profonde que celle que nous dirions si nous étions sincères peut
quelquefois être exprimée et annoncée par une autre voie que celle de
la sincérité. «Cela ne vous gêne pas tous ces bruits du dehors, me
demanda-t-elle, moi je les adore. Mais vous qui avez déjà le sommeil
si léger?» Je l'avais au contraire parfois très profond (comme je
l'ai déjà dit, mais comme l'événement qui va suivre me force à le
rappeler) et surtout quand je m'endormais seulement le matin. Comme un
tel sommeil a été--en moyenne--quatre fois plus reposant, il paraît
à celui qui vient de dormir avoir été quatre fois plus long, alors
qu'il fut quatre fois plus court. Magnifique erreur d'une multiplication
par 16 qui donne tant de beauté au réveil et introduit dans la vie une
véritable novation pareille à ces grands changements de rythmes qui en
musique font que, dans un andante, une croche contient autant de durée
qu'une blanche dans un prestissimo, et qui sont inconnus à l'état de
veille. La vie y est presque toujours la même, d'où les déceptions du
voyage. Il semble bien que le rêve soit fait pourtant avec la matière
la plus grossière de la vie, mais cette matière y est traitée,
malaxée de telle sorte, avec un étirement dû à ce qu'aucune des
limites horaires de l'état de veille ne l'empêche de s'effiler
jusqu'à des hauteurs si énormes qu'on ne la reconnaît pas. Les matins
où cette fortune m'était advenue, où le coup d'éponge du sommeil
avait effacé de mon cerveau les signes des occupations quotidiennes qui
y sont tracés comme sur un tableau noir, il me fallait faire revivre ma
mémoire; à force de volonté on peut rapprendre ce que l'amnésie du
sommeil ou d'une attaque a fait oublier et qui renaît peu à peu au fur
et à mesure que les yeux s'ouvrent ou que la paralysie disparaît.
J'avais vécu tant d'heures en quelques minutes que, voulant tenir, à
Françoise que j'appelais, un langage conforme à la réalité et
réglé sur l'heure, j'étais obligé d'user de tout mon pouvoir interne
de compression pour ne pas dire: «Eh bien, Françoise, nous voici à
cinq heures du soir et je ne vous ai pas vue depuis hier après-midi».
Et pour refouler mes rêves, en contradiction avec eux et en me mentant
à moi-même, je disais effrontément, et en me réduisant de toutes mes
forces au silence, des paroles contraires: «Françoise, il est bien dix
heures!» Je ne disais même pas dix heures du matin, mais simplement
dix heures, pour que ces dix heures si incroyables eussent l'air
prononcés d'un ton plus naturel. Pourtant dire ces paroles, au lieu de
celles que continuait à penser le dormeur à peine éveillé que
j'étais encore, me demandait le même effort d'équilibre qu'à
quelqu'un qui, sortant d'un train en marche et courant un instant le
long de la voie, réussit pourtant à ne pas tomber. Il court un instant
parce que le milieu qu'il quitte était un milieu animé d'une grande
vitesse, et très dissemblable du sol inerte auquel ses pieds ont
quelque difficulté à se faire.
De ce que le monde du rêve n'est pas le monde de la veille, il ne
s'ensuit pas que le monde de la veille soit moins vrai, au contraire.
Dans le monde du sommeil, nos perceptions sont tellement surchargées,
chacune épaissie par une superposée qui la double, l'aveugle
inutilement, que nous ne savons même pas distinguer ce qui se passe
dans l'étourdissement du réveil; était-ce Françoise qui était
venue, ou moi qui, las de l'appeler, allais vers elle. Le silence à ce
moment-là était le seul moyen de ne rien révéler, comme au moment
où l'on est arrêté par un juge instruit de circonstances vous
concernant mais dans la confidence desquelles on n'a pas été mis.
Était-ce Françoise qui était venue, était-ce moi qui avais appelé?
N'était-ce même pas Françoise qui dormait et moi qui venais de
l'éveiller; bien plus, Françoise n'était-elle pas enfermée dans ma
poitrine, la distinction des personnes et leur interaction existant à
peine dans cette brune obscurité où la réalité est aussi peu
translucide que dans le corps d'un porc-épic et où la perception quasi
nulle peut peut-être donner l'idée de celle de certains animaux? Au
reste même dans la limpide folie qui précède ces sommeils plus
lourds, si des fragments de sagesse flottent lumineusement, si les noms
de Taine, de George Eliot n'y sont pas ignorés, il n'en reste pas moins
au monde de la veille cette supériorité d'être chaque matin possible
à continuer, et non chaque soir le rêve. Mais il est peut-être
d'autres mondes plus réels que celui de la veille? Encore avons-nous vu
que, même celui-là, chaque révolution dans les arts le transforme, et
bien plus, dans le même temps, le degré d'aptitude et de culture qui
différencie un artiste d'un sot ignorant.
