Tout en écoutant les pas d'Albertine avec le plaisir confortable de

penser qu'elle ne ressortirait plus de ce soir, j'admirais que, pour

cette jeune fille dont j'avais cru autrefois ne pouvoir jamais faire la

connaissance, rentrer chaque jour chez elle, ce fût précisément

rentrer chez moi. Le plaisir fait de mystère et de sensualité que

j'avais éprouvé, fugitif et fragmentaire, à Balbec, le soir où elle

était venue coucher à l'Hôtel, s'était complété, stabilisé,

remplissait ma demeure jadis vide d'une permanente provision de douceur

domestique, presque familiale, rayonnant jusque dans les couloirs et de

laquelle tous mes sens, tantôt effectivement, tantôt dans les moments

où j'étais seul, en imagination et par l'attente du retour, se

nourrissaient paisiblement. Quand j'avais entendu se refermer la porte

de la chambre d'Albertine, si j'avais un ami avec moi, je me hâtais de

le faire sortir, ne le lâchant que quand j'étais bien sûr qu'il

était dans l'escalier dont je descendais au besoin quelques marches. Il

me disait que j'allais prendre mal, me faisant remarquer que notre

maison était glaciale, pleine de courants d'air et qu'on le paierait

bien cher pour qu'il y habitât. De ce froid, on se plaignait parce

qu'il venait seulement de commencer et qu'on n'y était pas habitué

encore, mais, pour cette même raison, il déchaînait en moi une joie

qu'accompagnait le souvenir inconscient des premiers soirs d'hiver où

autrefois revenant de voyage, pour reprendre contact avec les plaisirs

oubliés de Paris, j'allais au café-concert. Aussi est-ce en chantant

qu'après avoir quitté mon ancien camarade, je remontais l'escalier et

rentrais. La belle saison, en s'enfuyant, avait emporté les

oiseaux. Mais d'autres musiciens invisibles, intérieurs, les avaient

remplacés. Et la bise glacée dénoncée par Bloch, et qui soufflait

délicieusement, par les portes mal jointes de notre appartement, était

comme les beaux jours de l'été par les oiseaux des bois, éperdument

saluée de refrains, inextinguiblement fredonnés, de Fragson, de Mayol

ou de Paulus. Dans le couloir, au-devant de moi venait Albertine.

