eussent rendu la visite Verdurin impossible, en des paroles empreintes
d'une feinte indifférence sous laquelle je tâchai de déguiser mon
énervement. Mais elle l'avait dépisté. Il rencontrait chez elle la
force électrique d'une volonté contraire qui la repoussait vivement;
dans les yeux d'Albertine j'en voyais jaillir les étincelles. Au reste,
à quoi bon m'attacher à ce que disaient les prunelles en ce moment?
Comment n'avais-je pas depuis longtemps remarqué que les yeux
d'Albertine appartenaient à la famille de ceux qui, même chez un être
médiocre, semblent faits de plusieurs morceaux à cause de tous les
lieux où l'être veut se trouver,--et cacher qu'il veut se trouver--ce
jour-là. Des yeux, par mensonge toujours immobiles et passifs, mais
dynamiques, mesurables par les mètres ou kilomètres à franchir pour
se trouver au rendez-vous voulu, implacablement voulu, des yeux qui
sourient moins encore au plaisir qui les tente qu'ils ne s'auréolent de
la tristesse et du découragement qu'il y aura peut-être une
difficulté pour aller au rendez-vous. Entre vos mains mêmes, ces
êtres-là sont des êtres de fuite. Pour comprendre les émotions
qu'ils donnent et que d'autres êtres même plus beaux ne donnent pas,
il faut calculer qu'ils sont non pas immobiles, mais en mouvement, et
ajouter à leur personne un signe correspondant à ce qu'en physique est
le signe qui signifie vitesse. Si vous dérangez leur journée, ils vous
avouent le plaisir qu'ils vous avaient caché: «Je voulais tant aller
goûter à cinq heures avec telle personne que j'aime.» Eh bien! si,
six mois après, vous arrivez à connaître la personne en question,
vous apprendrez que jamais la jeune fille dont vous aviez dérangé les
projets, qui, prise au piège, pour que vous la laissiez libre vous
avait avoué le goûter qu'elle faisait ainsi avec une personne aimée,
tous les jours à l'heure où vous ne la voyiez pas, vous apprendrez que
cette personne ne l'a jamais reçue, qu'elles n'ont jamais goûté
ensemble et que la jeune fille disait être très prise, par vous,
précisément. Ainsi la personne avec qui elle avait confessé qu'elle
avait goûté, avec qui elle vous avait supplié de la laisser goûter,
cette personne, raison avouée par la nécessité, ce n'était pas elle,
c'était une autre, c'était encore autre chose! Autre chose, quoi? Une
autre, qui?
Hélas, les yeux fragmentés partant au loin et tristes permettraient
peut-être de mesurer les distances, mais n'indiquent pas les
directions. Le champ infini des possibles s'étend, et si par hasard le
réel se présentait devant nous, il serait tellement en dehors des
possibles que dans un brusque étourdissement, allant taper contre le
mur surgi, nous tomberions à la renverse. Le mouvement et la fuite
constatés ne sont même pas indispensables, il suffit que nous les
induisions. Elle nous avait promis une lettre, nous étions calmes, nous
n'aimions plus. La lettre n'est pas venue, aucun courrier n'en apporte,
que se passe-t-il, l'anxiété renaît et l'amour. Ce sont surtout de
tels êtres qui nous inspirent l'amour, pour notre désolation. Car
chaque anxiété nouvelle que nous éprouvons par eux enlève à nos
yeux de leur personnalité. Nous étions résignés à la souffrance,
croyant aimer en dehors de nous et nous nous apercevons que notre amour
est fonction de notre tristesse, que notre amour c'est peut-être notre
tristesse et que l'objet n'en est que pour une faible part la jeune
fille à la noire chevelure. Mais enfin, ce sont surtout de tels êtres
qui inspirent l'amour.
Le plus souvent l'amour n'a pas pour objet un corps, excepté si une
émotion, la peur de le perdre, l'incertitude de le retrouver se fondent
en lui. Or, ce genre d'anxiété a une grande affinité pour les corps.
Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même; ce qui est une
des raisons pourquoi l'on voit des hommes indifférents aux femmes les
plus belles en aimer passionnément certaines qui nous semblent laides.