Et souvent une heure de sommeil de trop est une attaque de paralysie
après laquelle il faut retrouver l'usage de ses membres, apprendre à
parler. La volonté n'y réussirait pas. On a trop dormi, on n'est plus.
Le réveil est à peine senti mécaniquement, et sans conscience, comme
peut l'être dans un tuyau la fermeture d'un robinet. Une vie plus
inanimée que celle de la Méduse succède, où l'on croirait aussi bien
qu'on est tiré du fond des mers ou revenu du bagne, si seulement l'on
pouvait penser quelque chose. Mais alors du haut du ciel la déesse
Mnémotechnie se penche et nous tend sous la forme: «habitude de
demander son café au lait» l'espoir de la résurrection. Encore le don
subit de la mémoire n'est-il pas toujours aussi simple. On a souvent
près de soi, dans ces premières minutes où l'on se laisse glisser au
réveil, une vérité de réalités diverses où l'on croit pouvoir
choisir comme dans un jeu de cartes.
C'est vendredi matin et on rentre de promenade, ou bien c'est l'heure du
thé au bord de la mer. L'idée du sommeil et qu'on est couché en
chemise de nuit est souvent la dernière qui se présente à vous.
La résurrection ne vient pas tout de suite; on croit avoir sonné, on
ne l'a pas fait, on agite des propos déments. Le mouvement seul rend la
pensée et quand on a effectivement pressé la poire électrique on peut
dire avec lenteur mais nettement: «Il est bien dix heures, Françoise,
donnez-moi mon café au lait.» Ô miracle! Françoise n'avait pu
soupçonner la mer d'irréel qui me baignait encore tout entier et à
travers laquelle j'avais eu l'énergie de faire passer mon étrange
question. Elle me répondait en effet: «Il est dix heures dix.» Ce qui
me donnait une apparence raisonnable et me permettait de ne pas laisser
apercevoir les conversations bizarres qui m'avaient interminablement
bercé, les jours où ce n'était pas une montagne de néant qui m'avait
retiré la vie. À force de volonté, je m'étais réintégré dans le
réel. Je jouissais encore des débris du sommeil, c'est-à-dire de la
seule invention, du seul renouvellement qui existe dans la manière de
conter, toutes les narrations à l'état de veille, fussent-elles
embellies par la littérature, ne comportant pas ces mystérieuses
différences d'où dérive la beauté. Il est aisé de parler de celle
que crée l'opium. Mais pour un homme habitué à ne dormir qu'avec des
drogues, une heure inattendue de sommeil naturel découvrira
l'immensité matinale d'un paysage aussi mystérieux et plus frais. En
faisant varier l'heure, l'endroit où on s'endort, en provoquant le
sommeil d'une manière artificielle, ou au contraire en revenant pour un
jour au sommeil naturel--le plus étrange de tous pour quiconque a
l'habitude de dormir avec des soporifiques--on arrive à obtenir des
variétés de sommeil mille fois plus nombreuses que, jardinier, on
n'obtiendrait de variétés d'œillets ou de roses. Les jardiniers
obtiennent des fleurs qui sont des rêves délicieux, d'autres aussi qui
ressemblent à des cauchemars. Quand je m'endormais d'une certaine
façon, je me réveillais, grelottant, croyant que j'avais la rougeole
ou, chose bien plus douloureuse, que ma grand'mère (à qui je ne
pensais plus jamais) souffrait parce que je m'étais moqué d'elle le
jour où à Balbec, croyant mourir, elle avait voulu que j'eusse une
photographie d'elle. Vite, bien que réveillé, je voulais aller lui
expliquer qu'elle ne m'avait pas compris. Mais, déjà, je me
réchauffais. Le diagnostic de rougeole était écarté et ma
grand'mère si éloignée de moi qu'elle ne faisait plus souffrir mon
cœur. Parfois sur ces sommeils différents s'abattait une obscurité
subite. J'avais peur en prolongeant ma promenade dans une avenue
entièrement noire où j'entendais passer des rôdeurs. Tout à coup une
discussion s'élevait entre un agent et une de ces femmes qui
exerçaient souvent le métier de conduire et qu'on prend de loin pour
de jeunes cochers. Sur son siège entouré de ténèbres, je ne la
voyais pas, mais elle parlait, et dans sa voix je lisais les perfections
de son visage et la jeunesse de son corps. Je marchais vers elle, dans
l'obscurité, pour monter dans son coupé avant qu'elle ne repartît.