«Tenez, pendant que j'ôte mes affaires, je vous envoie Andrée, elle

est montée une seconde pour vous dire bonsoir.» Et ayant encore autour

d'elle le grand voile gris qui descendait de la toque de chinchilla et

que je lui avais donné à Balbec, elle se retirait et rentrait dans sa

chambre, comme si elle eût deviné qu'Andrée, chargée par moi de

veiller sur elle, allait, en me donnant maint détail, en me faisant

mention de la rencontre par elles deux d'une personne de connaissance,

apporter quelque détermination aux régions vagues où s'était

déroulée la promenade qu'elles avaient faite toute la journée et que

je n'avais pu imaginer. Les défauts d'Andrée s'étaient accusés, elle

n'était plus aussi agréable que quand je l'avais connue. Il y avait

maintenant chez elle, à fleur de peau, une sorte d'aigre inquiétude,

prête à s'amasser comme à la mer un «grain», si seulement je venais

à parler de quelque chose qui était agréable pour Albertine et pour

moi. Cela n'empêchait pas qu'Andrée pût être meilleure à mon

égard, m'aimer plus--et j'en ai eu souvent la preuve--que des gens plus

aimables. Mais le moindre air de bonheur qu'on avait, s'il n'était pas

causé par elle, lui produisait une impression nerveuse, désagréable

comme le bruit d'une porte qu'on ferme trop fort. Elle admettait les

souffrances où elle n'avait point de part, non les plaisirs; si elle me

voyait malade, elle s'affligeait, me plaignait, m'aurait soigné. Mais

si j'avais une satisfaction aussi insignifiante que de m'étirer d'un

air de béatitude en fermant un livre et en disant: «Ah! je viens de

passer deux heures charmantes à lire tel livre amusant», ces mots qui

eussent fait plaisir à ma mère, à Albertine, à Saint-Loup,

excitaient chez Andrée une espèce de réprobation, peut-être

simplement de malaise nerveux. Mes satisfactions lui causaient un

agacement qu'elle ne pouvait cacher. Ces défauts étaient complétés

par de plus graves; un jour que je parlais de ce jeune homme si savant

en chose de courses, de jeux, de golf, si inculte dans tout le reste,

que j'avais rencontré avec la petite bande à Balbec, Andrée se mit à

ricaner: «Vous savez que son père a volé, il a failli y avoir une

instruction ouverte contre lui. Ils veulent crâner d'autant plus, mais

je m'amuse à le dire à tout le monde. Je voudrais qu'ils m'attaquent

en dénonciation calomnieuse. Quelle belle déposition je ferais!» Ses

yeux étincelaient. Or, j'appris que le père n'avait rien commis

d'indélicat, qu'Andrée le savait aussi bien que quiconque. Mais elle

s'était crue méprisée par le fils, avait cherché quelque chose qui

pourrait l'embarrasser, lui faire honte, avait inventé tout un roman de

dépositions qu'elle était imaginairement appelée à faire et, à

force de s'en répéter les détails, ignorait peut-être elle-même

qu'ils n'étaient pas vrais. Ainsi telle qu'elle était devenue (et,

même sans ses haines courtes et folles), je n'aurais pas désiré la

voir, ne fût-ce qu'à cause de cette malveillante susceptibilité qui

entourait d'une ceinture aigre et glaciale sa vraie nature plus

chaleureuse et meilleure. Mais les renseignements qu'elle seule pouvait

me donner sur mon amie m'intéressaient trop pour que je négligeasse

une occasion si rare de les apprendre. Andrée entrait, fermait la porte

derrière elle; elles avaient rencontré une amie, et Albertine ne

m'avait jamais parlé d'elle. «Qu'ont-elles dit?» «Je ne sais pas,

car j'ai profité de ce qu'Albertine n'était pas seule pour aller

acheter de la laine.» «Acheter de la laine?» «Oui, c'est Albertine

qui me l'avait demandé.» «Raison de plus pour ne pas y aller,

c'était peut-être pour vous éloigner.» «Mais elle me l'avait

demandé avant de rencontrer son amie.» «Ah!» répondais-je en

retrouvant la respiration. Aussitôt mon soupçon me reprenait; mais qui

sait si elle n'avait pas donné d'avance rendez-vous à son amie et

n'avait pas combiné un prétexte pour être seule quand elle le

voudrait? D'ailleurs étais-je bien certain que ce n'était pas la

vieille hypothèse (celle où Andrée ne me disait pas que la vérité)

qui était la bonne? Andrée était peut-être d'accord avec Albertine.

De l'amour, me disais-je, à Balbec, on en a pour une personne dont

notre jalousie semble plutôt avoir pour objet les actions; on sent que

si elle vous les disait toutes, on guérirait peut-être facilement

d'aimer. La jalousie a beau être habilement dissimulée par celui qui

l'éprouve, elle est assez vite découverte par celle qui l'inspire et

qui use à son tour d'habileté. Elle cherche à nous donner le change

sur ce qui pourrait nous rendre malheureux, et elle nous le donne, car

à celui qui n'est pas averti, pourquoi une phrase insignifiante

révélerait-elle les mensonges qu'elle cache; nous ne la distinguons

pas des autres; dite avec frayeur, elle est écoutée sans attention.

Plus tard, quand nous serons seuls, nous reviendrons sur cette phrase,

elle ne nous semblera pas tout à fait adéquate à la réalité. Mais

cette phrase nous la rappelons-nous bien? Il semble que naisse

spontanément en nous, à son égard et quant à l'exactitude de notre

souvenir, un doute du genre de ceux qui font qu'au cours de certains

états nerveux on ne peut jamais se rappeler si on a tiré le verrou, et

pas plus à la cinquantième fois qu'à la première; on dirait qu'on

peut recommencer indéfiniment l'acte sans qu'il s'accompagne jamais

d'un souvenir précis et libérateur. Au moins pouvons-nous refermer une

cinquante et unième fois la porte. Tandis que la phrase inquiétante

est au passé dans une audition incertaine qu'il ne dépend pas de nous

de renouveler. Alors nous exerçons notre attention sur d'autres qui ne

cachent rien et le seul remède dont nous ne voulons pas serait de tout

ignorer pour n'avoir pas le désir de mieux savoir.

