Je ne sais pourquoi le cours de mes rêveries, qui avait suivi

jusque-là des souvenirs de musique, se détourna sur ceux qui en ont

été, à notre époque, les meilleurs exécutants et parmi lesquels, le

surfaisant un peu, je faisais figurer Morel. Aussitôt ma pensée fit un

brusque crochet, et c'est au caractère de Morel, à certaines des

singularités de ce caractère que je me mis à songer. Au reste--et

cela pouvait se conjoindre, mais non se confondre avec la neurasthénie

qui le rongeait--Morel avait l'habitude de parler de sa vie, mais en

présentant une image si enténébrée qu'il était très difficile de

rien distinguer. Il se mettait par exemple à la complète disposition

de M. de Charlus à condition de garder ses soirées libres, car il

désirait pouvoir après le dîner aller suivre un cours d'algèbre. M.

de Charlus autorisait, mais demandait à le voir après. «Impossible,

c'est une vieille peinture italienne» (cette plaisanterie n'a aucun

sens transcrite ainsi; mais M. de Charlus ayant fait lire à Morel

l'_Éducation sentimentale_, à l'avant-dernier chapitre duquel

Frédéric Moreau dit cette phrase, par plaisanterie Morel ne

prononçait jamais le mot «impossible» sans le faire suivre de

ceux-ci: «c'est une vieille peinture italienne»), le cours dure fort

tard et c'est déjà un grand dérangement pour le professeur qui

naturellement serait froissé.»--«Mais il n'y a même pas besoin de

cours, l'algèbre ce n'est pas la natation ni même l'anglais, cela

s'apprend aussi bien dans un livre», répliquait M. de Charlus, qui

avait deviné aussitôt dans le cours d'algèbre une de ces images où

on ne pouvait rien débrouiller du tout. C'était peut-être une

coucherie avec une femme, ou, si Morel cherchait à gagner de l'argent

par des moyens louches et s'était affilié à la police secrète, une

expédition avec des agents de la sûreté, et qui sait, pis encore,

l'attente d'un gigolo dont on pourra avoir besoin dans une maison de

prostitution. «Bien plus facilement même, dans un livre, répondait

Morel à M. de Charlus, car on ne comprend rien à un cours

d'algèbre.» «Alors pourquoi ne l'étudies-tu pas plutôt chez moi où

tu es tellement plus confortablement», aurait pu répondre M. de

Charlus, mais il s'en gardait bien, sachant qu'aussitôt, conservant

seulement le même caractère nécessaire de réserver les heures du

soir, le cours d'algèbre imaginé se fût changé immédiatement en une

obligatoire leçon de danse ou de dessin. En quoi M. de Charlus put

s'apercevoir qu'il se trompait, en partie du moins, Morel s'occupant

souvent chez le baron à résoudre des équations. M. de Charlus objecta

bien que l'algèbre ne pouvait guère servir à un violoniste. Morel

riposta qu'elle était une distraction pour passer le temps et combattre

la neurasthénie. Sans doute M. de Charlus eût pu chercher à se

renseigner, à apprendre ce qu'étaient, au vrai, ces mystérieux et

inéluctables cours d'algèbre qui ne se donnaient que la nuit. Mais

pour s'occuper de dévider l'écheveau des occupations de Morel, M. de

Charlus était trop engagé dans celles du monde. Les visites reçues ou

faites, le temps passé au cercle, les dîners en ville, les soirées au

théâtre l'empêchaient d'y penser, ainsi qu'à cette méchanceté

violente et sournoise que Morel avait à la fois, disait-on, laissé

éclater et dissimulée dans les milieux successifs, les différentes

villes par où il avait passé, et où on ne parlait de lui qu'avec un

frisson, en baissant la voix, et sans oser rien raconter.

