pas grand temps à perdre si nous voulions faire la paix, recommencer à
nous embrasser. Aucun de nous deux n'en avait encore pris l'initiative.
Sentant qu'elle était, de toute façon, fâchée, j'en profitai pour
lui parler d'Esther Lévy. «Bloch m'a dit (ce qui n'était pas vrai)
que vous aviez bien connu sa cousine Esther.» «Je ne la reconnaîtrais
même pas», dit Albertine d'un air vague. «J'ai vu sa photographie»,
ajoutai-je en colère. Je ne regardais pas Albertine en disant cela, de
sorte que je ne vis pas son expression qui eût été sa seule réponse,
car elle ne dit rien.
Ce n'était plus l'apaisement du baiser de ma mère à Combray, que
j'éprouvais auprès d'Albertine, ces soirs-là, mais, au contraire,
l'angoisse de ceux où ma mère me disait à peine bonsoir, ou même ne
montait pas dans ma chambre, soit qu'elle fût fâchée contre moi ou
retenue par des invités. Cette angoisse,--non pas seulement sa
transposition dans l'amour,--non, cette angoisse elle-même qui s'était
un temps spécialisée dans l'amour, qui avait été affectée à lui
seul quand le partage, la division des passions s'était opérée,
maintenant, semblait de nouveau s'étendre à toutes, redevenue indivise
de même que dans mon enfance, comme si tous mes sentiments qui
tremblaient de ne pouvoir garder Albertine auprès de mon lit à la fois
comme une maîtresse, comme une sœur, comme une fille, comme une mère
aussi du bonsoir quotidien de laquelle je recommençais à éprouver le
puéril besoin, avaient commencé de se rassembler, de s'unifier dans le
soir prématuré de ma vie qui semblait devoir être aussi brève qu'un
jour d'hiver. Mais si j'éprouvais l'angoisse de mon enfance, le
changement de l'être qui me le faisait éprouver, la différence de
sentiment qu'il m'inspirait, la transformation même de mon caractère,
me rendaient impossible d'en réclamer l'apaisement à Albertine comme
autrefois à ma mère.
Je ne savais plus dire: je suis triste. Je me bornais, la mort dans
l'âme, à parler de choses indifférentes qui ne me faisaient faire
aucun progrès vers une solution heureuse. Je piétinais sur place dans
de douloureuses banalités. Et avec cet égoïsme intellectuel qui, pour
peu qu'une vérité insignifiante se rapporte à notre amour, nous en
fait faire un grand honneur à celui qui l'a trouvée, peut-être aussi
fortuitement que la tireuse de carte qui nous a annoncé un fait banal,
mais qui s'est depuis réalisé, je n'étais pas loin de croire
Françoise supérieure à Bergotte et à Elstir parce qu'elle m'avait
dit à Balbec: a Cette fille-là ne vous causera que du chagrin.»
Chaque minute me rapprochait du bonsoir d'Albertine, qu'elle me disait
enfin. Mais ce soir son baiser d'où elle-même était absente, et qui
ne me rencontrait pas, me laissait si anxieux que, le cœur palpitant,
je la regardais aller jusqu'à la porte en pensant: «Si je veux trouver
un prétexte pour la rappeler, la retenir, faire la paix, il faut se
hâter, elle n'a plus que quelques pas à faire pour être sortie de la
chambre, plus que deux, plus qu'un, elle tourne le bouton; elle ouvre,
c'est trop tard, elle a refermé la porte!» Peut-être pas trop tard,
tout de même. Comme jadis à Combray quand ma mère m'avait quitté
sans m'avoir calmé par son baiser, je voulais m'élancer sur les pas
d'Albertine, je sentais qu'il n'y aurait plus de paix pour moi avant que
je l'eusse revue, que ce revoir allait devenir quelque chose d'immense
qu'il n'avait pas encore été jusqu'ici, et que--si je ne réussissais
pas tout seul à me débarrasser de cette tristesse--je prendrais
peut-être la honteuse habitude d'aller mendier auprès d'Albertine. Je
sautais hors du lit quand elle était déjà dans sa chambre, je passais
et repassais dans le couloir, espérant qu'elle sortirait et
m'appellerait; je restais immobile devant sa porte pour ne pas risquer
de ne pas entendre un faible appel, je rentrais un instant dans ma
chambre regarder si mon amie n'aurait pas par bonheur oublié un
mouchoir, un sac, quelque chose dont j'aurais pu paraître avoir peur
que cela lui manquât et qui m'eût donné le prétexte d'aller chez
elle. Non, rien. Je revenais me poster devant sa porte, mais dans la
fente de celle-ci il n'y avait plus de lumière. Albertine avait
éteint, elle était couchée, je restais là immobile, espérant je ne
sais quelle chance qui ne venait pas; et longtemps après, glacé, je
revenais me mettre sous mes couvertures et pleurais tout le reste de la
nuit.