C'était loin. Heureusement, la discussion avec l'agent se prolongeait.
Je rattrapais la voiture encore arrêtée. Cette partie de l'avenue
s'éclairait de réverbères. La conductrice devenait visible. C'était
bien une femme, mais vieille, grande et forte, avec des cheveux blancs
s'échappant de sa casquette, et une lèpre rouge sur la figure. Je
m'éloignais en pensant: En est-il ainsi de la jeunesse des femmes?
Celles que nous avons rencontrées, si brusquement nous désirons les
revoir, sont-elles devenues vieilles? La jeune femme qu'on désire
est-elle comme un emploi de théâtre où par la défaillance des
créatrices du rôle on est obligé de le confier à de nouvelles
étoiles. Mais alors ce n'est plus la même.
Puis une tristesse m'envahissait. Nous avons ainsi dans notre sommeil de
nombreuses Pitiés, comme les «Piéta» de la Renaissance, mais non
point comme elles exécutées dans le marbre, inconsistantes au
contraire. Elles ont leur utilité cependant qui est de nous faire
souvenir d'une certaine vue plus attendrie, plus humaine des choses,
qu'on est trop tenté d'oublier dans le bon sens, glacé, parfois plein
d'hostilité, de la veille. Ainsi m'était rappelée la promesse que je
m'étais faite à Balbec de garder toujours la pitié de Françoise. Et
pour toute cette matinée au moins je saurais m'efforcer de ne pas être
irrité des querelles de Françoise et du maître d'hôtel, d'être doux
avec Françoise à qui les autres donnaient si peu de bonté. Cette
matinée seulement, et il faudrait tâcher de me faire un code un peu
plus stable; car, de même que les peuples ne sont pas longtemps
gouvernés par une politique de pur sentiment, les hommes ne le sont pas
par le souvenir de leurs rêves. Déjà celui-ci commençait à
s'envoler. En cherchant à me le rappeler pour le peindre je le faisais
fuir plus vite. Mes paupières n'étaient plus aussi fortement scellées
sur mes yeux. Si j'essayais de reconstituer mon rêve, elles
s'ouvriraient tout à fait. À tout moment il faut choisir entre la
santé, la sagesse d'une part, et de l'autre les plaisirs spirituels.
J'ai toujours eu la lâcheté de choisir la première part. Au reste le
périlleux pouvoir auquel je renonçais l'était plus encore qu'on ne le
croit. Les pitiés, les rêves ne s'envolent pas seuls. A varier ainsi
les conditions dans lesquelles on s'endort ce ne sont pas les rêves
seuls qui s'évanouissent, mais pour de longs jours, pour des années
quelquefois, la faculté non seulement de rêver mais de s'endormir. Le
sommeil est divin mais peu stable; le plus léger choc le rend volatil.
Ami des habitudes, elles le retiennent chaque soir, plus fixes que lui,
à son lieu consacré, elles le préservent de tout heurt, mais si on le
déplace, s'il n'est plus assujetti, il s'évanouit comme une vapeur. Il
ressemble à la jeunesse et aux amours, on ne le retrouve plus.
Dans ces divers sommeils, comme en musique encore, c'était
l'augmentation ou la diminution de l'intervalle qui créait de la
beauté. Je jouissais d'elle, mais, en revanche, j'avais perdu dans ce
sommeil, quoique bref, une bonne partie des cris où nous est rendue
sensible la vie circulante des métiers, des nourritures de Paris.
Aussi, d'habitude (sans prévoir, hélas! le drame que de tels réveils
tardifs et mes lois draconiennes et persanes d'Assuérus racinien
devaient bientôt amener pour moi) je m'efforçais de m'éveiller de
bonne heure pour ne rien perdre de ces cris.
