D'ailleurs qui sait si elle ne connaissait pas Léa et n'irait pas la

voir dans sa loge, et même si Léa ne la connaissait pas; qui

m'assurait que l'ayant en tous cas aperçue à Balbec, elle ne la

reconnaîtrait pas et ne lui ferait pas de la scène un signe qui

autoriserait Albertine à se faire ouvrir la porte des coulisses? Un

danger semble très évitable quand il est conjuré. Celui-ci ne

l'était pas encore, j'avais peur qu'il ne put pas l'être et il me

semblait d'autant plus terrible. Et pourtant cet amour pour Albertine

que je sentais presque s'évanouir quand j'essayais de le réaliser, la

violence de ma douleur en ce moment semblait en quelque sorte m'en

donner la preuve. Je n'avais plus souci de rien d'autre, je ne pensais

qu'aux moyens de l'empêcher de rester au Trocadéro, j'aurais offert

n'importe quelle somme à Léa pour qu'elle n'y allât pas. Si donc on

prouve sa préférence par l'action qu'on accomplit plus que par l'idée

qu'on forme, j'aurais aimé Albertine. Mais cette reprise de ma

souffrance ne donnait pas plus de consistance en moi à l'image

d'Albertine. Elle causait mes maux comme une divinité qui reste

invisible. Faisant mille conjectures je cherchais à parer à ma

souffrance sans réaliser pour cela mon amour. D'abord il fallait être

certain que Léa allât vraiment au Trocadéro. Après avoir congédié

la laitière, je téléphonai à Bloch, lié lui aussi avec Léa, pour

le lui demander. Il n'en savait rien et parut étonné que cela pût

m'intéresser. Je pensai qu'il me fallait aller vite, que Françoise

était tout habillée et moi pas, et pendant que moi-même je me levais,

je lui fis prendre une automobile; elle devait aller au Trocadéro,

prendre un billet, chercher Albertine partout dans la salle et lui

remettre un mot de moi. Dans ce mot, je lui disais que j'étais

bouleversé par une lettre reçue à l'instant de la même dame à cause

de qui elle savait que j'avais été si malheureux une nuit à Balbec.

Je lui rappelais que le lendemain elle m'avait reproché de ne pas

l'avoir fait appeler. Aussi je me permettais, lui disais-je, de lui

demander de me sacrifier sa matinée et de venir me chercher pour aller

prendre un peu l'air ensemble afin de tâcher de me remettre. Mais comme

j'en avais pour assez longtemps avant d'être habillé et prêt, elle me

ferait plaisir de profiter de la présence de Françoise pour aller

acheter aux Trois-Quartiers (ce magasin étant plus petit m'inquiétait

moins que le Bon Marché) la guimpe de tulle blanc dont elle avait

besoin. Mon mot n'était probablement pas inutile. À vrai dire je ne

savais rien qu'eût fait Albertine, depuis que je la connaissais, ni

même avant. Mais dans sa conversation (Albertine aurait pu, si je lui

en eusse parlé, dire que j'avais mal entendu), il y avait certaines

contradictions, certaines retouches qui me semblaient aussi décisives

qu'un flagrant délit, mais moins utilisables contre Albertine qui,

souvent prise en fraude comme un enfant, grâce à de brusques

redressements stratégiques, avait chaque fois rendu vaines mes cruelles

attaques et rétabli la situation. Cruelles surtout pour moi. Elle

usait, non par raffinement de style, mais pour réparer ses imprudences,

de ces brusques sautes de syntaxe ressemblant un peu à ce que les

grammairiens appellent anacoluthe ou je ne sais comment. S'étant

laissée aller en parlant femmes à dire: «Je me rappelle que

dernièrement je», brusquement après un «quart de soupir», «je»

