cause est capricieuse, impérative, toujours identique chez le même
malade, parfois entièrement différente chez un autre. Il y a des
asthmatiques qui ne calment leur crise qu'en ouvrant les fenêtres, en
respirant le grand vent, un air pur sur les hauteurs, d'autres en se
réfugiant au centre de la ville, dans une chambre enfumée. Il n'est
guère de jaloux dont la jalousie n'admette certaines dérogations. Tel
consent à être trompé pourvu qu'on le lui dise, tel autre pourvu
qu'on le lui cache, en quoi l'un n'est guère moins absurde que l'autre,
puisque si le second est plus véritablement trompé en ce qu'on lui
dissimule la vérité, le premier réclame, en cette vérité,
l'aliment, l'extension, le renouvellement de ses souffrances.
Bien plus, ces deux manies inverses de la jalousie vont souvent au delà
des paroles, qu'elles implorent ou refusent les confidences. On voit des
jaloux qui ne le sont que des femmes avec qui leur maîtresse a des
relations loin d'eux, mais qui permettent qu'elle se donne à un autre
homme qu'eux, si c'est avec leur autorisation, près d'eux, et sinon
même à leur vue, du moins sous leur toit. Ce cas est assez fréquent
chez les hommes âgés amoureux d'une jeune femme. Ils sentent la
difficulté de lui plaire, parfois l'impuissance de la contenter, et,
plutôt que d'être trompés, préfèrent laisser venir chez eux, dans
une chambre voisine, quelqu'un qu'ils jugent incapable de lui donner de
mauvais conseils, mais non du plaisir. Pour d'autres, c'est tout le
contraire; ne laissant pas leur maîtresse sortir seule une minute dans
une ville qu'ils connaissent, ils la tiennent dans un véritable
esclavage, mais ils lui accordent de partir un mois dans un pays qu'ils
ne connaissent pas, où ils ne peuvent se représenter ce qu'elle fera.
J'avais à l'égard d'Albertine ces deux sortes de manies calmantes. Je
n'aurais pas été jaloux si elle avait eu des plaisirs près de moi,
encouragés par moi, que j'aurais tenus tout entiers sous ma
surveillance, m'épargnant par là la crainte du mensonge; je ne
l'aurais peut-être pas été non plus si elle était partie dans un
pays assez inconnu de moi et éloigné pour que je ne puisse imaginer,
ni avoir la possibilité et la tentation de connaître son genre de vie.
Dans les deux cas, le doute eût été supprimé par une connaissance ou
une ignorance également complètes.
La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une
atmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmes
délices qu'Orphée l'air subtil, inconnu sur cette terre, des
Champs-Élysées.
Mais déjà la journée finissait et j'étais envahi par la désolation
du soir. Regardant machinalement à la pendule combien d'heures se
passeraient avant qu'Albertine rentrât, je voyais que j'avais encore le
temps de m'habiller et de descendre demander à ma propriétaire, Mme de
Guermantes, des indications pour certaines jolies choses de toilette que
je voulais donner à mon amie. Quelquefois je rencontrais la duchesse
dans la cour, sortant pour des courses à pied, même s'il faisait
mauvais temps, avec un chapeau plat et une fourrure. Je savais très
bien que pour nombre de gens intelligents elle n'était autre chose
qu'une dame quelconque, le nom de duchesse de Guermantes ne signifiant
rien, maintenant qu'il n'y a plus de duchés ni de principautés, mais
j'avais adopté un autre point de vue dans ma façon de jouir des êtres
et des pays. Tous les châteaux des terres dont elle était duchesse,
princesse, vicomtesse, cette dame en fourrure bravant le mauvais temps
me semblait les porter avec elle, comme des personnages sculptés au
linteau d'un portail tiennent dans leur main la cathédrale qu'ils ont
construite, ou la cité qu'ils ont défendue. Mais ces châteaux, ces
forêts, les yeux de mon esprit seuls pouvaient les voir dans la main
gauche de la dame en fourrures, cousine du roi. Ceux de mon corps n'y
distinguaient, les jours où le temps menaçait, qu'un parapluie dont la
duchesse ne craignait pas de s'armer. «On ne peut jamais savoir, c'est
plus prudent, si je me trouve très loin et qu'une voiture me demande
des prix trop _chers_ pour moi.» Les mots «trop chers», «dépasser
mes moyens», revenaient tout le temps dans la conversation de la
duchesse ainsi que ceux: «Je suis trop pauvre», sans qu'on pût bien
démêler si elle parlait ainsi parce qu'elle trouvait amusant de dire
qu'elle était pauvre, étant si riche, ou parce qu'elle trouvait
élégant, étant si aristocratique, tout en affectant d'être une
paysanne, de ne pas attacher à la richesse l'importance des gens qui ne
sont que riches et qui méprisent les pauvres. Peut-être était-ce
plutôt une habitude contractée d'une époque de sa vie où déjà
riche, mais insuffisamment pourtant, eu égard à ce que coûtait
l'entretien de tant de propriétés, elle éprouvait une certaine gêne
d'argent qu'elle ne voulait pas avoir l'air de dissimuler. Les choses
dont on parle le plus souvent en plaisantant sont généralement, au
contraire, celles qui ennuient, mais dont on ne veut pas avoir l'air
d'être ennuyé, avec peut-être l'espoir inavoué de cet avantage
supplémentaire que justement la personne avec qui on cause, vous
entendant plaisanter de cela, croira que cela n'est pas vrai.
