J'ai passé de charmants soirs à causer, à jouer avec Albertine, mais

jamais d'aussi doux que quand je la regardais dormir. Elle avait beau

avoir, en bavardant, en jouant aux cartes, ce naturel qu'aucune actrice

n'eût pu imiter, c'était un naturel au deuxième degré que m'offrait

son sommeil. Sa chevelure descendue le long de son visage rose était

posée à côté d'elle sur le lit et parfois une mèche isolée et

droite donnait le même effet de perspective que ces arbres lunaires

grêles et pâles qu'on aperçoit tout droits au fond des tableaux

raphaëlesques d'Elstir. Si les lèvres d'Albertine étaient closes, en

revanche, de la façon dont j'étais placé, ses paupières paraissaient

si peu jointes que j'aurais presque pu me demander si elle dormait

vraiment. Tout de même ces paupières abaissées mettaient dans son

visage cette continuité parfaite que les yeux n'interrompent pas. Il y

a des êtres dont la face prend une beauté et une majesté

inaccoutumées pour peu qu'ils n'aient plus de regard.

Je mesurais des yeux Albertine étendue à mes pieds. Par instants, elle

était parcourue d'une agitation légère et inexplicable comme les

feuillages qu'une brise inattendue convulse pendant quelques instants.

Elle touchait à sa chevelure, puis, ne l'ayant pas fait comme elle le

voulait, elle y portait la main encore par des mouvements si suivis, si

volontaires, que j'étais convaincu qu'elle allait s'éveiller.

Nullement, elle redevenait calme dans le sommeil qu'elle n'avait pas

quitté. Elle restait désormais immobile. Elle avait posé sa main sur

sa poitrine en un abandon du bras si naïvement puéril que j'étais

obligé, en la regardant, d'étouffer le sourire que par leur sérieux,

leur innocence et leur grâce nous donnent les petits enfants.

Moi qui connaissais plusieurs Albertine en une seule, il me semblait en

voir bien d'autres encore reposer auprès de moi. Ses sourcils arqués

comme je ne les avais jamais vus entouraient les globes de ses

paupières comme un doux nid d'alcyon. Des races, des atavismes, des

vices reposaient sur son visage. Chaque fois qu'elle déplaçait sa

tête, elle créait une femme nouvelle, souvent insoupçonnée de moi.

Il me semblait posséder non pas une, mais d'innombrables jeunes filles.

Sa respiration peu à peu plus profonde soulevait maintenant

régulièrement sa poitrine et par-dessus elle, ses mains croisées, ses

perles, déplacées d'une manière différente par le même mouvement,

comme ces barques, ces chaînes d'amarre que fait osciller le mouvement

du flot. Alors, sentant que son sommeil était dans son plein, que je ne

me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant

par la pleine mer du sommeil profond, délibérément, je sautais sans

bruit sur le lit, je me couchais au long d'elle, je prenais sa taille

d'un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur son cœur,

puis sur toutes les parties de son corps posais ma seule main restée

libre et qui était soulevée aussi comme les perles, par la respiration

d'Albertine; moi-même, j'étais déplacé légèrement par son

mouvement régulier: Je m'étais embarqué sur le sommeil d'Albertine.

Parfois, il me faisait goûter un plaisir moins pur. Je n'avais pour

cela besoin de nul mouvement, je faisais pendre ma jambe contre la

sienne, comme une rame qu'on laisse traîner et à laquelle on imprime

de temps à autre une oscillation légère pareille au battement

intermittent de l'aile qu'ont les oiseaux qui dorment en l'air. Je

choisissais pour la regarder cette face de son visage qu'on ne voyait

jamais et qui était si belle.