Aussi parfois, certains soirs, j'eus recours à une ruse qui me donnait
le baiser d'Albertine. Sachant combien, dès qu'elle était étendue,
son ensommeillement était rapide (elle le savait aussi, car,
instinctivement, dès qu'elle s'étendait, elle ôtait ses mules, que je
lui avais données, et sa bague qu'elle posait à côté d'elle comme
elle faisait dans sa chambre avant de se coucher), sachant combien son
sommeil était profond, son réveil tendre, je prenais un prétexte pour
aller chercher quelque chose, je la faisais étendre sur mon lit. Quand
je revenais elle était endormie et je voyais devant moi cette autre
femme qu'elle devenait dès qu'elle était entièrement de face. Mais
elle changeait bien vite de personnalité car je m'allongeais à côté
d'elle et la retrouvais de profil. Je pouvais mettre ma main dans sa
main, sur son épaule, sur sa joue. Albertine continuait de dormir.
Je pouvais prendre sa tête, la renverser, la poser contre mes lèvres,
entourer mon cou de ses bras, elle continuait à dormir comme une montre
qui ne s'arrête pas, comme une bête qui continue de vivre quelque
position qu'on lui donne, comme une plante grimpante, un volubilis qui
continue de pousser ses branches quelque appui qu'on lui donne. Seul son
souffle était modifié par chacun de mes attouchements, comme si elle
eût été un instrument dont j'eusse joué et à qui je faisais
exécuter des modulations en tirant de l'une, puis de l'autre de ses
cordes, des notes différentes. Ma jalousie s'apaisait, car je sentais
Albertine devenue un être qui respire, qui n'est pas autre chose, comme
le signifiait ce souffle régulier par où s'exprime cette pure fonction
physiologique qui, tout fluide, n'a l'épaisseur ni de la parole, ni du
silence; et dans son ignorance de tout mal, son haleine, tirée plutôt
d'un roseau creusé que d'un être humain, était vraiment paradisiaque,
était le pur chant des anges pour moi qui, dans ces moments-là,
sentais Albertine soustraite à tout, non pas seulement matériellement,
mais moralement. Et dans ce souffle pourtant, je me disais tout à coup
que peut-être bien des noms humains apportés par la mémoire devaient
se jouer. Parfois même à cette musique, la voix humaine s'ajoutait.
Albertine prononçait quelques mots. Comme j'aurais voulu en saisir le
sens! Il arrivait que le nom d'une personne dont nous avions parlé et
qui excitait ma jalousie vînt à ses lèvres, mais sans me rendre
malheureux, car le souvenir qu'il y amenait semblait n'être que celui
des conversations qu'elle avait eues à ce sujet avec moi. Pourtant un
soir où les yeux fermés elle s'éveillait à demi, elle dit en
s'adressant à moi: «Andrée.» Je dissimulai mon émotion. «Tu
rêves, je ne suis pas Andrée», lui dis-je en riant. Elle sourit
aussi: «Mais non, je voulais te demander ce que t'avait dit tantôt
Andrée.» «J'aurais cru plutôt que tu avais été couchée comme cela
près d'elle.» «Mais non, jamais», dit-elle. Seulement, avant de me
répondre cela, elle avait un instant caché sa figure dans ses mains.
