offusquer: il ne dépensait pas un sou, l'appartement du couple était
modeste, la femme allait vêtue de laine noire. Folle de musique, elle
donnait bien de petites matinées où étaient invitées beaucoup plus
de chanteuses que chez les Guermantes. Mais personne n'en parlait, tout
cela se passait sans rafraîchissements, le mari même absent, dans
l'obscurité de la rue de la Chaise. À l'Opéra, Mme de Chaussepierre
passait inaperçue, toujours avec des gens dont le nom évoquait le
milieu le plus «ultra» de l'intimité de Charles X, mais des gens
effacés, peu mondains. Le jour de l'élection, à la surprise
générale, l'obscurité triompha de l'éblouissement: Chaussepierre,
deuxième vice-président, fut nommé président du Jockey et le duc de
Guermantes resta sur le carreau, c'est-à-dire premier vice-président.
Certes, être président du Jockey ne représente pas grand'-chose à
des princes de premier rang comme étaient les Guermantes. Mais ne pas
l'être quand c'est votre tour, se voir préférer un Chaussepierre à
la femme de qui Oriane, non seulement ne rendait pas son salut deux ans
auparavant, mais allait jusqu'à se montrer offensée d'être saluée
par cette chauve-souris inconnue, c'était dur pour le duc. Il
prétendait être au-dessus de cet échec, assurant, d'ailleurs, que
c'était à sa vieille amitié pour Swann qu'il le devait. En réalité,
il ne décolérait pas.
Chose assez particulière, on n'avait jamais entendu le duc de
Guermantes se servir de l'expression assez banale: «bel et bien», mais
depuis l'élection du Jockey, dès qu'on parlait de l'affaire Dreyfus,
«bel et bien» surgissait: «Affaire Dreyfus, affaire Dreyfus, c'est
bientôt dit et le terme est impropre; ce n'est pas une affaire de
religion, mais bel bien une affaire politique.» Cinq ans pouvaient
passer sans qu'on entendît «bel et bien» si, pendant ce temps, on ne
parlait pas de l'affaire Dreyfus, mais si, les cinq ans passés, le nom
de Dreyfus revenait, aussitôt «bel et bien» arrivait automatiquement.
Le duc ne pouvait plus, du reste, souffrir qu'on parlât de cette
affaire «qui a causé, disait-il, tant de malheurs» bien qu'il ne
fût, en réalité, sensible qu'à un seul: son échec à la présidence
du Jockey. Aussi l'après-midi dont je parle, où je rappelais à Mme de
Guermantes la robe rouge qu'elle portait à la soirée de sa cousine, M.
de Bréauté fut assez mal reçu quand, voulant dire quelque chose, par
une association d'idées restée obscure et qu'il ne dévoila pas, il
commença en faisant manœuvrer sa langue dans la pointe de sa bouche en
cul de poule: «À propos de l'affaire Dreyfus» (pourquoi de l'affaire
Dreyfus, il s'agissait seulement d'une robe rouge et, certes, le pauvre
Bréauté qui ne pensait jamais qu'à faire plaisir, n'y mettait pas de
malice). Mais le seul nom de Dreyfus fit se froncer les sourcils
jupitériens du duc de Guermantes. «On m'a raconté, dit Bréauté, un
assez joli mot, ma foi très fin, de notre ami Cartier (prévenons le
lecteur que ce Cartier, frère de Mme de Villefranche, n'avait pas
l'ombre de rapport avec le bijoutier du même nom), ce qui, du reste, ne
m'étonne pas, car il a de l'esprit à revendre.» «Ah! interrompit
Oriane, ce n'est pas moi qui l'achèterai. Je ne veux pas vous dire ce
que votre Cartier m'a toujours embêtée, et je n'ai jamais pu
comprendre le charme infini que Charles de la Trémoille et sa femme
trouvent à ce raseur que je rencontre chez eux chaque fois que j'y
vais.» «Ma ière duiesse, répondit Bréauté, qui prononçait
difficilement les c, je vous trouve bien sévère pour Cartier. Il est
vrai qu'il a peut-être pris un pied un peu excessif chez les La
Trémoille, mais enfin c'est pour Charles une espèce, comment dirai-je,
une espèce de fidèle Achate, ce qui est devenu un oiseau assez rare
par le temps qui court. En tous cas, voilà le mot qu'on m'a rapporté.
