Sévigné «Si mes pensées ne sont pas tout à fait noires à Combray,
elles sont au moins d'un gris-brun, je pense à toi à tout moment; je
te souhaite; ta santé, tes affaires, ton éloignement, que penses-tu
que tout cela puisse faire entre chien et loup?» je sentais que ma
mère était ennuyée de voir le séjour d'Albertine à la maison se
prolonger et s'affermir, quoique non encore déclarées à la fiancée
mes intentions de mariage. Elle ne me le disait pas plus directement
parce qu'elle craignait que je laissasse traîner mes lettres. Encore,
si voilées qu'elles fussent, me reprochait-elle de ne pas l'avertir
immédiatement, après chacune, que je l'avais reçue: «Tu sais bien
que Mme de Sévigné disait: «Quand on est loin on ne se moque plus des
lettres qui commencent par: j'ai reçu la vôtre.» Sans parler de ce
qui l'inquiétait le plus, elle se disait fâchée de mes grandes
dépenses: «À quoi peut passer tout ton argent? Je suis déjà assez
tourmentée de ce que comme Charles de Sévigné tu ne saches pas ce que
tu veuilles et que tu sois «deux ou trois hommes à la fois», mais
tâche au moins de ne pas être comme lui pour la dépense et que je ne
puisse pas dire de toi: il a trouvé le moyen de dépenser sans
paraître, de perdre sans jouer et de payer sans s'acquitter.» Je
venais de finir le mot de maman quand Françoise revint me dire qu'elle
avait justement là la petite laitière un peu trop hardie dont elle
m'avait parlé. «Elle pourra très bien porter la lettre de monsieur et
faire les courses si ce n'est pas trop loin. Monsieur va voir, elle a
l'air d'un petit chaperon rouge.» Françoise alla la chercher et je
l'entendis qui la guidait en lui disant: «Hé bien, voyons, tu as peur
parce qu'il y a un couloir, bougre de truffe, je te croyais moins
empruntée. Faut-il que je te mène par la main?» Et Françoise en
bonne et honnête servante qui entendait faire respecter son maître
comme elle le respecte elle-même s'était drapée de cette majesté qui
anoblit les entremetteuses dans les tableaux de vieux maîtres, où, à
côté d'elles, s'effacent, presque dans l'insignifiance, la maîtresse
et l'amant. Mais Elstir quand il les regardait n'avait pas à se
préoccuper de ce que faisaient les violettes. L'entrée de la petite
laitière m'ôta aussitôt mon calme de contemplateur, je ne songeai
plus qu'à rendre vraisemblable la fable de la lettre à lui faire
porter et je me mis à écrire rapidement sans oser la regarder qu'à
peine, pour ne pas paraître l'avoir fait entrer pour cela. Elle était
parée pour moi de ce charme de l'inconnu qui ne se serait pas ajouté
pour moi à une jolie fille trouvée dans ces maisons où elles vous
attendent. Elle n'était ni nue ni déguisée, mais une vraie
crémière, une de celles qu'on s'imagine si jolies, quand on n'a pas le
temps de s'approcher d'elles; elle était un peu de ce qui fait
l'éternel désir, l'éternel regret de la vie, dont le double courant
est enfin détourné, amené auprès de nous. Double, car s'il s'agit
d'inconnu, d'un être deviné devoir être divin d'après sa stature,
ses proportions, son indifférent regard, son calme hautain, d'autre
part on veut cette femme bien spécialisée dans sa profession, nous
permettant de nous évader dans ce monde qu'un costume particulier nous
fait romanesquement croire différent. Au reste si l'on cherche à faire
tenir dans une formule la loi de nos curiosités amoureuses, il faudrait
la chercher dans le maximum d'écart entre une femme aperçue et une
femme approchée, caressée. Si les femmes de ce que l'on appelait
autrefois les maisons closes, si les cocottes elles-mêmes (à condition
que nous sachions qu'elles sont des cocottes) nous attirent si peu, ce
n'est pas qu'elles soient moins belles que d'autres, c'est qu'elles sont
toutes prêtes; que ce qu'on cherche précisément à atteindre, elles
nous l'offrent déjà; c'est qu'elles ne sont pas des conquêtes.