Ses silences n'étaient donc que des voiles, ses tendresses de surface
ne faisaient donc que retenir au fond mille souvenirs qui m'eussent
déchiré, sa vie était donc pleine de ces faits dont le récit
moqueur, la rieuse chronique constituent nos bavardages quotidiens au
sujet des autres, des indifférents, mais qui, tant qu'un être reste
fourvoyé dans notre cœur, nous semblent un éclaircissement si
précieux de sa vie que pour connaître ce monde sous-jacent nous
donnerions volontiers la nôtre. Alors son sommeil m'apparaissait comme
un monde merveilleux et magique où par instant s'élève du fond de
l'élément à peine translucide l'aveu d'un secret qu'on ne comprendra
pas. Mais d'ordinaire, quand Albertine dormait, elle semblait avoir
retrouvé son innocence. Dans l'attitude que je lui avais donnée, mais
que dans son sommeil elle avait vite faite sienne, elle avait l'air de
se confier à moi! Sa figure avait perdu toute expression de ruse ou de
vulgarité, et entre elle et moi, vers qui elle levait son bras, sur qui
elle reposait sa main, il semblait y avoir un abandon entier, un
indissoluble attachement. Son sommeil d'ailleurs ne la séparait pas de
moi et laissait subsister en elle la notion de notre tendresse; il avait
plutôt pour effet d'abolir le reste; je l'embrassais, je lui disais que
j'allais faire quelques pas dehors, elle entr'ouvrait les yeux, me
disait d'un air étonné--et en effet c'était déjà la nuit: «Mais
où vas-tu comme cela, mon chéri», en me donnant mon prénom, et
aussitôt se rendormait. Son sommeil n'était qu'une sorte d'effacement
du reste de la vie, qu'un silence uni sur lequel prenaient de temps à
autre leur vol des paroles familières de tendresse. En les rapprochant
les unes des autres, on eût composé la conversation sans alliage,
l'intimité secrète d'un pur amour. Ce sommeil si calme me ravissait
comme ravit une mère, qui lui en fait une qualité, le bon sommeil de
son enfant. Et son sommeil était d'un enfant, en effet. Son réveil
aussi, et si naturel, si tendre, avant même qu'elle eût su où elle
était, que je me demandais parfois avec épouvante si elle avait eu
l'habitude, avant de vivre chez moi, de ne pas dormir seule et de
trouver en ouvrant les yeux quelqu'un à ses côtés. Mais sa grâce
enfantine était plus forte. Comme une mère encore, je m'émerveillais
qu'elle s'éveillât toujours de si bonne humeur. Au bout de quelques
instants, elle reprenait conscience, avait des mots charmants, non
rattachés les uns aux autres, de simples pépiements. Par une sorte de
chassé-croisé, son cou habituellement peu remarqué, maintenant
presque trop beau, avait pris l'immense importance que ses yeux clos par
le sommeil avait perdue, ses yeux, mes interlocuteurs habituels et à
qui je ne pouvais plus m'adresser depuis la retombée des paupières. De
même que les yeux clos donnent une beauté innocente et grave au visage
en supprimant tout ce que n'expriment que trop les regards, il y avait
dans les paroles, non sans signification, mais entrecoupées de silence,
qu'Albertine avait au réveil, une pure beauté qui n'est pas à tout
moment souillée, comme est la conversation, d'habitudes verbales, de
rengaines, de traces de défauts. Du reste, quand je m'étais décidé
à éveiller Albertine, j'avais pu le faire sans crainte, je savais que
son réveil ne serait nullement en rapport avec la soirée que nous
venions de passer, mais sortirait de son sommeil comme de la nuit sort
le matin. Dès qu'elle avait entr'ouvert les yeux en souriant, elle
m'avait tendu sa bouche, et avant qu'elle n'eût encore rien dit, j'en
avais goûté la fraîcheur, apaisante comme celle d'un jardin encore
silencieux avant le lever du jour.
