J'aurais pu en dire autant, et plus véridiquement qu'Andrée, car je

venais d'être infiniment sensible à sa voix, n'ayant jamais remarqué

jusque-là qu'elle était si différente des autres. Alors, je me

rappelai d'autres voix encore, des voix de femmes surtout, les unes

ralenties par la précision d'une question et l'attention de l'esprit,

d'autres essoufflées, même interrompues, par le flot lyrique de ce

qu'elles racontent; je me rappelai une à une la voix de chacune des

jeunes filles que j'avais connues à Balbec, puis de Gilberte, puis de

ma grand'mère, puis de Mme de Guermantes, je les trouvai toutes

dissemblables, moulées sur un langage particulier à chacune, jouant

toutes sur un instrument différent, et je me dis quel maigre concert

doivent donner au paradis les trois ou quatre anges musiciens des vieux

peintres, quand je voyais s'élever vers Dieu, par dizaines, par

centaines, par milliers, l'harmonieuse et multisonore salutation de

toutes les Voix. Je ne quittai pas le téléphone sans remercier, en

quelques mots propitiatoires, celle qui règne sur la vitesse des sons,

d'avoir bien voulu user en faveur de mes humbles paroles d'un pouvoir

qui les rendait cent fois plus rapides que le tonnerre, mais mes actions

de grâce restèrent sans autre réponse que d'être coupées.

Quand Albertine revint dans ma chambre, elle avait une robe de satin

noir qui contribuait à la rendre plus pâle, à faire d'elle la

Parisienne blême, ardente, étiolée par le manque d'air, l'atmosphère

des foules et peut-être l'habitude du vice, et dont les yeux semblaient

plus inquiets parce que ne les égayait pas la rougeur des joues.

«Devinez, lui dis-je, à qui je viens de téléphoner? À Andrée.»

«À Andrée?» s'écria Albertine sur un ton bruyant, étonné, ému,

qu'une nouvelle aussi simple ne comportait pas. «J'espère qu'elle a

pensé à vous dire que nous avions rencontré Mme Verdurin l'autre

jour.» «Madame Verdunrin? je ne me rappelle pas», répondis-je en

ayant l'air de penser à autre chose, à la fois pour sembler

indifférent à cette rencontre et pour ne pas trahir Andrée qui

m'avait dit où Albertine irait le lendemain.

Mais qui sait si elle-même, Andrée, ne me trahissait pas, et si demain

elle ne raconterait pas à Albertine que je lui avais, demandé de

l'empêcher coûte que coûte d'aller chez les Verdurin, et si elle ne

lui avait pas déjà révélé que je lui avais fait plusieurs fois des

recommandations analogues. Elle m'avait affirmé ne les avoir jamais

répétées, mais la valeur de cette affirmation était balancée dans

mon esprit par l'impression que depuis quelque temps s'était retirée

du visage d'Albertine la confiance qu'elle avait eue si longtemps en

moi.

Ce qui est curieux, c'est que, quelques jours avant cette dispute avec

Albertine, j'en avais déjà eu une avec elle, mais en présence

d'Andrée. Or Andrée, en donnant de bons conseils à Albertine, avait

toujours l'air de lui en insinuer de mauvais. «Voyons, ne parle pas

comme cela, tais-toi», disait-elle, comme au comble du bonheur. Sa

figure prenait la teinte sèche de framboise rose des intendantes

dévotes qui font renvoyer un à un tous les domestiques. Pendant que

j'adressais à Albertine des reproches que je n'aurais pas dû, elle

avait l'air de sucer avec délices un sucre d'orge. Puis elle ne pouvait

retenir un rire tendre. «Viens, Titine, avec moi. Tu sais que je suis

ta petite sœurette chérie.» Je n'étais pas seulement exaspéré par

ce déroulement doucereux, je me demandais si Andrée avait vraiment

pour Albertine l'affection qu'elle prétendait. Albertine, qui

connaissait Andrée plus à fond que je ne la connaissais, ayant

toujours des haussements d'épaules quand je lui demandais si elle

était bien sûre de l'affection d'Andrée, et m'ayant toujours répondu

que personne ne l'aimait autant sur la terre, maintenant encore je suis

persuadé que l'affection d'Andrée était vraie. Peut-être dans sa

famille riche, mais provinciale, en trouverait-on l'équivalent dans

quelques boutiques de la Place de l'Évêché, où certaines sucreries

passent pour «ce qu'il y a de meilleur». Mais je sais que pour ma

part, bien qu'ayant toujours conclu au contraire, j'avais tellement

l'impression qu'Andrée cherchait à faire donner sur les doigts à

Albertine que mon amie me devenait aussitôt sympathique et que ma

colère tombait.