En plus du plaisir de savoir le goût qu'Albertine avait pour eux et de
sortir moi-même tout en restant couché, j'entendais en eux comme le
symbole de l'atmosphère du dehors, de la dangereuse vie remuante au
sein de laquelle je ne la laissais circuler que sous ma tutelle, dans un
prolongement extérieur de la séquestration, et d'où je la retirais à
l'heure que je voulais pour la faire rentrer auprès de moi. Aussi
fût-ce le plus sincèrement du monde que je pus répondre à Albertine:
«Au contraire, ils me plaisent parce que je sais que vous les aimez.»
«À la barque, les huîtres, à la barque.» «Oh! des huîtres, j'en
avais si envie!» Heureusement Albertine, moitié inconstance, moitié
docilité, oubliait vite ce qu'elle avait désiré, et avant que j'eusse
eu le temps de lui dire qu'elle les aurait meilleures chez Prunier, elle
voulait successivement tout ce qu'elle entendait crier par la marchande
de poisson: «À la crevette, à la bonne crevette, j'ai de la raie
toute en vie, toute en vie.» «Merlans à frire, à frire.» «Il
arrive le maquereau, maquereau frais, maquereau nouveau.» «Voilà le
maquereau, mesdames, il est beau le maquereau.» «À la moule fraîche
et bonne, à la moule!» Malgré moi l'avertissement: «Il arrive le
maquereau» me faisait frémir. Mais comme cet avertissement ne pouvait
s'appliquer, me semblait-il, à notre chauffeur, je ne songeais qu'au
poisson que je détestais, mon inquiétude ne durait pas. «Ah! des
moules, dit Albertine, j'aimerais tant manger des moules.» «Mon
chéri! c'était bon pour Balbec, ici ça ne vaut rien; d'ailleurs, je
vous en prie, rappelez-vous ce que vous a dit Cottard au sujet des
moules.» Mais mon observation était d'autant plus malencontreuse que
la marchande des quatre-saisons suivante annonçait quelque chose que
Cottard défendait bien plus encore:
_À la romaine, à la romaine!
On ne la vend pas, on la promène._
Pourtant Albertine me consentait le sacrifice de la romaine pourvu que
je lui promisse de faire acheter dans quelques jours à la marchande qui
crie: «J'ai de la belle asperge d'Argenteuil, j'ai de la belle
asperge.» Une voix mystérieuse, et de qui l'on eût attendu des
propositions plus étranges, insinuait: «Tonneaux, tonneaux!» On
était obligé de rester sur la déception qu'il ne fût question que de
tonneaux, car ce mot était presque entièrement couvert par l'appel:
«Vitri, vitri-er, carreaux cassés, voilà le vitrier, vitri-er»,
division grégorienne qui me rappela moins cependant la liturgie que ne
fit l'appel du marchand de chiffons reproduisant sans le savoir une de
ces brusques interruptions de sonorité, au milieu d'une prière, qui
sont assez fréquentes sur le rituel de l'Église: «Præceptis
salutaribus moniti et divina institutione formati audemus dicere», dit
le prêtre en terminant vivement sur «dicere». Sans irrévérence,
comme le peuple vieux du moyen âge sur le parvis même de l'église
jouait les farces et les soties, c'est à ce «dicere» que fait penser
ce marchand de chiffons, quand, après avoir traîné sur les mots, il
dit la dernière syllabe avec une brusquerie digne de l'accentuation
réglée par le grand pape du VIIe siècle: «Chiffons, ferrailles à
vendre» (tout cela psalmodié avec lenteur ainsi que ces deux syllabes
qui suivent, alors que la dernière finit plus vivement que «dicere»)
«peaux d' la-pins.» «La Valence, la belle Valence, la fraîche
orange.» Les modestes poireaux eux-mêmes: «Voilà d'beaux poireaux»,
les oignons: «Huit sous mon oignon», déferlaient pour moi comme un
écho des vagues où, libre, Albertine eût pu se perdre, et prenaient
ainsi la douceur d'un: «Suave mari magno». «Voilà des carottes à
deux ronds la botte.» «Oh! s'écria Albertine, des choux, des
carottes, des oranges. Voilà rien que des choses que j'ai envie de
manger. Faites-en acheter par Françoise. Elle fera les carottes à la
crème. Et puis ce sera gentil de manger tout ça ensemble. Ce sera tous
ces bruits que nous entendons, transformés en un bon repas.» «Ah! je
vous en prie, demandez à Françoise de faire plutôt une raie au beurre
noir. C'est si bon!» «Ma petite chérie, c'est convenu, ne restez pas;
sans cela c'est tout ce que poussent les marchandes de quatre-saisons
que vous demanderez.» «C'est dit, je pars, mais je ne veux plus jamais
pour nos dîners que les choses dont nous aurons entendu le cri. C'est
trop amusant. Et dire qu'il faut attendre encore deux mois pour que nous
entendions: «Haricots verts et tendres, haricots, v'là l'haricot
vert.» Comme c'est bien dit: Tendres haricots; vous savez que je les
veux tout fins, tout fins, ruisselants de vinaigrette, on ne dirait pas
qu'on les mange, c'est frais comme une rosée. Hélas! c'est comme pour
les petits cœurs à la crème, c'est encore bien loin: «Bon fromage à
la cré, à la cré, bon fromage.» Et le chasselas de Fontainebleau:
«J'ai du bon chasselas.» Et je pensais avec effroi à tout ce temps
que j'aurais à rester avec elle jusqu'au temps du chasselas.