Le lendemain de cette soirée où Albertine m'avait dit qu'elle irait
peut-être, puis qu'elle n'irait pas chez les Verdurin, je m'éveillai
de bonne heure, et, encore à demi endormi, ma joie m'apprit qu'il y
avait, interpolé dans l'hiver, un jour de printemps. Dehors, des
thèmes populaires finement écrits pour des instruments variés, depuis
la corne du raccommodeur de porcelaine, ou la trompette du rempailleur
de chaises, jusqu'à la flûte du chevrier qui paraissait dans un beau
jour être un pâtre de Sicile, orchestraient légèrement l'air
matinal, en une «ouverture pour un jour de fête». L'ouïe, ce sens
délicieux, nous apporte la compagnie de la rue dont elle nous retrace
toutes les lignes, dessine toutes les formes qui y passent, nous en
montrant la couleur. Les rideaux de fer du boulanger, du crémier,
lesquels s'étaient hier abaissés le soir sur toutes les possibilités
de bonheur féminin, se levaient manient comme les légères poulies
d'un navire qui appareille et va filer, traversant la mer transparente,
sur un rêve de jeunes employées. Ce bruit du rideau de fer qu'on lève
eût peut-être été mon seul plaisir dans un quartier différent. Dans
celui-ci cent autres faisaient ma joie, desquels je n'aurais pas voulu
perdre un seul en restant trop tard endormi. C'est l'enchantement des
vieux quartiers aristocratiques d'être, à côté de cela, populaires.
Comme parfois les cathédrales en eurent non loin de leur portail (à
qui il arriva même d'en garder le nom, comme celui de la cathédrale de
Rouen, appelé des «Libraires», parce que contre lui ceux-ci
exposaient en plein vent leur marchandise) divers petits métiers, mais
ambulants, passaient devant le noble hôtel de Guermantes, et faisaient
penser par moments à la France ecclésiastique d'autrefois. Car l'appel
qu'ils lançaient aux petites maisons voisines n'avait, à de rares
exceptions près, rien d'une chanson. Il en différait autant que la
déclamation--à peine colorée par des variations insensibles--de Boris
Godounow et de Pelléas; mais d'autre part rappelait la psalmodie d'un
prêtre au cours d'offices dont ces scènes de la rue ne sont que la
contrepartie bon enfant, foraine, et pourtant à demi liturgique. Jamais
je n'y avais pris tant de plaisir que depuis qu'Albertine habitait avec
moi; elles me semblaient comme un signal joyeux de son éveil, et en
m'intéressant à la vie du dehors me faisaient mieux sentir l'apaisante
vertu d'une chère présence, aussi constante que je la souhaitais.
Certaines des nourritures criées dans la rue, et que personnellement je
détestais, étaient fort au goût d'Albertine, si bien que Françoise
en envoyait acheter par son jeune valet, peut-être un peu humilié
d'être confondu dans la foule plébéienne. Bien distincts dans ce
quartier si tranquille (où les bruits n'étaient plus un motif de
tristesse pour Françoise et en étaient devenus un de douceur pour moi)
m'arrivaient, chacun avec sa modulation différente, des récitatifs
déclamés par ces gens du peuple comme ils le seraient dans la musique,
si populaire, de Boris, où une intonation initiale est à peine
altérée par l'inflexion d'une note qui se penche sur une autre,
musique de la foule qui est plutôt un langage qu'une musique. C'était
«ah! le bigorneau, deux sous le bigorneau», qui faisait se précipiter
vers les cornets où on vendait ces affreux petits coquillages, qui,
s'il n'y avait pas eu Albertine, m'eussent répugné, non moins
d'ailleurs que les escargots que j'entendais vendre à la même heure.
Ici c'était bien encore à la déclamation à peine lyrique de
Moussorgsky que faisait penser le marchand, mais pas à elle seulement.
Car après avoir presque «parlé»: «les escargots, ils sont frais,
ils sont beaux», c'était avec la tristesse et le vague de Maeterlinck,
musicalement transposés par Debussy, que le marchand d'escargots, dans
un de ces douloureux finales par où l'auteur de _Pelléas_ s'apparente
à Rameau: «Si je dois être vaincue, est-ce à toi d'être mon
vainqueur?» ajoutait avec une chantante mélancolie: «On les vend six
sous la douzaine...»