Mais le plus souvent, à cette heure-là, je savais trouver la duchesse
chez elle, et j'en étais heureux car c'était plus commode pour lui
demander longuement les renseignements désirés par Albertine. Et j'y
descendais sans presque penser combien il était extraordinaire que chez
cette mystérieuse Mme de Guermantes de mon enfance j'allasse uniquement
afin d'user d'elle pour une simple commodité pratique, comme on fait du
téléphone, instrument surnaturel devant les miracles duquel on
s'émerveillait jadis, et dont on se sert maintenant sans même y
penser, pour faire venir son tailleur ou commander une glace.
Les brimborions de la parure causaient à Albertine de grands plaisirs.
Je ne savais pas me refuser de lui en faire chaque jour un nouveau. Et
chaque fois qu'elle m'avait parlé avec ravissement d'une écharpe,
d'une étole, d'une ombrelle, que par la fenêtre, ou en passant dans la
cour, de ses yeux qui distinguaient si vite tout ce qui se rapportait à
l'élégance, elle avait vu au cou, sur les épaules, à la main de Mme
de Guermantes, sachant que le goût naturellement difficile de la jeune
fille (encore affiné par les leçons d'élégance que lui avait été
la conversation d'Elstir) ne serait nullement satisfait par quelque
simple à peu près, même d'une jolie chose, qui la remplace aux yeux
du vulgaire, mais en diffère entièrement, j'allais en secret me faire
expliquer par la duchesse où, comment, sur quel modèle, avait été
confectionné ce qui avait plu à Albertine, comment je devais procéder
pour obtenir exactement cela, en quoi consistait le secret du faiseur,
le charme (ce qu'Albertine appelait «le chic», «le genre») de sa
manière, le nom précis--la beauté de la matière ayant son
importance--et la qualité des étoffes dont je devais demander qu'on se
servît.
Quand j'avais dit À Albertine, à notre arrivée de Balbec, que la
duchesse de Guermantes habitait en face de nous, dans le même hôtel,
elle avait pris, en entendant le grand titre et le grand nom, cet air
plus qu'indifférent, hostile, méprisant, qui est le signe du désir
impuissant chez les natures fières et passionnées. Celle d'Albertine
avait beau être magnifique, les qualités qu'elle recélait ne
pouvaient se développer qu'au milieu de ces entraves que sont nos
goûts, ou ce deuil de ceux de nos goûts auxquels nous avons été
obligés de renoncer--comme pour Albertine le snobisme--et qu'on appelle
des haines. Celle d'Albertine pour les gens du monde tenait du reste
très peu de place en elle et me plaisait par un côté esprit de
révolution--c'est-à-dire amour malheureux de la noblesse--inscrit sur
la face opposée du caractère français où est le genre aristocratique
de Mme de Guermantes. Ce genre aristocratique, Albertine, par
impossibilité de l'atteindre, ne s'en serait peut-être pas souciée,
mais s'étant rappelée qu'Elstir lui avait parlé de la duchesse comme
de la femme de Paris qui s'habillait le mieux, le dédain républicain
à l'égard d'une duchesse fit place chez mon amie à un vif intérêt
pour une élégante. Elle me demandait souvent des renseignements sur
Mme de Guermantes et aimait que j'allasse chez la duchesse chercher des
conseils de toilette pour elle-même. Sans doute j'aurais pu les
demander à Mme Swann et même je lui écrivis une fois dans ce but.