L'écart là est à son minimum. Une grue nous sourit déjà dans la rue
comme elle le fera près de nous. Nous sommes des sculpteurs. Nous
voulons obtenir d'une femme une statue entièrement différente de celle
qu'elle nous a présentée. Nous avons vu une jeune fille indifférente,
insolente, au bord de la mer, nous avons vu une vendeuse sérieuse et
active à son comptoir qui nous répondra sèchement, ne fût-ce que
pour ne pas être l'objet des moqueries de ses copines, une marchande de
fruits qui nous répond à peine. Hé bien! nous n'avons de cesse que
nous puissions expérimenter si la fière jeune fille du bord de la mer,
si la vendeuse à cheval sur le qu'en-dira-t-on, si la distraite
marchande de fruits ne sont pas susceptibles, à la suite de manèges
adroits de notre part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne,
d'entourer notre cou de leurs bras qui portaient les fruits, d'incliner
sur notre bouche, avec un sourire consentant, des yeux jusque-là
glacés ou distraits,--ô beauté des yeux sévères--aux heures de
travail où l'ouvrière craignait tant la médisance de ses compagnes,
des yeux qui fuyaient nos obsédants regards et qui, maintenant que nous
l'avons vue seule à seul, font plier leurs prunelles sous le poids
ensoleillé du rire quand nous parlons de faire l'amour. Entre la
vendeuse, la blanchisseuse attentive à repasser, la marchande de
fruits, la crémière,--et cette même fillette qui va devenir notre
maîtresse, le maximum d'écart est atteint, tendu encore à ses
extrêmes limites, et varié par ces gestes habituels de la profession
qui font des bras, pendant la durée du labeur, quelque chose d'aussi
différent que possible comme arabesque de ces souples liens qui déjà
chaque soir s'enlacent à notre cou tandis que la bouche s'apprête pour
le baiser. Aussi passons-nous toute notre vie en inquiètes démarches
sans cesse renouvelées auprès des filles sérieuses et que leur
métier semble éloigner de nous. Une fois dans nos bras, elles ne sont
plus que ce qu'elles étaient, cette distance que nous rêvions de
franchir est supprimée. Mais on recommence avec d'autres femmes, on
donne à ces entreprises tout son temps, tout son argent, toutes ses
forces, on crève de rage contre le cocher trop lent qui va peut-être
nous faire manquer notre premier rendez-vous, on a la fièvre. Ce
premier rendez-vous, on sait pourtant qu'il accomplira l'évanouissement
d'une illusion. Il n'importe tant que l'illusion dure; on veut voir si
on peut la changer en réalité, et alors on pense à la blanchisseuse
dont on a remarqué la froideur. La curiosité amoureuse est comme celle
qu'excitent en nous les noms de pays; toujours déçue, elle renaît et
reste toujours insatiable.