Il m'a toujours été difficile de comprendre pourquoi ces mots fort
clairs étaient soupirés sur un ton si peu approprié, mystérieux,
comme le secret qui fait que tout le monde a l'air triste dans le vieux
palais où Mélisande n'a pas réussi à apporter la joie, et profond
comme une pensée du vieillard Arkel qui cherche à proférer, dans des
mots très simples, toute la sagesse et la destinée. Les notes mêmes
sur lesquelles s'élève avec une douceur grandissante la voix du vieux
roi d'Allemande ou de Goéland, pour dire: «On ne sait pas ce qu'il y a
ici, cela peut paraître étrange, il n'y a peut-être pas
d'événements inutiles», ou bien: «Il ne faut pas s'effrayer,
c'était un pauvre petit être mystérieux, comme tout le monde»,
étaient celles qui servaient au marchand d'escargots pour reprendre, en
une cantilène indéfinie: «On les vend six sous la douzaine...» Mais
cette lamentation métaphysique n'avait pas le temps d'expirer au bord
de l'infini, elle était interrompue par une vive trompette. Cette fois
il ne s'agissait pas de mangeailles, les paroles du libretto étaient:
«Tond les chiens, coupe les chats, les queues et les oreilles».
Certes la fantaisie, l'esprit de chaque marchand ou marchande,
introduisaient souvent des variantes dans les paroles de toutes ces
musiques que j'entendais de mon lit. Pourtant un arrêt rituel mettant
un silence au milieu du mot, surtout quand il était répété deux
fois, évoquait constamment le souvenir des vieilles églises. Dans sa
petite voiture conduite par une ânesse qu'il arrêtait devant chaque
maison pour entrer dans les cours, le marchand d'habits, portant un
fouet, psalmodiait: «Habits, marchand d'habits, ha... bits» avec la
même pause entre les deux dernières syllabes d'habits que s'il eût
entonné en plain-chant: «Per omnia sæcula sæculo...rum» ou:
«Requiescat in pa...ce» bien qu'il ne dût pas croire à l'éternité
de ses habits et ne les offrît pas non plus comme linceuls pour le
suprême repos dans la paix. Et de même, comme les motifs commençaient
à s'entrecroiser dès cette heure matinale, une marchande de
quatre-saisons, poussant sa voiturette, usait pour sa litanie de la
division grégorienne:
_À la tendresse, à la verduresse
Artichauts tendres et beaux
Arti...chants._
bien qu'elle fût vraisemblablement ignorante de l'antiphonaire et des
sept tons qui symbolisent, quatre les sciences du quadrivium et trois
celles du trivium.
Tirant d'un flûtiau, d'une cornemuse, des airs de son pays méridional
dont la lumière s'accordait bien avec les beaux jours, un homme en
blouse, tenant à la main un nerf de bœuf et coiffé d'un béret
basque, s'arrêtait devant les maisons. C'était le chevrier avec deux
chiens et devant lui son troupeau de chèvres. Comme il venait de loin
il passait assez tard dans notre quartier; et les femmes accouraient
avec un bol pour recueillir le lait qui devait donner la force à leurs
petits. Mais aux airs pyrénéens de ce bienfaisant pasteur, se mêlait
déjà la cloche du repasseur, lequel criait: «Couteaux, ciseaux,
rasoirs». Avec lui ne pouvait lutter le repasseur de scies, car
dépourvu d'instrument il se contentait d'appeler: «Avez-vous des scies
à repasser, v'là le repasseur», tandis que plus gai le rétameur
après avoir énuméré les chaudrons, les casseroles, tout ce qu'il
étamait, entonnait le refrain «Tam, tam, tam, c'est moi qui rétame
même le macadam, c'est moi qui mets des fonds partout, qui bouche tous
les trous, trou, trou, trou»; et de petits Italiens portant de grandes
boîtes de fer peintes en rouge où les numéros--perdants et
gagnants--étaient marqués, et jouant d'une crécelle, proposaient:
«Amusez-vous, mesdames, v'là le plaisir».