Cartier aurait dit que si M. Zola avait cherché à avoir un procès et
à se faire condamner, c'était pour éprouver la sensation qu'il ne
connaissait pas encore, celle d'être en prison.» «Aussi a-t-il pris
la fuite avant d'être arrêté, interrompit Oriane. Cela ne tient pas
debout. D'ailleurs, même si c'était vraisemblable, je trouve le mot
carrément idiot. Si c'est ça que vous trouvez spirituel!» «Mon Dieu,
ma ière Oriane, répondit Bréauté qui, se voyant contredit,
commençait à lâcher pied, le mot n'est pas de moi, je vous le
répète tel qu'on me l'a dit, prenez-le pour ce qu'il vaut. En tous cas
il a été cause que M. Cartier a été tancé d'importance par cet
excellent La Trémoille qui, avec beaucoup de raison, ne veut jamais
qu'on parle dans son salon de ce que j'appellerai, comment dire: les
affaires en cours, et qui était d'autant plus contrarié qu'il y avait
là Mme Alphonse Rothschild. Cartier a eu à subir de la part de La
Trémoille une véritable mercuriale.» «Bien entendu, dit le duc, de
fort mauvaise humeur, les Alphonse Rothschild, bien qu'ayant le tact de
ne jamais parler de cet abominable affaire, sont dreyfusards dans l'âme
comme tous les Juifs. C'est même là un argument _ad hominem_ (le duc
employait un peu à tort et à travers l'expression _ad hominem_) qu'on
ne fait pas assez valoir pour montrer la mauvaise foi des Juifs. Si un
Français vole, assassine, je ne me crois pas tenu, parce qu'il est
Français comme moi, de le trouver innocent. Mais les Juifs n'admettront
jamais qu'un de leurs concitoyens soit traître bien qu'ils le sachent
parfaitement et se soucient fort peu des effroyables répercussions (le
duc pensait naturellement à l'élection maudite de Chaussepierre) que
le crime d'un des leurs peut amener jusque... Voyons, Oriane, vous
n'allez pas prétendre que ce n'est pas accablant pour les Juifs ce fait
qu'ils soutiennent tous un traître. Vous n'allez pas me dire que ce
n'est pas parce qu'ils sont Juifs.» «Mon Dieu si, répondit Oriane
(éprouvant, avec un peu d'agacement, un certain désir de résister au
Jupiter tonnant et aussi de mettre «l'intelligence» au-dessus de
l'affaire Dreyfus). Mais c'est peut-être justement parce qu'étant
Juifs et se connaissant eux-mêmes ils savent qu'on peut être Juif et
ne pas être forcément traître et anti-français, comme le prétend,
paraît-il, M. Drumont. Certainement s'il avait été chrétien les
Juifs ne se seraient pas intéressés à lui, mais ils l'ont fait parce
qu'ils sentent bien que s'il n'était pas Juif on ne l'aurait pas cru si
facilement traître _a priori_, comme dirait mon neveu Robert.» «Les
femmes n'entendent rien à la politique, s'écria le duc en fixant des
yeux la duchesse. Car ce crime affreux n'est pas simplement une cause
juive, mais et bien une immense affaire nationale qui peut amener les
plus effroyables conséquences pour la France d'où on devrait expulser
tous les Juifs, bien que je reconnaisse que les sanctions prises
jusqu'ici l'aient été (d'une façon ignoble qui devrait être
révisée) non contre eux, mais contre leurs adversaires les plus
éminents, contre des hommes de premier ordre, laissés à l'écart pour
le malheur de notre pauvre pays.»
Je sentais que cela allait se gâter et je me remis précipitamment à
parler robes.
«Vous rappelez-vous, madame, dis-je, la première fois que vous avez
été aimable avec moi?» «La première fois que j'ai été aimable
avec lui», reprit-elle en regardant en riant M. de Bréauté dont le
bout du nez s'amenuisait, dont le sourire s'attendrissait par politesse
pour Mme de Guermantes et dont la voix de couteau qu'on est en train de
repasser fit entendre quelques sons vagues et rouillés. «Vous aviez
une robe jaune avec de grandes fleurs noires.» «Mais, mon petit, c'est
la même chose, ce sont des robes de soirées.» «Et votre chapeau de
bleuets que j'ai tant aimé! Mais enfin tout cela c'est du
rétrospectif. Je voudrais faire faire à la jeune fille en question un
manteau de fourrure comme celui que vous aviez hier matin. Est-ce que ce
serait impossible que je le visse?» «Non, Hannibal est obligé de s'en
aller dans un instant. Vous viendrez chez moi et ma femme de chambre
vous montrera tout ça. Seulement, mon petit, je veux bien vous prêter
tout ce que vous voudrez, mais si vous faites faire des choses de
Callot, de Doucet, de Paquin par de petites couturières, cela ne sera
jamais la même chose.» «Mais je ne veux pas du tout aller chez une
petite couturière, je sais très bien que ce sera autre chose, mais
cela m'intéresserait de comprendre pourquoi ce sera autre chose.»