On comprend à la rigueur que les lettres que vous écrit quelqu'un

soient à peu près semblables entre elles et dessinent une image assez

différente de la personne qu'on connaît pour qu'elles constituent une

deuxième personnalité. Mais combien il est plus étrange qu'une femme

soit accolée, comme Rosita et Doodica, à une autre femme dont la

beauté différente fait induire un autre caractère et que pour voir

l'une il faille se placer de profil, pour l'autre de face. Le bruit de

sa respiration devenant plus fort pouvait donner l'illusion de

l'essoufflement du plaisir et, quand le mien était à son terme, je

pouvais l'embrasser sans avoir interrompu son sommeil. Il me semblait à

ces moments-là que je venais de la posséder plus complètement, comme

une chose inconsciente et sans résistance de la muette nature. Je ne

m'inquiétais pas des mots qu'elle laissait parfois échapper en

dormant, leur signification m'échappait, et d'ailleurs, quelque

personne inconnue qu'ils eussent désignée, c'était sur ma main, sur

ma joue, que sa main parfois animée d'un léger frisson se crispait un

instant. Je goûtais son sommeil d'un amour désintéressé, apaisant,

comme je restais des heures à écouter le déferlement du flot.

Peut-être faut-il que les êtres soient capables de vous faire beaucoup

souffrir pour que dans les heures de rémission ils vous procurent ce

même calme apaisant que la nature. Je n'avais pas à lui répondre

comme quand nous causions, et même eussè-je pu me taire, comme je

faisais aussi quand elle parlait, qu'en l'entendant parler je ne

descendais pas tout de même aussi avant en elle. Continuant à

entendre, à recueillir d'instant en instant, le murmure apaisant comme

une imperceptible brise de sa pure haleine, c'était toute une existence

physiologique qui était devant moi, à moi; aussi longtemps que je

restais jadis couché sur la plage, au clair de lune, je serais resté

là à la regarder, à l'écouter.

Quelquefois on eût dit que la mer devenait grosse, que la tempête se

faisait sentir jusque dans la baie et je me mettais comme elle à

écouter le grondement de son souffle qui ronflait. Quelquefois quand

elle avait trop chaud, elle ôtait, dormant déjà presque, son kimono

qu'elle jetait sur mon fauteuil. Pendant qu'elle dormait, je me disais

que toutes ses lettres étaient dans la poche intérieure de ce kimono

où elle les mettait toujours. Une signature, un rendez-vous donné eût

suffi pour prouver un mensonge ou dissiper un soupçon. Quand je sentais

le sommeil d'Albertine bien profond, quittant le pied de son lit où je

la contemplais depuis longtemps sans faire un mouvement, je faisais un

pas, pris d'une curiosité ardente, sentant le secret de cette vie

offert, floche et sans défense dans ce fauteuil. Peut-être faisais-je

ce pas aussi parce que regarder dormir sans bouger finit par devenir

fatigant. Et ainsi à pas de loup, me retournant sans cesse pour voir

si Albertine ne s'éveillait pas, j'allais jusqu'au fauteuil. Là, je

m'arrêtais, je restais longtemps à regarder le kimono comme j'étais

resté longtemps à regarder Albertine. Mais (et peut-être j'ai eu

tort) jamais je n'ai touché au kimono, mis ma main dans la poche,

regardé les lettres. À la fin voyant que je ne me déciderais pas, je

repartais, à pas de loup, revenais près du lit d'Albertine et me

remettais à la regarder dormir, elle qui ne me dirait rien alors que je

voyais sur un bras du fauteuil ce kimono qui peut-être m'eût dit bien

des choses. Et de même que les gens louent cent francs par jour une

chambre à l'Hôtel de Balbec pour respirer l'air de la mer, je trouvais

tout naturel de dépenser plus que cela pour elle puisque j'avais son

souffle près de ma joue, dans sa bouche que j'entr'ouvrais sur la

mienne, où contre ma langue passait sa vie.

