lendemain qu'avec moi ou sous la protection d'Andrée. Ces habitudes de
vie en commun, ces grandes lignes qui délimitaient mon existence et à
l'intérieur desquelles ne pouvait pénétrer personne excepté
Albertine, aussi (dans le plan futur encore inconnu de moi, de ma vie
ultérieure, comme celui qui est tracé par un architecte pour des
monuments qui ne s'élèveront que bien plus tard) les lignes
lointaines, parallèles à celles-ci et plus vastes, par lesquelles
s'esquissait en moi, comme un ermitage isolé, la formule un peu rigide
et monotone de mes amours futures, avaient été en réalité tracées
cette nuit à Balbec où, dans le petit tram, après qu'Albertine
m'avait révélé qui l'avait élevée, j'avais voulu à tout prix la
soustraire à certaines influences et l'empêcher d'être hors de ma
présence pendant quelques jours. Les jours avaient succédé aux jours,
ces habitudes étaient devenues machinales, mais comme ces rites dont
l'Histoire essaye de retrouver la signification, j'aurais pu dire (et je
ne l'aurais pas voulu), à qui m'eût demandé ce que signifiait cette
vie de retraite où je me séquestrais jusqu'à ne plus aller au
théâtre, qu'elle avait pour origine l'anxiété d'un soir et le besoin
de me prouver à moi-même, les jours qui la suivraient, que celle dont
j'avais appris la fâcheuse enfance n'aurait pas la possibilité, si
elle l'avait voulu, de s'exposer aux mêmes tentations. Je ne songeais
plus qu'assez rarement à ces possibilités, mais elles devaient
pourtant rester vaguement présentes à ma conscience. Le fait de les
détruire--ou d'y tâcher--jour par jour, était sans doute la cause
pourquoi il m'était doux d'embrasser ces joues qui n'étaient pas plus
belles que bien d'autres; sous toute douceur charnelle un peu profonde,
il y a la permanence d'un danger.
* * *
J'avais promis à Albertine que, si je ne sortais pas avec elle, je me
mettrais au travail, mais le lendemain, comme si, profitant de nos
sommeils, la maison avait miraculeusement voyagé, je m'éveillais par
un temps différent sous un autre climat. On ne travaille pas au moment
où on débarque dans un pays nouveau, aux conditions duquel il faut
s'adapter. Or, chaque jour était pour moi un pays différent. Ma
paresse elle-même, sous les formes nouvelles qu'elle revêtait, comment
l'eussé-je reconnue?
Tantôt par des jours irrémédiablement mauvais, disait-on, rien que la
résidence dans la maison, située au milieu d'une pluie égale et
continue, avait la glissante douceur, le silence calmant, l'intérêt
d'une navigation; une autre fois, par un jour clair, en restant immobile
dans mon lit, c'était laisser tourner les ombres autour de moi comme
d'un tronc d'arbre.
D'autres fois encore, aux premières cloches d'un couvent voisin, rares
comme les dévotes matinales, blanchissant à peine le ciel sombre de
leurs giboulées incertaines que fondait et dispersait le vent tiède,
j'avais discerné une de ces journées tempétueuses, désordonnées et
douces, où les toits mouillés d'une ondée intermittente que sèchent
un souffle ou un rayon laissent glisser en roucoulant une goutte de
pluie et, en attendant que le vent recommence à tourner, lissent au
soleil momentané qui les irise leurs ardoises gorge-de-pigeons; une de
ces journées remplies par tant de changements de temps, d'incidents
aériens, d'orages, que le paresseux ne croit pas les avoir perdues,
parce qu'il s'est intéressé à l'activité qu'à défaut de lui
l'atmosphère, agissant en quelque sorte à sa place, a déployée;
journées pareilles à ces temps d'émeute ou de guerre qui ne semblent
pas vides à l'écolier délaissant sa classe, parce que, aux alentours
du Palais de Justice ou en lisant les journaux, il a l'illusion de
trouver dans les événements qui se sont produits, à défaut de la
besogne qu'il n'a pas accomplie, un profit pour son intelligence et une
excuse pour son oisiveté; journées auxquelles on peut comparer celles
où se passe dans notre vie quelque crise exceptionnelle et de laquelle
celui qui n'a jamais rien fait croit qu'il va tirer, si elle se dénoue
heureusement, des habitudes laborieuses; par exemple, c'est le matin où
il sort pour un duel qui va se dérouler dans des conditions
particulièrement dangereuses; alors, lui apparaît tout d'un coup, au
moment où elle va peut-être lui être enlevée, le prix d'une vie de
laquelle il aurait pu profiter pour commencer une œuvre, ou seulement
goûter des plaisirs, et dont il n'a su jouir en rien. «Si je pouvais
ne pas être tué, se dit-il, comme je me mettrais au travail à la
minute même et aussi comme je m'amuserais.»