Dès que la jalousie est découverte, elle est considérée par celle

qui en est l'objet comme une défiance qui autorise la tromperie.

D'ailleurs pour tâcher d'apprendre quelque chose, c'est nous qui avons

pris l'initiative de mentir, de tromper. Andrée, Aimé, nous promettent

bien de ne rien dire, mais le feront-ils? Bloch n'a rien pu promettre

puisqu'il ne savait pas et, pour peu qu'elle cause avec chacun des

trois, Albertine, à l'aide de ce que Saint-Loup eût appelé des

«recoupements», saura que nous lui mentons quand nous nous prétendons

indifférents à ses actes et moralement incapables de la faire

surveiller. Ainsi succédant--relativement à ce que faisait

Albertine--à mon infini doute habituel, trop indéterminé pour ne pas

rester indolore, et qui était à la jalousie ce que sont au chagrin ces

commencements de l'oubli où l'apaisement naît du vague--le petit

fragment de réponse que venait de m'apporter Andrée posait aussitôt

de nouvelles questions; je n'avais réussi, en explorant une parcelle de

la grande zone qui s'étendait autour de moi, qu'à y reculer cet

inconnaissable qu'est pour nous, quand nous cherchons effectivement à

nous la représenter, la vie réelle d'une autre personne. Je continuais

à interroger Andrée tandis qu'Albertine par discrétion et pour me

laisser (devinait-elle cela?) tout le loisir de la questionner,

prolongeait son déshabillage dans sa chambre. «Je crois que l'oncle et

la tante d'Albertine m'aiment bien», disais-je étourdiment à Andrée

sans penser à son caractère.

Aussitôt je voyais son visage gluant se gâter; comme un sirop qui

tourne, il semblait à jamais brouillé. Sa bouche devenait amère. Il

ne restait plus rien à Andrée de cette juvénile gaîté que, comme

toute la petite bande et malgré sa nature souffreteuse, elle déployait

l'année de mon premier séjour à Balbec et qui maintenant (il est vrai

qu'Andrée avait pris quelques années depuis lors) s'éclipsait si vite

chez elle. Mais j'allais la faire involontairement renaître avant

qu'Andrée m'eût quitté pour aller dîner chez elle. «Il y a

quelqu'un qui m'a fait aujourd'hui un immense éloge de vous», lui

disais-je. Aussitôt un rayon de joie illuminait son regard, elle avait

l'air de vraiment m'aimer. Elle évitait de me regarder mais riait dans

le vague avec deux yeux devenus soudain tout ronds. «Qui ça?»

demandait-elle dans un intérêt naïf et gourmand. Je le lui disais et,

qui que ce fût, elle était heureuse.

Puis arrivait l'heure de partir, elle me quittait. Albertine revenait

auprès de moi; elle s'était déshabillée, elle portait quelqu'un des

jolis peignoirs en crêpe de Chine, ou des robes japonaises dont

j'avais demandé la description à Mme de Guermantes et pour plusieurs

desquelles certaines précisions supplémentaires m'avaient été

fournies par Mme Swann, dans une lettre commençant par ces mots:

«Après votre longue éclipse, j'ai cru en lisant votre lettre relative

à mes _tea gown_ recevoir des nouvelles d'un revenant.»

