chez les Guermantes ou les Cambremer, que je ne savais trop où j'irais
et je partis chez les Verdurin. Au moment où la pensée du concert que
j'y entendrais me rappelait la scène de l'après-midi: «grand pied de
grue, grand pied de grue»,--scène d'amour déçu, d'amour jaloux,
peut-être, mais alors aussi bestiale que celle que, à la parole près,
peut faire à une femme un orangoutang qui en est, si l'on peut dire,
épris,--au moment où dans la rue j'allais appeler un fiacre,
j'entendis des sanglots qu'un homme, qui était assis sur une borne,
cherchait à réprimer. Je m'approchai, l'homme qui avait la tête dans
ses mains avait l'air d'un jeune homme, et je fus surpris de voir, à la
blancheur qui sortait du manteau, qu'i était en habit et en cravate
blanche. En m'entendant il découvrit son visage inondé de pleurs, mais
aussitôt m'ayant reconnu le détourna. C'était Morel. Il comprit que
je l'avais reconnu et tâchant d'arrêter ses larmes il me dit qu'il
s'était arrêté un instant tant il souffrait. «J'ai grossièrement
insulté aujourd'hui même, me dit-il, une personne pour qui j'ai eu de
très grands sentiments. C'est d'un lâche car elle m'aime.» «Avec le
temps elle oubliera peut-être», répondis-je sans penser qu'en parlant
ainsi, j'avais l'air d'avoir entendu la scène de l'après-midi. Mais il
était si absorbé dans son chagrin qu'il n'eut même pas l'idée que je
pusse savoir quelque chose. «Elle oubliera peut-être, me dit-il. Mais
moi je ne pourrai pas oublier. J'ai le sentiment de ma honte, j'ai un
dégoût de moi! Mais enfin c'est dit, rien ne peut faire que ce n'ait
pas été dit. Quand on me met en colère je ne sais plus ce que je
fais. Et c'est si malsain pour moi, j'ai les nerfs tout entrecroisés
les uns dans les autres», car comme tous les neurasthéniques il avait
un grand souci de sa santé. Si, dans l'après-midi, j'avais vu la
colère amoureuse d'un animal furieux, ce soir, en quelques heures, des
siècles avaient passé et un sentiment nouveau, un sentiment de honte,
de regret, de chagrin, montrait qu'une grande étape avait été
franchie dans l'évolution de la bête destinée à se transformer en
créature humaine. Malgré tout j'entendais toujours «grand pied de
grue» et je craignais une prochaine récurrence à l'état sauvage. Je
comprenais d'ailleurs très mal ce qui s'était passé, et c'est
d'autant plus naturel que M. de Charlus lui-même ignorait entièrement
que depuis quelques jours et particulièrement ce jour-là, même avant
le honteux épisode qui ne se rapportait pas directement à l'état du
violoniste, Morel était repris de neurasthénie. En effet, il avait, le
mois précédent, poussé aussi vite qu'il avait pu, beaucoup plus
lentement qu'il eût voulu, la séduction de la nièce de Jupien avec
laquelle il pouvait, en tant que fiancé, sortir à son gré. Mais dès
qu'il avait été un peu loin dans ses entreprises vers le viol, et
surtout quand il avait parlé à sa fiancée de se lier avec d'autres
jeunes filles qu'elle lui procurerait, il avait rencontré des
résistances qui l'avaient exaspéré. Du coup (soit qu'elle eût été
trop chaste, ou au contraire se fût donnée) son désir était tombé.
Il avait résolu de rompre, mais sentant le baron bien plus moral,
quoique vicieux, il avait peur que, dès la rupture, M. de Charlus ne le
mît à la porte. Aussi avait-il décidé, il y avait une quinzaine de
jours, de ne plus revoir la jeune fille, de laisser M. de Charlus et
Jupien se débrouiller (il employait un verbe plus cambronesque) entre
eux, et avant d'annoncer a rupture, de «fout' le camp» pour une
destination inconnue.