Mais Mme de Guermantes me semblait pousser plus loin encore l'art de
s'habiller. Si, descendant un moment chez elle, après m'être assuré
qu'elle n'était pas sortie et ayant prié qu'on m'avertît dès
qu'Albertine serait rentrée, je trouvais la duchesse ennuagée dans la
brume d'une robe en crêpe de Chine gris, j'acceptais cet aspect que je
sentais dû à des causes complexes et qui n'eût pu être changé, je
me laissais envahir par l'atmosphère qu'il dégageait, comme la fin de
certaines après-midi ouatées en gris-perle par un brouillard vaporeux;
si, au contraire, cette robe de chambre était chinoise avec des flammes
jaunes et rouges, je la regardais comme un couchant qui s'allume; ces
toilettes n'étaient pas un décor quelconque remplaçable à volonté,
mais une réalité donnée et poétique comme est celle du temps qu'il
fait, comme est la lumière spéciale à une certaine heure.
De toutes les robes ou robes de chambre que portait Mme de Guermantes,
celles qui semblaient le plus répondre à une intention déterminée,
être pourvues d'une signification spéciale, c'étaient ces robes que
Fortuny a faites d'après d'antiques dessins de Venise. Est-ce leur
caractère historique, est-ce plutôt le fait que chacune est unique qui
lui donne un caractère si particulier que la pose de la femme qui les
porte en vous attendant, en causant avec vous, prend une importance
exceptionnelle, comme si ce costume avait été le fruit d'une longue
délibération et comme si cette conversation se détachait de la vite
courante comme une scène de roman. Dans ceux de Balzac, on voit des
héroïnes revêtir à dessein telle ou telle toilette, le jour où
elles doivent recevoir tel visiteur. Les toilettes d'aujourd'hui n'ont
pas tant de caractère, exception faite pour les robes de Fortuny. Aucun
vague ne peut subsister dans la description du romancier, puisque cette
robe existe réellement, que les moindres dessins en sont aussi
naturellement fixés que ceux d'une œuvre d'art. Avant de revêtir
celle-ci ou celle-là, la femme a eu à faire un choix entre deux robes,
non pas à peu près pareilles, mais profondément individuelles
chacune, et qu'on pourrait nommer. Mais la robe ne m'empêchait pas de
penser à la femme.
Mme de Guermantes même me sembla à cette époque plus agréable qu'au
temps où je l'aimais encore. Attendant moins d'elle (que je n'allais
plus voir pour elle-même), c'est presque avec le tranquille sans-gêne
qu'on a, quand on est tout seul, les pieds sur les chenets, que je
l'écoutais comme j'aurais lu un livre écrit en langage d'autrefois.
J'avais assez de liberté d'esprit pour goûter dans ce qu'elle disait
cette grâce française si pure qu'on ne trouve plus, ni dans le parler,
ni dans les écrits du temps présent. J'écoutais sa conversation comme
une chanson populaire délicieusement et purement française, je
comprenais que je l'eusse entendue se moquer de Maeterlinck (qu'elle
admirait d'ailleurs maintenant par faiblesse d'esprit de femme, sensible
à ces modes littéraires dont les rayons viennent tardivement), comme
je comprenais que Mérimée se moquât de Baudelaire, Stendhal de
Balzac, Paul-Louis Courier de Victor Hugo, Meilhac de Mallarmé. Je
comprenais bien que le moqueur avait une pensée bien restreinte auprès
de celui dont il se moquait, mais aussi un vocabulaire plus pur. Celui
de Mme de Guermantes, presque autant que celui de la mère de
Saint-Loup, l'était à un point qui enchantait. Ce n'est pas dans les
froids pastiches des écrivains d'aujourd'hui qui disent: au fait (pour
en réalité), singulièrement (pour en particulier), étonné (pour
frappé de stupeur), etc., etc., qu'on retrouve le vieux langage et la
vraie prononciation des mots, mais, en causant avec une Mme de
Guermantes ou une Françoise; j'avais appris de la deuxième, dès
l'âge de cinq ans, qu'on ne dit pas le Tarn, mais le Tar; pas le
Béarn, mais le Béar. Ce qui fit qu'à vingt ans, quand j'allai dans le
monde, je n'eus pas à y apprendre qu'il ne fallait pas dire comme
faisait Mme Bontemps: Madame de Béarn.