Albertine avait aux pieds des souliers noirs ornés de brillants que

Françoise appelait rageusement des socques, pareils à ceux que, par la

fenêtre du salon, elle avait aperçu que Mme de Guermantes portait chez

elle le soir, de même qu'un peu plus tard Albertine eut des mules,

certaines en chevreau doré, d'autres en chinchilla, et dont la vue

m'était douce parce qu'elles étaient les unes et les autres comme les

signes (que d'autres souliers n'eussent pas été) qu'elle habitait chez

moi. Elle avait aussi des choses qui ne venaient pas de moi, comme une

belle bague d'or. J'y admirais les ailes éployées d'un aigle. «C'est

ma tante qui me l'a donnée, me dit-elle. Malgré tout elle est

quelquefois gentille. Cela me vieillit parce qu'elle me l'a donnée pour

mes vingt ans.»

Albertine avait pour toutes ces jolies choses un goût bien plus vif que

la duchesse, parce que, comme tout obstacle apporté à une possession

(telle pour moi la maladie qui me rendait les voyages si difficiles et

si désirables), la pauvreté, plus généreuse que l'opulence, donne

aux femmes, bien plus que la toilette qu'elles ne peuvent pas acheter,

le désir de cette toilette qui en est la connaissance véritable,

détaillée, approfondie. Elle, parce qu'elle n'avait pu s'offrir ces

choses, moi, parce qu'en les faisant faire, je cherchais à lui faire

plaisir, nous étions comme des étudiants connaissant tout d'avance des

tableaux qu'ils sont avides d'aller voir à Dresde ou à Vienne. Tandis

que les femmes riches, au milieu de la multitude de leurs chapeaux et de

leurs robes, sont comme ces visiteurs à qui, la promenade dans un

musée n'étant précédée d'aucun désir, donne seulement une

sensation d'étourdissement, de fatigue et d'ennui.

Telle toque, tel manteau de zibeline, tel peignoir de Doucet, aux

manches doublées de rose, prenaient pour Albertine qui les avait

aperçus, convoités et, grâce à l'exclusivisme et à la minutie qui

caractérisent le désir, les avait à la fois isolés du reste dans un

vide sur lequel se détachait à merveille la doublure, ou l'écharpe,

et connus dans toutes leurs parties--et pour moi qui étais allé chez

Mme de Guermantes tâcher de me faire expliquer en quoi consistait la

particularité, la supériorité, le chic de la chose, et l'inimitable

façon du grand faiseur--une importance, un charme qu'ils n'avaient

certes pas pour la duchesse rassasiée avant même d'être en état

d'appétit, ou même pour moi si je les avais vus quelques années

auparavant en accompagnant telle ou telle femme élégante en une de ses

ennuyeuses tournées chez les couturières.

Certes, une femme élégante, Albertine peu à peu en devenait une. Car

si chaque chose que je lui faisais faire ainsi était en son genre la

plus jolie, avec tous les raffinements qu'y eussent apportés Mme de

Guermantes ou Mme Swann, de ces choses elle commençait à avoir

beaucoup. Mais peu importait du moment qu'elle les avait aimées d'abord

et isolément.

Quand on a été épris d'un peintre, puis d'un autre, on peut à la fin

avoir pour tout le musée une admiration qui n'est pas glaciale, car

elle est faite d'amours successives, chacune exclusive en son temps et

qui à la fin se sont mises bout à bout et conciliées.

Elle n'était pas frivole du reste, lisait beaucoup quand elle était

seule et me faisait la lecture quand elle était avec moi. Elle était

devenue extrêmement intelligente. Elle disait, en se trompant

d'ailleurs: «Je suis épouvantée en pensant que sans vous je serais

restée stupide. Ne le niez pas. Vous m'avez ouvert un monde d'idées

que je ne soupçonnais pas, et le peu que je suis devenue, je ne le dois

qu'à vous.»

On sait qu'elle avait parlé semblablement de mon influence sur Andrée.