Bien que la conduite qu'il avait eue avec la nièce de Jupien fût
exactement superposable, dans les moindres détails, avec celle dont il
avait fait la théorie devant le baron pendant qu'ils dînaient à
Saint-Mars-le-Vêtu, il est probable qu'elles étaient fort
différentes, et que des sentiments moins atroces et qu'il n'avait pas
prévus dans sa conduite théorique avaient embelli, rendu sentimentale
sa conduite réelle. Le seul point où au contraire la réalité était
pire que le projet, est que dans le projet il ne lui paraissait pas
possible de rester à Paris après une telle trahison. Maintenant au
contraire vraiment «fout' le camp» pour une chose aussi simple lui
paraissait beaucoup. C'était quitter le baron qui, sans doute, serait
furieux, et briser sa situation. Il perdrait tout l'argent que lui
donnait le baron. La pensée que c'était inévitable lui donnait des
crises de nerfs, il restait des heures à larmoyer, prenait pour ne pas
y penser de la morphine avec prudence. Puis tout à coup s'était
trouvée dans son esprit une idée qui sans doute y prenait peu à peu
vie et forme depuis quelque temps, et cette idée était que
l'alternative, le choix entre la rupture et la brouille complète avec
M. de Charlus, n'était peut-être pas forcés. Perdre tout l'argent du
baron était beaucoup. Morel, incertain, fut pendant quelques jours
plongé dans des idées noires, comme celles que lui donnaient la vue de
Bloch. Puis il décida que Jupien et sa nièce avaient essayé de le
faire tomber dans un piège, qu'ils avaient dû s'estimer heureux d'en
être quittes à si bon marché. Il trouvait en somme que la jeune fille
était dans son tort d'avoir été si maladroite, de n'avoir pas su le
garder par les sens. Non seulement le sacrifice de sa situation chez M.
de Charlus lui semblait absurde, mais il regrettait jusqu'aux dîners
dispendieux qu'il avait offerts à la jeune fille depuis qu'ils étaient
fiancés et desquels il eût pu dire le coût, en fils de valet de
chambre qui venait tous les mois apporter son «livre» à mon oncle.
Car livre, au singulier, qui signifie ouvrage imprimé pour le commun
des mortels, perd ce sens pour les Altesses et pour les valets de
chambre. Pour les seconds il signifie le livre de comptes, pour les
premières le registre où on s'inscrit. (À Balbec, un jour où la
Princesse de Luxembourg m'avait dit qu'elle n'avait pas emporté de
livre, j'allais lui prêter _Pêcheur d'Islande_ et _Tartarin de
Tarascon_, quand je compris ce qu'elle avait voulu dire, non qu'elle
passerait le temps moins agréablement, mais que je pourrais plus
difficilement mettre mon nom chez elle.)
Malgré le changement de point de vue de Morel quant aux conséquences
de sa conduite, bien que celle-ci lui eût semblé abominable il y a
deux mois quand il aimait passionnément la nièce de Jupien, et que
depuis quinze jours il ne cessât de se répéter que cette même
conduite était naturelle, louable, elle ne laissait pas d'augmenter
chez lui l'état de nervosité dans lequel tantôt il avait signifié la
rupture. Et il était tout prêt à «passer sa colère» sinon (sauf
dans un accès momentané) sur la jeune fille envers qui il gardait ce
reste de crainte, dernière trace de l'amour, du moins sur le baron. Il
se garda cependant de lui rien dire avant le dîner, car, mettant
au-dessus de tout sa propre virtuosité professionnelle, au moment où
il avait des morceaux difficiles à jouer (comme ce soir chez les
Verdurin), il évitait (autant que possible, et c'était déjà bien
trop que la scène e l'après-midi) tout ce qui pouvait donner à ses
mouvements quelque chose de saccadé. Tel un chirurgien, passionné
d'automobile, cesse de conduire quand il a à opérer. C'est ce qui