Ce fut malheureusement un des éclats de cette nervosité méchante

qu'il me fut donné ce jour-là d'entendre, comme, ayant quitté le

piano, j'étais descendu dans la cour pour aller au-devant d'Albertine

qui n'arrivait pas. En passant devant la boutique de Jupien, où Morel

et celle que je croyais devoir être bientôt sa femme étaient seuls,

Morel criait à tue-tête, ce qui faisait sortir de lui un accent que je

ne lui connaissais pas, paysan, refoulé d'habitude, et extrêmement

étrange. Les paroles ne l'étaient pas moins, fautives au point de vue

du français, mais il connaissait tout imparfaitement. «Voulez-vous

sortir, grand pied de grue, grand pied de grue, grand pied de grue»,

répétait-il à la pauvre petite qui certainement au début n'avait pas

compris ce qu'il voulait dire, puis qui, tremblante et fière, restait

immobile devant lui. «Je vous ai dit de sortir, grand pied de grue,

grand pied de grue, allez chercher votre oncle pour que je lui dise ce

que vous êtes, putain.» Juste à ce moment la voix de Jupien qui

rentrait en causant avec un de ses amis se fit entendre dans la cour, et

comme je savais que Morel était extrêmement poltron, je trouvai

inutile de joindre mes forces à celles de Jupien et de son ami,

lesquels dans un instant seraient dans la boutique et je remontai pour

éviter Morel qui, bien qu'ayant feint de tant désirer qu'on fît venir

Jupien, (probablement pour effrayer et dominer la petite, par un

chantage ne reposant peut-être sur rien) se hâta de sortir dès qu'il

l'entendit dans la cour. Les paroles rapportées ne sont rien, elles

n'expliqueraient pas le battement de cœur avec lequel je remontai. Ces

scènes auxquelles nous assistons dans la vie trouvent un élément de

force incalculable dans ce que les militaires appellent en matière

d'offensive le bénéfice de la surprise, et j'avais beau éprouver tant

de calme douceur à savoir qu'Albertine, au lieu de rester au

Trocadéro, allait rentrer auprès de moi, je n'en avais pas moins dans

l'oreille l'accent de ces mots dix fois répétés: «grand pied de

grue, grand pied de grue», qui m'avaient bouleversé.

Peu à peu mon agitation se calma. Albertine allait rentrer. Je

l'entendrais sonner à la porte dans un instant. Je sentis que ma vie

n'était plus comme elle aurait pu être, et qu'avoir ainsi une femme

avec qui tout naturellement, quand elle allait être de retour, je

devrais sortir, vers l'embellissement de qui allait être de plus en

plus détournées les forces et l'activité de mon être, faisait de moi

comme une tige accrue, mais alourdie par le fruit opulent en qui passent

toutes ses réserves. Contrastant avec l'anxiété que j'avais encore il

y a une heure, le calme que me causait le retour d'Albertine était plus

vaste que celui que j'avais ressenti le matin avant son départ.

Anticipant sur l'avenir, dont la docilité de mon amie me rendait à peu

près maître, plus résistant, comme rempli et stabilisé par la

présence imminente, importune, inévitable et douce, c'était le calme

(nous dispensant de chercher le bonheur en nous-mêmes) qui naît d'un

sentiment familial et d'un bonheur domestique. Familial et domestique:

tel fut encore, non moins que le sentiment qui avait amené tant de paix

en moi tandis que j'attendais Albertine, celui que j'éprouvai ensuite

en me promenant avec elle. Elle ôta un instant son gant, soit pour

toucher ma main, soit pour m'éblouir en me laissant voir à son petit

doigt à côté de celle donnée par Mme Bontemps une bague où

s'étendait la large et liquide nappe d'une claire feuille de rubis:

«Encore une nouvelle bague, Albertine. Votre tante est d'une

générosité!» «Non, celle-là ce n'est pas ma tante, dit-elle en

riant. C'est moi qui l'ai achetée, comme, grâce à vous, je peux faire

de grosses économies. Je ne sais même pas à qui elle a appartenu. Un

voyageur qui n'avait pas d'argent la laissa au propriétaire d'un hôtel

où j'étais descendue au Mans. Il ne savait qu'en faire et l'aurait

vendue bien au-dessous de sa valeur. Mais elle était encore bien trop

chère pour moi. Maintenant que, grâce à vous, je deviens une dame

chic, je lui ai fait demander s'il l'avait encore. Et la voici.» «Cela

fait bien des bagues, Albertine. Où mettrez-vous celle que je vais vous

donner? En tous cas celle-ci est très jolie, je ne peux pas distinguer

les ciselures autour du rubis, on dirait une tête d'homme grimaçante.

Mais je n'ai pas une assez bonne vue.» «Vous l'auriez meilleure que

cela ne vous avancerait pas beaucoup. Je ne distingue pas non plus.»

