Je ne m'étonnais plus qu'Albertine fût là et dût ne sortir le

lendemain qu'avec moi ou sous la protection d'Andrée. Ces habitudes de

vie en commun, ces grandes lignes qui délimitaient mon existence et à

l'intérieur desquelles ne pouvait pénétrer personne excepté

Albertine, aussi (dans le plan futur encore inconnu de moi, de ma vie

ultérieure, comme celui qui est tracé par un architecte pour des

monuments qui ne s'élèveront que bien plus tard) les lignes

lointaines, parallèles à celles-ci et plus vastes, par lesquelles

s'esquissait en moi, comme un ermitage isolé, la formule un peu rigide

et monotone de mes amours futures, avaient été en réalité tracées

cette nuit à Balbec où, dans le petit tram, après qu'Albertine

m'avait révélé qui l'avait élevée, j'avais voulu à tout prix la

soustraire à certaines influences et l'empêcher d'être hors de ma

présence pendant quelques jours. Les jours avaient succédé aux jours,

ces habitudes étaient devenues machinales, mais comme ces rites dont

l'Histoire essaye de retrouver la signification, j'aurais pu dire (et je

ne l'aurais pas voulu), à qui m'eût demandé ce que signifiait cette

vie de retraite où je me séquestrais jusqu'à ne plus aller au

théâtre, qu'elle avait pour origine l'anxiété d'un soir et le besoin

de me prouver à moi-même, les jours qui la suivraient, que celle dont

j'avais appris la fâcheuse enfance n'aurait pas la possibilité, si

elle l'avait voulu, de s'exposer aux mêmes tentations. Je ne songeais

plus qu'assez rarement à ces possibilités, mais elles devaient

pourtant rester vaguement présentes à ma conscience. Le fait de les

détruire--ou d'y tâcher--jour par jour, était sans doute la cause

pourquoi il m'était doux d'embrasser ces joues qui n'étaient pas plus

belles que bien d'autres; sous toute douceur charnelle un peu profonde,

il y a la permanence d'un danger.

* * *

J'avais promis à Albertine que, si je ne sortais pas avec elle, je me

mettrais au travail, mais le lendemain, comme si, profitant de nos

sommeils, la maison avait miraculeusement voyagé, je m'éveillais par

un temps différent sous un autre climat. On ne travaille pas au moment

où on débarque dans un pays nouveau, aux conditions duquel il faut

s'adapter. Or, chaque jour était pour moi un pays différent. Ma

paresse elle-même, sous les formes nouvelles qu'elle revêtait, comment

l'eussé-je reconnue?

Tantôt par des jours irrémédiablement mauvais, disait-on, rien que la

résidence dans la maison, située au milieu d'une pluie égale et

continue, avait la glissante douceur, le silence calmant, l'intérêt

d'une navigation; une autre fois, par un jour clair, en restant immobile

dans mon lit, c'était laisser tourner les ombres autour de moi comme

d'un tronc d'arbre.

D'autres fois encore, aux premières cloches d'un couvent voisin, rares

comme les dévotes matinales, blanchissant à peine le ciel sombre de

leurs giboulées incertaines que fondait et dispersait le vent tiède,

j'avais discerné une de ces journées tempétueuses, désordonnées et

douces, où les toits mouillés d'une ondée intermittente que sèchent

un souffle ou un rayon laissent glisser en roucoulant une goutte de

pluie et, en attendant que le vent recommence à tourner, lissent au

soleil momentané qui les irise leurs ardoises gorge-de-pigeons; une de

ces journées remplies par tant de changements de temps, d'incidents

aériens, d'orages, que le paresseux ne croit pas les avoir perdues,

parce qu'il s'est intéressé à l'activité qu'à défaut de lui

l'atmosphère, agissant en quelque sorte à sa place, a déployée;

journées pareilles à ces temps d'émeute ou de guerre qui ne semblent

pas vides à l'écolier délaissant sa classe, parce que, aux alentours

du Palais de Justice ou en lisant les journaux, il a l'illusion de

trouver dans les événements qui se sont produits, à défaut de la

besogne qu'il n'a pas accomplie, un profit pour son intelligence et une

excuse pour son oisiveté; journées auxquelles on peut comparer celles

où se passe dans notre vie quelque crise exceptionnelle et de laquelle

celui qui n'a jamais rien fait croit qu'il va tirer, si elle se dénoue

heureusement, des habitudes laborieuses; par exemple, c'est le matin où

il sort pour un duel qui va se dérouler dans des conditions

particulièrement dangereuses; alors, lui apparaît tout d'un coup, au

moment où elle va peut-être lui être enlevée, le prix d'une vie de

laquelle il aurait pu profiter pour commencer une œuvre, ou seulement

goûter des plaisirs, et dont il n'a su jouir en rien. «Si je pouvais

ne pas être tué, se dit-il, comme je me mettrais au travail à la

minute même et aussi comme je m'amuserais.»