Je mentirais en disant que ce côté terrien et quasi-paysan qui restait
en elle, la duchesse n'en avait pas conscience et ne mettait pas une
certaine affectation à le montrer. Mais, de sa part, c'était moins
fausse simplicité de grande dame qui joue la campagnarde et orgueil de
duchesse qui fait la nique aux dames riches méprisantes des paysans
qu'elles ne connaissent pas, que le goût quasi artistique d'une femme
qui sait le charme de ce qu'elle possède et ne va pas le gâter d'un
badigeon moderne. C'est de la même façon que tout le monde a connu à
Dives un restaurateur normand, propriétaire de «Guillaume le
Conquérant», qui s'était bien gardé--chose très rare--de donner à
son hôtellerie le luxe moderne d'un hôtel et qui, lui-même
millionnaire, gardait le parler, la blouse d'un paysan normand et vous
laissait venir le voir faire lui-même dans la cuisine, comme à la
campagne, un dîner qui n'en était pas moins infiniment meilleur, et
encore plus cher que dans les plus grands palaces.
Toute la sève locale qu'il y a dans les vieilles familles
aristocratiques ne suffit pas, il faut qu'il y naisse un être assez
intelligent pour ne pas la dédaigner, pour ne pas l'effacer sous le
vernis mondain. Mme de Guermantes, malheureusement spirituelle et
Parisienne et qui, quand je la connus, ne gardait plus de son terroir
que l'accent, avait du moins, quand elle voulait peindre sa vie de jeune
fille, trouvé pour son langage (entre ce qui eût semblé trop
involontairement provincial, ou au contraire artificiellement lettré),
un de ces compromis qui font l'agrément de la _Petite Fadette_ de
George Sand ou de certaines légendes rapportées par Chateaubriand dans
les _Mémoires d'Outre-Tombe._ Mon plaisir était surtout de lui
entendre conter quelque histoire qui mettait en scène des paysans avec
elle. Les noms anciens, les vieilles coutumes, donnaient à ces
rapprochements entre le château et le village quelque chose d'assez
savoureux. Demeurée en contact avec les terres où elle était
souveraine, une certaine aristocratie reste régionale, de sorte que le
propos le plus simple fait se dérouler devant nos yeux toute une carte
historique et géographique de l'histoire de France.
S'il n'y avait aucune affectation, aucune volonté de fabriquer un
langage à soi, alors cette façon de prononcer était un vrai musée
d'histoire de France par la conversation. «Mon grand oncle Fitt-jam»
n'avait rien qui étonnât, car on sait que les Fitz-James proclament
volontiers qu'ils sont de grands seigneurs français, et ne veulent pas
qu'on prononce leur nom à l'anglaise. Il faut, du reste, admirer la
touchante docilité des gens qui avaient cru jusque-là devoir
s'appliquer à prononcer grammaticalement certains noms et qui,
brusquement, après avoir entendu la duchesse de Guermantes les dire
autrement, s'appliquaient à la prononciation qu'ils n'avaient pu
supposer. Ainsi, la duchesse ayant eu un arrière-grand-père auprès du
comte de Chambord, pour taquiner son mari d'être devenu Orléaniste,
aimait à proclamer: «Nous les vieux de Frochedorf». Le visiteur qui
avait cru bien faire en disant jusque-là «Frohsdorf» tournait casaque
au plus court et disait sans cesse «Frochedorf».