À ces êtres-là, à ces êtres de fuite, leur nature, notre
inquiétude attachent des ailes. Et même auprès de nous leur regard
semble nous dire qu'ils vont s'envoler. La preuve de cette beauté,
surpassant la beauté qu'ajoutent les ailes, est que bien souvent pour
nous un même être est successivement sans ailes et ailé. Que nous
craignions de le perdre, nous oublions tous les autres. Sûrs de le
garder nous le comparons à ces autres qu'aussitôt nous lui
préférons. Et comme ces émotions et ces certitudes peuvent alterner
d'une semaine à l'autre, un être peut une semaine se voir sacrifier
tout ce qui plaisait, la semaine suivante être sacrifié et ainsi de
suite pendant très longtemps. Ce qui serait incompréhensible si nous
ne savions par l'expérience que tout homme à d'avoir dans sa vie au
moins une fois cessé d'aimer, oublié une femme, le peu de chose qu'est
en soi-même un être quand il n'est plus, ou qu'il n'est pas encore
perméable à nos émotions. Et bien entendu si nous disons êtres de
fuite, c'est également vrai des êtres en prison, des femmes captives,
qu'on croit qu'on ne pourra jamais avoir. Aussi les hommes détestent
les entremetteuses, car elles facilitent la fuite, font briller la
tentation, mais s'ils aiment au contraire une femme cloîtrée, ils
recherchent volontiers les entremetteuses pour les faire sortir de leur
prison et nous les amener. Dans la mesure où les unions avec les femmes
qu'on enlève sont moins durables que d'autres, la cause en est que la
peur ne de pas arriver à les obtenir ou l'inquiétude de les voir fuir
est tout notre amour et qu'une fois enlevées à leur mari, arrachées
à leur théâtre, guéries de la tentation de nous quitter, dissociées
en un mot de notre émotion quelle qu'elle soit, elles sont seulement
elles-mêmes, c'est-à-dire presque rien, et, si longtemps convoitées,
sont quittées bientôt par celui-là même qui avait si peur d'être
quitté par elles.
J'ai dit: «Comment n'avais-je pas deviné?» Mais ne l'avais-je pas
deviné dès le premier jour à Balbec? N'avais-je pas deviné en
Albertine une de ces filles sous l'enveloppe charnelle desquelles
palpitent plus d'êtres cachés, je ne dis pas que dans un jeu de cartes
encore dans sa boîte, que dans une cathédrale ou un théâtre avant
qu'on y entre, mais que dans la foule immense et renouvelée. Non pas
seulement tant d'êtres, mais le désir, le souvenir voluptueux,
l'inquiète recherche de tant d'êtres. À Balbec je n'avais pas été
troublé parce que je n'avais même pas supposé qu'un jour je serais
sur des pistes même fausses. N'importe! cela avait donné pour moi à
Albertine la plénitude d'un être rempli jusqu'au fond par la
superposition de tant d'êtres, de tant de désirs, et de souvenirs
voluptueux d'êtres. Et maintenant qu'elle m'avait dit un jour «Mlle
Vinteuil», j'aurais voulu non pas arracher sa robe pour voir son corps,
mais à travers son corps voir tout ce bloc-notes de ses souvenirs et de
ses prochains et ardents rendez-vous.
Comme les choses probablement les plus insignifiantes prennent soudain
une valeur extraordinaire quand un être que nous aimons (ou à qui il
ne manquait que cette duplicité pour que nous l'aimions) nous les
cache! En elle-même, la souffrance ne nous donne pas forcément des
sentiments d'amour ou de haine pour la personne qui la cause: un
chirurgien qui nous fait mal nous reste indifférent. Mais une femme qui
nous a dit pendant quelque temps que nous étions tout pour elle sans
qu'elle fût elle-même tout pour nous, une femme que nous avons plaisir
à voir, à embrasser, à tenir sur nos genoux, nous nous étonnons si
seulement nous éprouvons à une brusque résistance que nous ne
disposons pas d'elle. La déception réveille alors parfois en nous le
souvenir oublié d'une angoisse ancienne, que nous savons pourtant ne
pas avoir été provoquée par cette femme, mais par d'autres dont les
trahisons s'échelonnent sur notre passé; au reste, comment a-t-on le
courage de souhaiter vivre, comment peut-on faire un mouvement pour se
préserver do la mort, dans un monde où l'amour n'est provoqué que par
le mensonge et consiste seulement dans notre besoin de voir nos
souffrances apaisées par l'être qui nous a fait souffrir? Pour sortir
de l'accablement qu'on éprouve quand on découvre ce mensonge et cette
résistance, il y a le triste remède de chercher à agir malgré elle,
à l'aide des êtres qu'on sent plus mêlés à sa vie que nous-même,
sur celle qui nous résiste et qui nous ment, à ruser nous-même, à
nous faire détester. Mais la souffrance d'un tel amour est de celles
qui font invinciblement que le malade cherche dans un changement de
position un bien-être illusoire.