L'une ou l'autre avait-elle un sentiment pour moi? Et, en elles-mêmes,

qu'étaient Albertine et Andrée? Pour le savoir, il faudrait vous

immobiliser, ne plus vivre dans cette attente perpétuelle de vous où

vous passez toujours autres, il faudrait ne plus vous aimer, pour vous

fixer, ne plus connaître votre interminable et toujours déconcertante

arrivée, ô jeunes filles, ô rayon successif dans le tourbillon où

nous palpitons de vous voir reparaître en ne vous reconnaissant qu'à

peine, dans la vitesse vertigineuse de la lumière. Cette vitesse, nous

l'ignorerions peut-être et tout nous semblerait immobile si un attrait

sexuel ne nous faisait courir vers vous, gouttes d'or toujours

dissemblables et qui dépassent toujours notre attente! À chaque fois,

une jeune fille ressemble si peu à ce qu'elle était la fois

précédente (mettant en pièces dès que nous l'apercevons le souvenir

que nous avions gardé et le désir que nous nous proposions), que la

stabilité de nature que nous lui prêtons n'est que fictive et pour la

commodité du langage. On nous a dit qu'une belle jeune fille est

tendre, aimante, pleine de sentiments les plus délicats. Notre

imagination le croit sur parole, et quand nous apparaît pour la

première fois, sous la ceinture crespelée de ses cheveux blonds, le

disque de sa figure rose, nous craignons presque que cette trop

vertueuse sœur nous refroidisse par sa vertu même, ne puisse jamais

être pour nous l'amante que nous avons souhaitée. Du moins, que de

confidences nous lui faisons dès la première heure, sur la foi de

cette noblesse de cœur, que de projets convenus ensemble. Mais quelques

jours après, nous regrettons de nous être tant confiés, car la rose

jeune fille rencontrée nous tient la seconde fois les propos d'une

lubrique furie. Dans les faces successives qu'après une pulsation de

quelques jours nous présente la rose lumière interceptée, il n'est

même pas certain qu'un _movimentum_ extérieur à ces jeunes filles

n'ait pas modifié leur aspect, et cela avait pu arriver pour mes jeunes

filles de Balbec.

On nous vante la douceur, la pureté d'une vierge. Mais après cela on

sent que quelque chose de plus pimenté vous plairait mieux et on lui

conseille de se montrer plus hardie. En soi-même était-elle plutôt

l'une ou l'autre? Peut-être pas, mais capable d'accéder à tant de

possibilités diverses dans le courant vertigineux de la vie. Pour une

autre, dont tout l'attrait résidait dans quelque chose d'implacable

(que nous comptions fléchir à notre manière), comme, par exemple,

pour la terrible sauteuse de Balbec qui effleurait dans ses bonds les

crânes des vieux messieurs épouvantés, quelle déception quand, dans

la nouvelle face offerte par cette figure, au moment où nous lui

disions des tendresses exaltées par le souvenir de tant de duretés

envers les autres, nous l'entendions, comme entrée de jeu, nous dire

qu'elle était timide, qu'elle ne savait jamais rien dire de sensé à

quelqu'un la première fois, tant elle avait peur, et que ce n'est qu'au

bout d'une quinzaine de jours qu'elle pourrait causer tranquillement

avec nous. L'acier était devenu coton, nous n'aurions plus rien à

essayer de briser, puisque d'elle-même elle perdait toute consistance.

D'elle-même, mais par notre faute peut-être, car les tendres paroles

que nous avions adressées à la Dureté lui avaient peut-être, même

sans qu'elle eût fait de calcul intéressé, suggéré d'être tendre.

Ce qui nous désolait néanmoins n'était qu'à demi maladroit, car la

reconnaissance pour tant de douceur allait peut-être nous obliger à

plus que le ravissement devant la cruauté fléchie. Je ne dis pas qu'un

jour ne viendra pas où, même à ces lumineuses jeunes filles, nous

n'assignerons pas des caractères très tranchés, mais c'est qu'elles

auront cessé de nous intéresser, que leur entrée ne sera plus pour

notre cœur l'apparition qu'il attendait autre et qui le laisse

bouleversé chaque fois d'incarnations nouvelles. Leur immobilité

viendra de notre indifférence qui les livrera au jugement de l'esprit.