m'explique que, tout en me parlant, il faisait remuer doucement ses
doigts l'un après l'autre afin de voir s'ils avaient repris leur
souplesse. Un froncement de sourcil s'ébaucha qui semblait signifier
qu'il y avait encore un peu de raideur nerveuse. Mais pour ne pas
l'accroître, il déplissait son visage, comme on s'empêche de
s'énerver de ne pas dormir ou de ne pas posséder aisément une femme,
de peur que la phobie elle-même retarde encore l'instant du sommeil ou
du plaisir. Aussi, désireux de reprendre sa sérénité afin d'être
comme d'habitude tout à ce qu'il jouerait chez les Verdurin et
désireux, tant que je le verrais, de me permettre de constater sa
douleur, le plus simple lui parut de me supplier de partir
immédiatement. La supplication était inutile et le départ m'était un
soulagement. J'avais tremblé qu'allant dans la même maison, à
quelques minutes d'intervalle, il ne me demandât de le conduire et je
me rappelais trop la scène de l'après-midi pour ne pas éprouver
quelque dégoût à avoir Morel auprès de moi pendant le trajet. Il est
très possible que l'amour, puis l'indifférence ou la haine de Morel à
l'égard de la nièce de Jupien eussent été sincères. Malheureusement
ce n'était pas la première fois qu'il agissait ainsi, qu'il
«plaquait» brusquement une jeune fille à laquelle il avait juré de
l'aimer toujours, allant jusqu'à lui montrer un revolver chargé en lui
disant qu'il se ferait sauter la cervelle s'il était assez lâche pour
l'abandonner. Il ne l'abandonnait pas moins ensuite et éprouvait, au
lieu de remords, une sorte de rancune. Ce n'était pas la première fois
qu'il agissait ainsi, ce ne devait pas être la dernière, de sorte que
bien des têtes de jeunes filles--de jeunes filles moins oublieuses de
lui qu'il n'était d'elles--souffrirent--comme souffrit encore longtemps
la nièce de Jupien, continuant à aimer Morel tout en le
méprisant--souffrirent, prêtes à éclater sous l'élancement d'une
douleur interne parce qu'en chacune d'elles,--comme le fragment d'une
sépulture grecque,--un aspect du visage de Morel, dur comme le marbre
et beau comme l'antique, était enclos dans leur cervelle, avec ses
cheveux en fleurs, ses yeux fins, son nez droit, formant protubérance
pour un crâne non destiné à le recevoir, et qu'on ne pouvait pas
opérer. Mais à la longue ces fragments si durs finissent par glisser
jusqu'à une place où ils ne causent pas trop de déchirements, n'en
bougent plus; on ne sent plus leur présence: c'est l'oubli, ou le
souvenir indifférent.
J'avais en moi deux produits de ma journée. C'était d'une part, grâce
au calme apporté par la docilité d'Albertine, la possibilité et, en
conséquence, la résolution de rompre avec elle. C'était d'autre part,
fruit de mes réflexions pendant le temps que je l'avais attendue, assis
devant mon piano, l'idée que l'Art, auquel je tâcherais de consacrer
ma liberté reconquise, n'était pas quelque chose qui valût la peine
d'un sacrifice, quelque chose d'en dehors de la vie, ne participant pas
à sa vanité et son néant, l'apparence d'individualité réelle
obtenue dans les œuvres n'étant due qu'au trompe-l'œil de l'habileté
technique. Si mon après-midi avait laissé en moi d'autres résidus,
plus profonds peut-être, ils ne devaient venir à ma connaissance que
bien plus tard. Quant aux deux que je soupesais clairement, ils
n'allaient pas être durables; car, dès cette soirée même, mes idées
de l'art allaient se relever de la diminution qu'elles avaient
éprouvée l'après-midi, tandis qu'en revanche le calme, et par
conséquent la liberté qui me permettrait de me consacrer a lui, allait
m'être de nouveau retiré.