La vie a pris en effet soudain, à ses yeux, une valeur plus grande,

parce qu'il met dans la vie tout ce qu'il semble qu'elle peut donner, et

non pas le peu qu'il lui fait donner habituellement. Il la voit selon

son désir, non telle que son expérience lui a appris qu'il savait la

rendre, c'est-à-dire si médiocre! Elle s'est, à l'instant, remplie

des labeurs, des voyages, des courses de montagnes, de toutes les belles

choses qu'il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendre

impossibles, alors qu'elles l'étaient avant qu'il fût question de

duel, à cause des mauvaises habitudes qui, même sans duel, auraient

continué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé, mais il

retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, aux voyages,

à tout ce dont il avait craint un instant d'être à jamais dépouillé

par la mort; il suffit pour cela de la vie. Quant au travail--les

circonstances exceptionnelles ayant pour effet d'exalter ce qui existait

préalablement dans l'homme, chez le laborieux le labeur et chez l'oisif

la paresse--il se donne congé.

Je faisais comme lui et comme j'avais toujours fait depuis ma vieille

résolution de me mettre à écrire, que j'avais prise jadis, mais qui

me semblait dater d'hier, parce que j'avais considéré chaque jour l'un

après l'autre comme non avenu. J'en usais de même pour celui-ci,

laissant passer sans rien faire ses averses et ses éclaircies et me

promettant de travailler le lendemain. Mais je n'y étais plus le même

sous un ciel sans nuages; le son doré des cloches ne contenait pas

seulement, comme le miel, de la lumière, mais la sensation de la

lumière et aussi la saveur fade des confitures (parce qu'à Combray il

s'était souvent attardé comme une guêpe sur notre table desservie).

Par ce jour de soleil éclatant, rester tout le jour les yeux clos,

c'était chose permise, usitée, salubre, plaisante, saisonnière, comme

tenir ses persiennes fermées contre la chaleur.

C'était par de tels temps qu'au début de mon second séjour à Balbec

j'entendais les violons de l'orchestre entre les coulées bleuâtres de

la marée montante. Combien je possédais plus Albertine aujourd'hui. Il

y avait des jours où le bruit d'une cloche qui sonnait l'heure portait

sur la sphère de sa sonorité une plaque si fraîche, si puissamment

étalée de mouillé ou de lumière, que c'était comme une traduction

pour aveugles, ou, si l'on veut, comme une traduction musicale du charme

de la pluie ou du charme du soleil. Si bien qu'à ce moment-là, les

yeux fermés, dans mon lit, je me disais que tout peut se transposer et

qu'un univers seulement audible pourrait être aussi varié que l'autre.

Remontant paresseusement de jour en jour, comme sur une barque, et

voyant apparaître devant moi toujours de nouveaux souvenirs enchantés,

que je ne choisissais pas, qui, l'instant d'avant, m'étaient invisibles

et que ma mémoire me présentait l'un après l'autre, sans que je pusse

les choisir, je poursuivais paresseusement, sur ces espaces unis, ma

promenade au soleil.

Ces concerts matinaux de Balbec n'étaient pas anciens. Et pourtant, à

ce moment relativement rapproché, je me souciais peu d'Albertine. Même

les tout premiers jours de l'arrivée, je n'avais pas connu sa présence

à Balbec. Par qui donc l'avais-je apprise? Ah! oui, par Aimé. Il

faisait un beau soleil comme celui-ci. Il était content de me revoir.