Celui-ci ne conclura pas, du reste, d'une façon beaucoup plus

catégorique, car après avoir jugé que tel défaut, prédominant chez

l'une, était heureusement absent de l'autre, il verra que le défaut

avait pour contrepartie une qualité précieuse. De sorte que du faux

jugement de l'intelligence, laquelle n'entre en jeu que quand on cesse

de s'intéresser, sortiront définis des caractères stables de jeunes

filles, lesquels ne nous apprendrons pas plus que les surprenants

visages apparus chaque jour quand, dans la vitesse étourdissante de

notre attente, nos amies se présentaient tous les jours, toutes les

semaines, trop différentes pour nous permettre, la course ne

s'arrêtant pas, de classer, de donner des rangs. Pour nos sentiments,

nous en avons parlé trop souvent pour le redire que bien souvent un

amour n'est que l'association d'une image de jeune fille (qui sans cela

nous eût été vite insupportable) avec les battements de cœur

inséparables d'une attente interminable, vaine, et d'un «lapin» que

la demoiselle nous a posé. Tout cela n'est pas vrai que pour les jeunes

gens imaginatifs devant les jeunes filles changeantes. Dès le temps où

notre récit est arrivé, il paraît, je l'ai su depuis, que la nièce

de Jupien avait changé d'opinion sur Morel et sur M. de Charlus. Mon

mécanicien, venant au renfort de l'amour qu'elle avait pour Morel, lui

avait vanté, comme existant chez le violoniste, des délicatesses

infinies auxquelles elle n'était que trop portée à croire. Et d'autre

part Morel ne cessait de lui dire le rôle de bourreau que M. de Charlus

exerçait envers lui et qu'elle attribuait à la méchanceté, ne

devinant pas l'amour. Elle était du reste bien forcée de constater que

M. de Charlus assistait tyranniquement à toutes leurs entrevues. Et

venant corroborer tout cela, elle entendait des femmes du monde parler

de l'atroce méchanceté du baron. Or, depuis peu, son jugement avait

été entièrement renversé. Elle avait découvert chez Morel (sans

cesser de l'aimer pour cela) des profondeurs de méchanceté et de

perfidie, d'ailleurs compensées par une douceur fréquente et une

sensibilité réelle, et chez M. de Charlus une insoupçonnable et

immense bonté, mêlée de duretés qu'elle ne connaissait pas. Ainsi

n'avait-elle pas su porter un jugement plus défini sur ce qu'étaient,

chacun en soi, le violoniste et son protecteur, que moi sur Andrée que

je voyais pourtant tous les jours, et sur Albertine qui vivait avec moi.

Les soirs où cette dernière ne me lisait pas à haute voix, elle me

faisait de la musique ou entamait avec moi des parties de dames, ou des

causeries que j'interrompais les unes et les autres pour l'embrasser.

Nos rapports étaient d'une simplicité qui les rendait reposants. Le

vide même de sa vie donnait à Albertine une espèce d'empressement et

d'obéissance pour les seules choses que je réclamais d'elle. Derrière

cette jeune fille, comme derrière la lumière pourprée qui tombait aux

pieds de mes rideaux à Balbec pendant qu'éclatait le concert des

musiciens, se nacraient les ondulations bleuâtres de la mer.