Jadis il m'était souvent arrivé en lisant des mémoires, un roman, où

un homme sort toujours avec une femme, goûte avec elle, de désirer

pouvoir faire ainsi. J'avais cru parfois y réussir, par exemple en

amenant avec moi la maîtresse de Saint-Loup, en allant dîner avec

elle. Mais j'avais beau appeler à mon secours l'idée que je jouais

bien à ce moment-là le personnage que j'avais envié dans le roman,

cette idée me persuadait que je devais avoir du plaisir auprès de

Rachel et ne m'en donnait pas. C'est que chaque fois que nous voulons

imiter quelque chose qui fut vraiment réel, nous oublions que ce

quelque chose fut produit non par la volonté d'imiter, mais par une

force inconsciente, et réelle, elle aussi; mais cette impression

particulière que n'avait pu me donner tout mon désir d'éprouver un

plaisir délicat à me promener avec Rachel, voici maintenant que je

l'éprouvais sans l'avoir cherchée le moins du monde, mais pour des

raisons tout autres, sincères, profondes; pour citer un exemple, pour

cette raison que ma jalousie m'empêchait d'être loin d'Albertine, et,

du moment que je pouvais sortir, de la laisser aller se promener sans

moi. Je ne l'éprouvais que maintenant parce que la connaissance est non

des choses extérieures qu'on veut observer, mais des sensations

involontaires, parce qu'autrefois une femme avait beau être dans la

même voiture que moi, elle n'était pas _en réalité_ à côté de

moi, tant que ne l'y recréait pas à tout instant un besoin d'elle

comme j'en avais un d'Albertine, tant que la caresse constante de mon

regard ne lui rendait pas sans cesse ces teintes qui demandent à être

perpétuellement rafraîchies, tant que les sens, même apaisés mais

qui se souviennent, ne mettaient pas sous ces couleurs la saveur et la

consistance, tant qu'unie aux sens et à l'imagination qui les exalte la

jalousie ne maintenait pas cette femme en équilibre auprès de moi par

une attraction compensée aussi puissante que la loi de la gravitation.

Notre voiture descendait vite les boulevards, les avenues dont les

hôtels en rangée, rose congélation de soleil et de froid, me

rappelaient mes visites chez Mme Swann doucement éclairée par les

chrysanthèmes en attendant l'heure des lampes.

J'avais à peine le temps d'apercevoir, aussi séparé d'elles derrière

la vitre de l'auto que je l'aurais été derrière la fenêtre de ma

chambre, une jeune fruitière, une crémière, debout devant sa porte,

illuminée par le beau temps comme une héroïne que mon désir

suffisait à engager dans des péripéties délicieuses, au seuil d'un

roman que je ne connaîtrais pas. Car je ne pouvais demander à

Albertine de m'arrêter et déjà n'étaient plus visibles les jeunes

femmes dont mes yeux avaient à peine distingué les traits et caressé

la fraîcheur dans la blonde vapeur où elles étaient baignées.

L'émotion dont je me sentais saisi en apercevant la fille d'un marchand

de vins à sa caisse ou une blanchisseuse causant dans la rue était

l'émotion qu'on a à reconnaître des Déesses. Depuis que l'Olympe

n'existe plus, ses habitants vivent sur la terre. Et quand, faisant un

tableau mythologique, les peintres ont fait poser pour Vénus ou Cérès

des filles du peuple exerçant les plus vulgaires métiers, bien loin de

commettre un sacrilège, ils n'ont fait que leur ajouter, que leur

rendre la qualité, les attributs divers dont elles étaient

dépouillées. «Comment vous a semblé le Trocadéro, petite folle?»

«Je suis rudement contente de l'avoir quitté pour venir avec vous.