Ces moyens d'action ne nous manquent pas, hélas! Et l'horreur de ces
amours que l'inquiétude seule a enfantées vient de ce que nous
tournons et retournons sans cesse dans notre cage des propos
insignifiants; sans compter que rarement les êtres pour qui nous les
éprouvons nous plaisent physiquement d'une manière complexe, puisque
ce n'est pas notre goût délibéré, mais le hasard d'une minute
d'angoisse, minute indéfiniment prolongée par notre faiblesse de
caractère, laquelle refait chaque soir les expériences et s'abaisse à
des calmants, qui choisit pour nous.
Sans doute mon amour pour Albertine n'était pas le plus dénué de ceux
jusqu'où, par manque de volonté, on peut déchoir, car il n'était pas
entièrement platonique; elle me donnait des satisfactions charnelles et
puis elle était intelligente. Mais tout cela était une superfétation.
Ce qui m'occupait l'esprit n'était pas ce qu'elle avait pu dire
d'intelligent, mais tel mot qui éveillait chez moi un doute sur ses
actes; j'essayais de me rappeler si elle avait dit ceci ou cela, de quel
air, à quel moment, en réponse de quelle parole, de reconstituer toute
la scène de son dialogue avec moi, à quel moment elle avait voulu
aller chez les Verdurin, quel mot de moi avait donné à son visage
l'air fâché. Il se fût agi de l'événement le plus important que je
ne me fusse pas donné tant de peine pour en établir la vérité, en
restituer l'atmosphère et la couleur juste. Sans doute ces
inquiétudes, après avoir atteint un degré où elles nous sont
insupportables, on arrive parfois à les calmer entièrement pour un
soir. La fête où l'amie qu'on aime doit se rendre et sur la vraie
nature de laquelle notre esprit travaillait depuis des jours, nous y
sommes conviés aussi, notre amie n'y a d'égard et de paroles que pour
nous, nous la ramenons, et nous connaissons alors, nos inquiétudes
dissipées, un repos aussi complet, aussi réparateur que celui qu'on
goûte parfois dans ce sommeil profond qui suit les longues marches. Et
sans doute, un tel repos vaut que nous le payions à un prix élevé.
Mais n'aurait-il pas été plus simple de ne pas acheter nous-même,
volontairement, l'anxiété, et plus cher encore. D'ailleurs, nous
savons bien que si profondes que puissent être ces détentes
momentanées, l'inquiétude sera tout de même la plus forte. Parfois
même, elle est renouvelée par la phrase dont le but était de nous
apporter le repos. Mais le plus souvent, nous ne faisons que changer
d'inquiétude. Un des mots de cette phrase qui devait nous calmer met
nos soupçons sur une autre piste. Les exigences de notre jalousie et
l'aveuglement de notre crédulité sont plus grands que ne pouvait
supposer la femme que nous aimons.
Quand, spontanément, elle nous jure que tel homme n'est pour elle qu'un
ami, elle nous bouleverse en nous apprenant--ce que nous ne
soupçonnions pas--qu'il était pour elle un ami. Tandis qu'elle nous
raconte, pour nous montrer sa sincérité, comment ils ont pris le thé
ensemble, cet après-midi même, à chaque mot qu'elle dit, l'invisible,
l'insoupçonné prend forme devant nous. Elle avoue qu'il lui a demandé
d'être sa maîtresse et nous souffrons le martyre qu'elle ait pu
écouter ses propositions. Elle les a refusées, dit-elle. Mais tout à
l'heure, en nous rappelant son récit, nous nous demanderons si le
récit est bien véridique, car il y a, entre les différentes choses
qu'elle nous a dites, cette absence de lien logique et nécessaire qui,
plus que les faits qu'on raconte, est le signe de la vérité. Et puis
elle a eu cette terrible intonation dédaigneuse: «Je lui ai dit non,
catégoriquement», qui se retrouve dans toutes les classes de la
société, quand une femme ment. Il faut pourtant la remercier d'avoir
refusé, l'encourager par notre bonté à nous faire de nouveau à
l'avenir des confidences si cruelles. Tout au plus, faisons-nous la
remarque: «mais s'il vous avait déjà fait des propositions, pourquoi
avez-vous consenti à prendre le thé avec lui?» «Pour qu'il ne pût
pas m'en vouloir et dire que je n'ai pas été gentille.» Et nous
n'osons pas lui répondre qu'en refusant elle eût peut-être été plus
gentille pour nous.