La souffrance dans l'amour cesse par instants, mais pour reprendre d'une

façon différente. Nous pleurons de voir celle que nous aimons ne plus

avoir avec nous ces élans de sympathie, ces avances amoureuses du

début, nous souffrons plus encore que les ayant perdus pour nous elle

les retrouve pour d'autres; puis, de cette souffrance-là, nous sommes

distraits par un mal nouveau plus atroce, le soupçon qu'elle nous a

menti sur sa soirée de la veille, où elle nous a trompé sans doute;

ce soupçon-là aussi se dissipe, la gentillesse que nous montre notre

amie nous apaise, mais alors un mot oublié nous revient à l'esprit; on

nous a dit qu'elle était ardente au plaisir, or nous ne l'avons connue

que calme; nous essayons de nous représenter ce que furent ces

frénésies avec d'autres, nous sentons le peu que nous sommes pour

elle, nous remarquons un air d'ennui, de nostalgie, de tristesse pendant

que nous parlons, nous remarquons comme un ciel noir les robes

négligées qu'elle met quand elle est avec nous, gardant pour les

autres celles avec lesquelles au commencement elle nous flattait. Si au

contraire elle est tendre, quelle joie un instant mais en voyant cette

petite langue tirée comme pour un appel, nous pensons à celles à qui

il était si souvent adressé et qui même peut-être auprès de moi,

sans qu'Albertine pensât à elles, était demeuré, à cause d'une trop

longue habitude, un signe machinal. Puis le sentiment que nous

l'ennuyons revient. Mais brusquement cette souffrance tombe à peu de

chose en pensant à l'inconnu malfaisant de sa vie, aux lieux

impossibles à connaître où elle a été, est peut-être encore, dans

les heures où nous ne sommes pas près d'elle, si même elle ne

projette pas d'y vivre définitivement, ces lieux où elle est loin de

nous, pas à nous, plus heureuse qu'avec nous. Tels sont les feux

tournants de la jalousie.

La jalousie est aussi un démon qui ne peut être exorcisé, et revient

toujours incarner une nouvelle forme. Pussions-nous arriver à les

exterminer toutes, à garder perpétuellement celle que nous aimons,

l'Esprit du Mal prendrait alors une autre forme, plus pathétique

encore, le désespoir de n'avoir obtenu la fidélité que par force, le

désespoir de n'être pas aimé.

Entre Albertine et moi il y avait souvent l'obstacle d'un silence fait

sans doute de griefs qu'elle taisait parce qu'elle les jugeait

irréparables. Si douce qu'Albertine fût certains soirs, elle n'avait

plus de ces mouvements spontanés que je lui avais connus à Balbec

quand elle me disait: «Ce que vous êtes gentil tout de même!», et

que le fond de son cœur semblait venir à moi sans la réserve d'aucun

des griefs qu'elle avait maintenant et qu'elle taisait parce qu'elle les

jugeait sans doute irréparables, impossibles à oublier, inavoués,

mais qui n'en mettaient pas moins entre elle et moi la prudence

significative de ses paroles ou l'intervalle d'un infranchissable

silence.

«Et peut-on savoir pourquoi vous avez téléphoné à Andrée?» «Pour

lui demander si cela ne la contrarierait pas que je me joigne à vous

demain et que j'aille ainsi faire aux Verdurin la visite que je leur

promets depuis la Raspelière.» «Comme vous voudrez. Mais je vous

préviens qu'il y a un brouillard atroce ce soir et qu'il y en aura

sûrement encore demain. Je vous dis cela parce que je ne voudrais pas

que cela vous fasse mal. Vous pensez bien que moi je préfère que vous

veniez avec nous. Du reste, ajouta-t-elle d'un air préoccupé, je ne

sais pas du tout si j'irai chez les Verdurin. Ils m'ont fait tant de

gentillesses qu'au fond je devrais... Après vous, c'est encore les gens

qui ont été les meilleurs pour moi, mais il y a des riens qui me

déplaisent chez eux. Il faut absolument que j'aille au Bon Marché et

aux Trois-Quartiers acheter une guimpe blanche car cette robe est trop

noire.»

Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin parcouru par tant de

gens qu'on frôle, pourvu de tant d'issues qu'on peut dire qu'à la

sortie on n'a pas réussi à trouver sa voiture qui attendait plus loin,

j'étais bien décidé à n'y pas consentir, mais j'étais surtout

malheureux. Et pourtant, je ne me rendais pas compte qu'il y avait

longtemps que j'aurais dû cesser de voir Albertine, car elle était

entrée pour moi dans cette période lamentable où un être disséminé

dans l'espace et dans le temps n'est plus pour vous une femme, mais une

suite d'événements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière, une

suite de problèmes insolubles, une mer que nous essayons ridiculement

comme Xerxès de battre pour la punir de ce qu'elle a englouti. Une fois

cette période commencée, on est forcément vaincu. Heureux ceux qui

comprennent assez tôt pour ne pas trop prolonger une lutte inutile,

épuisante, enserrée de toutes parts par les limites de l'imagination

et où la jalousie se débat si honteusement que le même homme qui

jadis, si seulement les regards de celle qui était toujours à côté

de lui se portaient un instant sur un autre, imaginait une intrigue,

éprouvait combien de tourments, se résigne plus tard à la laisser

sortir seule, quelquefois avec celui qu'il sait son amant, préférant

à l'inconnaissable cette torture du moins connue! C'est une question de

rythme à adopter et qu'on suit après par habitude. Des nerveux ne

pourraient pas manquer un dîner, qui font ensuite des cures de repos

jamais assez longues; des femmes récemment encore légères, vivent de

la pénitence. Des jaloux qui pour épier celle qu'ils aimaient

retranchaient sur leur sommeil, sur leur repos, sentant que ses désirs

à elle, le monde si vaste et si secret, le temps sont plus forts

qu'eux, la laissent sortir sans eux, puis voyager, puis se séparent. La

jalousie finit ainsi faute d'aliments et n'a tant duré qu'à cause d'en

avoir réclamé sans cesse. J'étais bien loin de cet état.

J'étais maintenant libre de faire, aussi souvent que je voulais, des

promenades avec Albertine. Comme il n'avait pas tardé à s'établir

autour de Paris des hangars d'aviation, qui sont pour les aéroplanes ce

que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuis le jour où, près

de la Raspelière, la rencontre quasi mythologique d'un aviateur, dont

le vol avait fait se cabrer mon cheval, avait été pour moi comme une

image de la liberté, j'aimais souvent qu'à la fin de la journée le

but de nos sorties--agréables d'ailleurs à Albertine, passionnée pour

tous les sports--fût un de ces aérodromes. Nous nous y rendions, elle

et moi, attirés par cette vie incessante des départs et des arrivées

qui donnent tant de charme aux promenades sur les jetées, ou seulement

sur la grève pour ceux qui aiment la mer, et aux flâneries autour d'un

«centre d'aviation» pour ceux qui aiment le ciel. À tout moment,

parmi le repos des appareils inertes et comme à l'ancre, nous en

voyions un péniblement tiré par plusieurs mécaniciens, comme est

traînée sur le sable une barque demandée par un touriste qui veut

aller faire une randonnée en mer. Puis, le moteur était mis en marche,

l'appareil courait, prenait son élan, enfin, tout à coup, à angle

droit, il s'élevait lentement, dans l'extase raidie, comme

immobilisée, d'une vitesse horizontale soudain transformée en

majestueuse et verticale ascension. Albertine ne pouvait contenir sa

joie et elle demandait des explications aux mécaniciens qui, maintenant

que l'appareil était à flot, rentraient. Le passager, cependant, ne

tardait pas à franchir des kilomètres; le grand esquif, sur lequel

nous ne cessions pas de fixer les yeux, n'était plus dans l'azur qu'un

point presque indistinct, lequel d'ailleurs reprendrait peu à peu sa

matérialité, sa grandeur, son volume, quand, la durée de la promenade

approchant de sa fin, le moment serait venu de rentrer au port. Et nous

regardions avec envie, Albertine et moi, au moment où il sautait à

terre, le promeneur qui était allé ainsi goûter au large dans ces

horizons solitaires le calme et la limpidité du soir. Puis, soit de

l'aérodrome, soit de quelque musée, de quelque église que nous

étions allés visiter, nous revenions ensemble pour l'heure du dîner.