Françoise m'apporta _le Figaro._ Un seul coup d'œil me permit de me
rendre compte que mon article n'avait toujours pas passé. Elle me dit
qu'Albertine demandait si elle ne pouvait pas entrer chez moi et me
faisait dire qu'en tous cas elle avait renoncé à faire sa visite chez
les Verdurin et comptait aller, comme je le lui avais conseillé, à la
matinée «extraordinaire» du Trocadéro--ce qu'on appellerait
aujourd'hui, en bien moins important toutefois, une matinée de
gala--après une petite promenade à cheval qu'elle devait faire avec
Andrée. Maintenant que je savais qu'elle avait renoncé à son désir,
peut-être mauvais, d'aller voir Mme Verdurin, je dis en riant:
«Qu'elle vienne» et je me dis qu'elle pouvait aller où elle voulait
et que cela m'était bien égal. Je savais qu'à la fin de
l'après-midi, quand viendrait le crépuscule, je serais sans doute un
autre homme, triste, attachant aux moindres allées et venues
d'Albertine une importance qu'elles n'avaient pas à cette heure
matinale et quand il faisait si beau temps. Car mon insouciance était
suivie par la claire notion de sa cause, mais n'en était pas altérée.
«Françoise m'a assuré que vous étiez éveillé et que je ne vous
dérangerais pas», me dit Albertine en entrant. Et, comme avec celle de
me faire froid en ouvrant sa fenêtre à un moment mal choisi, la plus
grande peur d'Albertine était d'entrer chez moi quand je sommeillais:
«J'espère que je n'ai pas eu tort, ajouta-t-elle. Je craignais que
vous ne me disiez: «Quel mortel insolent vient chercher le trépas?»
Et elle rit de ce rire qui me troublait tant. Je lui répondis sur le
même ton de plaisanterie: «Est-ce pour vous qu'est fait cet ordre si
sévère?» Et de peur qu'elle ne l'enfreignît jamais j'ajoutai:
«Quoique je serais furieux que vous me réveilliez.» «Je sais, je
sais, n'ayez pas peur», me dit Albertine. Et pour adoucir j'ajoutai en
continuant à jouer avec elle la scène d'_Esther_, tandis que dans la
rue continuaient les cris rendus tout à fait confus par notre
conversation: «Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce qui me
charme toujours et jamais ne me lasse» (et à part moi je pensais:
«si, elle me lasse bien souvent»). Et me rappelant ce qu'elle avait
dit la veille, tout en la remerciant avec exagération d'avoir renoncé
aux Verdurin, afin qu'une autre fois elle m'obéît de même pour telle
ou telle chose, je dis: «Albertine, vous vous méfiez de moi qui vous
aime et vous avez confiance en des gens qui ne vous aiment pas» (comme
s'il n'était pas naturel de se méfier des gens qui vous aiment et qui
seuls ont intérêt à vous mentir pour savoir, pour empêcher), et
j'ajoutai ces paroles mensongères: «Vous ne croyez pas au fond que je
vous aime, c'est drôle. En effet je ne vous _adore_ pas.» Elle mentit
à son tour en disant qu'elle ne se fiait qu'à moi, et fut sincère
ensuite en assurant qu'elle savait bien que je l'aimais. Mais cette
affirmation ne semblait pas impliquer qu'elle ne me crût pas menteur et
l'épiant. Et elle semblait me pardonner comme si elle eût vu là la
conséquence insupportable d'un grand amour ou comme si elle-même se
fût trouvée moins bonne: «Je vous en prie, ma petite chérie, pas de
haute voltige comme vous avez fait l'autre jour. Pensez, Albertine, s'il
vous arrivait un accident!» Je ne lui souhaitais naturellement aucun
mal. Mais quel plaisir si avec ses chevaux elle avait eu la bonne idée
de partir je ne sais où, où elle se serait plu, et de ne plus jamais
revenir à la maison. Comme cela eût tout simplifié qu'elle allât
vivre heureuse ailleurs, je ne tenais même pas à savoir où: «Oh! je
sais bien que vous ne me survivriez pas quarante-huit heures, que vous
vous tueriez.»