venais d'être infiniment sensible à sa voix, n'ayant jamais remarqué
jusque-là qu'elle était si différente des autres. Alors, je me
rappelai d'autres voix encore, des voix de femmes surtout, les unes
ralenties par la précision d'une question et l'attention de l'esprit,
d'autres essoufflées, même interrompues, par le flot lyrique de ce
qu'elles racontent; je me rappelai une à une la voix de chacune des
jeunes filles que j'avais connues à Balbec, puis de Gilberte, puis de
ma grand'mère, puis de Mme de Guermantes, je les trouvai toutes
dissemblables, moulées sur un langage particulier à chacune, jouant
toutes sur un instrument différent, et je me dis quel maigre concert
doivent donner au paradis les trois ou quatre anges musiciens des vieux
peintres, quand je voyais s'élever vers Dieu, par dizaines, par
centaines, par milliers, l'harmonieuse et multisonore salutation de
toutes les Voix. Je ne quittai pas le téléphone sans remercier, en
quelques mots propitiatoires, celle qui règne sur la vitesse des sons,
d'avoir bien voulu user en faveur de mes humbles paroles d'un pouvoir
qui les rendait cent fois plus rapides que le tonnerre, mais mes actions
de grâce restèrent sans autre réponse que d'être coupées.
Quand Albertine revint dans ma chambre, elle avait une robe de satin
noir qui contribuait à la rendre plus pâle, à faire d'elle la
Parisienne blême, ardente, étiolée par le manque d'air, l'atmosphère
des foules et peut-être l'habitude du vice, et dont les yeux semblaient
plus inquiets parce que ne les égayait pas la rougeur des joues.
«Devinez, lui dis-je, à qui je viens de téléphoner? À Andrée.»
«À Andrée?» s'écria Albertine sur un ton bruyant, étonné, ému,
qu'une nouvelle aussi simple ne comportait pas. «J'espère qu'elle a
pensé à vous dire que nous avions rencontré Mme Verdurin l'autre
jour.» «Madame Verdunrin? je ne me rappelle pas», répondis-je en
ayant l'air de penser à autre chose, à la fois pour sembler
indifférent à cette rencontre et pour ne pas trahir Andrée qui
m'avait dit où Albertine irait le lendemain.
Mais qui sait si elle-même, Andrée, ne me trahissait pas, et si demain
elle ne raconterait pas à Albertine que je lui avais, demandé de
l'empêcher coûte que coûte d'aller chez les Verdurin, et si elle ne
lui avait pas déjà révélé que je lui avais fait plusieurs fois des
recommandations analogues. Elle m'avait affirmé ne les avoir jamais
répétées, mais la valeur de cette affirmation était balancée dans
mon esprit par l'impression que depuis quelque temps s'était retirée
du visage d'Albertine la confiance qu'elle avait eue si longtemps en
moi.
Ce qui est curieux, c'est que, quelques jours avant cette dispute avec
Albertine, j'en avais déjà eu une avec elle, mais en présence
d'Andrée. Or Andrée, en donnant de bons conseils à Albertine, avait
toujours l'air de lui en insinuer de mauvais. «Voyons, ne parle pas
comme cela, tais-toi», disait-elle, comme au comble du bonheur. Sa
figure prenait la teinte sèche de framboise rose des intendantes
dévotes qui font renvoyer un à un tous les domestiques. Pendant que
j'adressais à Albertine des reproches que je n'aurais pas dû, elle
avait l'air de sucer avec délices un sucre d'orge. Puis elle ne pouvait
retenir un rire tendre. «Viens, Titine, avec moi. Tu sais que je suis
ta petite sœurette chérie.» Je n'étais pas seulement exaspéré par
ce déroulement doucereux, je me demandais si Andrée avait vraiment
pour Albertine l'affection qu'elle prétendait. Albertine, qui
connaissait Andrée plus à fond que je ne la connaissais, ayant
toujours des haussements d'épaules quand je lui demandais si elle
était bien sûre de l'affection d'Andrée, et m'ayant toujours répondu
que personne ne l'aimait autant sur la terre, maintenant encore je suis
persuadé que l'affection d'Andrée était vraie. Peut-être dans sa
famille riche, mais provinciale, en trouverait-on l'équivalent dans
quelques boutiques de la Place de l'Évêché, où certaines sucreries
passent pour «ce qu'il y a de meilleur». Mais je sais que pour ma
part, bien qu'ayant toujours conclu au contraire, j'avais tellement
l'impression qu'Andrée cherchait à faire donner sur les doigts à
Albertine que mon amie me devenait aussitôt sympathique et que ma
colère tombait.