Mais ce plaisir de la voir dormir et qui était aussi doux que la sentir

vivre, un autre y mettait fin et qui était celui de la voir

s'éveiller. Il était, à un degré plus profond et plus mystérieux,

le plaisir même qu'elle habitât chez moi. Sans doute il m'était doux

l'après-midi, quand elle descendait de voiture, que ce fût dans mon

appartement qu'elle rentrât. Il me l'était plus encore que, quand du

fond du sommeil elle remontait les derniers degrés de l'escalier des

songes, ce fût dans ma chambre qu'elle renaquît à la conscience et à

la vie, qu'elle se demandât un instant «où suis-je», et voyant les

objets dont elle était entourée, la lampe dont la lumière lui faisait

à peine cligner des yeux, pût se répondre qu'elle était chez elle en

constatant qu'elle s'éveillait chez moi. Dans ce premier moment

délicieux d'incertitude il me semblait que je prenais à nouveau plus

complètement possession d'elle, puisque, au lieu qu'après être

sortie elle entrât dans sa chambre, c'était ma chambre dès qu'elle

serait reconnue par Albertine qui allait l'enserrer, la contenir, sans

que les yeux de mon amie manifestassent aucun trouble, restant aussi

calmes que si elle n'avait pas dormi.

L'hésitation du réveil révélée par son silence, ne l'était pas par

son regard. Dès qu'elle retrouvait la parole elle disait: «Mon» ou

«Mon chéri» suivis l'un ou l'autre de mon nom de baptême, ce qui en

donnant au narrateur le même nom qu'à l'auteur de ce livre eût fait:

«Mon Marcel», «Mon chéri Marcel». Je ne permettais plus dès lors

qu'en famille nos parents en m'appelant aussi chéri ôtassent leur prix

d'être unique aux mots délicieux que me disait Albertine. Tout en me

les disant elle faisait une petite moue qu'elle changeait d'elle-même

en baiser. Aussi vite qu'elle s'était tout à l'heure endormie, aussi

vite elle s'était réveillée.

Pas plus que mon déplacement dans le temps, pas plus que le fait de

regarder une jeune fille assise auprès de moi sous la lampe qui

l'éclaire autrement que le soleil, quand debout elle s'avançait le

long de la mer, cet enrichissement réel, ce progrès autonome

d'Albertine, n'étaient la cause importante, la différence qu'il y

avait entre ma façon de la voir maintenant et ma façon de la voir au

début à Balbec. Des années plus nombreuses auraient pu séparer les

deux images sans amener un changement aussi complet; il s'était

produit, essentiel et soudain, quand j'avais appris que mon amie avait

été presque élevée par l'amie de Mlle Vinteuil. Si jadis je m'étais

exalté en croyant voir du mystère dans les yeux d'Albertine,

maintenant je n'étais heureux que dans les moments où de ces yeux, de

ces joues mêmes, réfléchissantes comme des yeux, tantôt si douces

mais vite bourrues, je parvenais à expulser tout mystère.

L'image que je cherchais, où je me reposais, contre laquelle j'aurais

voulu mourir, ce n'était plus d'Albertine ayant une vie inconnue,

c'était une Albertine aussi connue de moi qu'il était possible (et

c'est pour cela que cet amour ne pouvait être durable à moins de

rester malheureux, car par définition il ne contentait pas le besoin de

mystère), c'était une Albertine ne reflétant pas un monde lointain,

mais ne désirant rien d'autre--il y avait des instants où en effet

cela semblait ainsi--qu'être avec moi, toute pareille à moi, une

Albertine image de ce qui précisément était mien et non de l'inconnu.

Quand c'est ainsi d'une heure angoissée relative à un être, quand

c'est de l'incertitude si on pourra le retenir ou s'il s'échappera,

qu'est né un amour, cet amour porte la marque de cette révolution qui

l'a créé, il rappelle bien peu ce que nous avions vu jusque-là quand

nous pensions à ce même être. Et mes premières impressions devant

Albertine, au bord des flots, pouvaient pour une petite part subsister

dans mon amour pour elle: en réalité, ces impressions antérieures ne

tiennent qu'une petite place dans un amour de ce genre; dans sa force,

dans sa souffrance, dans son besoin de douceur et son refuge vers un

souvenir paisible, apaisant, où l'on voudrait se tenir et ne plus rien

apprendre de celle qu'on aime, même s'il y avait quelque chose d'odieux

à savoir--bien plus même à ne consulter que ces impressions

antérieures--un tel amour est fait de bien autre chose!