Mais il n'aime pas Albertine. Tout le monde ne peut pas l'aimer. Oui,

c'est lui qui m'a annoncé qu'elle était à Balbec. Comment le

savait-il donc? Ah! il l'avait rencontrée, il lui avait trouvé mauvais

genre. À ce moment, abordant le récit d'Aimé par une autre face que

celle où il me l'avait fait, ma pensée, qui jusqu'ici avait navigué

en souriant sur ces eaux bienheureuses, éclatait soudain, comme si elle

eût heurté une mine invisible et dangereuse, insidieusement posée à

ce point de ma mémoire. Il m'avait dit qu'il l'avait rencontrée, qu'il

lui avait trouvé mauvais genre. Qu'avait-il voulu dire par mauvais

genre? J'avais compris genre vulgaire, parce que, pour le contredire

d'avance, j'avais déclaré qu'elle avait de la distinction. Mais non,

peut-être avait-il voulu dire genre Gomorrhéen. Elle était avec une

amie, peut-être qu'elles se tenaient par la taille, qu'elles

regardaient d'autres femmes, qu'elles avaient en effet un «genre» que

je n'avais jamais vu à Albertine en ma présence. Qui était l'amie,

où Aimé l'avait-il rencontrée, cette odieuse Albertine?

Je tâchais de me rappeler exactement ce qu'Aimé m'avait dit pour voir

si cela pouvait se rapporter à ce que j'imaginais, ou s'il avait voulu

parler seulement de manières communes. Mais j'avais beau me le

demander, la personne qui se posait la question et la personne qui

pouvait offrir le souvenir n'étaient, hélas, qu'une seule et même

personne, moi, qui se dédoublait momentanément, mais sans rien

s'ajouter. J'avais bien questionné, c'était moi qui répondais, je

n'apprenais rien de plus. Je ne songeais plus à Mlle Vinteuil. Né d'un

soupçon nouveau, l'accès de jalousie dont je souffrais était nouveau

aussi, ou plutôt il n'était que le prolongement, l'extension de ce

soupçon, il avait le même théâtre, qui n'était plus Montjouvain,

mais la route où Aimé avait rencontré Albertine, pour objet, les

quelques amies dont l'une ou l'autre pouvait être celle qui était avec

Albertine ce jour-là. C'était peut-être une certaine Elisabeth, ou

bien peut-être ces deux jeunes filles qu'Albertine avait regardés

dans la glace, au Casino, quand elle n'avait pas l'air de les voir. Elle

avait sans doute des relations avec elles et d'ailleurs aussi avec

Esther, la cousine de Bloch. De telles relations, si elles m'avaient

été révélées par un tiers, eussent suffi pour me tuer à demi, mais

comme c'était moi qui les imaginais, j'avais soin d'y ajouter assez

d'incertitude pour amortir la douleur.

On arrive, sous la forme de soupçons, à absorber journellement, à

doses énormes, cette même idée qu'on est trompé, de laquelle une

quantité très faible pourrait être mortelle, inoculée par la piqûre

d'une parole déchirante. C'est sans doute pour cela, et par un dérivé

de l'instinct de conservation, que le même jaloux n'hésite pas à

former des soupçons atroces à propos de faits innocents, à condition,

devant la première preuve qu'on lui apporte, de se refuser à

l'évidence. D'ailleurs, l'amour est un mal inguérissable comme ces

diathèses où le rhumatisme ne laisse quelque répit que pour faire

place à des migraines épileptiformes. Le soupçon jaloux était-il

calmé, j'en voulais à Albertine de n'avoir pas été tendre,

peut-être de s'être moquée de moi avec Andrée. Je pensais avec

effroi à l'idée qu'elle avait dû se faire si Andrée lui avait

répété toutes nos conversations, l'avenir m'apparaissait atroce. Ces

tristesses ne me quittaient que si un nouveau soupçon jaloux me jetait

dans d'autres recherches ou si, au contraire, les manifestations de

tendresse d'Albertine me rendaient mon bonheur insignifiant. Quelle

pouvait être cette jeune fille, il faudrait que j'écrive à Aimé, que

je tâche de le voir, et ensuite je contrôlerais ses dires en causant

avec Albertine, en la confessant. En attendant, croyant bien que ce

devait être la cousine de Bloch, je demandai à celui-ci, qui ne

comprit nullement dans quel but, de me montrer seulement une

photographie d'elle ou, bien plus, de me faire au besoin rencontrer avec

elle.