Comme monument c'est assez moche, n'est-ce pas? C'est de Davioud, je

crois.» «Mais comme ma petite Albertine s'instruit! En effet c'est de

Davioud, mais je l'avais oublié.» «Pendant que vous dormez je lis vos

livres, grand paresseux.» «Petite, voilà, vous changez tellement vite

et vous devenez tellement intelligente (c'était vrai, mais de plus je

n'étais pas fâché qu'elle eût la satisfaction, à défaut d'autres,

de se dire que du moins le temps qu'elle passait chez moi n'était pas

entièrement perdu pour elle) que je vous dirais au besoin des choses

qui seraient généralement considérées comme fausses et qui

correspondent à une vérité que je cherche. Vous savez ce que c'est

que l'impressionnisme?» «Très bien.» «Eh! bien! voyez ce que je

veux dire: vous vous rappelez l'église de Marcouville l'Orgueilleuse

qu'Elstir n'aimait pas parce qu'elle était neuve. Est-ce qu'il n'est

pas en contradiction avec son propre impressionnisme quand il retire

ainsi ces monuments de l'impression globale où ils sont compris pour

les amener hors de la lumière où ils sont dissous et examiner en

archéologue leur valeur intrinsèque? Quand il peint, est-ce qu'un

hôpital, une école, une affiche sur un mur ne sont pas de la même

valeur qu'une cathédrale inestimable qui est à côté dans une image

indivisible? Rappelez-vous comme la façade était cuite par le soleil,

comme le relief de ces saints de Marcouville surnageait dans la

lumière. Qu'importe qu'un monument soit neuf s'il paraît vieux et

même s'il ne le paraît pas. Ce que les vieux quartiers contiennent de

poésie a été extrait jusqu'à la dernière goutte, mais certaines

maisons nouvellement bâties pour de petits bourgeois cossus, dans des

quartiers neufs, où la pierre trop blanche est fraîchement sciée, ne

déchirent-elles pas l'air torride de midi en juillet, à l'heure où

les commerçants reviennent déjeuner dans la banlieue, d'un cri aussi

acide que l'odeur des cerises attendant que le déjeuner soit servi dans

la salle à manger obscure, où les prismes de verre pour poser les

couteaux projettent des feux multicolores et aussi beaux que les

verrières de Chartres?» «Ce que vous êtes gentil! Si je deviens

jamais intelligente, ce sera grâce à vous.» «Pourquoi dans une belle

journée détacher ses yeux du Trocadéro dont les tours en cou de

girafe font penser à la chartreuse de Pavie?» «Il m'a rappelé aussi,

dominant comme cela sur son tertre, une reproduction de Mantegna que

vous avez, je crois que c'est Saint-Sébastien, où il y a au fond une

ville en amphithéâtre et où on jurerait qu'il y a le Trocadéro?»

«Vous voyez bien! Mais comment avez-vous vu la reproduction de

Mantegna? Vous êtes renversante.» Nous étions arrivés dans des

quartiers plus populaires et l'érection d'une Vénus ancillaire

derrière chaque comptoir faisait de lui comme un autel suburbain au

pied duquel j'aurais voulu passer ma vie.

Comme on fait à la veille d'une mort prématurée, je dressais le

compte des plaisirs dont me privait le point final qu'Albertine mettait

à ma liberté. À Passy ce fut sur la chaussée même, à cause de

l'encombrement, que des jeunes filles se tenant par la taille

m'émerveillèrent de leur sourire. Je n'eus pas le temps de le bien

distinguer, mais il était peu probable que je le surprisse; dans toute

foule en effet, dans toute foule jeune, il n'est pas rare que l'on

rencontre l'effigie d'un noble profil. De sorte que ces cohues

populaires des jours de fête sont pour le voluptueux aussi précieuses

que pour l'archéologue le désordre d'une terre où une fouille fait

apparaître des médailles antiques. Nous arrivâmes au Bois. Je pensais

que si Albertine n'était pas sortie avec moi, je pourrais en ce moment,

au cirque des Champs-Élysées, entendre la tempête wagnérienne faire

gémir tous les cordages de l'orchestre, attirer à elle comme une

écume légère l'air de chalumeau que j'avais joué tout à l'heure, le

faire voler, le pétrir, le déformer, le diviser, l'entraîner dans un

tourbillon grandissant. Du moins je voulais que notre promenade fût

courte et que nous rentrions de bonne heure, car, sans en parler à

Albertine, j'avais décidé d'aller le soir chez les Verdurin. Ils

m'avaient envoyé dernièrement une invitation que j'avais jetée au

panier avec toutes les autres. Mais je me ravisais pour ce soir, car je

voulais tâcher d'apprendre quelles personnes Albertine avait pu

espérer rencontrer l'après-midi chez eux. À vrai dire j'en étais

arrivé avec Albertine à ce moment où, si tout continue de même, si

les choses se passent normalement, une femme ne sert plus pour nous que

de transition avec une autre femme. Elle tient à notre cœur encore,

mais bien peu; nous avons hâte d'aller chaque soir trouver des

inconnues, et surtout des inconnues connues d'elle, lesquelles pourront

nous raconter sa vie. Elle, en effet, nous avons possédé, épuisé

tout ce qu'elle a consenti à nous livrer d'elle-même. Sa vie, c'est

elle-même encore, mais justement la partie que nous ne connaissons pas,

les choses sur quoi nous l'avons vainement interrogée et que nous

pourrons recueillir sur des lèvres neuves.