La vie a pris en effet soudain, à ses yeux, une valeur plus grande,
parce qu'il met dans la vie tout ce qu'il semble qu'elle peut donner, et
non pas le peu qu'il lui fait donner habituellement. Il la voit selon
son désir, non telle que son expérience lui a appris qu'il savait la
rendre, c'est-à-dire si médiocre! Elle s'est, à l'instant, remplie
des labeurs, des voyages, des courses de montagnes, de toutes les belles
choses qu'il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendre
impossibles, alors qu'elles l'étaient avant qu'il fût question de
duel, à cause des mauvaises habitudes qui, même sans duel, auraient
continué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé, mais il
retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, aux voyages,
à tout ce dont il avait craint un instant d'être à jamais dépouillé
par la mort; il suffit pour cela de la vie. Quant au travail--les
circonstances exceptionnelles ayant pour effet d'exalter ce qui existait
préalablement dans l'homme, chez le laborieux le labeur et chez l'oisif
la paresse--il se donne congé.
Je faisais comme lui et comme j'avais toujours fait depuis ma vieille
résolution de me mettre à écrire, que j'avais prise jadis, mais qui
me semblait dater d'hier, parce que j'avais considéré chaque jour l'un
après l'autre comme non avenu. J'en usais de même pour celui-ci,
laissant passer sans rien faire ses averses et ses éclaircies et me
promettant de travailler le lendemain. Mais je n'y étais plus le même
sous un ciel sans nuages; le son doré des cloches ne contenait pas
seulement, comme le miel, de la lumière, mais la sensation de la
lumière et aussi la saveur fade des confitures (parce qu'à Combray il
s'était souvent attardé comme une guêpe sur notre table desservie).
Par ce jour de soleil éclatant, rester tout le jour les yeux clos,
c'était chose permise, usitée, salubre, plaisante, saisonnière, comme
tenir ses persiennes fermées contre la chaleur.
C'était par de tels temps qu'au début de mon second séjour à Balbec
j'entendais les violons de l'orchestre entre les coulées bleuâtres de
la marée montante. Combien je possédais plus Albertine aujourd'hui. Il
y avait des jours où le bruit d'une cloche qui sonnait l'heure portait
sur la sphère de sa sonorité une plaque si fraîche, si puissamment
étalée de mouillé ou de lumière, que c'était comme une traduction
pour aveugles, ou, si l'on veut, comme une traduction musicale du charme
de la pluie ou du charme du soleil. Si bien qu'à ce moment-là, les
yeux fermés, dans mon lit, je me disais que tout peut se transposer et
qu'un univers seulement audible pourrait être aussi varié que l'autre.
Remontant paresseusement de jour en jour, comme sur une barque, et
voyant apparaître devant moi toujours de nouveaux souvenirs enchantés,
que je ne choisissais pas, qui, l'instant d'avant, m'étaient invisibles
et que ma mémoire me présentait l'un après l'autre, sans que je pusse
les choisir, je poursuivais paresseusement, sur ces espaces unis, ma
promenade au soleil.
Ces concerts matinaux de Balbec n'étaient pas anciens. Et pourtant, à
ce moment relativement rapproché, je me souciais peu d'Albertine. Même
les tout premiers jours de l'arrivée, je n'avais pas connu sa présence
à Balbec. Par qui donc l'avais-je apprise? Ah! oui, par Aimé. Il
faisait un beau soleil comme celui-ci. Il était content de me revoir.