Combien de personnes, de villes, de chemins, la jalousie nous rend ainsi

avides de connaître? Elle est une soif de savoir grâce à laquelle,

sur des points isolés les uns des autres, nous finissons par avoir

successivement toutes les notions possibles, sauf celles que nous

voudrions. On ne sait jamais si un soupçon ne naîtra pas, car, tout à

coup, on se rappelle une phrase qui n'était pas claire, un alibi qui

n'avait pas été donné sans intention. Pourtant, on n'a pas revu la

personne, mais il y a une jalousie après coup, qui ne naît qu'après

l'avoir quittée, une jalousie de l'escalier. Peut-être l'habitude que

j'avais prise de garder au fond de moi certains désirs, désir d'une

jeune fille du monde comme celles que je voyais passer de ma fenêtre

suivies de leur institutrice, et plus particulièrement de celle dont

m'avait parlé Saint-Loup, qui allait dans les maisons de passe, désir

de belles femmes de chambre et particulièrement de celle de Mme Putbus,

désir d'aller à la campagne au début du printemps, revoir des

aubépines, des pommiers en fleur, des tempêtes, désir de Venise,

désir de me mettre au travail, désir de mener la vie de tout le monde,

peut-être l'habitude de conserver en moi sans assouvissement tous ces

désirs, en me contentant de la promesse, faite à moi-même, de ne pas

oublier de les satisfaire un jour, peut-être cette habitude, vieille de

tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus

flétrissait sous le nom de procrasnation, était-elle devenue si

générale en moi qu'elle s'emparait aussi de mes soupçons jaloux et,

tout en me faisant prendre mentalement note que je ne manquerais pas un

jour d'avoir une explication avec Albertine au sujet de la jeune fille,

peut-être des jeunes filles (cette partie du récit était confuse,

effacée, autant dire infranchissable, dans ma mémoire) avec laquelle

ou lesquelles Aimé l'avait rencontrée, me faisait retarder cette

explication. En tout cas, je n'en parlerais pas ce soir à mon amie pour

ne pas risquer de lui paraître jaloux et de la fâcher.

Pourtant, quand le lendemain Bloch m'eût envoyé la photographie de sa

cousine Esther, je m'empressai de la faire parvenir à Aimé. Et à la

même minute, je me souvins qu'Albertine m'avait refusé le matin un

plaisir qui aurait pu la fatiguer en effet. Était-ce donc pour le

réserver à quelque autre? Cette après-midi, peut-être? À qui?

C'est ainsi qu'est interminable la jalousie, car même si l'être aimé,

étant mort par exemple, ne peut plus la provoquer par 'ses actes, il

arrive que des souvenirs postérieurs à tout événement se comportent

tout à coup dans notre mémoire comme des événements eux aussi,

souvenirs que nous n'avions pas éclairés jusque-là, qui nous avaient

paru insignifiants et auxquels il suffit de notre propre réflexion sur

eux, sans aucun fait extérieur, pour donner un sens nouveau et

terrible. On n'a pas besoin d'être deux, il suffit d'être seul dans sa

chambre, à penser, pour que de nouvelles trahisons de votre maîtresse

se produisent, fût-elle morte. Aussi il ne faut pas ne redouter dans

l'amour, comme dans la vie habituelle, que l'avenir, mais même le

passé qui ne se réalise pour nous souvent qu'après l'avenir, et nous

ne parlons pas seulement du passé que nous apprenons après coup, mais

de celui que nous avons conservé depuis longtemps en nous et que tout

à coup nous apprenons à lire.

N'importe, j'étais bien heureux, l'après-midi finissant, que ne

tardât pas l'heure où j'allais pouvoir demander à la présence

d'Albertine l'apaisement dont j'avais besoin. Malheureusement, la

soirée qui vint fut une de celles où cet apaisement ne m'était pas

apporté, où le baiser qu'Albertine me donnerait en me quittant, bien

différent du baiser habituel, ne me calmerait pas plus qu'autrefois

celui de ma mère les jours où elle était fâchée et où je n'osais

pas la rappeler, mais où je sentais que je ne pourrais pas m'endormir.

Ces soirées-là, c'étaient maintenant celles où Albertine avait

formé pour le lendemain quelque projet qu'elle ne voulait pas que je

connusse. Si elle me l'avait confié, j'aurais mis à assurer sa

réalisation une ardeur que personne autant qu'Albertine n'eût pu

m'inspirer. Mais elle ne me disait rien et n'avait d'ailleurs besoin de

me rien dire; dès qu'elle était entrée, sur la porte même de ma

chambre, comme elle avait encore son chapeau ou sa toque sur la tête,

j'avais déjà vu le désir inconnu, rétif, acharné, indomptable. Or,

c'étaient souvent les soirs où j'avais attendu son retour avec les

plus tendres pensées, où je comptais lui sauter au cou avec le plus de

tendresse.

