«Je crois qu'Andrée veut me mener aux Buttes-Chaumont que je

MARCEL PROUST

À LA RECHERCHE DU

TEMPS PERDU

TOME VI

LA PRISONNIÈRE

(SODOME ET GOMORRHE III)

TROISIÈME ÉDITION

NRF

PARIS

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, RUE DE GRENELLE. 1923

_Le texte dactylographié du présent, qui forme le tome VI d'À la

recherche du temps perdu, nous avait été remis par Marcel Proust peu

de temps avant sa mort. La maladie ne lui ayant pas laissé la force de

corriger complètement ce texte, une révision très soigneuse sur le

manuscrit en fut entreprise après sa mort par le Dr Robert Proust et,

par Jacques Rivière. C'est le résultat de ce travail, où nous

espérons qu'un minimum d'imperfections se laissera découvrir, que nous

publions aujourd'hui._

_L'ÉDITEUR._

TABLE

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE DEUXIÈME

CHAPITRE TROISIÈME

CHAPITRE PREMIER

_Vie en commun avec Albertine._

Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur, et avant d'avoir

vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était

la raie du jour, je savais déjà le temps qu'il faisait. Les premiers

bruits de la rue me l'avaient appris, selon qu'ils me parvenaient

amortis et déviés par l'humidité ou vibrants comme des flèches dans

l'aire résonnante et vide d'un matin spacieux, glacial et pur; dès le

roulement du premier tramway, j'avais entendu s'il était morfondu dans

la pluie ou en partance pour l'azur. Et, peut-être, ces bruits

avaient-ils été devancés eux-mêmes par quelque émanation plus

rapide et plus pénétrante qui, glissée au travers de mon sommeil, y

répandait une tristesse annonciatrice de la neige, ou y faisait

entonner, à certain petit personnage intermittent, de si nombreux

cantiques à la gloire du soleil que ceux-ci finissaient par amener pour

moi, qui encore endormi commençais à sourire, et dont les paupières

closes se préparaient à être éblouies, un étourdissant réveil en

musique. Ce fut, du reste, surtout de ma chambre que je perçus la vie

extérieure pendant cette période. Je sais que Bloch raconta que, quand

il venait me voir le soir, il entendait comme le bruit d'une

conversation; comme ma mère était à Combray et qu'il ne trouvait

jamais personne dans ma chambre, il conclut que je parlais tout seul.

Quand, beaucoup plus tard, il apprit qu'Albertine habitait alors avec

moi, comprenant que je l'avais cachée à tout le monde, il déclara

qu'il voyait enfin la raison pour laquelle, à cette époque de ma vie,

je ne voulais jamais sortir. Il se trompa. Il était d'ailleurs fort

excusable, car la réalité même, si elle est nécessaire, n'est pas

complètement prévisible. Ceux qui apprennent sur la vie d'un autre

quelque détail exact en tirent aussitôt des conséquences qui ne le

sont pas et voient dans le fait nouvellement découvert l'explication de

choses qui précisément n'ont aucun rapport avec lui.

Quand je pense maintenant que mon amie était venue, à notre retour de

Balbec, habiter à Paris sous le même toit que moi, qu'elle avait

renoncé à l'idée d'aller faire une croisière, qu'elle avait sa

chambre à vingt pas de la mienne, au bout du couloir, dans le cabinet

à tapisseries de mon père, et que chaque soir, fort tard, avant de me

quitter, elle glissait dans ma bouche sa langue, comme un pain

quotidien, comme un aliment nourrissant et ayant le caractère presque

sacré de toute chair à qui les souffrances, que nous avons endurées

à cause d'elle, ont fini par conférer une sorte de douceur morale, ce

que j'évoque aussitôt par comparaison, ce n'est pas la nuit que le

capitaine de Borodino me permit de passer au quartier, par une faveur

qui ne guérissait en somme qu'un malaise éphémère, mais celle où

mon père envoya maman dormir dans le petit lit à côté du mien. Tant

la vie, si elle doit une fois de plus nous délivrer d'une souffrance

qui paraissait inévitable, le fait dans des conditions différentes,

opposées parfois jusqu'au point qu'il y a presque sacrilège apparent

à constater l'identité de la grâce octroyée!

Quand Albertine savait par Françoise que, dans la nuit de ma chambre

aux rideaux encore fermés, je ne dormais pas, elle ne se gênait pas

pour faire un peu de bruit, en se baignant, dans son cabinet de

toilette. Alors, souvent, au lieu d'attendre une heure plus tardive,

j'allais dans une salle de bains contiguë à la sienne et qui était

agréable. Jadis, un directeur de théâtre dépensait des centaines de

mille francs pour consteller de vraies émeraudes le trône où la diva

jouait un rôle d'impératrice. Les ballets russes nous ont appris que

de simples jeux de lumières prodiguent, dirigés là où il faut, des

joyaux aussi somptueux et plus variés. Cette décoration déjà plus

immatérielle n'est pas si gracieuse pourtant que celle par quoi, à

huit heures du matin, le soleil remplace celle que nous avions

l'habitude d'y voir quand nous ne nous levions qu'à midi. Les fenêtres

de nos deux salles de bains, pour qu'on ne pût nous voir du dehors,

n'étaient pas lisses, mais toutes froncées d'un givre artificiel et

démodé. Le soleil tout à coup jaunissait cette mousseline de verre,

la dorait et, découvrant doucement en moi un jeune homme plus ancien

qu'avait caché longtemps l'habitude, me grisait de souvenirs, comme si

j'eusse été en pleine nature devant des feuillages dorés où ne

manquait même pas la présence d'un oiseau. Car j'entendais Albertine

siffler sans trêve:

_Les douleurs sont des folles,

Et qui les écoute est encore plus fou._

Je l'aimais trop pour ne pas joyeusement sourire de son mauvais goût

musical. Cette chanson du reste avait ravi, l'été passé, Mme

Bontemps, laquelle entendit dire bientôt que c'était une ineptie, de

sorte que, au lieu de demander à Albertine de la chanter, quand elle

avait du monde, elle y substitua:

_Une chanson d'adieu sort des sources troublées._

qui devint à son tour «une vieille rengaine de Massenet, dont la

petite nous rabat les oreilles.