«Écoutez, je dis que je ne veux plus que les choses que nous aurons
entendu crier, mais je fais naturellement des exceptions. Aussi il n'y
aurait rien d'impossible à ce que je passe chez Rebattet commander une
glace pour nous deux. Vous me direz que ce n'est pas encore la saison,
mais j'en ai une envie!» Je fus agité par le projet de Rebattet, rendu
plus certain et suspect pour moi à cause des mots: «il n'y aurait rien
d'impossible». C'était le jour où les Verdurin recevaient, et depuis
que Swann leur avait appris que c'était la meilleure maison, c'était
chez Rebattet qu'ils commandaient glaces et petits fours. «Je ne fais
aucune objection à une glace, mon Albertine chérie, mais laissez-moi
vous la commander, je ne sais pas moi-même si ce sera chez
Poiré-Blanche, chez Rebattet, au Ritz, enfin je verrai.» «Vous sortez
donc», me dit-elle d'un air méfiant. Elle prétendait toujours qu'elle
serait enchantée que je sortisse davantage, mais si un mot de moi
pouvait laisser supposer que je ne resterais pas à la maison, son air
inquiet donnait à penser que la joie qu'elle aurait à me voir sortir
sans cesse n'était peut-être pas très sincère. «Je sortirai
peut-être, peut-être pas, vous savez bien que je ne fais jamais de
projets d'avance. En tous les cas, les glaces ne sont pas une chose
qu'on crie, qu'on pousse dans les rues, pourquoi en voulez-vous?» Et
alors elle me répondit par ces paroles qui me montrèrent en effet
combien d'intelligence et de goût latent s'étaient brusquement
développés en elle depuis Balbec, par ces paroles du genre de celles
qu'elle prétendait dues uniquement à mon influence, à la constante
cohabitation avec moi, ces paroles que pourtant je n'aurais jamais
dites, comme si quelque défense m'était faite par quelqu'un d'inconnu
de jamais user dans la conversation de formes littéraires. Peut-être
l'avenir ne devait-il pas être le même pour Albertine et pour moi.
J'en eus presque le pressentiment en la voyant se hâter d'employer en
parlant des images si écrites et qui me semblaient réservées pour un
autre usage plus sacré et que j'ignorais encore. Elle me dit (et je fus
malgré tout profondément attendri car je pensai: certes je ne
parlerais pas comme elle, mais tout de même sans moi elle ne parlerait
pas ainsi, elle a subi profondément mon influence, elle ne peut donc
pas ne pas m'aimer, elle est mon œuvre): «Ce que j'aime dans ces
nourritures criées, c'est qu'une chose entendue comme une rhapsodie,
change de nature à table et s'adresse à mon palais. Pour les glaces
(car j'espère bien que vous ne m'en commanderez que prises dans ces
moules démodés qui ont toutes les formes d'architecture possible),
toutes les fois que j'en prends, temples, églises, obélisques,
rochers, c'est comme une géographie pittoresque que je regarde d'abord
et dont je convertis ensuite les monuments de framboise ou de vanille en
fraîcheur dans mon gosier.» Je trouvais que c'était un peu trop bien
dit, mais elle sentit que je trouvais que c'était bien dit et elle
continua en s'arrêtant un instant quand sa comparaison était réussie
pour rire de son beau rire qui m'était si cruel parce qu'il était si
voluptueux: «Mon Dieu, à l'hôtel Ritz je crains bien que vous ne
trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la
framboise, et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l'air de
colonnes votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de
la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques de framboise qui se
dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif et dont
je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu'elles
désaltéreront mieux que des oasis (et ici le rire profond éclata soit
de satisfaction de si bien parler, soit par moquerie d'elle-même de
s'exprimer par images si suivies, soit, hélas! par volupté physique de