Mais il n'aime pas Albertine. Tout le monde ne peut pas l'aimer. Oui,
c'est lui qui m'a annoncé qu'elle était à Balbec. Comment le
savait-il donc? Ah! il l'avait rencontrée, il lui avait trouvé mauvais
genre. À ce moment, abordant le récit d'Aimé par une autre face que
celle où il me l'avait fait, ma pensée, qui jusqu'ici avait navigué
en souriant sur ces eaux bienheureuses, éclatait soudain, comme si elle
eût heurté une mine invisible et dangereuse, insidieusement posée à
ce point de ma mémoire. Il m'avait dit qu'il l'avait rencontrée, qu'il
lui avait trouvé mauvais genre. Qu'avait-il voulu dire par mauvais
genre? J'avais compris genre vulgaire, parce que, pour le contredire
d'avance, j'avais déclaré qu'elle avait de la distinction. Mais non,
peut-être avait-il voulu dire genre Gomorrhéen. Elle était avec une
amie, peut-être qu'elles se tenaient par la taille, qu'elles
regardaient d'autres femmes, qu'elles avaient en effet un «genre» que
je n'avais jamais vu à Albertine en ma présence. Qui était l'amie,
où Aimé l'avait-il rencontrée, cette odieuse Albertine?
Je tâchais de me rappeler exactement ce qu'Aimé m'avait dit pour voir
si cela pouvait se rapporter à ce que j'imaginais, ou s'il avait voulu
parler seulement de manières communes. Mais j'avais beau me le
demander, la personne qui se posait la question et la personne qui
pouvait offrir le souvenir n'étaient, hélas, qu'une seule et même
personne, moi, qui se dédoublait momentanément, mais sans rien
s'ajouter. J'avais bien questionné, c'était moi qui répondais, je
n'apprenais rien de plus. Je ne songeais plus à Mlle Vinteuil. Né d'un
soupçon nouveau, l'accès de jalousie dont je souffrais était nouveau
aussi, ou plutôt il n'était que le prolongement, l'extension de ce
soupçon, il avait le même théâtre, qui n'était plus Montjouvain,
mais la route où Aimé avait rencontré Albertine, pour objet, les
quelques amies dont l'une ou l'autre pouvait être celle qui était avec
Albertine ce jour-là. C'était peut-être une certaine Elisabeth, ou
bien peut-être ces deux jeunes filles qu'Albertine avait regardés
dans la glace, au Casino, quand elle n'avait pas l'air de les voir. Elle
avait sans doute des relations avec elles et d'ailleurs aussi avec
Esther, la cousine de Bloch. De telles relations, si elles m'avaient
été révélées par un tiers, eussent suffi pour me tuer à demi, mais
comme c'était moi qui les imaginais, j'avais soin d'y ajouter assez
d'incertitude pour amortir la douleur.
On arrive, sous la forme de soupçons, à absorber journellement, à
doses énormes, cette même idée qu'on est trompé, de laquelle une
quantité très faible pourrait être mortelle, inoculée par la piqûre
d'une parole déchirante. C'est sans doute pour cela, et par un dérivé
de l'instinct de conservation, que le même jaloux n'hésite pas à
former des soupçons atroces à propos de faits innocents, à condition,
devant la première preuve qu'on lui apporte, de se refuser à
l'évidence. D'ailleurs, l'amour est un mal inguérissable comme ces
diathèses où le rhumatisme ne laisse quelque répit que pour faire
place à des migraines épileptiformes. Le soupçon jaloux était-il
calmé, j'en voulais à Albertine de n'avoir pas été tendre,
peut-être de s'être moquée de moi avec Andrée. Je pensais avec
effroi à l'idée qu'elle avait dû se faire si Andrée lui avait
répété toutes nos conversations, l'avenir m'apparaissait atroce. Ces
tristesses ne me quittaient que si un nouveau soupçon jaloux me jetait
dans d'autres recherches ou si, au contraire, les manifestations de
tendresse d'Albertine me rendaient mon bonheur insignifiant. Quelle
pouvait être cette jeune fille, il faudrait que j'écrive à Aimé, que
je tâche de le voir, et ensuite je contrôlerais ses dires en causant
avec Albertine, en la confessant. En attendant, croyant bien que ce
devait être la cousine de Bloch, je demandai à celui-ci, qui ne
comprit nullement dans quel but, de me montrer seulement une
photographie d'elle ou, bien plus, de me faire au besoin rencontrer avec
elle.