D'ailleurs, Albertine m'effrayait en me disant que j'avais raison, pour
ne pas lui faire de tort, de dire que je n'étais pas son amant, puisque
aussi bien, ajoutait-elle, «c'est la vérité que vous ne l'êtes
pas». Je ne l'étais peut-être pas complètement en effet, mais alors,
fallait-il penser que toutes les choses que nous faisions ensemble, elle
les faisait aussi avec tous les hommes dont elle me jurait qu'elle
n'avait pas été la maîtresse? Vouloir connaître à tout prix ce
qu'Albertine pensait, qui elle voyait, qui elle aimait, comme il était
étrange que je sacrifiasse tout à ce besoin, puisque j'avais éprouvé
le même besoin de savoir au sujet de Gilberte, des noms propres, des
faits, qui m'étaient maintenant si indifférents. Je me rendais bien
compte qu'en elles-mêmes les actions d'Albertine n'avaient pas plus
d'intérêt. Il est curieux qu'un premier amour, si par la fragilité
qu'il laisse à notre cœur il fraye la voie aux amours suivantes, ne
nous donne pas du moins, par l'identité même des symptômes et des
souffrances, le moyen de les guérir.
D'ailleurs, y a-t-il besoin de savoir un fait? Ne sait-on pas d'abord
d'une façon générale le mensonge et la discrétion même de ces
femmes qui ont quelque chose à cacher? Y a-t-il là possibilité
d'erreur? Elles se font une vertu de se taire, alors que nous voudrions
tant les faire parler. Et nous sentons qu'à leur complice elles ont
affirmé: «Je ne dis jamais rien. Ce n'est pas par moi qu'on saura
quelque chose, je ne dis jamais rien.» On donne sa fortune, sa vie pour
un être, et pourtant cet être, on sait bien qu'à dix ans
d'intervalle, plus tôt ou plus tard, on lui refuserait cette fortune,
on préférerait garder sa vie. Car alors l'être serait détaché de
nous, seul, c'est-à-dire nul. Ce qui nous attache aux êtres, ce sont
ces mille racines, ces fils innombrables que sont les souvenirs de la
soirée de la veille, les espérances de la matinée du lendemain, c'est
cette trame continue d'habitudes dont nous ne pouvons pas nous dégager.
De même qu'il y a des avares qui entassent par générosité, nous
sommes des prodigues qui dépensons par avarice, et c'est moins à un
être que nous sacrifions notre vie, qu'à tout ce qu'il a pu attacher
autour de lui de nos heures, de nos jours, de ce à côté de quoi la
vie non encore vécue, la vie relativement future, nous semble une vie
plus lointaine, plus détachée, moins utile, moins nôtre. Ce qu'il
faudrait, c'est se dégager de ces liens qui ont tellement plus
d'importance que lui, mais ils ont pour effet de créer en nous des
devoirs momentanés à son égard, devoirs qui font que nous n'osons pas
le quitter de peur d'être mal jugé de lui, alors que plus tard nous
oserions, car, dégagé de nous, ne serait plus nous et que nous ne nous
créons en réalité de devoirs (dussent-ils, par une contradiction
apparente aboutir au suicide) qu'envers nous-mêmes.
Si je n'aimais pas Albertine (ce dont je n'étais pas sûr), cette place
qu'elle tenait auprès de moi n'avait rien d'extraordinaire: nous ne
vivons qu'avec ce que nous n'aimons pas, que nous n'avons fait vivre
avec nous que pour tuer l'insupportable amour, qu'il s'agisse d'une
femme, d'un pays, ou encore d'une femme enfermant un pays. Même nous
aurions bien peur de recommencer à aimer si l'absence se produisait de
nouveau. Je n'en étais pas arrivé à ce point pour Albertine. Ses
mensonges, ses aveux, me laissaient à achever la tâche d'éclaircir la
vérité: ses mensonges si nombreux parce qu'elle ne se contentait pas
de mentir comme tout être qui se croit aimé, mais parce que par nature
elle était, en dehors de cela, menteuse, et si changeante d'ailleurs
que, même en me disant chaque fois la vérité, ce que par exemple elle
pensait des gens, elle eût dit chaque fois des choses différentes; ses
aveux, parce que si rares, si courts arrêtés, ils laissaient entre eux,
en tant qu'ils concernaient le passé, de grands intervalles tout en
blanc et sur toute la longueur desquels il me fallait retracer, et pour
cela d'abord apprendre, sa vie.