Et, pourtant, je ne rentrais pas calmé comme je l'étais à Balbec par

de plus rares promenades que je m'enorgueillissais de voir durer tout un

après-midi et que je contemplais ensuite se détacher en beaux massifs

de fleurs sur le reste de la vie d'Albertine, comme sur un ciel vide

devant lequel on rêve doucement, sans pensée. Le temps d'Albertine ne

m'appartenait pas alors en quantités aussi grandes qu'aujourd'hui.

Pourtant, il me semblait alors bien plus à moi, parce que je tenais

compte seulement--mon amour s'en réjouissant comme d'une faveur--des

heures qu'elle passait avec moi; maintenant,--ma jalousie y cherchant

avec inquiétude la possibilité d'une trahison,--rien que des heures

qu'elle passait sans moi.

Or, demain, elle désirerait qu'il y en eût de telles. Il faudrait

choisir, ou de cesser de souffrir, ou de cesser d'aimer. Car, ainsi

qu'au début il est formé par le désir, l'amour n'est entretenu plus

tard que par l'anxiété douloureuse. Je sentais qu'une partie de la vie

d'Albertine m'échappait. L'amour dans l'anxiété douloureuse, comme

dans le désir heureux, est l'exigence d'un tout. Il ne naît, il ne

subsiste que si une partie reste à conquérir. On n'aime que ce qu'on

ne possède pas tout entier. Albertine mentait en me disant qu'elle

n'irait sans doute pas voir les Verdurin, comme je mentais en disant que

je voulais aller chez eux. Elle cherchait seulement à m'empêcher de

sortir avec elle, et, moi, par l'annonce brusque de ce projet que je ne

comptais nullement mettre à exécution, à toucher en elle le point que

je devinais le plus sensible, à traquer le désir qu'elle cachait et à

la forcer à avouer que ma présence auprès d'elle demain

l'empêcherait de le satisfaire. Elle l'avait fait, en somme, en cessant

brusquement de vouloir aller chez les Verdurin.

«Si vous ne voulez pas aller chez les Verdurin, lui dis-je, il y a au

Trocadéro une superbe représentation à bénéfices.» Elle écouta

mon conseil d'y aller d'un air dolent. Je recommençai à être dur avec

elle comme à Balbec, au temps de ma première jalousie. Son visage

reflétait une déception et j'employais à blâmer mon amie les mêmes

raisons qui m'avaient été si souvent opposées par mes parents quand

j'étais petit et qui avaient paru inintelligentes et cruelles à mon

enfance incomprise. «Non, malgré votre air triste, disais-je à

Albertine, je ne peux pas vous plaindre; je vous plaindrais si vous

étiez malade, s'il vous était arrivé un malheur, si vous aviez perdu

un parent; ce qui ne vous ferait peut-être aucune peine étant donné

le gaspillage de fausse sensibilité que vous ne faites pour rien.

D'ailleurs, je n'apprécie pas la sensibilité des gens qui prétendent

tant nous aimer sans être capables de nous rendre le plus léger

service et que leur pensée, tournée vers nous, laisse si distraits

qu'ils oublient d'emporter la lettre que nous leur avons confiée et

d'où notre avenir dépend.»

Ces paroles,--une grande partie de ce que nous disons n'étant qu'une

récitation--, je les avais toutes entendu prononcer à ma mère,

laquelle m'expliquait volontiers qu'il ne fallait pas confondre la

véritable sensibilité, ce que, disait-elle, les Allemands, dont elle

admirait beaucoup la langue, malgré l'horreur de mon père pour cette

nation, appelaient «Empfindung» et la sensiblerie «Empfindelei».

Elle était allée, une fois que je pleurais, jusqu'à me dire que

Néron était peut-être nerveux et n'était pas meilleur pour cela. Au

vrai, comme ces plantes qui se dédoublent en poussant, en regard de

l'enfant sensitif que j'avais uniquement été, lui faisait face

maintenant un homme opposé, plein de bon sens, de sévérité pour la

sensibilité maladive des autres, un homme ressemblant à ce que mes

parents avaient été pour moi. Sans doute, chacun devant faire

continuer en lui la vie des siens, l'homme pondéré et railleur qui

n'existait pas en moi au début avait rejoint le sensible et il était

naturel que je fusse à mon tour tel que mes parents avaient été.