devenait «elle», c'était une chose qu'elle avait aperçue en

promeneuse innocente, et nullement accomplie. Ce n'était pas elle qui

était le sujet de l'action. J'aurais voulu me rappeler exactement le

commencement de la phrase pour conclure moi-même, puisqu'elle lâchait

pied, à ce qu'en eût été la fin. Mais comme j'avais entendu cette

fin, je me rappelais mal le commencement que peut-être mon air

d'intérêt lui avait fait dévier et je restais anxieux de sa pensée

vraie, de son souvenir véridique. Il en est malheureusement des

commencements d'un mensonge de notre maîtresse, comme des commencements

de notre propre amour, ou d'une vocation. Ils se forment, se

conglomèrent, ils passent, inaperçus de notre propre attention. Quand

on veut se rappeler de quelle façon on a commencé d'aimer une femme,

on aime déjà; les rêveries d'avant, on ne se disait pas: c'est le

prélude d'un amour, faisons attention, et elles avançaient par

surprise, à peine remarquées de nous. De même, sauf des cas

relativement assez rares, ce n'est guère que pour la commodité du

récit que j'ai souvent opposé ici un dire mensonger d'Albertine avec

son assertion première sur le même sujet. Cette assertion première,

souvent, ne lisant pas dans l'avenir et ne devinant pas quelle

affirmation contradictoire lui ferait pendant, elle s'était glissée

inaperçue, entendue certes de mes oreilles, mais sans que je l'isolasse

de la continuité des paroles d'Albertine. Plus tard, devant le mensonge

parlant, ou pris d'un doute anxieux, j'aurais voulu me rappeler;

c'était en vain; ma mémoire n'avait pas été prévenue à temps; elle

avait cru inutile de garder copie.

Je recommandai à Françoise, quand elle aurait fait sortir Albertine de

la salle, de m'en avertir par téléphone et de la ramener contente ou

non. «Il ne manquerait plus que cela qu'elle ne soit pas contente de

venir voir monsieur», répondit Françoise. «Mais je ne sais pas si

elle aime tant que cela me voir». «Il faudrait qu'elle soit bien

ingrate», reprit Françoise, en qui Albertine renouvelait après tant

d'années le même supplice d'envie que lui avait causé jadis Eulalie

auprès de ma tante. Ignorant que la situation d'Albertine auprès de

moi n'avait pas été cherchée par elle mais voulue par moi (ce que par

amour-propre et pour faire enrager Françoise j'aimais autant lui

cacher) elle admirait et exécrait son habileté, l'appelait quand elle

parlait d'elle aux autres domestiques une «comédienne», une

«enjôleuse» qui faisait de moi ce qu'elle voulait. Elle n'osait pas

encore entrer en guerre contre elle, lui faisait bon visage et se

faisait mérite auprès de moi des services qu'elle lui rendait dans ses

relations avec moi, pensant qu'il était inutile de me rien dire et

qu'elle n'arriverait à rien, mais à l'affût d'une occasion; si jamais

elle découvrait dans la situation d'Albertine une fissure, elle se

promettait bien de l'élargir et de nous séparer complètement. «Bien

ingrate?--Mais non, Françoise, c'est moi qui me trouve ingrat, vous ne

savez pas comme elle est bonne avec moi. (Il m'était si doux d'avoir

l'air d'être aimé.)--Partez vite.--Je vais me cavaler et presto.»