Quelquefois j'éteignais la lumière avant qu'elle entrât. C'était

dans l'obscurité, à peine guidée par la lumière d'un tison,

qu'elle se couchait à mon côté. Mes mains, mes joues seules la

reconnaissaient sans que mes yeux la vissent, mes yeux qui souvent

avaient peur de la trouver changée. De sorte qu'à la faveur de cet

amour aveugle elle se sentait peut-être baignée de plus de tendresse

que d'habitude. D'autres fois, je me déshabillais, je me couchais, et,

Albertine assise sur un coin du lit, nous reprenions notre partie ou

notre conversation interrompue de baisers; et dans le désir qui seul

nous fait trouver de l'intérêt dans l'existence et le caractère d'une

personne, nous restons si fidèles à notre nature (si en revanche nous

abandonnons successivement les différents êtres aimés tour à tour

par nous), qu'une fois m'apercevant dans la glace au moment où

j'embrassais Albertine en l'appelant ma petite fille, l'expression

triste et passionnée de mon propre visage, pareil à ce qu'il eût

été autrefois auprès de Gilberte dont je ne me souvenais plus, à ce

qu'il serait peut-être un jour auprès d'une autre si jamais je devais

oublier Albertine, me fit penser qu'au-dessus des considérations de

personne (l'instinct voulant que nous considérions l'actuelle comme

seule véritable) je remplissais les devoirs d'une dévotion ardente et

douloureuse dédiée comme une offrande à la jeunesse et à la beauté

de la femme. Et pourtant à ce désir, honorant d'un «ex voto» la

jeunesse, aux souvenirs aussi de Balbec, se mêlait, dans le besoin que

j'avais de garder ainsi tous les soirs Albertine auprès de moi, quelque

chose qui avait été étranger jusqu'ici à ma vie au moins amoureuse,

s'il n'était pas entièrement nouveau dans ma vie.

C'était un pouvoir d'apaisement tel que je n'en avais pas éprouvé de

pareil depuis les soirs lointains de Combray où ma mère penchée sur

mon lit venait m'apporter le repos dans un baiser. Certes, j'eusse été

bien étonné dans ce temps-là si l'on m'avait dit que je n'étais pas

entièrement bon et surtout que je ne chercherais jamais à priver

quelqu'un d'un plaisir. Je me connaissais sans doute bien mal alors, car

mon plaisir d'avoir Albertine à demeure chez moi était beaucoup moins

un plaisir positif que celui d'avoir retiré du monde, où chacun

pouvait la goûter à son tour, la jeune fille en fleur qui si, du

moins, elle ne me donnait pas de grande joie, en privait les autres.

L'ambition, la gloire m'eussent laissé indifférent. Encore plus

étais-je incapable d'éprouver la haine. Et cependant pour moi, aimer

charnellement c'était tout de même jouir d'un triomphe sur tant de

concurrents. Je ne le redirai jamais assez, c'était un apaisement plus

que tout.

J'avais beau, avant qu'Albertine fût rentrée, avoir douté d'elle,

l'avoir imaginée dans la chambre de Montjouvain, une fois qu'en

peignoir elle s'était assise en face de mon fauteuil, ou si, comme

c'était le plus fréquent, j'étais resté couché au pied de mon lit,

je déposais mes doutes en elle, je les lui remettais pour qu'elle m'en

déchargeât, dans l'abdication d'un croyant qui fait sa prière. Toute

la soirée elle avait pu, pelotonnée espièglement en boule sur mon

lit, jouer avec moi comme une grosse chatte; son petit nez rose, qu'elle

diminuait encore au bout avec un regard coquet qui lui donnait la

finesse de certaines personnes un peu grasses, avait pu lui donner une

mine mutine et enflammée; elle avait pu laisser tomber une mèche de

ses longs cheveux noirs sur sa joue de cire rosée et fermant à demi

les yeux, décroisant les bras, avoir eu l'air de me dire: «Fais de moi

ce que tu veux»; quand, au moment de me quitter, elle s'approchait pour

me dire bonsoir, c'était leur douceur devenue quasi familiale que je

baisais des deux côtés de son cou puissant qu'alors je ne trouvais

jamais assez brun ni d'assez gros grains, comme si ces solides qualités

eussent été en rapport avec quelque bonté loyale chez Albertine.