De plus, au moment où ce nouveau moi se formait, il trouvait son

langage tout prêt dans le souvenir de celui, ironique et grondeur,

qu'on m'avait tenu, que j'avais maintenant à tenir aux autres, et qui

sortait tout naturellement de ma bouche soit que je l'évoluasse par

mimétisme et association de souvenirs, soit aussi que les délicates et

mystérieuses incantations du pouvoir génésique eussent en moi, à mon

insu, dessiné comme sur la feuille d'une plante les mêmes intonations,

les mêmes gestes, les mêmes attitudes qu'avaient eues ceux dont

j'étais sorti. Car quelquefois, en train de faire l'homme sage quand je

parlais à Albertine, il me semblait entendre ma grand'mère; du reste

n'était-il pas arrivé à ma mère (tant d'obscurs courants

inconscients infléchissaient en moi jusqu'aux plus petits mouvements de

mes doigts eux-mêmes à être entraînés dans les mêmes cycles que

ceux de mes parents) de croire que c'était mon père qui entrait, tant

j'avais la même manière de frapper que lui.

D'autre part l'accouplement des éléments contraires est la loi de la

vie, le principe de la fécondation, et, comme on verra, la cause de

bien des malheurs. Habituellement, on déteste ce qui nous est semblable

et nos propres défauts vus du dehors nous exaspèrent. Combien plus

encore quand quelqu'un qui a passé l'âge où on les exprime naïvement

et qui, par exemple, s'est fait dans les moments les plus brûlants un

visage de glace, exècre-t-il les mêmes défauts, si c'est un autre,

plus jeune ou plus naïf, ou plus sot, qui les exprime! Il y a des

sensibles pour qui la vue dans les yeux des autres des larmes

qu'eux-mêmes retiennent est exaspérante. C'est la trop grande

ressemblance qui fait que malgré l'affection, et parfois plus

l'affection est grande, la division règne dans les familles.

Peut-être chez moi, et chez beaucoup, le second homme que j'étais

devenu était-il simplement une face du premier, exalté et sensible du

côté de soi-même, sage Mentor pour les autres. Peut-être en

était-il ainsi chez mes parents selon qu'on les considérait par

rapport à moi ou en eux-mêmes. Et pour ma grand'mère et ma mère il

était trop visible que leur sévérité pour moi était voulue par

elles et même leur coûtait, mais peut-être chez mon père lui-même

la froideur n'était-elle qu'un aspect extérieur de sa sensibilité?

Car c'est peut-être la vérité humaine de ce double aspect: aspect du

côté de la vie intérieure, aspect du côté des rapports sociaux,

qu'on exprimait dans ces mots qui me paraissaient autrefois aussi faux

dans leur contenu que pleins de banalité dans leur forme quand on

disait en parlant de mon père: «Sous sa froideur glaciale, il cache

une sensibilité extraordinaire; ce qu'il a surtout, c'est la pudeur de

la sensibilité.»

Ne cachait-il pas, au fond, d'incessants et secrets orages, ce calme au

besoin semé de réflexions sentencieuses, d'ironie pour les

manifestations maladroites de la sensibilité, et qui était le sien,

mais que moi aussi maintenant j'affectais vis-à-vis de tout le monde,

et dont surtout je ne me départissais pas dans certaines circonstances

vis-à-vis d'Albertine?

Je crois que vraiment ce jour-là j'allais décider notre séparation et

partir pour Venise. Ce qui me renchaîna à ma liaison tint à la

Normandie, non qu'elle manifestât quelque intention d'aller dans ce

pays où j'avais été jaloux d'elle (car j'avais cette chance que

jamais ses projets ne touchaient aux points douloureux de mon souvenir),

mais parce qu'ayant dit: «C'est comme si je vous parlais de l'amie de

votre tante qui habitait Infreville,» elle répondit avec colère,

heureuse comme toute personne qui discute et qui veut avoir pour soi le

plus d'arguments possible, de me montrer que j'étais dans le faux et

elle dans le vrai: «Mais jamais ma tante n'a connu personne à

Infreville, et moi-même je n'y suis jamais allée.»