Une fois que je demandais à Mme de Guermantes qui était un jeune homme
exquis qu'elle m'avait présenté comme son neveu et dont j'avais mal
entendu le nom, ce nom, je ne le distinguai pas davantage quand, du fond
de sa gorge, la duchesse émit très fort, mais sans articuler: «C'est
l'... i Eon... l... b... frère à Robert. Il prétend qu'il a la forme
du crâne des anciens Gallois.» Alors je compris qu'elle avait dit:
c'est le petit Léon, le prince de Léon, beau-frère en effet de Robert
de Saint-Loup. «En tout cas, je ne sais pas s'il en a le crâne,
ajouta-t-elle, mais sa façon de s'habiller, qui a du reste beaucoup de
chic, n'est guère de là-bas. Un jour que, de Josselin où j'étais
chez les Rohan, nous étions allés à un pèlerinage, il était venu
des paysans d'un peu toutes les parties de la Bretagne. Un grand diable
de villageois du Léon regardait avec ébahissement les culottes beiges
du beau-frère de Robert. «Qu'est-ce que tu as à me regarder, je parie
que tu ne sais pas qui je suis», lui dit Léon. Et comme le paysan lui
disait que non. «Eh! bien, je suis ton prince.» «Ah! répondit le
paysan en se découvrant et en s'excusant, je vous avais pris pour un
englische.»
Et si, profitant de ce point de départ, je poussais Mme de Guermantes
sur les Rohan (avec qui sa famille s'était souvent alliée), sa
conversation s'imprégnait un peu du charme mélancolique des Pardons,
et, comme dirait ce vrai poète qu'est Pampille, de «l'âpre saveur des
crêpes de blé noir, cuites sur un feu d'ajoncs.»
Du marquis du Lau (dont on sait la triste fin, quand, sourd, il se
faisait porter chez Mme H..., aveugle), elle contait les années moins
tragiques quand, après la chasse, à Guermantes, il se mettait en
chaussons pour prendre le thé avec le roi d'Angleterre, auquel il ne se
trouvait pas inférieur, et avec lequel, on le voit, il ne se gênait
pas. Elle faisait remarquer cela avec tant de pittoresque qu'elle lui
ajoutait le panache à la mousquetaire des gentilshommes un peu glorieux
du Périgord.
D'ailleurs, même dans la simple qualification des gens, avoir soin de
différencier les provinces était pour Mme de Guermantes, restée
elle-même, un grand charme que n'aurait jamais su avoir une Parisienne
d'origine, et ces simples noms d'Anjou, de Poitou, du Périgord,
refaisaient dans sa conversation des paysages.
Pour en revenir à la prononciation et au vocabulaire de Mme de
Guermantes, c'est par ce côté que la noblesse se montre vraiment
conservatrice, avec tout ce que ce mot a à la fois d'un peu puéril,
d'un peu dangereux, de réfractaire à l'évolution, mais aussi
d'amusant pour l'artiste. Je voulais savoir comment on écrivait
autrefois le mot Jean. Je l'appris en recevant une lettre du neveu de
Mme de Villeparisis qui signe--comme il a été baptisé, comme il
figure dans le Gotha--Jehan de Villeparisis, avec la même belle H
inutile, héraldique, telle qu'on l'admire, enluminée de vermillon ou
d'outremer, dans un livre d'heures ou dans un vitrail.
Malheureusement, je n'avais pas le temps de prolonger indéfiniment ces
visites, car je voulais, autant que possible, ne pas rentrer après mon
amie. Or, ce n'était jamais qu'au compte-gouttes que je pouvais obtenir
de Mme de Guermantes les renseignements sur ses toilettes, lesquels
m'étaient utiles pour faire faire des toilettes de même genre, dans la
mesure où une jeune fille peut les porter, pour Albertine. «Par
exemple, madame, le jour où vous deviez dîner chez Mme de
Saint-Euverte, avant d'aller chez la princesse de Guermantes, vous aviez
une robe toute rouge, avec des souliers rouges, vous étiez inouïe,
vous aviez l'air d'une espèce de grande fleur de sang, d'un rubis en
flammes, comment cela s'appelait-il? Est-ce qu'une jeune fille peut
mettre ça?»
