J'étais en tous cas bien content qu'Andrée accompagnât Albertine au

Trocadéro, car de récents et d'ailleurs minuscules incidents faisaient

qu'ayant, bien entendu, la même confiance dans l'honnêteté du

chauffeur, sa vigilance, ou du moins la perspicacité de sa vigilance,

ne me semblait plus tout à fait aussi grande qu'autrefois. C'est ainsi

que tout dernièrement, ayant envoyé Albertine seule avec lui à

Versailles, Albertine m'avait dit avoir déjeuné aux Réservoirs, comme

le chauffeur m'avait parlé du restaurant Vatel, le jour où je relevai

cette contradiction, je pris un prétexte pour descendre parler au

mécanicien (toujours le même, celui que nous avons vu à Balbec)

pendant qu'Albertine s'habillait. «Vous m'avez dit que vous aviez

déjeuné à Vatel, Mlle Albertine me parle des Réservoirs. Qu'est-ce

que cela veut dire?» Le mécanicien me répondit: «Ah! j'ai dit que

j'avais déjeuné au Vatel, mais je ne peux pas savoir où Mademoiselle

a déjeuné. Elle m'a quitté en arrivant à Versailles pour prendre un

fiacre à cheval, ce qu'elle préfère quand ce n'est pas pour faire de

la route.» Déjà j'enrageais en pensant qu'elle avait été seule;

enfin ce n'était que le temps de déjeuner. «Vous auriez pu, dis-je

d'un air de gentillesse (car je ne voulais pas paraître faire

positivement surveiller Albertine, ce qui eût été humiliant pour moi,

et doublement, puisque cela eût signifié qu'elle me cachait ses

actions), déjeuner, je ne dis pas avec elle, mais au même

restaurant?» «Mais elle m'avait demandé d'être seulement à six

heures du soir à la place d'Armes. Je ne devais pas aller la chercher

à la sortie de son déjeuner.» «Ah!» fis-je en tâchant de

dissimuler mon accablement. Et je remontai. Ainsi c'était plus de sept

heures de suite qu'Albertine avait été seule, livrée à elle-même.