L'influence de sa fille commençait à altérer un peu le vocabulaire de

Françoise. Ainsi perdent leur pureté toutes les langues par

l'adjonction de termes nouveaux. Cette décadence du parler de

Françoise, que j'avais connu à ses belles époques, j'en étais du

reste indirectement responsable. La fille de Françoise n'aurait pas

fait dégénérer jusqu'au plus bas jargon le langage classique de sa

mère, si elle s'était contentée de parler patois avec elle. Elle ne

s'en était jamais privée, et quand elles étaient toutes deux auprès

de moi si elles avaient des choses secrètes à se dire, au lieu d'aller

s'enfermer dans la cuisine, elles se faisaient en plein milieu de ma

chambre une protection plus infranchissable que la porte la mieux

fermée, en parlant patois. Je supposais seulement que la mère et la

fille ne vivaient pas toujours en très bonne intelligence, si j'en

jugeais par la fréquence avec laquelle revenait le seul mot que je

pusse distinguer: m'exaspérât (à moins que l'objet de cette

exaspération ne fût moi). Malheureusement la langue la plus inconnue

finit par s'apprendre quand on l'entend toujours parler. Je regrettais

que ce fût le patois, car j'arrivais à le savoir et n'aurais pas moins

bien appris si Françoise avait eu l'habitude de s'exprimer en persan.

Françoise, quand elle s'aperçut de mes progrès, eut beau accélérer

son débit, et sa fille pareillement, rien n'y fit. La mère fut

désolée que je comprisse le patois, puis contente de me l'entendre

parler. À vrai dire ce contentement, c'était de la moquerie, car bien

que j'eusse fini par le prononcer à peu près comme elle, elle trouvait

entre nos deux prononciations des abîmes qui la ravissaient et se mit

à regretter de ne plus voir des gens de son pays auxquels elle n'avait

jamais pensé depuis bien des années et qui, paraît-il, se seraient

tordus d'un rire qu'elle eût voulu entendre, en m'écoutant parler si

mal le patois. Cette seule idée la remplissait de gaîté et de regret,

et elle énumérait tel ou tel paysan qui en aurait eu des larmes de

rire. En tout cas aucune joie ne mélangea la tristesse que, même le

prononçant mal, je le comprisse bien. Les clefs deviennent inutiles

quand celui qu'on veut empêcher d'entrer peut se servir d'un

passe-partout ou d'une pince-monseigneur. Le patois devenant une

défense sans valeur, elle se mit à parler avec sa fille un français

qui devint bien vite celui des plus basses époques.

J'étais prêt, Françoise n'avait pas encore téléphoné; fallait-il

partir sans attendre. Mais qui sait si elle trouverait Albertine? si

celle-ci ne serait pas dans les coulisses, si même rencontrée par

Françoise elle se laisserait ramener. Une demi-heure plus tard le

tintement du téléphone retentit et dans mon cœur battaient

tumultueusement l'espérance et la crainte. C'étaient, sur l'ordre d'un

employé de téléphone, un escadron volant de sons qui avec une vitesse

instantanée m'apportaient les paroles du téléphoniste, non celles de

Françoise qu'une timidité et une mélancolie ancestrales, appliquées

à un objet inconnu de ses pères, empêchaient de s'approcher d'un

récepteur, quitte à visiter des contagieux. Elle avait trouvé au

promenoir Albertine seule, qui, étant allée seulement prévenir

Andrée qu'elle ne restait pas, avait rejoint aussitôt Françoise.

