plus que de garder un

bronze un peu déshonorant, puisque j'aimais Albertine.

Mais la pensée de mon esclavage cessait tout d'un coup de me peser et

je souhaitais de le prolonger encore, parce qu'il me semblait apercevoir

qu'Albertine sentait cruellement le sien. Sans doute chaque fois que je

lui avais demandé si elle ne se déplaisait pas chez moi, elle m'avait

toujours répondu qu'elle ne savait pas où elle pourrait être plus

heureuse. Mais souvent ces paroles étaient démenties par un air de

nostalgie, d'énervement.

Certes si elle avait les goûts que je lui avais crus, cet empêchement

de jamais les satisfaire devait être aussi incitant pour elle qu'il

était calmant pour moi, calmant au point que j'eusse trouvé

l'hypothèse que je l'avais accusée injustement la plus vraisemblable

si dans celle-ci je n'eusse eu beaucoup de peine à expliquer cette

application extraordinaire que mettait Albertine à ne jamais être

seule, à ne jamais être libre, à ne pas s'arrêter un instant devant

la porte quand elle rentrait, à se faire accompagner ostensiblement,

chaque fois qu'elle allait téléphoner, par quelqu'un qui pût me

répéter ses paroles, par Françoise, par Andrée, à me laisser

toujours seul, sans avoir l'air que ce fût exprès, avec cette

dernière, quand elles étaient sorties ensemble pour que je pusse me

faire faire un rapport détaillé sur leur sortie. Avec cette

merveilleuse docilité contrastaient certains mouvements vite réprimés

d'impatience, qui me firent me demander si Albertine n'aurait pas formé

le projet de secouer sa chaîne. Des faits accessoires étayaient ma

supposition. Ainsi, un jour où j'étais sorti seul, ayant rencontré,

près de Passy, Gisèle, nous causâmes de choses et d'autres. Bientôt

assez heureux de pouvoir le lui apprendre, je lui dis que je voyais

constamment Albertine. Gisèle me demanda où elle pourrait la trouver

car elle avait justement quelque chose à lui dire. «Quoi donc?» «Des

choses qui se rapportaient à de petites camarades à elle.» «Quelles

camarades? Je pourrai peut-être vous renseigner, ce qui ne vous

empêchera pas de la voir.» «Oh! des camarades d'autrefois, je ne me

rappelle pas les noms», répondit Gisèle d'un air vague, en battant en

retraite. Elle me quitta croyant avoir parlé avec une prudence telle

que rien ne pouvait me paraître que très clair. Mais le mensonge est

si peu exigeant, a besoin de si peu de chose pour se manifester! S'il

s'était agi de camarades d'autrefois, dont elle ne savait même pas les

noms, pourquoi aurait-elle eu «justement» besoin d'en parler à

Albertine. Cet adverbe assez parent d'une expression chère à Madame

Cottard: «cela tombe à pic», ne pouvait s'appliquer qu'à une chose

particulière, opportune, peut-être urgente, se rapportant à des

êtres déterminés. D'ailleurs rien que la façon d'ouvrir la bouche

comme quand on va bâiller, d'un air vague, en me disant (en reculant

presque avec son corps, comme elle faisait machine en arrière à partir

de ce moment dans notre conversation): «Ah! je ne sais pas, je ne me

rappelle pas les noms», faisait aussi bien de sa figure, et,

s'accordant avec elle, de sa voix, une figure de mensonge, que l'air

tout autre, serré, animé, à l'avant, de «j'ai justement» signifiait

une vérité. Je ne questionnai pas Gisèle. À quoi cela m'eût-il

servi? Certes elle ne mentait pas de la même manière qu'Albertine. Et

certes les mensonges d'Albertine m'étaient plus douloureux. Mais

d'abord il y avait entre eux un point commun: le fait même du mensonge

qui, dans certains cas, est une évidence. Non pas de la réalité qui

se cache dans ce mensonge. On sait bien que chaque assassin en

particulier s'imagine avoir tout si bien combiné qu'il ne sera pas

pris, et parmi les menteurs, plus particulièrement les femmes qu'on

aime. On ignore où elle est allée, ce qu'elle y a fait. Mais au moment

même où elle parle, où elle parle d'une autre chose sous laquelle il

y a cela, qu'elle ne dit pas, le mensonge est perçu instantanément, et

la jalousie redoublée puisqu'on sent le mensonge, et qu'on n'arrive pas

à savoir la vérité. Chez Albertine, la sensation du mensonge était

donnée par bien des particularités qu'on a déjà vues au cours de ce

récit, mais principalement par ceci que quand elle mentait son récit

péchait soit par insuffisance, omission, invraisemblance, soit par

excès au contraire de petits faits destinés à le rendre

vraisemblable. Le vraisemblable, malgré l'idée que se fait le menteur,

n'est pas du tout le vrai. Dès qu'en écoutant quelque chose de vrai,