Quant au présent, pour autant que je pouvais interpréter les paroles
sibyllines de Françoise, ce n'était pas que sur des points
particuliers, c'était, sur tout un ensemble qu'Albertine me mentait et
je verrais «tout par un beau jour» ce que Françoise faisait semblant
de savoir, ce qu'elle ne voulait pas me dire, ce que je n'osais pas lui
demander. D'ailleurs, c'était sans doute par la même jalousie qu'elle
avait eue jadis envers Eulalie que Françoise parlait des choses les
plus invraisemblables, tellement vagues qu'on pouvait tout au plus y
supposer l'insinuation bien invraisemblable que la pauvre captive (qui
aimait les femmes) préférait un mariage avec quelqu'un qui ne semblait
pas tout à fait être moi. Si cela avait été, malgré ses
radiotélépathies, comment Françoise l'aurait-elle su? Certes, les
récits d'Albertine ne pouvaient nullement me fixer là-dessus, car ils
étaient chaque jour aussi opposés que les couleurs d'une toupie
presque arrêtée. D'ailleurs, il semblait bien que c'était surtout la
haine qui faisait parler Françoise. Il n'y avait pas de jour qu'elle ne
me dît et que je ne supportasse en l'absence de ma mère des paroles
telles que:
«Certes, vous êtes gentil et je n'oublierai jamais la reconnaissance
que je vous dois (ceci probablement pour que je me crée des titres à
sa reconnaissance), mais la maison est empestée depuis que la
gentillesse a installé ici la fourberie, que l'intelligence protège la
personne la plus bête qu'on ait jamais vue, que la finesse, les
manières, l'esprit, a dignité en toutes choses, l'air et la réalité
d'un prince se laissent faire la loi et monter le coup et me faire
humilier, moi qui suis depuis quarante ans dans la famille, par le vice,
par ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus bas.»
Françoise en voulait surtout à Albertine d'être commandée par
quelqu'un d'autre que nous et d'un surcroît de travail de ménage,
d'une fatigue qui altérait la santé de notre vieille servante,
laquelle ne voulait pas, malgré cela, être aidée dans son travail,
n'étant «pas une propre à rien». Cela eût suffi à expliquer cet
énervement, ces colères haineuses. Certes, elle eût voulu
qu'Albertine-Esther fût bannie. C'était le vœu de Françoise. Et en
la consolant cela eût déjà reposé notre vieille servante. Mais, à
mon avis, ce n'était pas seulement cela. Une telle haine n'avait pu
naître que dans un corps surmené. Et plus encore que d'égards,
Françoise avait besoin de sommeil.
Albertine allait ôter ses affaires et pour aviser au plus vite,
j'essayai de téléphoner à Andrée; je me saisis du récepteur,
j'invoquai les divinités implacables, mais ne fis qu'exciter leur
fureur qui se traduisait par ces mots: «Pas libre.» Andrée était en
effet en train de causer avec quelqu'un. En attendant qu'elle eût
achevé sa conversation, je me demandais comment, puisque tant de
peintres cherchent à renouveler les portraits féminins du XVIIIe
siècle, où l'ingénieuse mise en scène est un prétexte aux
expressions de l'attente, de la bouderie, de l'intérêt, de la
rêverie, comment aucun de nos modernes Boucher ou Fragonard ne peignit,
au lieu de «la lettre», ou «du clavecin», etc., cette scène qui
pourrait s'appeler: «Devant le téléphone», et où naîtrait
spontanément sur les lèvres de l'écouteuse un sourire d'autant plus
vrai qu'il sait n'être pas vu. Enfin, Andrée m'entendit: «Vous venez
prendre Albertine demain?» et en prononçant ce nom d'Albertine, je
pensais à l'envie que m'avait inspirée Swann quand il m'avait dit le
jour de la fête chez la princesse de Guermantes: «Venez voir Odette»,
et que j'avais pensé à ce que malgré tout il y avait de fort dans un
prénom qui, aux yeux de tout le monde et d'Odette elle-même, n'avait
que dans la bouche de Swann ce sens absolument possessif.
Qu'une telle mainmise--résumée en un vocable--sur toute une existence
m'avait paru, chaque fois que j'étais amoureux, devoir être douce!