C'était le tour d'Albertine de me dire bonsoir en m'embrassant de

chaque côté du cou, sa chevelure me caressait comme une aile aux

plumes aiguës et douces. Si incomparables l'un à l'autre que fussent

ces deux baisers de paix, Albertine glissait dans ma bouche, en me

faisant le don de sa langue, comme un don du Saint-Esprit, me remettait

un viatique, me laissait une provision de calme presque aussi doux que

ma mère imposant le soir à Combray ses lèvres sur mon front.

«Viendrez-vous avec nous demain, grand méchant?» me demandait-elle

avant de me quitter. «Où irez-vous?» «Cela dépendra du temps et de

vous. Avez-vous seulement écrit quelque chose tantôt, mon petit

chéri? Non? Alors, c'était bien la peine de ne pas venir vous

promener. Dites, à propos, tantôt quand je suis rentrée, vous avez

reconnu mon pas, vous avez deviné que c'était moi?» «Naturellement.

Est-ce qu'on pourrait se tromper, est-ce qu'on ne reconnaîtrait pas

entre mille les pas de sa petite bécasse. Qu'elle me permette de la

déchausser avant qu'elle aille se coucher, cela me fera bien plaisir.

Vous êtes si gentille et si rose dans toute cette blancheur de

dentelles».

Telle était ma réponse; au milieu des expressions charnelles, on en

reconnaîtra d'autres qui étaient propres à ma mère et à ma

grand'mère, car, peu à peu, je ressemblais à tous mes parents, à mon

père qui--de toute autre façon que moi sans doute, car si les choses

se répètent, c'est avec de grandes variations--s'intéressait si fort

au temps qu'il faisait; et pas seulement à mon père, mais de plus en

plus à ma tante Léonie. Sans cela, Albertine n'eût pu être pour moi

qu'une raison de sortir pour ne pas la laisser seule, sans mon

contrôle. Ma tante Léonie, toute confite en dévotion et avec qui

j'aurais bien juré que je n'avais pas un seul point commun, moi si

passionné de plaisirs, tout différent en apparence de cette maniaque

qui n'en avait jamais connu aucun et disait son chapelet toute la

journée, moi qui souffrais de ne pouvoir réaliser une existence

littéraire alors qu'elle avait été la seule personne de la famille

qui n'eût pu encore comprendre que lire c'était, autre chose que de

passer son temps à «s'amuser», ce qui rendait, même au temps pascal,

la lecture permise, le dimanche où toute occupation sérieuse est

défendue, afin qu'il soit uniquement sanctifié par la prière. Or,

bien que chaque jour j'en trouvasse la cause dans un malaise particulier

qui me faisait si souvent rester couché, un être (non pas Albertine,

non pas un être que j'aimais), mais un être plus puissant sur moi

qu'un être aimé, s'était transmigré en moi, despotique au point de

faire taire parfois mes soupçons jaloux ou du moins de m'empêcher

d'aller vérifier s'ils étaient fondés ou non, c'était ma tante

Léonie. C'était assez que je ressemblasse avec exagération à mon

père jusqu'à ne pas me contenter de consulter comme lui le baromètre,

mais à devenir moi-même un baromètre vivant, c'était assez que je me

laissasse commander par ma tante Léonie pour rester à observer le

temps, de ma chambre ou même de mon lit, voici de même que je parlais

maintenant à Albertine, tantôt comme l'enfant que j'avais été à

Combray parlant à ma mère, tantôt comme ma grand'mère me parlait.

Quand nous avons dépassé un certain âge, l'âme de l'enfant que nous

fûmes et l'âme des morts dont nous sommes sortis viennent nous jeter

à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts, demandant à

coopérer aux nouveaux sentiments que nous éprouvons et dans lesquels,

effaçant leur ancienne effigie, nous les refondons en une création

originale. Tel, tout mon passé depuis mes années les plus anciennes,

et par delà celles-ci le passé de mes parents, mêlait à mon impur

amour pour Albertine la douceur d'une tendresse à la fois filiale et

maternelle. Nous devons recevoir dès une certaine heure tous nos

parents arrivés de si loin et assemblés autour de nous.