La souffrance dans l'amour cesse par instants, mais pour reprendre d'une
façon différente. Nous pleurons de voir celle que nous aimons ne plus
avoir avec nous ces élans de sympathie, ces avances amoureuses du
début, nous souffrons plus encore que les ayant perdus pour nous elle
les retrouve pour d'autres; puis, de cette souffrance-là, nous sommes
distraits par un mal nouveau plus atroce, le soupçon qu'elle nous a
menti sur sa soirée de la veille, où elle nous a trompé sans doute;
ce soupçon-là aussi se dissipe, la gentillesse que nous montre notre
amie nous apaise, mais alors un mot oublié nous revient à l'esprit; on
nous a dit qu'elle était ardente au plaisir, or nous ne l'avons connue
que calme; nous essayons de nous représenter ce que furent ces
frénésies avec d'autres, nous sentons le peu que nous sommes pour
elle, nous remarquons un air d'ennui, de nostalgie, de tristesse pendant
que nous parlons, nous remarquons comme un ciel noir les robes
négligées qu'elle met quand elle est avec nous, gardant pour les
autres celles avec lesquelles au commencement elle nous flattait. Si au
contraire elle est tendre, quelle joie un instant mais en voyant cette
petite langue tirée comme pour un appel, nous pensons à celles à qui
il était si souvent adressé et qui même peut-être auprès de moi,
sans qu'Albertine pensât à elles, était demeuré, à cause d'une trop
longue habitude, un signe machinal. Puis le sentiment que nous
l'ennuyons revient. Mais brusquement cette souffrance tombe à peu de
chose en pensant à l'inconnu malfaisant de sa vie, aux lieux
impossibles à connaître où elle a été, est peut-être encore, dans
les heures où nous ne sommes pas près d'elle, si même elle ne
projette pas d'y vivre définitivement, ces lieux où elle est loin de
nous, pas à nous, plus heureuse qu'avec nous. Tels sont les feux
tournants de la jalousie.
La jalousie est aussi un démon qui ne peut être exorcisé, et revient
toujours incarner une nouvelle forme. Pussions-nous arriver à les
exterminer toutes, à garder perpétuellement celle que nous aimons,
l'Esprit du Mal prendrait alors une autre forme, plus pathétique
encore, le désespoir de n'avoir obtenu la fidélité que par force, le
désespoir de n'être pas aimé.
Entre Albertine et moi il y avait souvent l'obstacle d'un silence fait
sans doute de griefs qu'elle taisait parce qu'elle les jugeait
irréparables. Si douce qu'Albertine fût certains soirs, elle n'avait
plus de ces mouvements spontanés que je lui avais connus à Balbec
quand elle me disait: «Ce que vous êtes gentil tout de même!», et
que le fond de son cœur semblait venir à moi sans la réserve d'aucun
des griefs qu'elle avait maintenant et qu'elle taisait parce qu'elle les
jugeait sans doute irréparables, impossibles à oublier, inavoués,
mais qui n'en mettaient pas moins entre elle et moi la prudence
significative de ses paroles ou l'intervalle d'un infranchissable
silence.
«Et peut-on savoir pourquoi vous avez téléphoné à Andrée?» «Pour
lui demander si cela ne la contrarierait pas que je me joigne à vous
demain et que j'aille ainsi faire aux Verdurin la visite que je leur
promets depuis la Raspelière.» «Comme vous voudrez. Mais je vous
préviens qu'il y a un brouillard atroce ce soir et qu'il y en aura
sûrement encore demain. Je vous dis cela parce que je ne voudrais pas
que cela vous fasse mal. Vous pensez bien que moi je préfère que vous
veniez avec nous. Du reste, ajouta-t-elle d'un air préoccupé, je ne
sais pas du tout si j'irai chez les Verdurin. Ils m'ont fait tant de
gentillesses qu'au fond je devrais... Après vous, c'est encore les gens
qui ont été les meilleurs pour moi, mais il y a des riens qui me
déplaisent chez eux. Il faut absolument que j'aille au Bon Marché et
aux Trois-Quartiers acheter une guimpe blanche car cette robe est trop
noire.»
Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin parcouru par tant de
gens qu'on frôle, pourvu de tant d'issues qu'on peut dire qu'à la
sortie on n'a pas réussi à trouver sa voiture qui attendait plus loin,
j'étais bien décidé à n'y pas consentir, mais j'étais surtout
malheureux. Et pourtant, je ne me rendais pas compte qu'il y avait
longtemps que j'aurais dû cesser de voir Albertine, car elle était
entrée pour moi dans cette période lamentable où un être disséminé
dans l'espace et dans le temps n'est plus pour vous une femme, mais une
suite d'événements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière, une
suite de problèmes insolubles, une mer que nous essayons ridiculement
comme Xerxès de battre pour la punir de ce qu'elle a englouti. Une fois
cette période commencée, on est forcément vaincu. Heureux ceux qui
comprennent assez tôt pour ne pas trop prolonger une lutte inutile,
épuisante, enserrée de toutes parts par les limites de l'imagination
et où la jalousie se débat si honteusement que le même homme qui
jadis, si seulement les regards de celle qui était toujours à côté
de lui se portaient un instant sur un autre, imaginait une intrigue,
éprouvait combien de tourments, se résigne plus tard à la laisser
sortir seule, quelquefois avec celui qu'il sait son amant, préférant
à l'inconnaissable cette torture du moins connue! C'est une question de
rythme à adopter et qu'on suit après par habitude. Des nerveux ne
pourraient pas manquer un dîner, qui font ensuite des cures de repos
jamais assez longues; des femmes récemment encore légères, vivent de
la pénitence. Des jaloux qui pour épier celle qu'ils aimaient
retranchaient sur leur sommeil, sur leur repos, sentant que ses désirs
à elle, le monde si vaste et si secret, le temps sont plus forts
qu'eux, la laissent sortir sans eux, puis voyager, puis se séparent. La
jalousie finit ainsi faute d'aliments et n'a tant duré qu'à cause d'en
avoir réclamé sans cesse. J'étais bien loin de cet état.
J'étais maintenant libre de faire, aussi souvent que je voulais, des
promenades avec Albertine. Comme il n'avait pas tardé à s'établir
autour de Paris des hangars d'aviation, qui sont pour les aéroplanes ce
que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuis le jour où, près
de la Raspelière, la rencontre quasi mythologique d'un aviateur, dont
le vol avait fait se cabrer mon cheval, avait été pour moi comme une
image de la liberté, j'aimais souvent qu'à la fin de la journée le
but de nos sorties--agréables d'ailleurs à Albertine, passionnée pour
tous les sports--fût un de ces aérodromes. Nous nous y rendions, elle
et moi, attirés par cette vie incessante des départs et des arrivées
qui donnent tant de charme aux promenades sur les jetées, ou seulement
sur la grève pour ceux qui aiment la mer, et aux flâneries autour d'un
«centre d'aviation» pour ceux qui aiment le ciel. À tout moment,
parmi le repos des appareils inertes et comme à l'ancre, nous en
voyions un péniblement tiré par plusieurs mécaniciens, comme est
traînée sur le sable une barque demandée par un touriste qui veut
aller faire une randonnée en mer. Puis, le moteur était mis en marche,
l'appareil courait, prenait son élan, enfin, tout à coup, à angle
droit, il s'élevait lentement, dans l'extase raidie, comme
immobilisée, d'une vitesse horizontale soudain transformée en
majestueuse et verticale ascension. Albertine ne pouvait contenir sa
joie et elle demandait des explications aux mécaniciens qui, maintenant
que l'appareil était à flot, rentraient. Le passager, cependant, ne
tardait pas à franchir des kilomètres; le grand esquif, sur lequel
nous ne cessions pas de fixer les yeux, n'était plus dans l'azur qu'un
point presque indistinct, lequel d'ailleurs reprendrait peu à peu sa
matérialité, sa grandeur, son volume, quand, la durée de la promenade
approchant de sa fin, le moment serait venu de rentrer au port. Et nous
regardions avec envie, Albertine et moi, au moment où il sautait à
terre, le promeneur qui était allé ainsi goûter au large dans ces
horizons solitaires le calme et la limpidité du soir. Puis, soit de
l'aérodrome, soit de quelque musée, de quelque église que nous
étions allés visiter, nous revenions ensemble pour l'heure du dîner.