Mais, en réalité, quand on peut le dire, ou bien cela est devenu
indifférent, ou bien l'habitude n'a pas émoussé la tendresse, mais
elle en a changé les douceurs en douleurs. Le mensonge est bien peu de
chose, nous vivons au milieu de lui sans faire autre chose qu'en
sourire, nous le pratiquons sans croire faire mal à personne, mais la
jalousie en souffre et voit plus qu'il ne cache (souvent notre amie
refuse de passer la soirée avec nous et va au théâtre tout simplement
pour que nous ne voyions pas qu'elle a mauvaise mine). Combien, souvent,
elle reste aveugle à ce que cache la vérité! Mais, elle ne peut rien
obtenir, car celles qui jurent de ne pas mentir refuseraient, sous le
couteau, de confesser leur caractère. Je savais que moi seul pouvais
dire de cette façon-là «Albertine» à Andrée. Et, pourtant, pour
Albertine, pour Andrée, et pour moi-même, je sentais que je n'étais
rien. Et je comprenais l'impossibilité où se heurte l'amour.
Nous nous imaginons qu'il a pour objet un être qui peut être couché
devant nous, enfermé dans un corps. Hélas! il est l'extension de cet
être à tous les points de l'espace et du temps que cet être a
occupés et occupera. Si nous ne possédons pas son contact avec tel
lieu, avec telle heure, nous ne le possédons pas. Or, nous ne pouvons
toucher tous ces points. Si encore ils nous étaient désignés
peut-être pourrions-nous nous étendre jusqu'à eux. Mais nous
tâtonnons sans les trouver. De là la défiance, la jalousie, les
persécutions. Nous perdons un temps précieux sur une piste absurde et
nous passons sans le soupçonner à côté du vrai.
Mais déjà une des divinités irascibles, aux servantes
vertigineusement agiles, s'irritait non plus que je parlasse, mais que
je ne disse rien. «Mais voyons, c'est libre, depuis le temps que vous
êtes en communication; je vais vous couper.» Mais elle n'en fit rien
et tout en suscitant la présence d'Andrée, l'enveloppa, en grand
poète qu'est toujours une demoiselle du téléphone, de l'atmosphère
particulière à la demeure, au quartier, à la vie même de l'amie
d'Albertine. «C'est vous?», me dit Andrée dont la voix était
projetée jusqu'à moi avec une vitesse instantanée par la déesse qui
a le privilège de rendre les sons plus rapides que l'éclair.
«Écoutez, répondis-je; allez où vous voudrez, n'importe où,
excepté chez Mme Verdurin. II faut à tout prix en éloigner demain
Albertine.» «C'est que justement elle doit y aller demain.» «Ah!»
Mais j'étais obligé d'interrompre un instant et de faire des gestes
menaçants, car si Françoise continuait--comme si c'eût été quelque
chose d'aussi désagréable que la vaccine ou d'aussi périlleux que
l'aéroplane--à ne pas vouloir apprendre à téléphoner, ce qui nous
eût déchargés des communications qu'elle pouvait connaître sans
inconvénient, en revanche, elle entrait immédiatement chez moi dès
que j'étais en train d'en faire d'assez secrètes pour que je tinsse
particulièrement à les lui cacher. Quand elle fut sortie de la chambre
non sans s'être attardée à emporter divers objets qui y étaient
depuis la veille et eussent pu y rester sans gêner le moins du monde
une heure de plus, et pour remettre dans le feu une bûche bien inutile
par la chaleur brûlante que me donnaient la présence de l'intruse et
la peur de me voir «couper» par la demoiselle: «Pardonnez-moi, dis-je
à Andrée, j'ai été dérangé. C'est absolument sûr qu'elle doit
aller demain chez les Verdurin?» «Absolument, mais je peux lui dire
que cela vous ennuie.» «Non, au contraire, ce qui est possible, c'est
que je vienne avec vous.» «Ah!» fit Andrée d'une voix fort ennuyée
et comme effrayée de mon audace qui ne fit du reste que s'en affermir.
«Alors, je vous quitte et pardon de vous avoir dérangée pour rien.»
«Mais non», dit Andrée et (comme maintenant, l'usage du téléphone
étant devenu courant, autour de lui s'était développé l'enjolivement
de phrases spéciales, comme jadis autour des «thés»), elle ajouta:
«Cela m'a fait grand plaisir d'entendre votre voix.»