Je savais bien, il est vrai, que le fiacre n'avait pas été un simple

expédient pour se débarrasser de la surveillance du chauffeur. En

ville, Albertine aimait mieux flâner en fiacre, elle disait qu'on

voyait bien, que l'air était plus doux. Malgré cela elle avait passé

sept heures sur lesquelles je ne saurais jamais rien. Et je n'osais pas

penser à la façon dont elle avait dû les employer. Je trouvai que le

mécanicien avait été bien maladroit, mais ma confiance en lui fut

désormais complète. Car s'il eût été le moins du monde de mèche

avec Albertine, il ne m'eût jamais avoué qu'il l'avait laissée libre

de onze heures du matin à six heures du soir. Il n'y aurait eu qu'une

autre explication, mais absurde, de cet aveu du chauffeur. C'est qu'une

brouille entre lui et Albertine lui eût donné le désir, en me faisant

une petite révélation, de montrer à mon amie qu'il était homme à

parler et que si, après le premier avertissement tout bénin, elle ne

marchait pas droit selon ce qu'il voulait, il mangerait carrément le

morceau. Mais cette explication était absurde; il fallait d'abord

supposer une brouille inexistante entre Albertine et lui, et ensuite

donner une nature de maître-chanteur à ce beau mécanicien qui

s'était toujours montré si affable et si bon garçon. Dès le

surlendemain, du reste, je vis que, plus que je ne l'avais cru un

instant dans ma soupçonneuse folie, il savait exercer sur Albertine une

surveillance discrète et perspicace. Car ayant pu le prendre à part et

lui parler de ce qu'il m'avait dit de Versailles, je lui disais d'un air

amical et dégagé: «Cette promenade à Versailles dont vous me parliez

avant-hier, c'était parfait comme cela, vous avez été parfait comme

toujours. Mais à titre de petite indication, sans importance du reste,

j'ai une telle responsabilité depuis que Mme Bontemps a mis sa nièce

sous ma garde, j'ai tellement peur des accidents, je me reproche tant de

ne pas l'accompagner, que j'aime mieux que ce soit vous, vous tellement

sûr, si merveilleusement adroit, à qui il ne peut pas arriver

d'accident, qui conduisiez partout Mlle Albertine. Comme cela je ne

crains rien.» Le charmant mécanicien apostolique sourit finement, la

main posée sur sa roue en forme de croix de consécration. Puis il me

dit ces paroles qui (chassant les inquiétudes de mon cœur où elles

furent aussitôt remplacées par la joie) me donnèrent envie de lui

sauter au cou: «N'ayez crainte, me dit-il. Il ne peut rien lui arriver

car, quand mon volant ne la promène pas, mon œil la suit partout. À

Versailles, sans avoir l'air de rien j'ai visité la ville pour ainsi

dire avec elle. Des Réservoirs, elle est allée au château, du

château aux Trianons, toujours moi la suivant sans avoir l'air de la

voir et le plus fort c'est qu'elle ne m'a pas vu. Oh! elle m'aurait vu

ç'aurait été un petit malheur. C'était si naturel qu'ayant toute la

journée devant moi à rien faire je visite aussi le château. D'autant

plus que mademoiselle n'a certainement pas été sans remarquer que j'ai

de la lecture et que je m'intéresse à toutes les vieilles curiosités

(c'était vrai, j'aurais même été surpris si j'avais su qu'il était

ami de Morel, tant il dépassait le violoniste en finesse et en goût).

Mais enfin elle ne m'a pas vu.» «Elle a dû rencontrer du reste des

amies car elle en a plusieurs à Versailles.» «Non elle était

toujours seule.» «On doit la regarder alors, une jeune fille

éclatante et toute seule.» «Sûr qu'on la regarde, mais elle n'en

sait quasiment rien; elle est tout le temps les yeux dans son guide,

puis levé sur les tableaux.» Le récit du chauffeur me sembla d'autant

plus exact que c'était en effet une «carte» représentant le château

et une autre représentant les Trianons qu'Albertine m'avait envoyées

le jour de sa promenade. L'attention avec laquelle le gentil chauffeur

en avait suivi chaque pas me toucha beaucoup. Comment aurai-je supposé

que cette rectification--sous forme d'ample complément à son dire de

l'avant-veille, venait de ce qu'entre ces deux jours Albertine, alarmée

que le chauffeur m'eût parlé, s'était soumise, avait fait la paix

avec lui. Ce soupçon ne me vint même pas. Il est certain que ce récit

du mécanicien, en m'ôtant toute crainte qu'Albertine m'eût trompé,

me refroidit tout naturellement à l'égard de mon amie et me rendit

moins intéressante la journée qu'elle avait passée à Versailles. Je

crois pourtant que les explications du chauffeur, qui, en innocentant

Albertine, me la rendaient encore plus ennuyeuse, n'auraient peut-être

pas suffi à me calmer si vite. Deux petits boutons que pendant quelques

jours mon amie eut au front réussirent peut-être mieux encore à

modifier les sentiments de mon cœur. Enfin ceux-ci se détournèrent

encore plus d'elle, (au point de ne me rappeler son existence que quand

je la voyais), par la confidence singulière que me fit la femme de

chambre de Gilberte rencontrée par hasard. J'appris que quand j'allais

tous les jours chez Gilberte elle aimait un jeune homme qu'elle voyait

beaucoup plus que moi. J'en avais eu un instant le soupçon à cette

époque, et même j'avais alors interrogé cette même femme de chambre.

Mais comme elle savait que j'étais épris de Gilberte, elle avait nié,

juré que jamais Mlle Swann n'avait vu ce jeune homme. Mais maintenant,

sachant que mon amour était mort depuis si longtemps, que depuis des

années j'avais laissé toutes ses lettres sans réponse--et peut-être

aussi parce qu'elle n'était plus au service de la jeune

fille--d'elle-même elle me raconta tout au long l'épisode amoureux que

je n'avais pas su. Cela lui semblait tout naturel. Je crus, me rappelant

ses serments d'alors, qu'elle n'avait pas été au courant. Pas du tout,

c'est elle-même, sur l'ordre de Mme Swann, qui allait prévenir le

jeune homme dès que celle que j'aimais était seule. Que j'aimais

alors... Mais je me demandai si mon amour d'autrefois était aussi mort

que je le croyais car ce récit me fut pénible. Comme je ne crois pas

que la jalousie puisse réveiller un amour mort, je supposai

que ma triste impression était due, en partie du moins, à mon

amour-propre blessé, car plusieurs personnes que je n'aimais

pas et qui à cette époque et même un peu plus tard--cela a bien changé

depuis--affectaient à mon endroit une attitude méprisante, savaient

parfaitement, pendant que j'étais amoureux de Gilberte, que j'étais

dupe. Et cela me fit même me demander rétrospectivement si dans mon

amour pour Gilberte il n'y avait pas eu une part d'amour-propre, puisque

je souffrais tant maintenant de voir que toutes les heures de tendresse,

qui m'avaient rendu si heureux, étaient connues pour une véritable

tromperie de mon amie à mes dépens, par des gens que je n'aimais pas.