Et, pourtant, je ne rentrais pas calmé comme je l'étais à Balbec par
de plus rares promenades que je m'enorgueillissais de voir durer tout un
après-midi et que je contemplais ensuite se détacher en beaux massifs
de fleurs sur le reste de la vie d'Albertine, comme sur un ciel vide
devant lequel on rêve doucement, sans pensée. Le temps d'Albertine ne
m'appartenait pas alors en quantités aussi grandes qu'aujourd'hui.
Pourtant, il me semblait alors bien plus à moi, parce que je tenais
compte seulement--mon amour s'en réjouissant comme d'une faveur--des
heures qu'elle passait avec moi; maintenant,--ma jalousie y cherchant
avec inquiétude la possibilité d'une trahison,--rien que des heures
qu'elle passait sans moi.
Or, demain, elle désirerait qu'il y en eût de telles. Il faudrait
choisir, ou de cesser de souffrir, ou de cesser d'aimer. Car, ainsi
qu'au début il est formé par le désir, l'amour n'est entretenu plus
tard que par l'anxiété douloureuse. Je sentais qu'une partie de la vie
d'Albertine m'échappait. L'amour dans l'anxiété douloureuse, comme
dans le désir heureux, est l'exigence d'un tout. Il ne naît, il ne
subsiste que si une partie reste à conquérir. On n'aime que ce qu'on
ne possède pas tout entier. Albertine mentait en me disant qu'elle
n'irait sans doute pas voir les Verdurin, comme je mentais en disant que
je voulais aller chez eux. Elle cherchait seulement à m'empêcher de
sortir avec elle, et, moi, par l'annonce brusque de ce projet que je ne
comptais nullement mettre à exécution, à toucher en elle le point que
je devinais le plus sensible, à traquer le désir qu'elle cachait et à
la forcer à avouer que ma présence auprès d'elle demain
l'empêcherait de le satisfaire. Elle l'avait fait, en somme, en cessant
brusquement de vouloir aller chez les Verdurin.
«Si vous ne voulez pas aller chez les Verdurin, lui dis-je, il y a au
Trocadéro une superbe représentation à bénéfices.» Elle écouta
mon conseil d'y aller d'un air dolent. Je recommençai à être dur avec
elle comme à Balbec, au temps de ma première jalousie. Son visage
reflétait une déception et j'employais à blâmer mon amie les mêmes
raisons qui m'avaient été si souvent opposées par mes parents quand
j'étais petit et qui avaient paru inintelligentes et cruelles à mon
enfance incomprise. «Non, malgré votre air triste, disais-je à
Albertine, je ne peux pas vous plaindre; je vous plaindrais si vous
étiez malade, s'il vous était arrivé un malheur, si vous aviez perdu
un parent; ce qui ne vous ferait peut-être aucune peine étant donné
le gaspillage de fausse sensibilité que vous ne faites pour rien.
D'ailleurs, je n'apprécie pas la sensibilité des gens qui prétendent
tant nous aimer sans être capables de nous rendre le plus léger
service et que leur pensée, tournée vers nous, laisse si distraits
qu'ils oublient d'emporter la lettre que nous leur avons confiée et
d'où notre avenir dépend.»
Ces paroles,--une grande partie de ce que nous disons n'étant qu'une
récitation--, je les avais toutes entendu prononcer à ma mère,
laquelle m'expliquait volontiers qu'il ne fallait pas confondre la
véritable sensibilité, ce que, disait-elle, les Allemands, dont elle
admirait beaucoup la langue, malgré l'horreur de mon père pour cette
nation, appelaient «Empfindung» et la sensiblerie «Empfindelei».
Elle était allée, une fois que je pleurais, jusqu'à me dire que
Néron était peut-être nerveux et n'était pas meilleur pour cela. Au
vrai, comme ces plantes qui se dédoublent en poussant, en regard de
l'enfant sensitif que j'avais uniquement été, lui faisait face
maintenant un homme opposé, plein de bon sens, de sévérité pour la
sensibilité maladive des autres, un homme ressemblant à ce que mes
parents avaient été pour moi. Sans doute, chacun devant faire
continuer en lui la vie des siens, l'homme pondéré et railleur qui
n'existait pas en moi au début avait rejoint le sensible et il était
naturel que je fusse à mon tour tel que mes parents avaient été.