Avant qu'Albertine n'eût obéi et m'eût laissé enlever ses souliers,

j'entr'ouvrais sa chemise. Les deux petits seins haut remontés étaient

si ronds qu'ils avaient moins l'air de faire partie intégrante de son

corps que d'y avoir mûri comme deux fruits; et son ventre (dissimulant

la place qui chez l'homme s'enlaidit comme du crampon resté fiché dans

une statue descellée) se refermait à la jonction des cuisses, par deux

valves d'une courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale

que celle de l'horizon quand le soleil a disparu. Elle ôtait ses

souliers, se couchait près de moi.

Ô grandes attitudes de l'Homme et de la Femme où cherchent à se

joindre, dans l'innocence des premiers jours et avec l'humilité de

l'argile, ce que la création a séparé, où Ève est étonnée et

soumise devant l'Homme au côté de qui elle s'éveille, comme

lui-même, encore seul, devant Dieu qui l'a formé. Albertine nouait ses

bras derrière ses cheveux noirs, la hanche enflée, la jambe tombante

en une inflexion de col de cygne qui s'allonge et se recourbe pour

revenir sur lui-même. Il n'y avait que quand elle était tout à fait

sur le côté qu'on voyait un certain aspect de sa figure (si bonne et

si belle de face) que je ne pouvais souffrir, crochu comme en certaines

caricatures de Léonard, semblant révéler la méchanceté, l'âpreté

au gain, la fourberie d'une espionne dont la présence chez moi m'eût

fait horreur et qui semblait démasquée par ces profils-là. Aussitôt

je prenais la figure d'Albertine dans mes mains et je la replaçais de

face.

«Soyez gentil, promettez-moi que si vous ne venez pas demain, vous

travaillerez», disait mon amie en remettant sa chemise. «Oui, mais ne

mettez pas encore votre peignoir». Quelquefois je finissais par

m'endormir à côté d'elle. La chambre s'était refroidie, il fallait

du bois. J'essayais de trouver la sonnette dans mon dos, je n'y arrivais

pas tâtant tous les barreaux de cuivre qui n'étaient pas ceux entre

lesquels elle pendait et, à Albertine qui avait sauté du lit pour que

Françoise ne nous vît pas l'un à côté de l'autre, je disais: «Non,

remontez une seconde, je ne peux pas trouver la sonnette.»

Instants doux, gais, innocents en apparence et où s'accumule pourtant

la possibilité en nous insoupçonnée, du désastre, ce qui fait de la

vie amoureuse la plus contrastée de toutes, celle où la pluie

imprévisible de soufre et de poix tombe après les moments les plus

riants et où ensuite, sans avoir le courage de tirer la leçon du

malheur, nous rebâtissons immédiatement sur les flancs du cratère

d'où ne pourra sortir que la catastrophe. J'avais l'insouciance de ceux

qui croient leur bonheur durable.

C'est justement parce que cette douceur a été nécessaire pour

enfanter la douleur--et reviendra du reste la calmer par

intermittences--que les hommes peuvent être sincères avec autrui, et

même avec eux-mêmes, quand ils se glorifient de la bonté d'une femme

envers eux, quoique, à tout prendre, au sein de leur liaison circule

constamment d'une façon secrète, inavouée aux autres, ou révélée

involontairement par des questions, des enquêtes, une inquiétude

douloureuse. Mais comme celle-ci n'aurait pu naître sans la douceur

préalable, que même ensuite la douceur intermittente est nécessaire

pour rendre la souffrance supportable et éviter les ruptures, la

dissimulation de l'enfer secret qu'est la vie commune avec cette femme,

jusqu'à l'ostentation d'une intimité qu'on prétend douce, exprime un

point de vue vrai, un lien général de l'effet à la cause, un des

modes selon lesquels la production de la douleur est rendue possible.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 6 / 39 段