«Mais vous savez bien que je ne sais rien expliquer, moi, je suis une
bête, je parle comme une paysanne. C'est une question de tour de main,
de façon; pour les fourrures je peux au moins vous donner un mot pour
mon fourreur qui, de cette façon, ne vous volera pas. Mais vous savez
que cela vous coûtera encore huit ou neuf mille francs.» «Et cette
robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviez l'autre soir, et qui
est sombre, duveteuse, tachetée, striée d'or comme une aile de
papillon?» «Ah! ça c'est une robe de Fortuny. Votre jeune fille peut
très bien mettre cela chez elle. J'en ai beaucoup, je vais vous en
montrer, je peux même vous en donner si cela vous fait plaisir. Mais je
voudrais surtout que vous vissiez celle de ma cousine Talleyrand. Il
faut que je lui écrive de me la prêter.» «Mais vous aviez aussi des
souliers si jolis, était-ce encore de Fortuny?» «Non, je sais ce que
vous voulez dire, c'est du chevreau doré que nous avions trouvé à
Londres, en faisant des courses avec Consuelo de Manchester. C'était
extraordinaire. Je n'ai jamais pu comprendre comme c'était doré, on
dirait une peau d'or, il n'y a que cela avec un petit diamant au milieu.
La pauvre duchesse de Manchester est morte, mais si cela vous fait
plaisir j'écrirai à Mme de Warwick ou à Mme Malborough pour tâcher
d'en retrouver de pareils. Je me demande même si je n'ai pas encore de
cette peau. On pourrait peut-être en faire faire ici. Je regarderai ce
soir, je vous le ferai dire.»
Comme je tâchais autant que possible de quitter la duchesse avant
qu'Albertine fût revenue, l'heure faisait souvent que je rencontrais
dans la cour, en sortant de chez Mme de Guermantes, M. de Charlus et
Morel qui allaient prendre le thé chez Jupien, suprême faveur pour le
baron. Je ne les croisais pas tous les jours mais ils y allaient tous
les jours. Il est du reste à remarquer que la constance d'une habitude
est d'ordinaire en rapport avec son absurdité. Les choses éclatantes,
on ne les fait généralement que par à-coups. Mais des vies
insensées, où le maniaque se prive lui-même de tous les plaisirs et
s'inflige les plus grands maux, ces vies sont ce qui change le moins.
Tous les dix ans si l'on en avait la curiosité, on retrouverait le
malheureux dormant aux heures où il pourrait vivre, sortant aux heures
où il n'y a guère rien d'autre à faire qu'à se laisser assassiner
dans les rues, buvant glacé quand il a chaud, toujours en train de
soigner un rhume. Il suffirait d'un petit mouvement d'énergie, un seul
jour, pour changer cela une fois pour toutes. Mais justement ces vies
sont habituellement l'apanage d'êtres incapables d'énergie. Les vices
sont un autre aspect de ces existences monotones que la volonté
suffirait à rendre moins atroces. Les deux aspects pouvaient être
également considérés quand M. de Charlus allait tous les jours avec
Morel prendre le thé chez Jupien. Un seul orage avait marqué cette
coutume quotidienne. La nièce du giletier ayant dit un jour à Morel:
«C'est cela, venez demain, je vous paierai le thé», le baron avait
avec raison trouvé cette expression bien vulgaire pour une personne
dont il comptait faire presque sa belle-fille, mais comme il aimait à
froisser et se grisait de sa propre colère, au lieu de dire simplement
à Morel qu'il le priait de lui donner à cet égard une leçon de
distinction, tout le retour s'était passé en scènes violentes. Sur le
ton le plus insolent, le plus orgueilleux: «Le «toucher» qui, je le
vois, n'est pas forcément allié au «tact» a donc empêché chez vous
le développement normal de l'odorat, puisque vous avez toléré que
cette expression fétide de payer le thé à 15 centimes je suppose,
fît monter son odeur de vidanges jusqu'à mes royales narines? Quand
vous avez fini un solo de violon avez-vous jamais vu chez moi qu'on vous
récompensât d'un pet, au lieu d'un applaudissement frénétique ou
d'un silence plus éloquent encore parce qu'il est fait de la paresse de
ne pouvoir retenir (non ce que votre fiancée vous prodigue) mais le
sanglot que vous avez amené au bord des lèvres?»