Hélas! une fois auprès de moi, la blonde crémière aux mèches
striées, dépouillée de tant d'imagination et de désirs éveillés en
moi, se trouva réduite à elle-même. Le nuage frémissant de mes
suppositions ne l'enveloppait plus d'un vertige. Elle prenait un air
tout penaud de n'avoir plus (au lieu des dix, des vingt, que je me
rappelais tour à tour i sans pouvoir fixer mon souvenir) qu'un seul nez
plus rond que je ne l'avais cru qui donnait une idée de bêtise et
avait en tous cas perdu le pouvoir de se multiplier. Ce vol capturé,
inerte, anéanti, incapable de rien ajouter à sa pauvre évidence,
n'avait plus mon imagination pour collaborer avec lui. Tombé dans le
réel immobile, je tâchai de rebondir; les joues, non aperçues de la
boutique, me parurent si jolies que j'en fus intimidé et, pour me
donner une contenance, je dis à la petite crémière: «Seriez-vous
assez bonne pour me passer _le Figaro_ qui est là il faut que je
regarde le nom de l'endroit où je veux vous envoyer.» Aussitôt, en
prenant le journal, elle découvrit jusqu'au coude la manche rouge de sa
jaquette et me tendit la feuille conservatrice d'un geste adroit et
gentil qui me plut par sa rapidité familière, son apparence moelleuse
et sa couleur écarlate. Pendant que j'ouvrais _le Figaro_, pour dire
quelque chose et sans lever les yeux, je demandai à la petite:
«Comment s'appelle ce que vous portez là en tricot rouge, c'est très
joli.» Elle me répondit: «C'est mon golf.» Car par une petite
déchéance habituelle à toutes les modes, les vêtements et les modes
qui, il y a quelques années, semblaient appartenir au monde
relativement élégant des amies d'Albertine, étaient maintenant le lot
des ouvrières. «Ça ne vous gênerait vraiment pas trop, dis-je en
faisant semblant de chercher dans _le Figaro_, que je vous envoie même
un peu loin?» Dès que j'eus ainsi l'air de trouver pénible le service
qu'elle me rendrait en faisant une course, aussitôt elle commença à
trouver que c'était gênant pour elle. «C'est que je dois aller
tantôt me promener en vélo. Dame nous n'avons que le dimanche.»
«Mais vous n'avez pas froid nu-tête comme cela?» «Ah! je ne serai
pas nu-tête, j'aurai mon polo, et je pourrais m'en passer avec tous mes
cheveux.» Je levai les yeux sur les mèches flavescentes et frisées et
je sentis que leur tourbillon m'emportait le cœur battant, dans la
lumière et les rafales d'un ouragan de beauté. Je continuais à
regarder le journal, mais bien que ce ne fût que pour me donner une
contenance et me faire gagner du temps, tout en ne faisant que semblant
de lire, je comprenais tout de même le sens des mots qui étaient sous
mes yeux, et ceux-ci me frappaient: «Au programme de la matinée que
nous avons annoncée et qui sera donnée cet après-midi dans la salle
des fêtes du Trocadéro, il faut ajouter le nom de Mlle Léa qui a
accepté d'y paraître dans _les Fourberies de Nérine._ Elle tiendra
bien entendu le rôle de Nérine où elle est étourdissante de verve et
d'ensorceleuse gaîté.» Ce fut comme si on avait brutalement arraché
de mon cœur le pansement sous lequel il avait commencé depuis mon
retour de Balbec à se cicatriser. Le flux de mes angoisses s'échappa
à torrents. Léa, c'était la comédienne amie des deux jeunes filles
de Balbec qu'Albertine, sans avoir l'air de les voir, avait un
après-midi, au casino, regardées dans la glace. Il est vrai qu'à
Balbec, Albertine, au nom de Léa, avait pris un ton de componction
particulier pour me dire, presque choquée qu'on pût soupçonner une
telle vertu: «Oh non, ce n'est pas du tout une femme comme ça, c'est
une femme très bien.» Malheureusement pour moi, quand Albertine
émettait une affirmation de ce genre, ce n'était jamais que le premier
stade d'affirmations différentes. Peu après la première, venait cette
deuxième: Je ne la connais pas. En troisième lieu quand Albertine
m'avait parlé d'une telle personne «insoupçonnable» et que (secundo)
elle ne connaissait pas, elle oubliait peu à peu, d'abord avoir dit
qu'elle ne la connaissait pas, et dans une phrase où elle se
«coupait» sans le savoir, racontait qu'elle la connaissait. Ce
premier oubli consommé et la nouvelle affirmation ayant été
émise, un deuxième oubli commençait, celui que la personne était
insoupçonnable. «Est-ce qu'une telle, demandais-je, n'a pas telles
mœurs?» «Mais voyons, naturellement, c'est connu comme tout!»
Aussitôt le ton de componction reprenait pour une affirmation qui
était un vague écho fort amoindri de la toute première: «Je dois
dire qu'avec moi elle a toujours été d'une convenance parfaite.