Combien de personnes, de villes, de chemins, la jalousie nous rend ainsi
avides de connaître? Elle est une soif de savoir grâce à laquelle,
sur des points isolés les uns des autres, nous finissons par avoir
successivement toutes les notions possibles, sauf celles que nous
voudrions. On ne sait jamais si un soupçon ne naîtra pas, car, tout à
coup, on se rappelle une phrase qui n'était pas claire, un alibi qui
n'avait pas été donné sans intention. Pourtant, on n'a pas revu la
personne, mais il y a une jalousie après coup, qui ne naît qu'après
l'avoir quittée, une jalousie de l'escalier. Peut-être l'habitude que
j'avais prise de garder au fond de moi certains désirs, désir d'une
jeune fille du monde comme celles que je voyais passer de ma fenêtre
suivies de leur institutrice, et plus particulièrement de celle dont
m'avait parlé Saint-Loup, qui allait dans les maisons de passe, désir
de belles femmes de chambre et particulièrement de celle de Mme Putbus,
désir d'aller à la campagne au début du printemps, revoir des
aubépines, des pommiers en fleur, des tempêtes, désir de Venise,
désir de me mettre au travail, désir de mener la vie de tout le monde,
peut-être l'habitude de conserver en moi sans assouvissement tous ces
désirs, en me contentant de la promesse, faite à moi-même, de ne pas
oublier de les satisfaire un jour, peut-être cette habitude, vieille de
tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus
flétrissait sous le nom de procrasnation, était-elle devenue si
générale en moi qu'elle s'emparait aussi de mes soupçons jaloux et,
tout en me faisant prendre mentalement note que je ne manquerais pas un
jour d'avoir une explication avec Albertine au sujet de la jeune fille,
peut-être des jeunes filles (cette partie du récit était confuse,
effacée, autant dire infranchissable, dans ma mémoire) avec laquelle
ou lesquelles Aimé l'avait rencontrée, me faisait retarder cette
explication. En tout cas, je n'en parlerais pas ce soir à mon amie pour
ne pas risquer de lui paraître jaloux et de la fâcher.
Pourtant, quand le lendemain Bloch m'eût envoyé la photographie de sa
cousine Esther, je m'empressai de la faire parvenir à Aimé. Et à la
même minute, je me souvins qu'Albertine m'avait refusé le matin un
plaisir qui aurait pu la fatiguer en effet. Était-ce donc pour le
réserver à quelque autre? Cette après-midi, peut-être? À qui?
C'est ainsi qu'est interminable la jalousie, car même si l'être aimé,
étant mort par exemple, ne peut plus la provoquer par 'ses actes, il
arrive que des souvenirs postérieurs à tout événement se comportent
tout à coup dans notre mémoire comme des événements eux aussi,
souvenirs que nous n'avions pas éclairés jusque-là, qui nous avaient
paru insignifiants et auxquels il suffit de notre propre réflexion sur
eux, sans aucun fait extérieur, pour donner un sens nouveau et
terrible. On n'a pas besoin d'être deux, il suffit d'être seul dans sa
chambre, à penser, pour que de nouvelles trahisons de votre maîtresse
se produisent, fût-elle morte. Aussi il ne faut pas ne redouter dans
l'amour, comme dans la vie habituelle, que l'avenir, mais même le
passé qui ne se réalise pour nous souvent qu'après l'avenir, et nous
ne parlons pas seulement du passé que nous apprenons après coup, mais
de celui que nous avons conservé depuis longtemps en nous et que tout
à coup nous apprenons à lire.
N'importe, j'étais bien heureux, l'après-midi finissant, que ne
tardât pas l'heure où j'allais pouvoir demander à la présence
d'Albertine l'apaisement dont j'avais besoin. Malheureusement, la
soirée qui vint fut une de celles où cet apaisement ne m'était pas
apporté, où le baiser qu'Albertine me donnerait en me quittant, bien
différent du baiser habituel, ne me calmerait pas plus qu'autrefois
celui de ma mère les jours où elle était fâchée et où je n'osais
pas la rappeler, mais où je sentais que je ne pourrais pas m'endormir.
Ces soirées-là, c'étaient maintenant celles où Albertine avait
formé pour le lendemain quelque projet qu'elle ne voulait pas que je
connusse. Si elle me l'avait confié, j'aurais mis à assurer sa
réalisation une ardeur que personne autant qu'Albertine n'eût pu
m'inspirer. Mais elle ne me disait rien et n'avait d'ailleurs besoin de
me rien dire; dès qu'elle était entrée, sur la porte même de ma
chambre, comme elle avait encore son chapeau ou sa toque sur la tête,
j'avais déjà vu le désir inconnu, rétif, acharné, indomptable. Or,
c'étaient souvent les soirs où j'avais attendu son retour avec les
plus tendres pensées, où je comptais lui sauter au cou avec le plus de
tendresse.