En tous cas, amour ou amour-propre, Gilberte était presque morte en moi

mais pas entièrement, et cet ennui acheva de m'empêcher de me soucier

outre mesure d'Albertine qui tenait une si étroite partie dans mon

cœur. Néanmoins pour en revenir à elle (après une si longue

parenthèse) et à sa promenade à Versailles, les cartes postales de

Versailles (peut-on donc avoir ainsi simultanément le cœur pris en

écharpe par deux jalousies entrecroisées se rapportant chacune à une

personne différente?) me donnaient une impression un peu désagréable

chaque fois qu'en rangeant des papiers mes yeux tombaient sur elles. Et

je songeais que si le mécanicien n'avait pas été un si brave homme,

la concordance de son deuxième récit avec les «cartes» d'Albertine

n'eût pas signifié grand'chose, car qu'est-ce qu'on vous envoie

d'abord de Versailles sinon le château et les Trianons, à moins que la

carte ne soit choisie par quelque raffiné, amoureux d'une certaine

statue, ou par quelque imbécile élisant comme vue la station du

tramway à chevaux ou la gare des Chantiers. Encore ai-je tort de dire

un imbécile, de telles cartes postales n'ayant pas toujours été

achetées par l'un d'eux au hasard, pour l'intérêt de venir à

Versailles. Pendant deux ans les hommes intelligents, les artistes

trouvèrent Sienne, Venise, Grenade, une scie et disaient du moindre

omnibus, de tous les wagons: «Voilà qui est beau.» Puis ce goût

passa comme les autres. Je ne sais même pas si on n'en revint pas au

«sacrilège qu'il y a de détruire les nobles choses du passé». En

tous cas un wagon de première classe cessa d'être considéré _a

priori_ comme plus beau que Saint-Marc de Venise. On disait pourtant:

«C'est là qu'est la vie, le retour en arrière est une chose

factice», mais sans tirer de conclusion nette. À tout hasard et tout

en faisant pleine confiance au chauffeur, et pour qu'Albertine ne pût

pas le plaquer sans qu'il osât refuser par crainte de passer pour

espion, je ne la laissai plus sortir qu'avec le renfort d'Andrée, alors

que pendant un temps le chauffeur m'avait suffi. Je l'avais même

laissée alors (ce que je n'aurais plus osé faire depuis) s'absenter

pendant trois jours seule avec le chauffeur et aller jusqu'auprès de

Balbec tant elle avait envie de faire de la route sur simple châssis en

grande vitesse. Trois jours où j'avais été bien tranquille, bien que

la pluie de cartes qu'elle m'avait envoyée, ne me fût parvenue, à

cause du détestable fonctionnement de ces postes bretonnes (bonnes

l'été, mais sans doute désorganisées l'hiver), que huit jours après

le retour d'Albertine et du chauffeur, si vaillants que le matin même

de leur retour ils reprirent, comme si de rien n'était, leur promenade

quotidienne. J'étais ravi qu'Albertine allât aujourd'hui au Trocadéro

à cette matinée «extraordinaire», mais surtout rassuré qu'elle y

eût une compagne, Andrée.

Laissant ces pensées, maintenant qu'Albertine était sortie, j'allai me

mettre un instant à la fenêtre. Il y eut d'abord un silence, où le

sifflet du marchand de tripes et la corne du tramway firent résonner

l'air à des octaves différents, comme un accordeur de piano aveugle.