N'était-elle pas, en effet (elle au fond de qui résidait de façon

habituelle une idée de moi si familière qu'après sa tante j'étais

peut-être la personne qu'elle distinguait le moins de soi-même), la

jeune fille que j'avais vue la première fois à Balbec, sous son polo

plat, avec ses yeux insistants et rieurs, inconnue encore, mince comme

une silhouette profilée sur le flot. Ces effigies gardées intactes

dans la mémoire, quand on les retrouve, on s'étonne de leur

dissemblance d'avec l'être qu'on connaît, on comprend quel travail de

modelage accomplit quotidiennement l'habitude. Dans le charme qu'avait

Albertine à Paris, au coin de mon feu, vivait encore le désir que

m'avait inspiré le cortège insolent et fleuri qui se déroulait le

long de la plage, et comme Rachel gardait pour Saint-Loup, même quand

il le lui eût fait quitter, le prestige de la vie de théâtre, en

cette Albertine cloîtrée dans ma maison, loin de Balbec, d'où je

l'avais précipitamment emmenée, subsistaient l'émoi, le désarroi

social, la vanité inquiète, les désirs errants de la vie de bains de

mer. Elle était si bien encagée que certains soirs même je ne faisais

pas demander qu'elle quittât sa chambre pour la mienne, elle que jadis

tout le monde suivait, que j'avais tant de peine à rattraper filant sur

sa bicyclette, et que le liftier même ne pouvait me ramener, ne me

laissant guère d'espoir qu'elle vînt, et que j'attendais pourtant

toute la nuit. Albertine n'avait-elle pas été devant l'Hôtel comme

une grande actrice de la plage en feu, excitant les jalousies quand elle

s'avançait dans ce théâtre de nature, ne parlant à personne,

bousculant les habitués, dominant ses amies, et cette actrice si

convoitée n'était-ce pas elle qui, retirée par moi de la scène,

enfermée chez moi, était à l'abri des désirs de tous, qui désormais

pouvaient la chercher vainement, tantôt dans ma chambre, tantôt dans

la sienne, où elle s'occupait à quelque travail de dessin et de

ciselure.

Sans doute, dans les premiers jours de Balbec, Albertine semblait dans

un plan parallèle à celui où je vivais, mais qui s'en était

rapproché (quand j'avais été chez Elstir), puis l'avait rejoint, au

fur et à mesure de mes relations avec elle, à Balbec, à Paris, puis

à Balbec encore. D'ailleurs, entre les deux tableaux de Balbec, au

premier séjour et au second, composés des mêmes villas d'où

sortaient les mêmes jeunes filles devant la même mer, quelle

différence! Dans les amies d'Albertine du second séjour, si bien

connues de moi, aux qualités et aux défauts si nettement gravés dans

leur visage, pouvais-je retrouver ces fraîches et mystérieuses

inconnues qui jadis ne pouvaient, sans que battît mon cœur, faire

crier sur le sable la porte de leur chalet et en froisser au passage les

tamaris frémissants! Leurs grands yeux s'étaient résorbés depuis,

sans doute parce qu'elles avaient cessé d'être des enfants, mais aussi

parce que ces ravissantes inconnues, ravissantes actrices de la

romanesque première année et sur lesquelles je ne cessais de quêter

des renseignements, n'avaient plus pour moi de mystère. Elles étaient

devenues obéissantes à mes caprices, de simples jeunes filles en

fleurs, desquelles je n'étais pas médiocrement fier d'avoir cueilli,

dérobé à tous, la plus belle rose.

Entre les deux décors si, différents l'un de l'autre, de Balbec, il y

avait l'intervalle de plusieurs années à Paris, sur le long parcours

desquelles se plaçaient tant de visites d'Albertine. Je la voyais aux

différentes années de ma vie occupant par rapport à moi des positions

différentes qui me faisaient sentir la beauté des espaces

interférés, ce long temps révolu où j'étais resté sans la voir, et

sur la diaphane profondeur desquels la rose personne que j'avais devant

moi se modelait avec de mystérieuses ombres et un puissant relief. Il

était dû d'ailleurs à la superposition non seulement des images

successives qu'Albertine avait été pour moi, mais encore des grandes

qualités d'intelligence et de cœur, des défauts de caractère, les

uns et les autres insoupçonnés de moi qu'Albertine, en une

germination, une multiplication d'elle-même, une efflorescence charnue

aux sombres couleurs, avait ajoutées à une nature jadis à peu près

nulle, maintenant difficile à approfondir. Car les êtres, même ceux

auxquels nous avons tant rêvé qu'ils ne nous semblaient qu'une image,

une figure de Benozzo Gozzoli se détachant sur un fond verdâtre et

dont nous étions disposés à croire que les seules variations tenaient

au point où nous étions placés pour les regarder, à la distance qui

nous en éloignait, à l'éclairage, ces êtres-là, tandis qu'ils

changent par rapport à nous, changent aussi en eux-mêmes et il y avait

eu enrichissement, solidification et accroissement de volume dans la

figure jadis si simplement profilée sur la mer. Au reste, ce n'était

pas seulement la mer à la fin de la journée qui vivait pour moi en

Albertine, mais parfois l'assoupissement de la mer sur la grève par les

nuits de clair de lune.