on entend quelque chose qui est seulement vraisemblable, qui l'est

peut-être plus que le vrai, qui l'est peut-être trop, l'oreille un peu

musicienne sent que ce n'est pas cela, comme pour un vers faux, ou un

mot lu à haute voix pour un autre. L'oreille le sent, et si l'on aime,

le cœur s'alarme. Que ne songe-t-on alors, quand on change toute sa vie

parce qu'on ne sait pas si une femme est passée rue de Berri ou rue

Washington, que ne songe-t-on que ces quelques mètres de différence,

et la femme elle-même, seront réduits au cent millionième

(c'est-à-dire à une grandeur que nous ne pouvons percevoir), si

seulement nous avons la sagesse de rester quelques années sans voir

cette femme et que ce qui était Gulliver en bien plus grand deviendra

une lilliputienne qu'aucun microscope--au moins du cœur--car celui de

la mémoire indifférente est plus puissant et moins fragile--ne pourra

plus percevoir! Quoi qu'il en soit, s'il y avait un point commun--le

mensonge même==entre ceux d'Albertine et de Gisèle, pourtant Gisèle

ne mentait pas de la même manière qu'Albertine, ni non plus de la

même manière qu'Andrée, mais leurs mensonges respectifs

s'emboîtaient si bien les uns dans les autres, tout en présentant une

grande variété, que la petite bande avait la solidité impénétrable

de certaines maisons de commerce, de librairie ou de presse par exemple,

où le malheureux auteur n'arrivera jamais, malgré la diversité des

personnalités composantes, à savoir s'il est ou non floué. Le

directeur du journal ou de la revue ment avec une attitude de

sincérité d'autant plus solennelle qu'il a besoin de dissimuler en

mainte occasion qu'il fait exactement la même chose et se livre aux

mêmes pratiques mercantiles que celles qu'il a flétries chez les

autres directeurs de journaux ou de théâtres, chez les autres

éditeurs, quand il a pris pour bannière, levé contre eux l'étendard

de la Sincérité. Avoir proclamé (comme chef d'un parti politique,

comme n'importe quoi) qu'il est atroce de mentir, oblige le plus souvent

à mentir plus que les autres, sans quitter pour cela le masque

solennel, sans déposer la tiare auguste de la sincérité. L'associé

de l'«homme sincère» ment autrement et de façon plus ingénue. Il

trompe son auteur comme il trompe sa femme, avec des trucs de

vaudeville. Le secrétaire de la rédaction, honnête homme et grossier,

ment tout simplement, comme un architecte qui vous promet que votre

maison sera prête, à une époque où elle ne sera pas commencée. Le

rédacteur en chef, âme angélique, voltige au milieu des trois autres,

et sans savoir de quoi il s'agit, leur porte, par scrupule fraternel et

tendre solidarité, le secours précieux d'une parole insoupçonnable.

Ces quatre personnes vivent dans une perpétuelle dissension que

l'arrivée de l'auteur fait cesser. Par-dessus les querelles

particulières, chacun se rappelle le grand devoir militaire de venir en

aide au «corps» menacé. Sans m'en rendre compte, j'avais depuis

longtemps joué le rôle de cet auteur vis-à-vis de la «petite

bande». Si Gisèle avait pensé, quand elle avait dit: «justement»,

à telle camarade d'Albertine disposée à voyager avec elle dès que

mon amie, sous un prétexte ou un autre, m'aurait quitté, et à

prévenir Albertine que l'heure était venue ou sonnerait bientôt,

Gisèle se serait fait couper en morceaux plutôt que de me le dire; il

était donc bien inutile de lui poser des questions. Des rencontres

comme celles de Gisèle n'étaient pas seules à accentuer mes doutes.

Par exemple, j'admirais les peintures d'Albertine. Les peintures

d'Albertine, touchantes distractions de la captive, m'émurent tant que

je la félicitai. «Non, c'est très mauvais, mais je n'ai jamais pris

une seule leçon de dessin.» «Mais un soir vous m'aviez fait dire à

Balbec que vous étiez restée à prendre une leçon de dessin.» e lui

rappelai le jour et je lui dis que j'avais bien compris tout de suite

qu'on ne prenait pas de leçons de dessin à cette heure-là. Albertine

rougit. «C'est vrai, dit-elle, je ne prenais pas de leçons de dessin,

je vous ai beaucoup menti au début, cela je le reconnais. Mais je ne

vous mens plus jamais.» J'aurais tant voulu savoir quels étaient les

nombreux mensonges du début, mais je savais d'avance que ses aveux

seraient de nouveaux mensonges. Aussi je me contentai de l'embrasser. Je

lui demandai seulement un de ces mensonges. Elle répondit: «Eh bien!

par exemple que l'air de la mer me faisait mal.» Je cessai d'insister

devant ce mauvais vouloir.