Naturellement, elle savait que je l'aurais remisée et de la belle
manière. Mais enfin cela ne fait rien. Je suis obligée de lui être
reconnaissante du vrai respect qu'elle m'a toujours témoigné. On voit
qu'elle savait à qui elle avait affaire.» On se rappelle la vérité
parce qu'elle a un nom, des racines anciennes, mais un mensonge
improvisé s'oublie vite. Albertine oubliait ce dernier mensonge-là, le
quatrième, et un jour où elle voulait gagner ma confiance par des
confidences, elle se laissait aller à me dire de la même personne, au
début si comme il faut et qu'elle ne connaissait pas: «Elle a eu le
béguin pour moi. Trois ou quatre fois elle m'a demandé de
l'accompagner jusque chez elle et de monter la voir. L'accompagner, je
n'y voyais pas de mal, devant tout le monde, en plein jour, en plein
air. Mais arrivée à sa porte, je trouvais toujours un prétexte et je
ne suis jamais montée.» Quelque temps après Albertine faisait
allusion à la beauté des objets qu'on voyait chez la même dame.
D'approximation en approximation on fût sans doute arrivé à lui faire
dire la vérité qui était peut-être moins grave que je n'étais
porté à le croire, car, peut-être facile avec les femmes,
préférait-elle un amant, et maintenant que j'étais le sien
n'eût-elle pas songé à Léa. En tous cas pour cette dernière je n'en
étais qu'à la première affirmation et j'ignorais si Albertine la
connaissait. Déjà, en tout cas pour bien des femmes, il m'eût suffi
de rassembler devant mon amie, en une synthèse, ses affirmations
contradictoires pour la convaincre de ses fautes (fautes qui sont bien
plus aisées, comme les lois astronomiques, à dégager par le
raisonnement, qu'à observer, qu'à surprendre dans la réalité). Mais
elle aurait encore mieux aimé dire qu'elle avait menti quand elle avait
émis une de ces affirmations, dont ainsi le retrait ferait écrouler
tout mon système, plutôt que de reconnaître que tout ce qu'elle avait
raconté dès le début n'était qu'un tissu de contes mensongers. Il en
est de semblables dans les _Mille et une Nuits_ et qui nous charment.
Ils nous font souffrir dans une personne que nous aimons, et à cause de
cela nous permettent d'entrer un peu plus avant dans la connaissance de
la nature humaine au lieu de nous contenter de nous jouer à sa surface.
Le chagrin pénètre en nous et nous force par la curiosité douloureuse
à pénétrer. D'où des vérités que nous ne nous sentons pas le droit
de cacher, si bien qu'un athée moribond qui les a découvertes, assuré
du néant, insoucieux de la gloire, use pourtant ses dernières heures
à tâcher de les faire connaître.
Sans doute je n'en étais qu'à la première de ces affirmations pour
Léa. J'ignorais même si Albertine la connaissait ou non. N'importe,
cela revenait au même. Il fallait à tout prix éviter qu'au Trocadéro
elle pût retrouver cette connaissance ou faire la connaissance de cette
inconnue. Je dis que je ne savais si elle connaissait Léa ou non;
j'avais dû pourtant l'apprendre à Balbec, d'Albertine elle-même. Car
l'oubli anéantissait aussi bien chez moi que chez Albertine une grande
part des choses qu'elle m'avait affirmées. La mémoire, au lieu d'un
exemplaire en double toujours présent à nos yeux des divers faits de
notre vie, est plutôt un néant d'où par instant une similitude nous
permet de tirer, ressuscités, des souvenirs morts; mais encore il y a
mille petits faits qui ne sont pas tombés dans cette virtualité de la
mémoire, et qui resteront à jamais incontrôlables pour nous. Tout ce
que nous ignorons se rapporter à la vie réelle de la personne que nous
aimons nous n'y faisons aucune attention, nous oublions aussitôt ce
qu'elle nous a dit à propos de tel fait ou de telles gens que nous ne
connaissons pas, et l'air qu'elle avait en nous le disant. Aussi quand
ensuite notre jalousie est excitée par ces mêmes gens, pour savoir si
elle ne se trompe pas, si c'est bien à eux qu'elle doit rapporter telle
hâte que notre maîtresse a de sortir, tel mécontentement que nous
l'en ayons privée en rentrant trop tôt, notre jalousie fouillant le
passé pour en tirer des indications n'y trouve rien; toujours