«Elle n'était pas fâchée?--Ah! pardon! Demandez à cette dame si

cette demoiselle n'était pas fâchée?» «Cette dame me dit de vous

dire que non pas du tout, que c'était tout le contraire; en tout cas si

elle n'était pas contente ça ne se connaissait pas. Elles parent

maintenant aux Trois-Quartiers et seront rentrées à deux heures.» Je

compris que deux heures signifiaient trois heures, car il était plus de

deux heures. Mais c'était chez Françoise un de ces défauts

particuliers, permanents, inguérissables, que nous appelons maladies,

de ne pouvoir jamais regarder ni dire l'heure exactement. Je n'ai jamais

pu comprendre ce qui se passait dans sa tête. Quand Françoise ayant

regardé sa montre, s'il était deux heures, disait: il est une heure,

ou il est trois heures, je n'ai jamais pu comprendre si le phénomène

qui avait lieu alors avait pour siège la vue de Françoise ou sa

pensée, ou son langage; ce qui est certain c'est que ce phénomène

avait toujours lieu. L'humanité est très vieille. L'hérédité, les

croisements ont donné une force immuable à de mauvaises habitudes, à

des réflexes vicieux. Une personne éternue et râle parce qu'elle

passe près d'un rosier, une autre a une éruption à l'odeur de la

peinture fraîche, beaucoup des coliques s'il faut partir en voyage, et

des petits-fils de voleurs qui sont millionnaires et généreux ne

peuvent résister à nous voler cinquante francs. Quant à savoir en

quoi consistait l'impossibilité où était Françoise de dire l'heure

exactement, ce n'est pas elle qui m'a jamais fourni aucune lumière à

cet égard. Car malgré la colère où ces réponses inexactes me

mettaient d'habitude, Françoise ne cherchait ni à s'excuser de son

erreur, ni à l'expliquer. Elle restait muette, avait l'air de ne pas

m'entendre, ce qui achevait de m'exaspérer. J'aurais voulu entendre une

parole de justification, ne fût-ce que pour la battre en brèche, mais

rien, un silence indifférent. En tout cas pour ce qui était

d'aujourd'hui il n'y avait pas de doute, Albertine allait rentrer avec

Françoise à trois heures, Albertine ne verrait ni Léa ni ses amies.

Alors ce danger qu'elle renouât des relations avec elles étant

conjuré, il perdit aussitôt à mes yeux de son importance et je

m'étonnai, en voyant avec quelle facilité il l'avait été, d'avoir

cru que je ne réussirais pas à ce qu'il le fût. J'éprouvai un vif

mouvement de reconnaissance pour Albertine qui, je le voyais, n'était

pas allée au Trocadéro pour les amies de Léa, et qui me montrait, en

quittant la matinée et en rentrant sur un signe de moi, qu'elle

m'appartenait plus que je ne me le figurais. Il fut plus grand encore

quand un cycliste me porta un mot d'elle pour que je prisse patience et

où il y avait de ces gentilles expressions qui lui étaient

familières: «Mon chéri et cher Marcel, j'arrive moins vite que ce

cycliste dont je voudrais bien prendre la bécane pour être plus tôt

près de vous. Comment pouvez-vous croire que je puisse être fâchée

et que quelque chose puisse m'amuser autant que d'être avec vous; ce

sera gentil de sortir tous les deux, ce serait encore plus gentil de ne

jamais sortir que tous les deux. Quelles idées vous faites-vous donc?

Quel Marcel! Quel Marcel! Toute à vous, ton Albertine.»

Les robes que je lui achetais, le yacht dont je lui avais parlé, les

peignoirs de Fortuny, tout cela ayant dans cette obéissance

d'Albertine, non pas sa compensation, mais son complément,

m'apparaissait comme autant de privilèges que j'exerçais; car les

devoirs et les charges d'un maître font partie de la domination et le

définissent, le prouvent, tout autant que ses droits. Et ces droits

qu'elle me reconnaissait donnaient précisément à mes charges leur

véritable caractère: j'avais une femme à moi qui, au premier mot que

je lui envoyais à l'improviste, me faisait téléphoner avec

déférence qu'elle revenait, qu'elle se laissait ramener, aussitôt.