Quand un fonctionnaire s'est vu infliger de tels reproches par son chef,
il est invariablement dégommé le lendemain. Rien au contraire n'eût
été plus cruel à M. de Charlus que de congédier Morel et, craignant
même d'avoir été un peu trop loin, il se mit à faire de la jeune
fille des éloges minutieux, pleins de goût, involontairement semés
d'impertinences. «Elle est charmante, comme vous êtes musicien, je
pense qu'elle vous a séduit par la voix qu'elle a très belle dans les
notes hautes où elle semble attendre l'accompagnement de votre _si_
dièze. Son registre grave me plaît moins et cela doit être en rapport
avec le triple recommencement de son cou étrange et mince, qui,
semblant finir, s'élève encore en elle; plutôt que des détails
médiocres, c'est sa silhouette qui m'agrée. Et comme elle est
couturière et doit savoir jouer des ciseaux, il faut qu'elle me donne
une jolie découpure d'elle-même en papier.»
Charlie avait d'autant moins écouté ces éloges que les agréments
qu'ils célébraient chez sa fiancée lui avaient toujours échappé.
Mais il répondit à M. de Charlus: «C'est entendu, mon petit, je lui
passerai un savon pour qu'elle ne parle plus comme ça.» Si Morel
disait ainsi «mon petit» à M. de Charlus, ce n'est pas que le beau
violoniste ignorât qu'il eût à peine le tiers de l'âge du baron. Il
ne le disait pas non plus comme eût fait Jupien, mais avec cette
simplicité qui dans certaines relations postule que la suppression de
la différence d'âge a tacitement précédé la tendresse. La tendresse
feinte chez Morel. Chez d'autres la tendresse sincère. Ainsi vers cette
époque M. de Charlus reçut une lettre ainsi conçue: «Mon cher
Palamède, quand te reverrai-je? Je m'ennuie beaucoup après toi et
pense bien souvent à toi. PIERRE.» M. de Charlus sa cassa la tête
pour savoir quel était celui de ses parents qui se permettait de lui
écrire avec une telle familiarité, qui devait par conséquent beaucoup
le connaître et dont malgré cela il ne reconnaissait pas l'écriture.
Tous les princes auxquels l'Almanach de Gotha accorde quelques lignes
défilèrent pendant quelques jours dans la cervelle de M. de Charlus.
Enfin, brusquement, une adresse écrite au dos l'éclaira: l'auteur de
la lettre était le chasseur d'un cercle de jeu où allait quelquefois
M. de Charlus. Ce chasseur n'avait pas cru être impoli en écrivant sur
ce ton à M. de Charlus qui avait au contraire un grand prestige à ses
yeux. Mais il pensait que ce ne serait pas gentil de ne pas tutoyer
quelqu'un qui vous avait plusieurs fois embrassé, et vous avait par
là--s'imaginait-il dans sa naïveté--donné son affection. M. de
Charlus fut au fond ravi de cette familiarité. Il reconduisit même
d'une matinée M. de Vaugoubert afin de pouvoir lui montrer la lettre.
Et pourtant Dieu sait que M. de Charlus n'aimait pas à sortir avec M.