rétrospective elle est comme un historien qui aurait à faire une
histoire pour laquelle il n'a aucun document; toujours en retard elle se
précipite comme un taureau furieux là où ne se trouve pas l'être
fier et brillant qui l'irrite de ses piqûres et dont la foule cruelle
admire la magnificence et la ruse. La jalousie se débat dans le vide,
incertaine comme nous le sommes dans ces rêves où nous souffrons de ne
pas trouver dans sa maison vide une personne que nous avons bien connue
dans la vie, mais qui peut-être en est ici une autre et a seulement
emprunté les traits d'un autre personnage, incertaine comme nous le
sommes plus encore après le réveil quand nous cherchons à identifier
tel ou tel détail de notre rêve. Quel air avait notre amie en nous
disant cela; n'avait-elle pas l'air heureux, ne sifflait-elle même pas,
ce qu'elle ne fait que quand elle a quelque pensée amoureuse? Au temps
de l'amour, pour peu que notre présence l'importune et l'irrite, ne
nous a-t-elle pas dit une chose qui se trouve en contradiction avec ce
qu'elle nous affirme maintenant, qu'elle connaît ou ne connaît pas
telle personne? Nous ne le savons pas, nous ne le saurons jamais; nous
nous acharnons à chercher les débris inconsistants d'un rêve, et
pendant ce temps notre vie avec notre maîtresse continue, notre vie
distraite devant ce que nous ignorons être important pour nous,
attentive à ce qui ne l'est peut-être pas, encauchemardée par des
êtres qui sont sans rapports réels avec nous, pleine d'oublis, de
lacunes, d'anxiétés vaines, notre vie pareille à un songe.
Je m'aperçus que la petite laitière était toujours là. Je lui dis
que décidément ce serait bien loin, que je n'avais pas besoin d'elle.
Alors elle trouva aussi que ce serait trop gênant: «Il y a un beau
match tantôt, je ne voudrais pas le manquer.» Je sentis qu'elle devait
déjà aimer les sports et que dans quelques années elle dirait: vivre
sa vie. Je lui dis que décidément je n'avais pas besoin d'elle et je
lui donnai cinq francs. Aussitôt, s'y attendant si peu, et se disant
que si elle avait cinq francs pour ne rien faire, elle aurait beaucoup
pour ma course, elle commença à trouver que son match n'avait pas
d'importance. «J'aurais bien fait votre course. On peut toujours
s'arranger.» Mais je la poussai vers la porte, j'avais besoin d'être
seul, il fallait à tout prix empêcher qu'Albertine pût retrouver au
Trocadéro les amies de Léa. Il le fallait, il fallait y réussir; à
vrai dire je ne savais pas encore comment, et pendant ces premiers
instants j'ouvrais mes mains, les regardais, faisais craquer les
jointures de mes doigts, soit que l'esprit qui ne peut trouver ce qu'il
cherche, pris de paresse, s'accorde de faire halte pendant un instant
où les choses les plus indifférentes lui apparaissent distinctement,
comme ces pointes d'herbe des talus qu'on voit du wagon trembler au
vent, quand le train s'arrête en rase campagne--immobilité qui n'est
pas toujours plus féconde que celle de la bête capturée qui
paralysée par la peur ou fascinée regarde sans bouger--soit que je
tinsse tout préparé mon corps--avec mon intelligence au dedans et en
celle-ci les moyens d'action sur telle ou telle personne--comme n'étant
plus qu'une arme d'où partirait le coup qui séparerait Albertine de
Léa et de ses deux amies. Certes le matin quand Françoise était venue
me dire qu'Albertine irait au Trocadéro, je m'étais dit: «Albertine
peut bien faire ce qu'elle veut» et j'avais cru que jusqu'au soir, par
ce temps radieux, ses actions resteraient pour moi sans importance
perceptible; mais ce n'était pas seulement le soleil matinal, comme je
l'avais pensé, qui m'avait rendu si insouciant; c'était parce que,
ayant obligé Albertine à renoncer aux projets qu'elle pouvait
peut-être amorcer ou même réaliser chez les Verdurin et l'ayant
réduite à aller à une matinée que j'avais choisie moi-même et en
vue de laquelle elle n'avait pu rien préparer, je savais que ce qu'elle
ferait serait forcément innocent. De même si Albertine avait dit
quelques instants plus tard: «Si je me tue, cela m'est bien égal»,
c'était parce qu'elle était persuadée qu'elle ne se tuerait pas.