La duchesse rendant à son visage fatigué la radieuse expression
qu'avait la princesse des Laumes quand Swann lui faisait, jadis, des
compliments, regarda en riant aux larmes, d'un air moqueur, interrogatif
et ravi, M. de Bréauté toujours là, à cette heure, et qui faisait
tiédir, sous son monocle, un sourire indulgent pour cet amphigouri de
l'intellectuel à cause de l'exaltation physique de jeune homme qu'il
lui semblait cacher. La duchesse avait l'air de dire: «Qu'est-ce qu'il
a, il est fou.» Puis se tournant vers moi d'un air câlin: «Je ne
savais pas que j'avais l'air d'un rubis en flammes ou d'une fleur de
sang, mais je me rappelle, en effet, que j'ai eu une robe rouge:
c'était du satin rouge comme on en faisait à ce moment-là. Oui, une
jeune fille peut porter ça à la rigueur, mais vous m'avez ait que la
vôtre ne sortait pas le soir. C'est une robe de grande soirée, cela ne
peut pas se mettre pour faire des visites.»
Ce qui est extraordinaire, c'est que de cette soirée, en somme pas si
ancienne, Mme de Guermantes ne se rappelât que sa toilette et eût
oublié une certaine chose qui cependant, on va le voir, aurait dû lui
tenir à cœur. Il semble que chez les êtres d'action (et les gens du
monde sont des êtres d'action minuscules, microscopiques, mais enfin
des êtres d'action), l'esprit, surmené par l'attention à ce qui se
passera dans une heure, ne confie que très peu de choses à la
mémoire. Bien souvent, par exemple, ce n'était pas pour donner le
change et paraître ne pas s'être trompé que M. de Norpois, quand on
lui parlait de pronostics qu'il avait émis au sujet d'une alliance avec
l'Allemagne qui n'avait même pas abouti, disait: «Vous devez vous
tromper, je ne me rappelle pas du tout, cela ne me ressemble pas, car,
dans ces sortes de conversations, je suis toujours très laconique et je
n'aurais jamais prédit le succès d'un de ces coups d'éclat qui ne
sont souvent que des coups de tête, et dégénèrent habituellement en
coups de force. Il est indéniable que dans un avenir lointain un
rapprochement franco-allemand pourrait s'effectuer et serait très
profitable aux deux pays et dont la France ne serait pas le mauvais
marchand, je le pense, mais je n'en ai jamais parlé, parce que la poire
n'est pas mûre encore, et si vous voulez mon avis, en demandant à nos
anciens ennemis de convoler avec nous en justes noces, je crois que nous
irions au-devant d'un gros échec et ne recevrions que de mauvais
coups.» En disant cela, M. de Norpois ne mentait pas, il avait
simplement oublié. On oublie, du reste, vite ce qu'on n'a pas pensé
avec profondeur, ce qui vous a été dicté par l'imitation, par les
passions environnantes. Elles changent et avec elles se modifie notre
souvenir. Encore plus que les diplomates, les hommes politiques ne se
souviennent pas du point de vue auquel ils se sont placés à un certain
moment, et quelques-unes de leurs palinodies tiennent moins à un excès
d'ambition qu'à un manque de mémoire. Quant aux gens du monde, ils se
souviennent de peu de chose.
Mme de Guermantes me soutint qu'à la soirée où elle était en robe
rouge, elle ne se rappelait pas qu'il y eût Mme de Chaussepierre, que
je me trompais certainement. Or Dieu sait pourtant si, depuis, les
Chaussepierre avaient occupé l'esprit du duc et de la duchesse. Voici
pour quelle raison. M. de Guermantes était le plus ancien
vice-président du Jockey quand le président mourut. Certains membres
du cercle qui n'ont pas de relations et dont le seul plaisir est de
donner des boules noires aux gens qui ne les invitent pas, firent
campagne contre le duc de Guermantes qui, sûr d'être élu, et assez
négligent quant à cette présidence qui était peu de chose
relativement à sa situation mondaine, ne s'occupa de rien. On fit
valoir que la duchesse était dreyfusarde (l'affaire Dreyfus était
pourtant terminée depuis longtemps, mais vingt ans après on en parlait
encore, et elle ne l'était que depuis deux ans), recevait les
Rothschild, qu'on favorisait trop depuis quelque temps de grands
potentats internationaux comme était le duc de Guermantes, à moitié
Allemand. La campagne trouva un terrain très favorable, les clubs
jalousant toujours beaucoup les gens très en vue et détestant les
grandes fortunes.