Pour lui faire paraître sa chaîne plus légère, le mieux était sans

doute de lui faire croire que j'allais moi-même la rompre. En tous cas,

ce projet mensonger je ne pouvais le lui confier en ce moment, elle

était revenue avec trop de gentillesse du Trocadéro tout à l'heure;

ce que je pouvais faire, bien loin de l'affliger d'une menace de

rupture, c'était tout au plus de taire les rêves de perpétuelle vie

commune que formait mon cœur reconnaissant. En la regardant, j'avais de

la peine à me retenir de les épancher en elle, et peut-être s'en

apercevait-elle. Malheureusement leur expression n'est pas contagieuse.

Le cas d'une vieille femme maniérée comme M. de Charlus qui, à force

de ne voir dans son imagination qu'un fier jeune homme, croit devenir

lui-même fier jeune homme et d'autant plus qu'il devient plus maniéré

et plus risible, ce cas est plus général, et c'est l'infortune d'un

amant épris de ne pas se rendre compte que, tandis qu'il voit une

figure belle devant lui, sa maîtresse voit sa figure à lui qui n'est

pas rendue plus belle, au contraire, quand la déforme le plaisir qu'y

fait naître la vue de la beauté. Et l'amour n'épuise même pas toute

la généralité de ce cas; nous ne voyons pas notre corps, que les

autres voient, et nous «suivons» notre pensée, l'objet invisible aux

autres qui est devant nous. Cet objet-là parfois l'artiste le fait voir

dans son œuvre. De là vient que les admirateurs de celle-ci sont

désillusionnés par l'auteur dans le visage de qui cette beauté

intérieure s'est imparfaitement reflétée.

Tout être aimé, même dans une certaine mesure, tout être est pour

nous comme Janus, nous présentant le front qui nous plaît si cet être

nous quitte, le front morne si nous le savons à notre perpétuelle

disposition. Pour Albertine, la société durable avec elle avait

quelque chose de pénible d'une autre façon que je ne peux dire en ce

récit. C'est terrible d'avoir la vie d'une autre personne attachée à

la sienne comme une bombe qu'on tiendrait sans qu'on puisse la lâcher

sans crime. Mais qu'on prenne comme comparaison les hauts et les bas,

les dangers, l'inquiétude, la crainte de voir crues plus tard des

choses fausses et vraisemblables qu'on ne pourra plus expliquer,

sentiments éprouvés si on a dans son intimité un fou. Par exemple, je

plaignais M. de Charlus de vivre avec Morel (aussitôt le souvenir de la

scène de l'après-midi me fit sentir le côté gauche de ma poitrine

bien plus gros que l'autre); en laissant de côté les relations qu'ils

avaient ou non ensemble, M. de Charlus avait dû ignorer au début que

Morel était fou. La beauté de Morel, sa platitude, sa fierté, avaient

dû détourner le baron de chercher si loin, jusqu'aux jours de

mélancolie où Morel accusait M. de Charlus de sa tristesse, sans

pouvoir fournir d'explications, l'insultait de sa méfiance, à l'aide

de raisonnements faux, mais extrêmement subtils, le menaçait de

résolutions désespérées, au milieu desquelles persistait le souci le

plus retors de l'intérêt le plus immédiat. Tout ceci n'est que

comparaison. Albertine n'était pas folle.

* * *

J'appris que ce jour-là avait eu lieu une mort qui me fit beaucoup de

peine, celle de Bergotte. On sait que sa maladie durait depuis

longtemps. Non pas celle évidemment qu'il avait eue d'abord et qui

était naturelle. La nature ne semble guère capable de donner que des

maladies assez courtes. Mais la médecine s'est annexé l'art de les

prolonger. Les remèdes, la rémission qu'ils procurent, le malaise que

leur interruption fait renaître, composent un simulacre de maladie que

l'habitude du patient finit par stabiliser, par styliser, de même que

les enfants toussent régulièrement par quintes, longtemps après

qu'ils sont guéris de la coqueluche. Puis les remèdes agissent

moins,--on les augmente, ils ne font plus aucun bien, mais ils ont

commencé à faire du mal grâce à cette indisposition durable. La

nature ne leur aurait pas offert une durée si longue. C'est une grande

merveille que la médecine égalant presque la nature puisse forcer à

garder le lit, à continuer sous peine de mort l'usage d'un médicament.

Dès lors la maladie artificiellement greffée a pris racine, est

devenue une maladie secondaire mais vraie, avec cette seule différence

que les maladies naturelles guérissent, mais jamais celles que crée la

médecine, car elle ignore le secret de la guérison.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 16 / 39 段