Devant moi, devant Albertine, il y avait en ce matin (bien plus que
l'ensoleillement du jour) ce milieu que nous ne voyons pas, mais par
l'intermédiaire translucide et changeant duquel nous voyons, moi ses
actions, elle l'importance de sa propre vie, c'est-à-dire ces croyances
que nous ne percevons pas mais qui ne sont pas plus assimilables à un
pur vide que n'est l'air qui nous entoure; composant autour de nous une
atmosphère variable, parfois excellente, souvent irrespirable, elles
mériteraient d'être relevées et notées avec autant de soin que la
température, la pression barométrique, la saison, car nos jours ont
leur originalité, physique et morale. La croyance non remarquée ce
matin par moi et dont pourtant j'avais été joyeusement enveloppé
jusqu'au moment où j'avais rouvert _le Figaro_, qu'Albertine ne ferait
rien que d'inoffensif, cette croyance venait de disparaître. Je ne
vivais plus dans la belle journée, mais dans une journée créée au
sein de la première par l'inquiétude qu'Albertine renouât avec Léa
et plus facilement encore avec les deux jeunes filles si elles allaient,
comme cela me semblait probable, applaudir l'actrice au Trocadéro où
il ne leur serait pas difficile, dans un entr'acte, de retrouver
Albertine. Je ne songeais plus à Mlle Vinteuil, le nom de Léa m'avait
fait revoir, pour en être jaloux, l'image d'Albertine au Casino près
des deux jeunes filles. Car je ne possédais dans ma mémoire que des
séries d'Albertine séparées les unes des autres, incomplètes, des
profils, des instantanés; aussi ma jalousie se confinait-elle à une
expression discontinue, à la fois fugitive et fixée, et aux êtres qui
l'avaient amenée sur la figure d'Albertine. Je me rappelais celle-ci
quand, à Balbec, elle était trop regardée par les deux jeunes filles
ou par des femmes de ce genre; je me rappelais la souffrance que
j'éprouvais à voir parcourir par des regards actifs, comme ceux d'un
peintre qui veut prendre un croquis, le visage entièrement recouvert
par eux et qui, à cause de ma présence sans doute, subissait ce
contact sans avoir l'air de s'en apercevoir, avec une passivité
peut-être clandestinement voluptueuse. Et avant qu'elle se ressaisît
et me parlât, il y avait une seconde pendant laquelle Albertine ne
bougeait pas, souriait dans le vide, avec le même air de naturel feint
et de plaisir dissimulé que si on avait été en train de faire sa
photographie; ou même pour choisir devant l'objectif une pose plus
fringante--celle même qu'elle avait prise à Doncières quand nous nous
promenions avec Saint-Loup, riant et passant sa langue sur ses lèvres,
elle faisait semblant d'agacer un chien. Certes à ces moments elle
n'était nullement la même que quand c'était elle qui était
intéressée par des fillettes qui passaient. Dans ce dernier cas au
contraire son regard étroit et velouté se fixait, se collait sur la
passante, si adhérent, si corrosif, qu'il semblait qu'en se retirant il
aurait dû emporter la peau. Mais en ce moment ce regard-là, qui du
moins lui donnait quelque chose de sérieux, jusqu'à la faire paraître
souffrante, m'avait semblé doux auprès du regard atone et heureux
qu'elle avait près des deux jeunes filles, et j'aurais préféré la
sombre expression du désir qu'elle ressentait peut-être quelquefois à
la riante expression causée par le désir qu'elle inspirait. Elle avait
beau essayer de voiler la conscience qu'elle en avait, celle-ci la