Puis peu à peu devinrent distincts les motifs entrecroisés auxquels de

nouveaux s'ajoutaient. Il y avait aussi un nouveau sifflet, appel d'un

marchand dont je n'ai jamais su ce qu'il vendait, sifflet qui, lui,

était exactement pareil à celui d'un tramway, et comme il n'était pas

emporté par la vitesse on croyait à un seul tramway, non doué de

mouvement, ou en panne, immobilisé, criant à petits intervalles comme

un animal qui meurt. Et il me semblait que si jamais je devais quitter

ce quartier aristocratique--à moins que ce ne fût pour un tout à fait

populaire--les rues et les boulevards du centre (où la fruiterie, la

poissonnerie, etc..., stabilisées dans de grandes maisons

d'alimentation rendaient inutiles les cris des marchands qui n'eussent

pas du reste réussi à se faire entendre) me sembleraient bien mornes,

bien inhabitables, dépouillés, décantés de toutes ces litanies des

petits métiers et des ambulantes mangeailles, privés de l'orchestre

qui venait me charmer dès le matin. Sur le trottoir une femme peu

élégante (ou obéissant à une mode laide) passait, trop claire dans

un paletot sac en poil de chèvre; mais non ce n'était pas une femme,

c'était un chauffeur qui enveloppé dans sa peau de bique gagnait à

pied son garage. Échappés des grands hôtels, les chasseurs ailés,

aux teintes changeantes, filaient vers les gares, au ras de leur

bicyclette, pour rejoindre les voyageurs au train du matin. Le

ronflement d'un violon était dû parfois au passage d'une automobile,

parfois à ce que je n'avais pas mis assez d'eau dans ma bouillotte

électrique. Au milieu de la symphonie détonait un «air» démodé:

remplaçant la vendeuse de bonbons qui accompagnait d'habitude son air

avec une crécelle, le marchand de jouets, au mirliton duquel était

attaché un pantin qu'il faisait mouvoir en tous sens, promenait

d'autres pantins, et sans souci de la déclamation rituelle de Grégoire

le Grand, de la déclamation réformée de Palestrina et de la

déclamation lyrique des modernes, entonnait à pleine voix, partisan

attardé de la pure mélodie: «Allons les papas, allons les mamans,

contentez vos petits enfants, c'est moi qui les fais, c'est moi qui les

vends, et c'est moi qui boulotte l'argent. Tra la la la. Tra la la la

laire, tra la la la la la la. Allons les petits!» De petits Italiens,

coiffés d'un béret, n'essayaient pas de lutter avec cet aria vivace,

et c'est sans rien dire qu'ils offraient de petites statuettes.

Cependant qu'un petit fifre réduisait le marchand de jouets à

s'éloigner et à chanter plus confusément quoique presto: «Allons les

papas, allons les mamans.» Le petit fifre était-il un de ces dragons

que j'entendais le matin à Doncières? Non, car ce qui suivait

c'étaient ces mots: «Voilà le réparateur de faïence et de

porcelaine. Je répare le verre, le marbre, le cristal, l'os, l'ivoire

et objets d'antiquité. Voilà le réparateur.» Dans une boucherie, où

à gauche était une auréole de soleil, et à droite un bœuf entier

pendu, un garçon boucher, très grand et très mince, aux cheveux

blonds, son cou sortant d'un col bleu ciel, mettait une rapidité

vertigineuse et une religieuse conscience à mettre d'un côté les

filets de bœuf exquis, de l'autre de la culotte de dernier ordre, les

plaçait dans d'éblouissantes balances surmontées d'une croix, d'où

retombaient de belles chaînettes, et,--bien qu'il ne fît ensuite que

disposer pour l'étalage, des rognons, des tournedos, des

entrecôtes--donnait en réalité beaucoup plus l'impression d'un bel

ange qui, au jour du Jugement dernier, préparera pour Dieu, selon leur

qualité, la séparation des bons et des méchants et la pesée des

âmes. Et de nouveau le fifre grêle et fin montait dans l'air,

annonciateur non plus des destructions que redoutait Françoise chaque

fois que défilait un régiment de cavalerie, mais de «réparations»

promises par un «antiquaire» naïf ou gouailleur, et qui en tout cas

fort éclectique, loin de se spécialiser, avait pour objet de son art

les matières les plus diverses. Les petites porteuses de pain se

hâtaient d'enfiler dans leurs paniers les flûtes destinées au «grand

déjeuner» et, à leurs crochets, les laitières attachaient vivement

les bouteilles de lait. La vue nostalgique que j'avais de ces petites

filles, pouvais-je la croire bien exacte? N'eût-elle pas été autre si

j'avais pu garder immobile quelques instants auprès de moi une de

celles que, de la hauteur de ma fenêtre, je ne voyais que dans la

boutique ou en fuite. Pour évaluer la perte que me faisait éprouver la

réclusion, c'est-à-dire la richesse que m'offrait la journée, il eût

fallu intercepter dans le long déroulement de la frise animée quelque

fillette portant son linge ou son lait, la faire passer un moment comme

une silhouette d'un décor mobile, entre les portants, dans le cadre de

ma porte, et la retenir sous mes yeux, non sans obtenir sur elle quelque

renseignement, qui me permit de la retrouver un jour et pareille, cette

fiche signalétique que les ornithologues ou les ichtyologues attachent

avant de leur rendre la liberté sous le ventre des oiseaux ou des

poissons dont ils veulent pouvoir identifier les migrations.