J'étais plus maître que je n'avais cru. Plus maître, c'est-à-dire

plus esclave. Je n'avais plus aucune impatience de voir Albertine. La

certitude qu'elle était en train de faire une course avec Françoise,

ou qu'elle reviendrait avec celle-ci à un moment prochain et que

j'eusse volontiers prorogé, éclairait comme un astre radieux et

paisible un temps que j'eusse eu maintenant bien plus de plaisir à

passer seul. Mon amour pour Albertine m'avait fait lever et me préparer

pour sortir, mais il m'empêcherait de jouir de ma sortie. Je pensais

que par ce dimanche-là des petites ouvrières, des midinettes, des

cocottes, devaient se promener au Bois. Et avec ces mots de midinettes,

de petites ouvrières (comme cela m'était souvent arrivé avec un nom

propre, un nom de jeune fille lu dans le compte rendu d'un bal), avec

l'image d'un corsage blanc, d'une jupe courte, parce que derrière cela

je mettais une personne inconnue et qui pourrait m'aimer, je fabriquais

tout seul des femmes désirables, et je me disais: «Comme elles doivent

être bien!» Mais à quoi me servirait-il qu'elles le fussent puisque

je ne sortirais pas seul. Profitant de ce que j'étais encore seul et

fermant à demi les rideaux pour que le soleil ne m'empêchât pas de

lire les notes, je m'assis au piano et ouvris au hasard la sonate de

Vinteuil qui y était posée et je me mis à jouer; parce que l'arrivée

d'Albertine était encore un peu éloignée mais en revanche tout à

fait certaine, j'avais à la fois du temps et de la tranquillité

d'esprit. Baigné dans l'attente pleine de sécurité de son retour avec

Françoise et la confiance en sa docilité comme dans la béatitude

d'une lumière intérieure aussi réchauffante que celle du dehors, je

pouvais disposer de ma pensée, la détacher un moment d'Albertine,

l'appliquer à la sonate. Même en celle-ci, je ne m'attachai pas à

remarquer combien la combinaison du motif voluptueux et du motif anxieux

répondait davantage maintenant à mon amour pour Albertine, duquel la

jalousie avait été si longtemps absente que j'avais pu confesser à

Swann mon ignorance de ce sentiment. Non, prenant la sonate à un autre

point de vue, la regardant en soi-même comme l'œuvre d'un grand

artiste, j'étais ramené par le flot sonore vers les jours de

Combray--je ne veux pas dire de Montjouvain et du côté de Méséglise,

mais des promenades du côté de Guermantes--où j'avais moi-même

désiré d'être un artiste. En abandonnant en fait cette ambition,

avais-je renoncé à quelque chose de réel? La vie pouvait-elle me

consoler de l'art, y avait-il dans l'art une réalité plus profonde où

notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent

pas les actions de la vie? Chaque grand artiste semble en effet si

différent des autres, et nous donne tant cette sensation de

l'individualité que nous cherchons en vain dans l'existence

quotidienne. Au moment où je pensais cela, une mesure de la sonate me

frappa, mesure que je connaissais bien pourtant, mais parfois

l'attention éclaire différemment des choses connues pourtant depuis

longtemps et où nous remarquons ce que nous n'avions jamais vu. En

jouant cette mesure, et bien que Vinteuil fût là en train d'exprimer

un rêve qui fût resté tout à fait étranger à Wagner, je ne pus

m'empêcher de murmurer: «Tristan» avec le sourire qu'a l'ami d'une

famille retrouvant quelque chose de l'aïeul dans une intonation, un

geste du petit-fils qui ne l'a pas connu. Et comme on regarde alors une

photographie qui permet de préciser la ressemblance, par-dessus la

sonate de Vinteuil, j'installai sur le pupitre la partition de _Tristan_

dont on donnait justement cet après-midi-là des fragments au concert

Lamoureux. Je n'avais, à admirer le maître de Bayreuth, aucun des

scrupules de ceux à qui, comme à Nietzsche, le devoir dicte de fuir

dans l'art comme dans la vie la beauté qui les tente et qui,

s'arrachant à _Tristan_ comme ils renient _Parsifal_ et, par ascétisme

spirituel, de mortification en mortification parviennent, en suivant le

plus sanglant des chemins de croix, à s'élever jusqu'à la pure

connaissance et à l'adoration parfaite du _Postillon de Long-jumeau._

Je me rendais compte de tout ce qu'a de réel l'œuvre de Wagner, en

revoyant ces thèmes insistants et fugaces qui visitent un acte, ne

s'éloignent que pour revenir, et parfois lointains, assoupis, presque

détachés, sont à d'autres moments, tout en restant vagues, si

pressants et si proches, si internes, si organiques, si viscéraux qu'on

dirait la reprise moins d'un motif que d'une névralgie.