baignait, l'enveloppait, vaporeuse, voluptueuse, faisait paraître sa
figure toute rose. Mais tout ce qu'Albertine tenait à ces moments-là
en suspens en elle, qui irradiait autour d'elle et me faisait tant
souffrir, qui sait si hors de ma présence elle continuerait à le
taire, si aux avances des deux jeunes filles, maintenant que je n'étais
pas là, elle ne répondrait pas audacieusement. Certes ces souvenirs me
causaient une grande douleur, ils étaient comme un aveu total des
goûts d'Albertine, une confession générale de son infidélité contre
quoi ne pouvaient prévaloir les serments particuliers qu'elle me
faisait, auxquels je voulais croire, les résultats négatifs de mes
incomplètes enquêtes, les assurances, peut-être faites de connivence
avec elle, d'Andrée. Albertine pouvait me nier ses trahisons
particulières, par des mots qui lui échappaient, plus forts que les
déclarations contraires, par ces regards seuls, elle avait fait l'aveu
de ce qu'elle eût voulu cacher, bien plus que de faits particuliers, de
ce qu'elle se fût fait tuer plutôt que de reconnaître: de son
penchant. Car aucun être ne veut livrer son âme. Malgré la douleur
que ces souvenirs me causaient, aurais-je pu nier que c'était le
programme de la matinée du Trocadéro qui avait réveillé mon besoin
d'Albertine? Elle était de ces femmes à qui leurs fautes pourraient au
besoin tenir lieu de charme, et autant que leurs fautes, leur bonté qui
y succède et ramène en nous cette douceur qu'avec elles, comme un
malade qui n'est jamais bien portant deux jours de suite, nous sommes
sans cesse obligés de reconquérir. D'ailleurs plus même que leurs
fautes pendant que nous les aimons, il y a leurs fautes avant que nous
les connaissions, et la première de toutes y leur nature. Ce qui rend
douloureuses de telles amours en effet, c'est qu'il leur préexiste une
espèce de péché originel de la femme, un péché qui nous les fait
aimer, de sorte que, quand nous l'oublions, nous avons moins besoin
d'elle et que pour recommencer à aimer il faut recommencer à souffrir.
En ce moment, qu'elle ne retrouvât pas les deux jeunes filles et savoir
si elle connaissait Léa ou non était ce qui me préoccupait le plus,
en dépit de ce qu'on ne devrait pas s'intéresser aux faits
particuliers autrement qu'à cause de leur signification générale, et
malgré la puérilité qu'il y a aussi grande que celle du voyage ou du
désir de connaître des femmes, de fragmenter sa curiosité sur ce qui
du torrent invisible des réalités cruelles qui nous resteront toujours
inconnues a fortuitement cristallisé dans notre esprit. D'ailleurs
arriverions-nous à détruire cette cristallisation qu'elle serait
remplacé par une autre aussitôt. Hier je craignais qu'Albertine
n'allât chez Mme Verdurin. Maintenant je n'étais plus préoccupé que
de Léa. La jalousie qui a un bandeau sur les yeux n'est pas seulement
impuissante à rien découvrir dans les ténèbres qui l'enveloppent,
elle est encore un de ces supplices où la tâche est à recommencer
sans cesse, comme celle des Danaïdes, comme celle d'Ixion. Même si ses
amies n'étaient pas là, quelle impression pouvait faire sur elle Léa
embellie par le travestissement, glorifiée par le succès, quelles
rêveries laisserait-elle à Albertine, quels désirs qui, même
réfrénés, chez moi lui donneraient le dégoût d'une vie où elle ne
pouvait les assouvir?