de Vaugoubert. Car celui-ci le monocle à l'œil regardait de tous les
côtés les jeunes gens qui passaient. Bien plus, s'émancipant quand il
était avec M. de Charlus, il employait un langage que détestait le
baron. Il mettait tous les noms d'hommes au féminin et, comme il était
très bête, il s'imaginait cette plaisanterie très spirituelle et ne
cessait de rire aux éclats. Comme avec cela il tenait énormément à
son poste diplomatique, les déplorables et ricanantes façons qu'il
avait dans la rue étaient perpétuellement interrompues par la frousse
que lui causait au même moment le passage de gens du monde, mais
surtout de fonctionnaires. «Cette petite télégraphiste, disait-il en
touchant du coude le baron renfrogné, je l'ai connue, mais elle s'est
rangée, la vilaine! Oh! ce livreur des Galeries Lafayette, quelle
merveille! Mon Dieu, voilà le directeur des Affaires commerciales qui
passe. Pourvu qu'il n'ait pas remarqué mon geste. Il serait capable
d'en parler au Ministre qui me mettrait en non-activité, d'autant plus
qu'il paraît que c'en est une.» M. de Charlus ne se tenait pas de
rage. Enfin, pour abréger cette promenade qui l'exaspérait, il se
décida à sortir sa lettre et à la faire lire à l'ambassadeur, mais
il lui recommanda la discrétion, car il feignait que Charlie fût
jaloux afin de pouvoir faire croire qu'il était aimant. «Or,
ajouta-t-il d'un air de bonté impayable, il faut toujours tâcher de
causer le moins de peine qu'on peut.» Avant de revenir à la boutique
de Jupien, l'auteur tient à dire combien il serait contristé que le
lecteur s'offusquât de peintures si étranges. D'une part (et ceci est
le petit côté de la chose) on trouve que l'aristocratie semble
proportionnellement, dans ce livre, plus accusée de dégénérescence
que les autres classes sociales. Cela serait-il qu'il n'y aurait pas
lieu de s'en étonner. Les plus vieilles familles finissent par avouer
dans un nez rouge et bossu, dans un menton déformé, des signes
spécifiques où chacun admire la «race». Mais parmi ces traits
persistants et sans cesse aggravés, il y en a qui ne sont pas visibles,
ce sont les tendances et les goûts. Ce serait une objection plus grave,
si elle était fondée, de dire que tout cela nous est étranger et
qu'il faut tirer la poésie de la vérité toute proche. L'art extrait
du réel le plus familier existe en effet et son domaine est peut-être
le plus grand. Mais il n'en est pas moins vrai qu'un grand intérêt,
parfois de la beauté, peut naître d'actions découlant d'une forme
d'esprit si éloignée de tout ce que nous sentons, de tout ce que nous
croyons, que nous ne pouvons même arriver à les comprendre, qu'elles
s'étalent devant nous comme un spectacle sans cause. Qu'y a-t-il de
plus poétique que Xerxès, fils de Darius, faisant fouetter de verges
la mer qui avait englouti ses vaisseaux?
Il est certain que Morel, usant du pouvoir que ses charmes lui donnaient
sur la jeune fille, transmit à celle-ci, en la prenant à son compte,
la remarque du baron, car l'expression «payer le thé» disparut aussi
complètement de la boutique du giletier que disparaît à jamais d'un
salon telle personne intime, qu'on recevait tous les jours et avec qui,
pour une raison ou pour une autre, on s'est brouillé ou qu'on tient à
cacher et qu'on ne fréquente qu'au dehors. M. de Charlus fut satisfait
de la disparition de «payer le thé». Il y vit une preuve de son
ascendant sur Morel et l'effacement de la seule petite tache à la
perfection de la jeune fille. Enfin, comme tous ceux de son espèce,
tout en étant sincèrement l'ami de Morel et de sa presque fiancée,
l'ardent partisan de leur union, il était assez friand du pouvoir de
créer à son gré de plus ou moins inoffensives piques, en dehors et
au-dessus desquelles il demeurait aussi olympien qu'eût été son
frère.
Morel avait dit à M. de Charlus qu'il aimait la nièce de Jupien,
voulait l'épouser, et il était doux au baron d'accompagner son jeune
ami dans des visites où il jouait le rôle de futur beau-père,
indulgent et discret. Rien ne lui plaisait mieux.
Mon opinion personnelle est que «payer le thé» venait de Morel
lui-même, et que par aveuglement d'amour la jeune couturière avait
adopté une expression de l'être adoré, laquelle jurait par sa laideur
au milieu du joli parler de la jeune fille. Ce parler, ces charmantes
manières qui s'y accordaient, la protection de M. de Charlus faisaient
que beaucoup de clientes, pour qui elle avait travaillé, la recevaient
en amie, l'invitaient à dîner, la mêlaient à leurs relations, la
petite n'acceptant du reste qu'avec la permission du baron de Charlus et
les soirs où cela lui convenait. «Une jeune couturière dans le
monde?» dira-t-on, quelle invraisemblance. Si l'on y songe, il n'était
pas moins invraisemblable qu'autrefois Albertine vînt me voir à
minuit, et maintenant vécût avec moi. Et ç'eût peut-être été
invraisemblable d'une autre, mais nullement d'Albertine, sans père ni
mère, menant une vie si libre qu'au début je l'avais prise à Balbec
pour la maîtresse d'un coureur, ayant pour parente la plus rapprochée
Mme Bontemps qui, déjà, chez Mme Swann, n'admirait chez sa nièce que
ses mauvaises manières et maintenant fermait les yeux, surtout si cela
pouvait la débarrasser d'elle en lui faisant faire un riche mariage où
un peu de l'argent irait à sa tante (dans le plus grand monde, des
mères très nobles et très pauvres, ayant réussi à faire faire à
leur fils un riche mariage, se laissent entretenir par les jeunes
époux, acceptent des fourrures, une automobile, de l'argent d'une
belle-fille qu'elles n'aiment pas et qu'elles font recevoir).