Aussi, dis-je à Françoise que pour une course que j'avais à faire,

elle voulût m'envoyer, s'il en venait quelqu'une, telle ou telle de ces

petites qui venaient sans cesse chercher et rapporter le linge, le pain,

ou les carafes de lait, et par lesquelles souvent elle faisait faire des

commissions. J'étais pareil en cela à Elstir qui, obligé de rester

enfermé dans son atelier, certains jours de printemps où savoir que

les bois étaient pleins de violettes lui donnait une fringale d'en

regarder, envoyait sa concierge lui en acheter un bouquet; alors ce

n'est pas la table sur laquelle il avait posé le petit modèle

végétal, mais tout le tapis des sous-bois où il avait vu autrefois,

par milliers, les tiges serpentines, fléchissant sous leur bec bleu,

qu'Elstir croyait avoir sous les yeux comme une zone imaginaire

qu'enclavait dans son atelier la limpide odeur de la fleur évocatrice.

De blanchisseuse, un dimanche, il ne fallait pas penser qu'il en vînt.

Quant à la porteuse de pain, par une mauvaise chance, elle avait sonné

pendant que Françoise n'était pas là, avait laissé ses flûtes dans

la corbeille, sur le palier, et s'était sauvée. La fruitière ne

viendrait que bien plus tard. Une fois j'étais entré commander un

fromage chez le crémier, et au milieu des petites employées j'en avais

remarqué une, vraie extravagance blonde, haute de taille bien que

puérile, et qui, au milieu des autres porteuses, semblait rêver, dans

une attitude assez fière. Je ne l'avais vue que de loin et en passant

si vite que je n'aurais pu dire comment elle était, sinon qu'elle avait

dû pousser trop vite et que sa tête portait une toison donnant

l'impression bien moins des particularités capillaires que d'une

stylisation sculpturale des méandres isolés de névés parallèles.

C'est tout ce que j'avais distingué, ainsi qu'un nez très dessiné

(chose rare chez une enfant) dans une figure maigre et qui rappelait le

bec des petits des vautours. D'ailleurs le groupement autour d'elle de

ses camarades n'avait pas été seul à m'empêcher de la bien voir,

mais aussi l'incertitude des sentiments que je pouvais, à première vue

et ensuite, lui inspirer, qu'ils fussent de fierté farouche, ou

d'ironie, ou d'un dédain exprimé plus tard à ses amies. Ces

suppositions alternatives que j'avais faites, en une seconde, à son

sujet, avait épaissi autour d'elle l'atmosphère trouble où elle se

dérobait, comme une déesse dans la nue que fait trembler la foudre.

Car l'incertitude morale est une cause plus grande de difficulté à une

exacte perception visuelle que ne serait un défaut matériel de l'œil.

En cette trop maigre jeune personne, qui frappait aussi trop

l'attention, l'excès de ce qu'un autre eût peut-être appelé les

charmes était justement ce qui était pour me déplaire, mais avait

tout de même eu pour résultat de m'empêcher même d'apercevoir rien,

à plus forte raison de me rien rappeler des autres petites crémières,

que le nez arqué de celle-ci, et son regard,--chose si peu

agréable,--pensif, personnel, ayant l'air de juger, avaient plongées

dans la nuit à la façon d'un éclair blond qui enténèbre le paysage

environnant. Et ainsi, de ma visite pour commander un fromage, chez le

crémier, je ne m'étais rappelé (si on peut dire se rappeler à propos

d'un visage, si mal regardé qu'on adapte dix fois au néant du visage

un nez différent), je ne m'étais rappelé que la petite qui m'avait

déplu. Cela suffit à faire commencer un amour. Pourtant j'eusse

oublié l'extravagance blonde et n'aurais jamais souhaité de la revoir

si Françoise ne m'avait dit que, quoique gamine, cette petite était

délurée et allait quitter sa patronne, parce que trop coquette elle

devait de l'argent dans le quartier. On a dit que la beauté est une

promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être

un commencement de beauté.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 12 / 39 段