Elle avait oublié le mensonge qu'elle m'avait fait un soir sur la dame

susceptible chez qui c'était de toute nécessité d'aller prendre le

thé, dût-elle en allant voir cette dame perdre mon amitié et se

donner la mort. Je ne lui rappelai pas son mensonge. Mais il m'accabla.

Et je remis encore à une autre fois la rupture. Il n'y a pas besoin de

sincérité, ni même d'adresse dans le mensonge, pour être aimée.

J'appelle ici amour une torture réciproque. Je ne trouvais nullement

répréhensible ce soir de lui parler comme ma grand'mère si parfaite

l'avait fait avec moi, ni, pour lui avoir dit que je l'accompagnerais

chez les Verdurin, d'avoir adopté la façon brusque de mon père qui ne

nous signifiait jamais une décision que de la façon qui pouvait nous

causer le maximum d'une agitation en disproportion, à ce degré, avec

cette décision elle-même. De sorte qu'il avait beau jeu à nous

trouver absurdes de montrer pour si peu de chose une telle désolation

qui en effet répondait à la commotion qu'il nous avait donnée.

Comme--de même que la sagesse inflexible de ma grand'mère--ces

velléités arbitraires de mon père étaient venues chez moi compléter

la nature sensible à laquelle elles étaient restées si longtemps

extérieures, et que, pendant toute mon enfance, elles avaient fait tant

souffrir, cette nature sensible les renseignait fort exactement sur les

points qu'elles devaient viser efficacement: il n'y a pas de meilleur

indicateur qu'un ancien voleur, ou qu'un sujet de la nation qu'on

combat. Dans certaines familles menteuses, un frère venu voir son

frère sans raison apparente et lui demandant dans une incidente, sur le

pas de la porte, en s'en allant, un renseignement qu'il n'a même pas

l'air d'écouter, signifie par cela même à son frère que ce

renseignement était le but de sa visite, car le frère connaît bien

ces airs détachés, ces mots dits comme entre parenthèses à la

dernière seconde, les ayant souvent employés lui-même. Or, il y a

aussi des familles pathologiques, des sensibilités apparentées, des

tempéraments fraternels, initiés à cette tacite langue qui fait qu'en

famille on se comprend sans parler. Aussi, qui donc peut plus qu'un

nerveux être énervant? Et puis, il y avait peut-être à ma conduite,

dans ces cas-là, une cause plus générale, plus profonde. C'est que

dans ces moments brefs, mais inévitables, où l'on déteste quelqu'un

qu'on aime,--ces moments qui durent parfois toute la vie avec les gens

qu'on n'aime pas,--on ne veut pas paraître bon, pour ne pas être

plaint, mais à la fois le plus méchant et le plus heureux possible

pour que notre bonheur soit vraiment haïssable et ulcère l'âme de

l'ennemi occasionnel ou durable. Devant combien de gens ne me suis-je

pas mensongèrement calomnié, rien que pour que mes «succès» leur

parussent immoraux et les fissent plus enrager! Ce qu'il faudrait, c'est

suivre la voie inverse, c'est montrer sans fierté qu'on a de bons

sentiments, au lieu de s'en cacher si fort. Et ce serait facile si on

savait ne jamais haïr, aimer toujours. Car, alors, on serait si heureux

de ne dire que les choses qui peuvent rendre heureux les autres, les

attendrir, vous en faire aimer.

Certes, j'avais quelques remords d'être aussi irritant à l'égard

d'Albertine et je me disais: «Si je ne l'aimais pas, elle m'aurait plus

de gratitude, car je ne serais pas méchant avec elle; mais non, cela se

compenserait, car je serais aussi moins gentil.» Et j'aurais pu, pour

me justifier, lui dire que je l'aimais. Mais l'aveu de cet amour, outre

qu'il n'eût rien appris à Albertine, l'eût peut-être plus refroidie

à mon égard que les duretés et les fourberies dont l'amour était

justement la seule excuse. Être dur et fourbe envers ce qu'on aime est

si naturel! Si l'intérêt que nous témoignons aux autres ne nous

empêche pas d'être doux avec eux et complaisants à ce qu'ils

désirent, c'est que cet intérêt est mensonger. Autrui nous est

indifférent et l'indifférence n'invite pas à la méchanceté.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 9 / 39 段