Quelquefois en effet, quand je me levais pour aller chercher un livre

dans le cabinet de mon père, mon amie m'ayant demandé la permission de

s'étendre pendant ce temps-là, était si fatiguée par la longue

randonnée du matin et de l'après-midi au grand air que, même si je

n'étais resté qu'un instant hors de ma chambre, en y rentrant, je

trouvais Albertine endormie et ne la réveillais pas.

Étendue de la tête aux pieds sur mon lit, dans une attitude d'un

naturel qu'on n'aurait pu inventer, je lui trouvais l'air d'une longue

tige en fleur qu'on aurait déposée là, et c'était ainsi en effet: le

pouvoir de rêver que je n'avais qu'en son absence, je le retrouvais à

ces instants auprès d'elle, comme si en dormant elle était devenue une

plante. Par là, son sommeil réalisait, dans une certaine mesure, la

possibilité de l'amour; seul, je pouvais penser à elle, mais elle me

manquait, je ne la possédais pas. Présente, je lui parlais, mais

j'étais trop absent de moi-même pour pouvoir penser. Quand elle

dormait, je n'avais plus à parler, je savais que je n'étais plus

regardé par elle, je n'avais plus besoin de vivre à la surface de

moi-même.

En fermant les yeux, en perdant la conscience, Albertine avait

dépouillé, l'un après l'autre, ses différents caractères

d'humanité qui m'avaient déçu depuis le jour où j'avais fait sa

connaissance. Elle n'était plus animée que de la vie inconsciente des

végétaux, des arbres, vie plus différente de la mienne, plus étrange

et qui cependant m'appartenait davantage. Son moi ne s'échappait pas à

tous moments, comme quand nous causions, par les issues de la pensée

inavouée et du regard. Elle avait rappelé à soi tout ce qui d'elle

était au dehors, elle s'était réfugiée, enclose, résumée, dans son

corps. En la tenant sous mon regard, dans mes mains, j'avais cette

impression de la posséder tout entière que je n'avais pas quand elle

était réveillée. Sa vie m'était soumise, exhalait vers moi son

léger souffle.

J'écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce comme un

zéphyr marin, féerique comme ce clair de lune qu'était son sommeil.

Tant qu'il persistait, je pouvais rêver à elle, et pourtant la

regarder, et quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher,

l'embrasser. Ce que j'éprouvais alors, c'était un amour devant quelque

chose d'aussi pur, d'aussi immatériel dans sa sensibilité, d'aussi

mystérieux que si j'avais été devant les créatures inanimées que

sont les beautés de la nature. Et en effet, dès qu'elle dormait un peu

profondément, elle cessait d'être seulement la plante qu'elle avait

été; son sommeil au bord duquel je rêvais, avec une fraîche

volupté, dont je ne me fusse jamais lassé et que j'eusse pu goûter

indéfiniment, c'était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à

mes côtés quelque chose d'aussi calme, d'aussi sensuellement

délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue

douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendu sur

le sable, l'on écouterait sans fin se briser le reflux.

En entrant dans la chambre, j'étais resté debout sur le seuil, n'osant

pas faire de bruit et je n'en entendais pas d'autre que celui de son

haleine venant expirer sur ses lèvres à intervalles intermittents et

réguliers, comme un reflux, mais plus assoupi et plus doux. Et au

moment où mon oreille recueillait ce bruit divin, il me semblait que

c'était, condensée en lui, toute la personne, toute la vie de la

charmante captive, étendue là sous mes yeux. Des voitures passaient

bruyamment dans la rue, son front restait aussi immobile, aussi pur, son

souffle aussi léger réduit à la plus simple expiration de l'air

nécessaire. Puis, voyant que son sommeil ne serait pas troublé, je

m'avançais prudemment, je m'asseyais sur la chaise qui était à côté

du lit, puis sur le lit même.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 5 / 39 段