Il viendra peut-être un jour où les couturières, ce que je ne
trouverais nullement choquant, iront dans le monde. La nièce de Jupien
étant une exception ne peut encore le laisser prévoir, une hirondelle
ne fait pas le printemps. En tous cas, si la toute petite situation de
la nièce de Jupien scandalisa quelques personnes, ce ne fut pas Morel,
car, sur certains points, sa bêtise était si grande que non seulement
il trouvait «plutôt bête» cette jeune fille mille fois plus
intelligente que lui, peut-être seulement parce qu'elle l'aimait, mais
encore il supposait être des aventurières, des sous-couturières
déguisées, faisant les dames, les personnes fort bien posées qui la
recevaient et dont elle ne tirait pas vanité. Naturellement ce n'était
pas des Guermantes, ni même des gens qui les connaissaient, mais des
bourgeoises riches, élégantes, d'esprit assez libre pour trouver qu'on
ne se déshonore pas en recevant une couturière, d'esprit assez esclave
aussi pour avoir quelque contentement de protéger une jeune fille que
son Altesse le baron de Charlus allait, en tout bien tout honneur, voir
tous les jours.
Rien ne plaisait mieux que l'idée de ce mariage au baron, lequel
pensait qu'ainsi Morel ne lui serait pas enlevé. Il paraît que la
nièce de Jupien avait fait, presque enfant, une «faute». Et M. de
Charlus, tout en faisant son éloge à Morel, n'aurait pas été fâché
de le confier à son ami qui eût été furieux et de semer ainsi la
zizanie. Car M. de Charlus, quoique terriblement méchant, ressemblait
à un grand nombre de personnes bonnes qui font les éloges d'un tel ou
d'une telle, pour prouver leur propre bonté, mais se garderaient comme
du feu des paroles bienfaisantes, si rarement prononcées, qui seraient
capables de faire régner la paix. Malgré cela, le baron se gardait
d'aucune insinuation, et pour deux causes. «Si je lui raconte, se
disait-il, que sa fiancée n'est pas sans tache, son amour-propre sera
froissé, il m'en voudra. Et puis, qui me dit qu'il n'est pas amoureux
d'elle? Si je ne dis rien, ce feu de paille s'éteindra vite, je
gouvernerai leurs rapports à ma guise, il ne l'aimera que dans la
mesure où je le souhaiterai. Si je lui raconte la faute passée de sa
promise, qui me dit que mon Charlie n'est pas encore assez amoureux pour
devenir jaloux. Alors je transformerai par ma propre faute un flirt sans
conséquence et qu'on mène comme on veut, en un grand amour, chose
difficile à gouverner.» Pour ces deux raisons M. de Charlus gardait un
silence qui n'avait que les apparences de la discrétion, mais qui, par
un autre côté, était méritoire, car se taire est presque impossible
aux gens de sa sorte.
D'ailleurs la jeune fille était délicieuse, et M. de Charlus, en qui
elle satisfaisait tout le goût esthétique qu'il pouvait avoir pour les
femmes, aurait voulu avoir d'elle des centaines de photographies. Moins
bête que Morel, il apprenait avec plaisir le nom des dames comme il
faut qui la recevaient et que son flair social situait bien, mais il se
gardait (voulant garder l'empire) de le dire à Charlie, lequel, vraie
brute en cela, continuait à croire qu'en dehors de la «classe de
violon» et des Verdurin, seuls existaient les Guermantes, les quelques
familles presque royales énumérées par le baron, tout le reste
n'étant qu'une «lie», une «tourbe». Charlie prenait ces expressions
de M. de Charlus à la lettre.