Hélas, ces mésententes comme j'en avais eu souvent avec mes parents,
que je trouvais froids ou irrités au moment où j'accourais près
d'eux, débordant de tendresse, ne sont rien auprès de celles qui se
produisent entre deux amants! La souffrance ici est bien moins
superficielle, est bien plus difficile à supporter, elle a pour siège
une couche plus profonde du cœur.
Ce soir-là, le projet qu'Albertine avait formé, elle fut pourtant
obligée de m'en dire un mot; je compris tout de suite qu'elle voulait
aller le lendemain faire une visite à Mme Verdurin, une visite qui, en
elle-même, ne m'eût en rien contrarié. Mais certainement, c'était
pour y faire quelque rencontre, pour y préparer quelque plaisir. Sans
cela elle n'eût pas tellement tenu à cette visite. Je veux dire, elle
ne m'eût pas répété qu'elle n'y tenait pas. J'avais suivi dans mon
existence une marche inverse de celle des peuples qui ne se servent de
l'écriture phonétique qu'après n'avoir considéré les caractères
que comme une suite de symboles; moi qui pendant tant d'années n'avais
cherché la vie et la pensée réelles des gens que dans l'énoncé
direct qu'ils m'en fournissaient volontairement, par leur faute, j'en
étais arrivé à ne plus attacher, au contraire, d'importance qu'aux
témoignages qui ne sont pas une expression rationnelle et analytique de
la vérité; les paroles elles-mêmes ne me renseignaient qu'à la
condition d'être interprétées à la façon d'un afflux de sang à la
figure d'une personne qui se trouble, à la façon encore d'un silence
subit.
Tel adverbe (par exemple employé par M. de Cambremer, quand il croyait
que j'étais a écrivain» et que n'ayant pas encore parlé, racontant
une visite qu'il avait faite aux Verdurin, il s'était tourné vers moi
en disant: Il y avait _justement_ de Borelli) jailli dans une
conflagration par le rapprochement involontaire, parfois périlleux, de
deux idées que l'interlocuteur n'exprimait pas et duquel, par telles
méthodes d'analyse ou d'électrolyse appropriées, je pouvais les
extraire, m'en disait plus qu'un discours.
Albertine laissait parfois traîner dans ses propos tel ou tel de ces
précieux amalgames que je me hâtais de «traiter» pour les
transformer en idées claires. C'est du reste une des choses les plus
terribles pour l'amoureux que si les faits particuliers--que seuls
l'expérience, l'espionnage, entre tant de réalisations possibles,
feraient connaître--sont si difficiles à trouver, la vérité en
revanche est si facile à percer ou seulement à pressentir.
Souvent je l'avais vue, à Balbec, attacher sur des jeunes filles qui
passaient un regard brusque et prolongé pareil à un attouchement et
après lequel, si je les connaissais elle me disait: «Si on les faisait
venir? J'aimerais leur dire des injures.» Et depuis quelque temps,
depuis qu'elle m'avait pénétré sans doute, aucune demande d'inviter
personne, aucune parole, même pas un détournement des regards, devenus
sans objet et silencieux, et aussi révélateurs, avec la mine distraite
et vacante dont ils étaient accompagnés, qu'autrefois leur
aimantation. Or, il m'était impossible de lui faire des reproches ou de
lui poser des questions, à propos de choses qu'elle eût déclarées si
minimes, si insignifiantes, retenues par moi pour le plaisir de
«chercher la petite bête». Il est déjà difficile de dire «pourquoi
avez-vous regardé telle passante», mais bien plus «pourquoi ne
l'avez-vous pas regardée». Et pourtant je savais bien, ou du moins
j'aurais su, si je n'avais pas voulu croire ces affirmations d'Albertine
plutôt que tous les riens inclus dans un regard, prouvés par lui et
par telle ou telle contradiction dans les paroles, contradiction dont je
ne m'apercevais souvent que longtemps après l'avoir quittée, qui me
faisait souffrir toute la nuit, dont je n'osais plus reparler, mais qui
n'en honorait pas moins de temps en temps ma mémoire de ses visites
périodiques.