La musique, bien différente en cela de la société d'Albertine,

m'aidait à descendre en moi-même, à y découvrir du nouveau: la

diversité que j'avais en vain cherchée dans la vie, dans le voyage,

dont pourtant la nostalgie m'était donnée par ce flot sonore qui

faisait mourir à côté de moi ses vagues ensoleillées. Diversité

double. Comme le spectre extériorise pour nous la composition de la

lumière, l'harmonie d'un Wagner, la couleur d'un Elstir nous permettent

de connaître cette essence qualitative des sensations d'un autre où

l'amour pour un autre être ne nous fait pas pénétrer. Puis diversité

au sein de l'œuvre même, par le seul moyen qu'il y a d'être

effectivement divers: réunir diverses individualités. Là où un petit

musicien prétendrait qu'il peint un écuyer, un chevalier, alors qu'il

leur ferait chanter la même musique, au contraire, sous chaque

dénomination, Wagner met une réalité différente, et chaque fois que

paraît un écuyer, c'est une figure particulière, à la fois

compliquée et simpliste, qui, avec un entrechoc de lignes joyeux et

féodal, s'inscrit dans l'immensité sonore. D'où la plénitude d'une

musique que remplissent en effet tant de musiques dont chacune est un

être. Un être ou l'impression que nous donne un aspect momentané de

la nature. Même ce qui est le plus indépendant du sentiment qu'elle

nous fait éprouver, garde sa réalité extérieure et entièrement

définie; le chant d'un oiseau, la sonnerie du cor d'un chasseur, l'air

que joue un pâtre sur son chalumeau, découpent à l'horizon leur

silhouette sonore. Certes Wagner allait la rapprocher, s'en servir, la

faire entrer dans un orchestre, l'asservir aux plus hautes idées

musicales, mais en respectant toutefois son originalité première comme

un huchier les fibres, l'essence particulière du bois qu'il sculpte.

Mais malgré la richesse de ces œuvres où la contemplation de la

nature a sa place à côté de l'action, à côté d'individus qui ne

sont pas que des noms de personnages, je songeais combien tout

de même ces œuvres participent à ce caractère d'être--bien que

merveilleusement--toujours incomplètes, qui est le caractère de toutes

les grandes œuvres du XIXe siècle, du XIXe siècle dont les plus

grands écrivains ont marqué leurs livres, mais, se regardant

travailler comme s'ils étaient à la fois l'ouvrier et le juge, ont

tiré de cette auto-contemplation une beauté nouvelle extérieure et

supérieure à l'œuvre, lui imposant rétroactivement une unité, une

grandeur qu'elle n'a pas. Sans s'arrêter à celui qui a vu après coup

dans ses romans une _Comédie Humaine_ ni à ceux qui appelèrent des

poèmes ou des essais disparates _La Légende des siècles_ et _La Bible

de l'Humanité_, ne peut-on pas dire pourtant de ce dernier qu'il

incarne si bien le XIXe siècle, que les plus grandes beautés de

Michelet, il ne faut pas tant les chercher dans son œuvre même que

dans les attitudes qu'il prend en face de son œuvre, non pas dans son

_Histoire de France_ ou dans son _Histoire de la Révolution_, mais dans

ses préfaces à ses livres. Préfaces, c'est-à-dire pages écrites

après eux, où il les considère, et auxquelles il faut joindre ça et

là quelques phrases commençant d'habitude par un: «Le dirai-je» qui

n'est pas une précaution de savant, mais une cadence de musicien.