Comme ma voiture, longeant le quai, approchait de chez les Verdurin, je
la fis arrêter. Je venais en effet de voir Brichot descendre de tramway
au coin de la rue Bonaparte, essuyer ses souliers avec un vieux journal,
et passer des gants gris-perle. J'allai à lui. Depuis quelque temps son
affection de la vue ayant empiré, il avait été doté--aussi richement
qu'un observatoire--de lunettes nouvelles puissantes et compliquées
qui, comme des instruments astronomiques, semblaient vissées à ses
yeux; il braqua sur moi leurs feux excessifs et me reconnut. Elles
étaient en merveilleux état. Mais derrière elles j'aperçus
minuscule, pâle, convulsif, expirant, un regard lointain placé sous ce
puissant appareil, comme dans les laboratoires trop richement
subventionnés pour les besognes que l'on y fait on place une
insignifiante bestiole agonisante sous les appareils les plus
perfectionnés. J'offris mon bras au demi-aveugle pour assurer sa
marche. «Ce n'est pas cette fois près du grand Cherbourg que nous nous
rencontrons, me dit-il, mais à côté du petit Dunkerque», phrase qui
me parut fort ennuyeuse, car je ne compris pas ce qu'elle voulait dire;
et cependant je n'osai pas le demander à Brichot, par crainte moins
encore de son mépris que de ses explications. Je lui répondis que
j'étais assez curieux de voir le salon où Swann rencontrait jadis tous
les soirs Odette. «Comment, vous connaissez ces vieilles histoires, me
dit-il. Il y a pourtant de cela jusqu'à la mort de Swann ce que le
poète appelle à bon droit: _Grande Spatium mortalis ævi._»
La mort de Swann m'avait à l'époque bouleversé. La mort de Swann!
Swann ne joue pas dans cette phrase le rôle d'un simple génitif.
J'entends par là la mort particulière, la mort envoyée par le destin
au Service de Swann. Car nous disons la mort pour simplifier, mais il y
en a presque autant que de personnes. Nous ne possédons pas de sens qui
nous permette de voir, courant à toutes vitesses dans toutes les
directions, les morts, les morts actives dirigées par le destin vers
tel ou tel. Souvent ce sont des morts qui ne seront entièrement
libérées de leur tâche que deux, trois ans après. Elles courent vite
poser un cancer au flanc d'un Swann, puis repartent pour d'autres
besognes, ne revenant que quand, l'opération des chirurgiens ayant eu
lieu, il faut poser le cancer à nouveau. Puis vient le moment où on
lit dans _le Gaulois_ que la santé de Swann a inspiré des
inquiétudes, mais que son indisposition est en parfaite voie de
guérison. Alors quelques minutes avant le dernier souffle, la mort,
comme une religieuse qui vous aurait soigné, au lieu de vous détruire,
vient assister à vos derniers instants, couronne d'une auréole
suprême l'être à jamais glacé dont le cœur a cessé de battre. Et
c'est cette diversité des morts, le mystère de leurs circuits, la
couleur de leur fatale écharpe qui donne quelque chose de si
impressionnant aux lignes des journaux:
«Nous apprenons avec un vif regret que M. Charles Swann a succombé
hier à Paris, dans son hôtel, des suites d'une douloureuse maladie.
Parisien dont l'esprit était apprécié de tous, comme la sûreté de
ses relations choisies mais fidèles, il sera unanimement regretté,
aussi bien dans les milieux artistiques et littéraires où la finesse
avisée de son goût le faisait se plaire et être recherché de tous,
qu'au Jockey-Club dont il était l'un des membres les plus anciens et
les plus écoutés. Il appartenait aussi au Cercle de l'Union et au
Cercle Agricole. Il avait donné depuis peu sa démission de membre du
Cercle de la rue Royale. Sa physionomie spirituelle comme sa notoriété
marquante ne laissaient pas d'exciter la curiosité du public dans tout
_great event_ de la musique et de la peinture et notamment aux
«vernissages» dont il avait été l'habitué fidèle jusqu'à ses
dernières années, où il n'était plus sorti que rarement de sa
demeure. Les obsèques auront lieu, etc.».