sentir en elle quelque chose de si bon, de si frais, qui lui causait
l'équivalent d'une jouissance). Ces pics de glace du Ritz ont
quelquefois l'air du mont Rose, et même si la glace est au citron je ne
déteste pas qu'elle n'ait pas de forme monumentale, qu'elle soit
irrégulière, abrupte, comme une montagne d'Elstir. Il ne faut pas
qu'elle soit trop blanche alors mais un peu jaunâtre, avec cet air de
neige sale et blafarde qu'ont les montagnes d'Elstir. La glace a beau ne
pas être grande, qu'une demi-glace si vous voulez, ces glaces au
citron-là sont tout de même des montagnes réduites à une échelle
toute petite, mais l'imagination rétablit les proportions comme pour
ces petits arbres japonais nains qu'on sent très bien être tout de
même des cèdres, des chênes, des mancenilliers; si bien qu'en en
plaçant quelques-uns le long d'une petite rigole dans ma chambre
j'aurais une immense forêt descendant vers un fleuve et où les petits
enfants se perdraient. De même au pied de ma demi-glace jaunâtre au
citron, je vois très bien des postillons, des voyageurs, des chaises de
poste sur lesquels ma langue se charge de faire rouler de glaciales
avalanches qui les engloutiront (la volupté cruelle avec laquelle elle
dit cela excita ma jalousie); de même, ajouta-t-elle, que je me charge
avec mes lèvres de détruire, pilier par pilier, ces églises
vénitiennes d'un porphyre qui est de la fraise et de faire tomber sur
les fidèles ce que j'aurai épargné. Oui, tous ces monuments passeront
de leur place de pierre dans ma poitrine où leur fraîcheur fondante
palpite déjà. Mais tenez, même sans glaces, rien n'est excitant et ne
donne soif comme les annonces des sources thermales. À Montjouvain,
chez Mlle Vinteuil, il n'y avait pas de bon glacier dans le voisinage,
mais nous faisions dans le jardin notre tour de France en buvant chaque
jour une autre eau minérale gazeuse, comme l'eau de Vichy qui, dès
qu'on la verse, soulève des profondeurs du verre un nuage blanc qui
vient s'assoupir et se dissiper si on ne boit pas assez vite.» Mais
entendre parler de Montjouvain m'était trop pénible, je
l'interrompais. «Je vous ennuie, adieu, mon chéri.» Quel changement
depuis Balbec où je défie Elstir lui-même d'avoir pu deviner en
Albertine ces richesses de poésie, d'une poésie moins étrange, moins
personnelle que celle de Céleste Albaret par exemple. Jamais Albertine
n'aurait trouvé ce que Céleste me disait, mais l'amour même quand il
semble sur le point de finir est partiel. Je préférais la géographie
pittoresque des sorbets dont la grâce assez facile me semblait une
raison d'aimer Albertine et une preuve que j'avais du pouvoir sur elle,
qu'elle m'aimait.
Une fois Albertine sortie, je sentis quelle fatigue était pour moi
cette présence perpétuelle, insatiable de mouvement et de vie, qui
troublait mon sommeil par ses mouvements, me faisait vivre dans un
refroidissement perpétuel par les portes qu'elle laissait ouvertes, me
forçait--pour trouver des prétextes qui justifiassent de ne pas
l'accompagner, sans pourtant paraître trop malade, et d'autre part pour
la faire accompagner--à déployer chaque jour plus d'ingéniosité que
Shéhérazade. Malheureusement si par une même ingéniosité la
conteuse persane retardait sa mort, je hâtais la mienne. Il y a ainsi
dans la vie certaines situations qui ne sont pas toutes créées comme
celle-là par la jalousie amoureuse et une santé précaire qui ne
permet pas de partager la vie d'un être actif et jeune, mais où tout
de même le problème de continuer la vie en commun ou de revenir à la
vie séparée d'autrefois se pose d'une façon presque médicale: auquel
des deux sortes de repos faut-il se sacrifier (en continuant le
surmenage quotidien, ou en revenant aux angoisses de l'absence)--à
celui du cerveau ou à celui du cœur?