L'autre musicien, celui qui me ravissait en ce moment, Wagner, tirant de

ses tiroirs un morceau délicieux pour le faire entrer comme thème

rétrospectivement nécessaire dans une œuvre à laquelle il ne

songeait pas au moment où il l'avait composé, puis ayant composé un

premier opéra mythologique, puis un second, puis d'autres encore et

s'apercevant tout à coup qu'il venait de faire une tétralogie, dut

éprouver un peu de la même ivresse que Balzac quand jetant sur ses

ouvrages le regard à la fois d'un étranger et d'un père, trouvant à

celui-ci la pureté de Raphaël, à cet autre la simplicité de

l'Évangile, il s'avisa brusquement, en projetant sur eux une

illumination rétrospective, qu'ils seraient plus beaux réunis en un

cycle où les mêmes personnages reviendraient et ajouta à son œuvre,

en ce raccord, un coup de pinceau, le dernier et le plus sublime. Unité

ultérieure, non factice, sinon elle fût tombée en poussière comme

tant de systématisations d'écrivains médiocres qui à grand renfort

de titres et de sous-titres se donnent l'apparence; d'avoir poursuivi un

seul et transcendant dessein. Non fictive, peut-être même plus réelle

d'être ultérieure, d'être née d'un moment d'enthousiasme où elle

est découverte entre des morceaux qui n'ont plus qu'à se rejoindre.

Unité qui s'ignorait, donc vitale et non logique, qui n'a pas proscrit

la variété, refroidi l'exécution. Elle surgit (mais s'appliquant

cette fois à l'ensemble) comme tel morceau composé à part, né d'une

inspiration, non exigé par le développement artificiel d'une thèse,

et qui vient s'intégrer au reste. Avant le grand mouvement d'orchestre

qui précède le retour d'Yseult, c'est l'œuvre elle-même qui a

attiré à soi l'air de chalumeau à demi oublié d'un pâtre. Et, sans

doute, autant la progression de l'orchestre à l'approche de la nef,

quand il s'empare de ces notes du chalumeau, les transforme, les associe

à son ivresse, brise leur rythme, éclaire leur tonalité, accélère

leur mouvement, multiplie leur instrumentation, autant sans doute Wagner

lui-même a eu de joie quand il découvrit dans sa mémoire l'air d'un

pâtre, l'agrégea à son œuvre, lui donna toute sa signification.

Cette joie du reste ne l'abandonne jamais. Chez lui, quelle que soit la

tristesse du poète, elle est consolée, surpassée--c'est-à-dire

malheureusement vite détruite--par l'allégresse du fabricateur. Mais

alors, autant que par l'identité que j'avais remarquée tout à l'heure

entre la phrase de Vinteuil et celle de Wagner, j'étais troublé par

cette habileté vulcanienne. Serait-ce elle qui donnerait chez les

grands artistes l'illusion d'une originalité foncière, irréductible

en apparence, reflet d'une réalité plus qu'humaine, en fait produit

d'un labeur industrieux? Si l'art n'est que cela, il n'est pas plus

réel que la vie et je n'avais pas tant de regrets à avoir. Je

continuais à jouer _Tristan._ Séparé de Wagner, par la cloison

sonore, je l'entendais exulter, m'inviter à partager sa joie,

j'entendais redoubler le rire immortellement jeune et les coups de

marteau de Siegfried, en qui, du reste, plus merveilleusement frappées

étaient ces phrases, l'habileté technique de l'ouvrier ne servait

qu'à leur faire plus librement quitter la terre, oiseaux pareils non au

cygne de Lohengrin mais à cet aéroplane que j'avais vu à Balbec

changer son énergie en élévation, planer au-dessus des flots, et se

perdre dans le ciel. Peut-être comme les oiseaux qui montent le plus

haut, qui volent le plus vite, ont une aile plus puissante, fallait-il

de ces appareils vraiment matériels pour explorer l'infini, de ces

cent-vingt chevaux marque Mystère, où pourtant si haut qu'on plane on

est un peu empêché de goûter le silence des espaces par le puissant

ronflement du moteur!

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 14 / 39 段