À ce point de vue si l'on n'est pas «quelqu'un» l'absence de titre
connu rend plus rapide encore la décomposition de la mort. Sans doute
c'est d'une façon anonyme, sans distinction d'individualité, qu'on
demeure le duc d'Uzès. Mais la couronne ducale en tient quelque temps
ensemble les éléments comme ceux de ces glaces aux formes bien
dessinées qu'appréciait Albertine, tandis que les noms de bourgeois
ultra-mondains, aussitôt qu'ils sont morts, se désagrègent et fondent
«démoulés». Nous avons vu Mme de Guermantes parler de Cartier comme
du meilleur ami du duc de la Trémoille, comme d'un homme très
recherché dans' les milieux aristocratiques. Pour la génération
suivante, Cartier est devenu quelque chose de si informe qu'on le
grandirait presque en l'apparentant au bijoutier Cartier, avec lequel il
eût souri que des ignorants pussent le confondre! Swann était au
contraire une remarquable personnalité intellectuelle et artistique; et
bien qu'il n'eût rien «produit» il eut pourtant la chance de durer un
peu plus. Et pourtant, cher Charles Swann, que j'ai connu quand j'étais
encore si jeune et vous près du tombeau, c'est parce que celui que vous
deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros
d'un de ses romans, qu'on recommence à parler de vous et que peut-être
vous vivrez. Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du
Cercle de la rue Royale où vous êtes entre Galliffet, Edmond Polignac
et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c'est parce qu'on sait qu'il y
a quelques traits de vous dans le personnage de Swann.
Pour revenir à des réalités plus générales, c'est de cette mort
prédite et pourtant imprévue de Swann que je l'avais entendu parler
lui-même à la duchesse de Guermantes, le soir où avait eu lieu la
fête chez la cousine de celle-ci. C'est la même mort dont j'avais
retrouvé l'étrangeté spécifique et saisissante un soir où j'avais
parcouru le journal et où son annonce m'avait arrêté net, comme
tracée en mystérieuses lignes inopportunément interpolées. Elles
avaient suffi à faire d'un vivant quelqu'un qui ne peut plus répondre
à ce qu'on lui dit, qu'un nom, un nom écrit, passé tout à coup du
monde réel dans le royaume du silence. C'étaient elles qui me
donnaient encore maintenant le désir de mieux connaître la demeure'
où avaient autrefois résidé les Verdurin et où Swann, qui alors
n'était pas seulement quelques lettres passées dans un journal, avait
si souvent dîné avec Odette. Il faut ajouter aussi (et cela me rendit
longtemps la mort de Swann plus douloureuse qu'une autre, bien que ces
motifs n'eussent pas trait à l'étrangeté individuelle de sa mort) que
je n'étais pas allé voir Gilberte comme je le lui avais promis chez la
princesse de Guermantes, qu'il ne m'avait pas appris cette «autre
raison» à laquelle il avait fait allusion ce soir-là, pour laquelle
il m'avait choisi comme confident de son entretien avec le prince, que
mille questions me revenaient (comme des bulles montent du fond de
l'eau), que je voulais lui poser sur les sujets les plus disparates: sur
Ver Meer, sur M. de Mouchy, sur lui-même, sur une tapisserie de
Boucher, sur Combray, questions sans doute peu pressantes puisque je les
avais remises de jour en jour mais qui me semblaient capitales depuis
que, ses lèvres s'étant scellées, la réponse ne viendrait plus.
«Mais non, reprit Brichot, ce n'était pas ici que Swann rencontrait sa
future femme ou du moins ce ne fut ici que dans les tout à fait
derniers temps après le sinistre qui détruisit partiellement la
première habitation de Madame Verdurin.»
Malheureusement, dans la crainte d'étaler aux yeux de Brichot un luxe
qui me semblait déplacé puisque l'universitaire n'en prenait pas sa
part, j'étais descendu trop précipitamment de la voiture et le cocher
n'avait pas compris ce que je lui avais jeté à toute vitesse pour
avoir le temps de m'éloigner de lui avant que Brichot m'aperçût. La
conséquence fut que le cocher vint nous accoster et me demanda s'il
devait venir me reprendre; je lui dis en hâte que oui et redoublai
d'autant plus de respect à l'égard de l'universitaire venu en omnibus.