De plus, au moment où ce nouveau moi se formait, il trouvait son
langage tout prêt dans le souvenir de celui, ironique et grondeur,
qu'on m'avait tenu, que j'avais maintenant à tenir aux autres, et qui
sortait tout naturellement de ma bouche soit que je l'évoluasse par
mimétisme et association de souvenirs, soit aussi que les délicates et
mystérieuses incantations du pouvoir génésique eussent en moi, à mon
insu, dessiné comme sur la feuille d'une plante les mêmes intonations,
les mêmes gestes, les mêmes attitudes qu'avaient eues ceux dont
j'étais sorti. Car quelquefois, en train de faire l'homme sage quand je
parlais à Albertine, il me semblait entendre ma grand'mère; du reste
n'était-il pas arrivé à ma mère (tant d'obscurs courants
inconscients infléchissaient en moi jusqu'aux plus petits mouvements de
mes doigts eux-mêmes à être entraînés dans les mêmes cycles que
ceux de mes parents) de croire que c'était mon père qui entrait, tant
j'avais la même manière de frapper que lui.
D'autre part l'accouplement des éléments contraires est la loi de la
vie, le principe de la fécondation, et, comme on verra, la cause de
bien des malheurs. Habituellement, on déteste ce qui nous est semblable
et nos propres défauts vus du dehors nous exaspèrent. Combien plus
encore quand quelqu'un qui a passé l'âge où on les exprime naïvement
et qui, par exemple, s'est fait dans les moments les plus brûlants un
visage de glace, exècre-t-il les mêmes défauts, si c'est un autre,
plus jeune ou plus naïf, ou plus sot, qui les exprime! Il y a des
sensibles pour qui la vue dans les yeux des autres des larmes
qu'eux-mêmes retiennent est exaspérante. C'est la trop grande
ressemblance qui fait que malgré l'affection, et parfois plus
l'affection est grande, la division règne dans les familles.
Peut-être chez moi, et chez beaucoup, le second homme que j'étais
devenu était-il simplement une face du premier, exalté et sensible du
côté de soi-même, sage Mentor pour les autres. Peut-être en
était-il ainsi chez mes parents selon qu'on les considérait par
rapport à moi ou en eux-mêmes. Et pour ma grand'mère et ma mère il
était trop visible que leur sévérité pour moi était voulue par
elles et même leur coûtait, mais peut-être chez mon père lui-même
la froideur n'était-elle qu'un aspect extérieur de sa sensibilité?
Car c'est peut-être la vérité humaine de ce double aspect: aspect du
côté de la vie intérieure, aspect du côté des rapports sociaux,
qu'on exprimait dans ces mots qui me paraissaient autrefois aussi faux
dans leur contenu que pleins de banalité dans leur forme quand on
disait en parlant de mon père: «Sous sa froideur glaciale, il cache
une sensibilité extraordinaire; ce qu'il a surtout, c'est la pudeur de
la sensibilité.»
Ne cachait-il pas, au fond, d'incessants et secrets orages, ce calme au
besoin semé de réflexions sentencieuses, d'ironie pour les
manifestations maladroites de la sensibilité, et qui était le sien,
mais que moi aussi maintenant j'affectais vis-à-vis de tout le monde,
et dont surtout je ne me départissais pas dans certaines circonstances
vis-à-vis d'Albertine?
Je crois que vraiment ce jour-là j'allais décider notre séparation et
partir pour Venise. Ce qui me renchaîna à ma liaison tint à la
Normandie, non qu'elle manifestât quelque intention d'aller dans ce
pays où j'avais été jaloux d'elle (car j'avais cette chance que
jamais ses projets ne touchaient aux points douloureux de mon souvenir),
mais parce qu'ayant dit: «C'est comme si je vous parlais de l'amie de
votre tante qui habitait Infreville,» elle répondit avec colère,
heureuse comme toute personne qui discute et qui veut avoir pour soi le
plus d'arguments possible, de me montrer que j'étais dans le faux et
elle dans le vrai: «Mais jamais ma tante n'a connu personne à
Infreville, et moi-même je n'y suis jamais allée.»