Hélas, ces mésententes comme j'en avais eu souvent avec mes parents,

que je trouvais froids ou irrités au moment où j'accourais près

d'eux, débordant de tendresse, ne sont rien auprès de celles qui se

produisent entre deux amants! La souffrance ici est bien moins

superficielle, est bien plus difficile à supporter, elle a pour siège

une couche plus profonde du cœur.

Ce soir-là, le projet qu'Albertine avait formé, elle fut pourtant

obligée de m'en dire un mot; je compris tout de suite qu'elle voulait

aller le lendemain faire une visite à Mme Verdurin, une visite qui, en

elle-même, ne m'eût en rien contrarié. Mais certainement, c'était

pour y faire quelque rencontre, pour y préparer quelque plaisir. Sans

cela elle n'eût pas tellement tenu à cette visite. Je veux dire, elle

ne m'eût pas répété qu'elle n'y tenait pas. J'avais suivi dans mon

existence une marche inverse de celle des peuples qui ne se servent de

l'écriture phonétique qu'après n'avoir considéré les caractères

que comme une suite de symboles; moi qui pendant tant d'années n'avais

cherché la vie et la pensée réelles des gens que dans l'énoncé

direct qu'ils m'en fournissaient volontairement, par leur faute, j'en

étais arrivé à ne plus attacher, au contraire, d'importance qu'aux

témoignages qui ne sont pas une expression rationnelle et analytique de

la vérité; les paroles elles-mêmes ne me renseignaient qu'à la

condition d'être interprétées à la façon d'un afflux de sang à la

figure d'une personne qui se trouble, à la façon encore d'un silence

subit.

Tel adverbe (par exemple employé par M. de Cambremer, quand il croyait

que j'étais a écrivain» et que n'ayant pas encore parlé, racontant

une visite qu'il avait faite aux Verdurin, il s'était tourné vers moi

en disant: Il y avait _justement_ de Borelli) jailli dans une

conflagration par le rapprochement involontaire, parfois périlleux, de

deux idées que l'interlocuteur n'exprimait pas et duquel, par telles

méthodes d'analyse ou d'électrolyse appropriées, je pouvais les

extraire, m'en disait plus qu'un discours.

Albertine laissait parfois traîner dans ses propos tel ou tel de ces

précieux amalgames que je me hâtais de «traiter» pour les

transformer en idées claires. C'est du reste une des choses les plus

terribles pour l'amoureux que si les faits particuliers--que seuls

l'expérience, l'espionnage, entre tant de réalisations possibles,

feraient connaître--sont si difficiles à trouver, la vérité en

revanche est si facile à percer ou seulement à pressentir.

Souvent je l'avais vue, à Balbec, attacher sur des jeunes filles qui

passaient un regard brusque et prolongé pareil à un attouchement et

après lequel, si je les connaissais elle me disait: «Si on les faisait

venir? J'aimerais leur dire des injures.» Et depuis quelque temps,

depuis qu'elle m'avait pénétré sans doute, aucune demande d'inviter

personne, aucune parole, même pas un détournement des regards, devenus

sans objet et silencieux, et aussi révélateurs, avec la mine distraite

et vacante dont ils étaient accompagnés, qu'autrefois leur

aimantation. Or, il m'était impossible de lui faire des reproches ou de

lui poser des questions, à propos de choses qu'elle eût déclarées si

minimes, si insignifiantes, retenues par moi pour le plaisir de

«chercher la petite bête». Il est déjà difficile de dire «pourquoi

avez-vous regardé telle passante», mais bien plus «pourquoi ne

l'avez-vous pas regardée». Et pourtant je savais bien, ou du moins

j'aurais su, si je n'avais pas voulu croire ces affirmations d'Albertine

plutôt que tous les riens inclus dans un regard, prouvés par lui et

par telle ou telle contradiction dans les paroles, contradiction dont je

ne m'apercevais souvent que longtemps après l'avoir quittée, qui me

faisait souffrir toute la nuit, dont je n'osais plus reparler, mais qui

n'en honorait pas moins de temps en temps ma mémoire de ses visites

périodiques.