Souvent, pour ces simples regards furtifs soudé tournés sur la plage de
Balbec ou dans les rues de Paris, je pouvais me demander si la personne
qui les provoquait n'était pas seulement un objet de désirs au moment
où elle passait, mais une ancienne connaissance, ou bien une jeune
fille dont on n'avait fait que lui parler et dont, quand je l'apprenais,
j'étais stupéfait qu'on lui eût parlé, tant c'était en dehors des
connaissances possibles au jugé d'Albertine. Mais la Gomorrhe moderne
est un puzzle fait de morceaux qui viennent de là où on s'y attendait
le moins. C'est ainsi que je vis une fois à Rivebelle un grand dîner
dont je connaissais par hasard au moins de nom les dix invitées, aussi
dissemblables que possible, parfaitement rejointes cependant, si bien
que je ne vis jamais dîner si homogène bien que si composite.
Pour en revenir aux jeunes passantes, jamais Albertine ne regardait une
dame âgée ou un vieillard avec tant de fixité, ou au contraire de
réserve, et comme si elle ne voyait pas. Les maris trompés qui ne
savent rien surent tout de même. Mais il faut un dossier plus
matériellement documenté pour établir une scène de jalousie.
D'ailleurs, si la jalousie nous aide à découvrir un certain penchant
à mentir chez la femme que nous aimons, elle centuple ce penchant quand
la femme a découvert que nous sommes jaloux. Elle ment (dans des
proportions où elle ne nous a jamais menti auparavant), soit qu'elle
ait pitié, ou peur, ou se dérobe instinctivement par une fuite
symétrique à nos investigations. Certes il y a des amours où dès le
début une femme légère s'est posée comme une vertu aux yeux de
l'homme qui l'aime. Mais combien d'autres comprennent deux périodes
parfaitement contrastées. Dans la première la femme parle presque
facilement, avec de simples atténuations, de son goût pour le plaisir,
de la vie galante qu'il lui a fait mener, toutes choses qu'elle niera
ensuite avec la dernière énergie au même homme, mais qu'elle a senti
jaloux d'elle et l'épiant. Il en arrive à regretter le temps de ces
premières confidences dont le souvenir le torture cependant. Si la
femme lui en faisait encore de pareilles, elle lui fournirait presque
elle-même le secret des fautes qu'il poursuit inutilement chaque jour.
Et puis, quel abandon cela prouverait, quelle confiance, quelle amitié.
Si elle ne peut vivre sans le tromper, du moins le tromperait-elle en
amie, en lui racontant ses plaisirs, en l'y associant. Et il regrette
une telle vie que les débuts de leur amour semblaient esquisser, que sa
suite a rendu impossible, faisant de cet amour quelque chose
d'atrocement douloureux, qui rendra une séparation, selon les cas, ou
inévitable, ou impossible.
Parfois l'écriture où je déchiffrais les mensonges d'Albertine, sans
être idéographique avait simplement besoin d'être lue à rebours;
c'est ainsi que ce soir elle m'avait lancé d'un air négligent ce
message destiné à passer presque inaperçu: «Il serait possible que
j'aille demain chez les Verdurin, je ne sais pas du tout si j'irai, je
n'en ai guère envie.» Anagramme enfantin de cet aveu: «J'irai demain
chez les Verdurin, c'est absolument certain, car j'y attache une
extrême importance.» Cette hésitation apparente signifiait une
volonté arrêtée et avait pour but de diminuer l'importance de la
visite tout en me l'annonçant. Albertine employait toujours le ton
dubitatif pour les résolutions irrévocables. La mienne ne l'était pas
moins. Je m'arrangeai pour que la visite à Mme Verdurin n'eût pas
lieu. La jalousie n'est souvent qu'un inquiet besoin de tyrannie
appliqué aux choses de l'amour. J'avais sans doute hérité de mon
père ce brusque désir arbitraire de menacer les êtres que j'aimais le
plus dans les espérances dont ils se berçaient avec une sécurité que
je voulais leur montrer trompeuse; quand je voyais qu'Albertine avait
combiné à mon insu, en se cachant de moi, le plan d'une sortie que
j'eusse fait tout au monde pour lui rendre plus facile et plus agréable
si elle m'en avait fait le confident, je disais négligemment, pour la
faire trembler, que je comptais sortir ce jour-là.