Elle avait oublié le mensonge qu'elle m'avait fait un soir sur la dame
susceptible chez qui c'était de toute nécessité d'aller prendre le
thé, dût-elle en allant voir cette dame perdre mon amitié et se
donner la mort. Je ne lui rappelai pas son mensonge. Mais il m'accabla.
Et je remis encore à une autre fois la rupture. Il n'y a pas besoin de
sincérité, ni même d'adresse dans le mensonge, pour être aimée.
J'appelle ici amour une torture réciproque. Je ne trouvais nullement
répréhensible ce soir de lui parler comme ma grand'mère si parfaite
l'avait fait avec moi, ni, pour lui avoir dit que je l'accompagnerais
chez les Verdurin, d'avoir adopté la façon brusque de mon père qui ne
nous signifiait jamais une décision que de la façon qui pouvait nous
causer le maximum d'une agitation en disproportion, à ce degré, avec
cette décision elle-même. De sorte qu'il avait beau jeu à nous
trouver absurdes de montrer pour si peu de chose une telle désolation
qui en effet répondait à la commotion qu'il nous avait donnée.
Comme--de même que la sagesse inflexible de ma grand'mère--ces
velléités arbitraires de mon père étaient venues chez moi compléter
la nature sensible à laquelle elles étaient restées si longtemps
extérieures, et que, pendant toute mon enfance, elles avaient fait tant
souffrir, cette nature sensible les renseignait fort exactement sur les
points qu'elles devaient viser efficacement: il n'y a pas de meilleur
indicateur qu'un ancien voleur, ou qu'un sujet de la nation qu'on
combat. Dans certaines familles menteuses, un frère venu voir son
frère sans raison apparente et lui demandant dans une incidente, sur le
pas de la porte, en s'en allant, un renseignement qu'il n'a même pas
l'air d'écouter, signifie par cela même à son frère que ce
renseignement était le but de sa visite, car le frère connaît bien
ces airs détachés, ces mots dits comme entre parenthèses à la
dernière seconde, les ayant souvent employés lui-même. Or, il y a
aussi des familles pathologiques, des sensibilités apparentées, des
tempéraments fraternels, initiés à cette tacite langue qui fait qu'en
famille on se comprend sans parler. Aussi, qui donc peut plus qu'un
nerveux être énervant? Et puis, il y avait peut-être à ma conduite,
dans ces cas-là, une cause plus générale, plus profonde. C'est que
dans ces moments brefs, mais inévitables, où l'on déteste quelqu'un
qu'on aime,--ces moments qui durent parfois toute la vie avec les gens
qu'on n'aime pas,--on ne veut pas paraître bon, pour ne pas être
plaint, mais à la fois le plus méchant et le plus heureux possible
pour que notre bonheur soit vraiment haïssable et ulcère l'âme de
l'ennemi occasionnel ou durable. Devant combien de gens ne me suis-je
pas mensongèrement calomnié, rien que pour que mes «succès» leur
parussent immoraux et les fissent plus enrager! Ce qu'il faudrait, c'est
suivre la voie inverse, c'est montrer sans fierté qu'on a de bons
sentiments, au lieu de s'en cacher si fort. Et ce serait facile si on
savait ne jamais haïr, aimer toujours. Car, alors, on serait si heureux
de ne dire que les choses qui peuvent rendre heureux les autres, les
attendrir, vous en faire aimer.
Certes, j'avais quelques remords d'être aussi irritant à l'égard
d'Albertine et je me disais: «Si je ne l'aimais pas, elle m'aurait plus
de gratitude, car je ne serais pas méchant avec elle; mais non, cela se
compenserait, car je serais aussi moins gentil.» Et j'aurais pu, pour
me justifier, lui dire que je l'aimais. Mais l'aveu de cet amour, outre
qu'il n'eût rien appris à Albertine, l'eût peut-être plus refroidie
à mon égard que les duretés et les fourberies dont l'amour était
justement la seule excuse. Être dur et fourbe envers ce qu'on aime est
si naturel! Si l'intérêt que nous témoignons aux autres ne nous
empêche pas d'être doux avec eux et complaisants à ce qu'ils
désirent, c'est que cet intérêt est mensonger. Autrui nous est
indifférent et l'indifférence n'invite pas à la méchanceté.