Souvent, pour ces simples regards furtifs soudé tournés sur la plage de

Balbec ou dans les rues de Paris, je pouvais me demander si la personne

qui les provoquait n'était pas seulement un objet de désirs au moment

où elle passait, mais une ancienne connaissance, ou bien une jeune

fille dont on n'avait fait que lui parler et dont, quand je l'apprenais,

j'étais stupéfait qu'on lui eût parlé, tant c'était en dehors des

connaissances possibles au jugé d'Albertine. Mais la Gomorrhe moderne

est un puzzle fait de morceaux qui viennent de là où on s'y attendait

le moins. C'est ainsi que je vis une fois à Rivebelle un grand dîner

dont je connaissais par hasard au moins de nom les dix invitées, aussi

dissemblables que possible, parfaitement rejointes cependant, si bien

que je ne vis jamais dîner si homogène bien que si composite.

Pour en revenir aux jeunes passantes, jamais Albertine ne regardait une

dame âgée ou un vieillard avec tant de fixité, ou au contraire de

réserve, et comme si elle ne voyait pas. Les maris trompés qui ne

savent rien surent tout de même. Mais il faut un dossier plus

matériellement documenté pour établir une scène de jalousie.

D'ailleurs, si la jalousie nous aide à découvrir un certain penchant

à mentir chez la femme que nous aimons, elle centuple ce penchant quand

la femme a découvert que nous sommes jaloux. Elle ment (dans des

proportions où elle ne nous a jamais menti auparavant), soit qu'elle

ait pitié, ou peur, ou se dérobe instinctivement par une fuite

symétrique à nos investigations. Certes il y a des amours où dès le

début une femme légère s'est posée comme une vertu aux yeux de

l'homme qui l'aime. Mais combien d'autres comprennent deux périodes

parfaitement contrastées. Dans la première la femme parle presque

facilement, avec de simples atténuations, de son goût pour le plaisir,

de la vie galante qu'il lui a fait mener, toutes choses qu'elle niera

ensuite avec la dernière énergie au même homme, mais qu'elle a senti

jaloux d'elle et l'épiant. Il en arrive à regretter le temps de ces

premières confidences dont le souvenir le torture cependant. Si la

femme lui en faisait encore de pareilles, elle lui fournirait presque

elle-même le secret des fautes qu'il poursuit inutilement chaque jour.

Et puis, quel abandon cela prouverait, quelle confiance, quelle amitié.

Si elle ne peut vivre sans le tromper, du moins le tromperait-elle en

amie, en lui racontant ses plaisirs, en l'y associant. Et il regrette

une telle vie que les débuts de leur amour semblaient esquisser, que sa

suite a rendu impossible, faisant de cet amour quelque chose

d'atrocement douloureux, qui rendra une séparation, selon les cas, ou

inévitable, ou impossible.

Parfois l'écriture où je déchiffrais les mensonges d'Albertine, sans

être idéographique avait simplement besoin d'être lue à rebours;

c'est ainsi que ce soir elle m'avait lancé d'un air négligent ce

message destiné à passer presque inaperçu: «Il serait possible que

j'aille demain chez les Verdurin, je ne sais pas du tout si j'irai, je

n'en ai guère envie.» Anagramme enfantin de cet aveu: «J'irai demain

chez les Verdurin, c'est absolument certain, car j'y attache une

extrême importance.» Cette hésitation apparente signifiait une

volonté arrêtée et avait pour but de diminuer l'importance de la

visite tout en me l'annonçant. Albertine employait toujours le ton

dubitatif pour les résolutions irrévocables. La mienne ne l'était pas

moins. Je m'arrangeai pour que la visite à Mme Verdurin n'eût pas

lieu. La jalousie n'est souvent qu'un inquiet besoin de tyrannie

appliqué aux choses de l'amour. J'avais sans doute hérité de mon

père ce brusque désir arbitraire de menacer les êtres que j'aimais le

plus dans les espérances dont ils se berçaient avec une sécurité que

je voulais leur montrer trompeuse; quand je voyais qu'Albertine avait

combiné à mon insu, en se cachant de moi, le plan d'une sortie que

j'eusse fait tout au monde pour lui rendre plus facile et plus agréable

si elle m'en avait fait le confident, je disais négligemment, pour la

faire trembler, que je comptais sortir ce jour-là.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 7 / 39 段