Si ma vie avec Albertine devait m'empêcher d'aller à Venise, de

voyager, du moins j'aurais pu tantôt, si j'avais été seul, connaître

les jeunes midinettes éparses dans l'ensoleillement de ce beau dimanche

et dans la beauté de qui je faisais entrer pour une grande part la vie

inconnue qui les animait. Les yeux qu'on voit ne sont-ils pas tout

pénétrés par un regard dont on ne sait pas les images, les souvenirs,

les attentes, les dédains qu'il porte et dont on ne peut pas les

séparer? Cette existence qui est celle de l'être qui passe, ne

donnera-t-elle pas, selon ce qu'elle est, une valeur variable au

froncement de ces sourcils, à la dilatation de ces narines? La

présence d'Albertine me privait d'aller à elles et peut-être ainsi de

cesser de les désirer. Celui qui veut entretenir en soi le désir de

continuer à vivre et la croyance en quelque chose de plus délicieux

que les choses habituelles, doit se promener; car les rues, les avenues,

sont pleines de Déesses. Mais les Déesses ne se laissent pas

approcher. Çà et là, entre les arbres, à l'entrée de quelque café,

une servante veillait comme une nymphe à l'orée d'un bois sacré,

tandis qu'au fond trois jeunes filles étaient assises à côté de

l'arc immense de leurs bicyclettes posées à côté d'elles, comme

trois immortelles accoudées au nuage ou au coursier fabuleux sur

lesquels elles accomplissaient leurs voyages mythologiques. Je

remarquais que chaque fois qu'Albertine les regardait un instant, toutes

ces filles, avec une attention profonde, se retournaient aussitôt vers

moi. Mais je n'étais trop tourmenté ni par l'intensité de cette

contemplation, ni par sa brièveté que l'intensité compensait; en

effet, pour cette dernière, il arrivait souvent qu'Albertine, soit

fatigue, soit manière de regarder particulière à un être attentif,

considérait ainsi dans une sorte de méditation, fût-ce mon père,

fût-ce Françoise; et quant à sa vitesse à se retourner vers moi,

elle pouvait être motivée par le fait qu'Albertine, connaissant mes

soupçons, pouvait vouloir, même s'ils n'étaient pas justifiés,

éviter de leur donner prise. Cette attention d'ailleurs, qui m'eût

semblé criminelle de la part d'Albertine (et tout autant si elle avait

eu pour objet des jeunes gens), je l'attachais, sans me croire un

instant coupable et en trouvant presque qu'Albertine l'était en

m'empêchant, par sa présence, de m'arrêter et de descendre vers

elles, sur toutes les midinettes. On trouve innocent de désirer et

atroce que l'autre désire. Et ce contraste entre ce qui concerne ou

bien nous, ou bien celle que nous aimons n'a pas trait au désir

seulement, mais aussi au mensonge. Quelle chose plus usuelle que lui,

qu'il s'agisse de masquer par exemple les faiblesses quotidiennes d'une

santé qu'on veut faire croire forte, de dissimuler un vice, ou d'aller

sans froisser autrui à la chose que l'on préfère. Il est l'instrument

de conservation le plus nécessaire et le plus employé. Or c'est lui

que nous avons la prétention de bannir de la vie de celle que nous

aimons, c'est lui que nous épions, que nous flairons, que nous

détestons partout. Il nous bouleverse, il suffit à amener une rupture,

il nous semble cacher les plus grandes fautes, à moins qu'il ne les

cache si bien que nous ne les soupçonnions pas. Étrange état que

celui où nous sommes à ce point sensibles à un agent pathogène que

son pullulement universel rend inoffensif aux autres et si grave pour le

malheureux qui ne se trouve plus avoir d'immunité contre lui.

La vie de ces jolies filles (à cause de mes longues périodes de

réclusion, j'en rencontrais si rarement) me paraissait ainsi qu'à tous

ceux chez qui la facilité des réalisations n'a pas amorti la puissance

de concevoir, quelque chose d'aussi différent de ce que je connaissais,

d'aussi désirable que les villes les plus merveilleuses que promet le

voyage.

La déception éprouvée auprès des femmes que j'avais connues, dans

les villes où j'étais allé, ne m'empêchait pas de me laisser prendre

à l'attrait des nouvelles et de croire à leur réalité; aussi de

même que voir Venise--Venise dont le temps printanier me donnait aussi

la nostalgie et que le mariage avec Albertine m'empêcherait de

connaître--voir Venise dans un panorama que Ski eût peut-être

déclaré plus joli de tons que la ville réelle, ne m'eût en rien

remplacé le voyage à Venise dont la longueur déterminée sans que j'y

fusse pour rien me semblait indispensable à franchir; de même, si

jolie fût-elle, la midinette qu'une entremetteuse m'eût

artificiellement procurée, n'eût nullement pu se substituer pour moi

à celle qui, la taille dégingandée, passait en ce moment sous les

arbres en riant avec une amie. Celle que j'eusse trouvée dans une

maison de passe eût-elle été plus jolie que cela n'eût pas été la

même chose, parce que nous ne regardons pas les yeux d'une fille que

nous ne connaissons pas comme nous ferions d'une petite plaque d'opale

ou d'agate. Nous savons que le petit rayon qui l'irise ou les grains de

brillant qui les font étinceler sont tout ce que nous pouvons voir

d'une pensée, d'une volonté, d'une mémoire où réside la maison

familiale que nous ne connaissons pas, les amis chers que nous envions.

Arriver à nous emparer de tout cela, qui est si difficile, si rétif,

c'est ce qui donne sa valeur au regard bien plus que sa seule beauté

matérielle (par quoi peut être expliqué qu'un même jeune homme

éveille tout un roman dans l'imagination d'une femme qui a entendu dire

qu'il était le Prince de Galles, alors qu'elle ne fait plus attention

à lui quand elle apprend qu'elle s'est trompée); trouver la midinette

dans la maison de passe, c'est la trouver vidée de cette vie inconnue

qui la pénètre et que nous aspirons à posséder avec elle, c'est nous

approcher d'yeux devenus en effet de simples pierres précieuses, d'un

nez dont le froncement est aussi dénué de signification que celui

d'une fleur. Non, cette midinette inconnue et qui passait là, il me

semblait aussi indispensable, si je voulais continuer à croire à sa

réalité, d'essayer ses résistances en y adaptant mes directions, en

allant au-devant d'un affront, en revenant à la charge, en obtenant un

rendez-vous, en l'attendant à la sortie des ateliers, en connaissant

épisode par épisode ce qui composait la vie de cette petite, en

traversant ce dont s'enveloppait pour elle le plaisir que je cherchais

et la distance que ses habitudes différentes et sa vie spéciale

mettaient entre moi et l'attention, la faveur que je voulais atteindre

et capter que de faire un long trajet en chemin de fer si je voulais

croire à la réalité de Venise que je verrais et qui ne serait pas

qu'un spectacle d'exposition universelle. Mais ces similitudes mêmes du

désir et du voyage firent que je me promis de serrer un jour d'un peu

plus près la nature de cette force invisible mais aussi puissante que

les croyances, ou, dans le monde physique, que la pression

atmosphérique, qui portait si haut les cités, les femmes, tant que je

ne les connaissais pas, et qui se dérobait sous elles dès que je les

avais approchées, les faisait tomber aussitôt à plat sur la terre à

terre de la plus triviale réalité.

Plus loin une autre fillette était agenouillée près de sa bicyclette

qu'elle arrangeait. Une fois la réparation faite, la jeune coureuse

monta sur sa bicyclette, mais sans l'enfourcher comme eût fait un

homme. Pendant un instant la bicyclette tangua, et le jeune corps sembla

s'être accru d'une voile, d'une aile immense; et bientôt nous vîmes

s'éloigner à toute vitesse la jeune créature mi-humaine, mi-ailée,

ange ou péri, poursuivant son voyage.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 15 / 39 段