Une nuée passait, elle éclipsait le soleil, je voyais s'éteindre et

rentrer dans une grisaille le pudique et feuillu rideau de verre.

Les cloisons, qui séparaient nos deux cabinets de toilette (celui

d'Albertine tout pareil était une salle de bains que maman, en ayant

une autre dans la partie opposée de l'appartement, n'avait jamais

utilisée pour ne pas me faire de bruit), étaient si minces que nous

pouvions parler tout en nous lavant chacun dans le nôtre, poursuivant

une causerie qu'interrompait seulement le bruit de l'eau, dans cette

intimité que permet souvent à l'hôtel l'exiguïté du logement et le

rapprochement des pièces mais qui, à Paris, est si rare.

D'autres fois, je restais couché, rêvant aussi longtemps que je le

voulais, car on avait ordre de ne jamais entrer dans ma chambre avant

que j'eusse sonné, ce qui, à cause de la façon incommode dont avait

été posée la poire électrique au-dessus de mon lit, demandait si

longtemps, que, souvent, las de chercher à l'atteindre et content

d'être seul, je restais quelques instants presque rendormi. Ce n'est

pas que je fusse absolument indifférent au séjour d'Albertine chez

nous. Sa séparation d'avec ses amies réussissait à épargner à mon

cœur de nouvelles souffrances. Elle le maintenait dans un repos, dans

une quasi-immobilité qui l'aideraient à guérir. Mais, enfin, ce calme

que me procurait mon amie était apaisement de la souffrance plutôt que

joie. Non pas qu'il ne me permît d'en goûter de nombreuses, auxquelles

la douleur trop vive m'avait fermé, mais ces joies, loin de les devoir

à Albertine, que d'ailleurs je ne trouvais plus guère jolie et avec

laquelle je m'ennuyais, que j'avais la sensation nette de ne pas aimer,

je les goûtais au contraire pendant qu'Albertine n'était pas auprès

de moi. Aussi, pour commencer la matinée, je ne la faisais pas tout de

suite appeler, surtout s'il faisait beau. Pendant quelques instants, et

sachant qu'il me rendait plus heureux qu'Albertine, je restais en tête

à tête avec le petit personnage intérieur, salueur chantant du soleil

et dont j'ai déjà parlé. De ceux qui composent notre individu, ce ne

sont pas les plus apparents qui nous sont le plus essentiels. En moi,

quand la maladie aura fini de les jeter l'un après l'autre par terre,

il en restera encore deux ou trois qui auront la vie plus dure que les

autres, notamment un certain philosophe qui n'est heureux que quand il a

découvert, entre deux œuvres, entre deux sensations, une partie

commune. Mais le dernier de tous, je me suis quelquefois demandé si ce

ne serait pas le petit bonhomme fort semblable à un autre que

l'opticien de Combray avait placé derrière sa vitrine pour indiquer le

temps qu'il faisait et qui, ôtant son capuchon dès qu'il y avait du

soleil, le remettait s'il allait pleuvoir. Ce petit bonhomme-là, je

connais son égoïsme; je peux souffrir d'une crise d'étouffements que

la venue seule de la pluie calmerait, lui ne s'en soucie pas et aux

premières gouttes si impatiemment attendues, perdant sa gaîté, il

rabat son capuchon avec mauvaise humeur. En revanche, je crois bien

qu'à mon agonie, quand tous mes autres «moi» seront morts, s'il vient

à briller un rayon de soleil, tandis que je pousserai mes derniers

soupirs, le petit personnage barométrique se sentira bien aise, et

ôtera son capuchon pour chanter: «Ah! enfin, il fait beau.»

Je sonnais Françoise. J'ouvrais _le Figaro._ J'y cherchais et

constatais que ne s'y trouvait pas un article, ou prétendu tel, que

j'avais envoyé à ce journal et qui n'était, un peu arrangée, que la

page récemment retrouvée, écrite autrefois dans la voiture du Dr

Percepied, en regardant les clochers de Martinville. Puis, je lisais la

lettre de maman. Elle trouvait bizarre, choquant, qu'une jeune fille

habitât seule avec moi. Le premier jour, au moment de quitter Balbec,

quand elle m'avait vu si malheureux et s'était inquiétée de me

laisser seul, peut-être ma mère avait-elle été heureuse en apprenant

qu'Albertine partait avec nous et en voyant que, côte à côte avec nos

propres malles (les malles auprès desquelles j'avais passé la nuit à

l'Hôtel de Balbec en pleurant), on avait chargé sur le tortillard

celles d'Albertine, étroites et noires, qui m'avaient paru avoir la

forme de cercueils et dont j'ignorais si elles allaient apporter à la

maison la vie ou la mort. Mais je ne me l'étais même pas demandé

étant tout à la joie, dans le matin rayonnant, après l'effroi de

rester à Balbec, d'emmener Albertine. Mais, à ce projet, si au début

ma mère n'avait pas été hostile (parlant gentiment à mon amie comme

une maman dont le fils vient d'être gravement blessé, et qui est

reconnaissante à la jeune maîtresse qui le soigne avec dévouement),

elle l'était devenue depuis qu'il s'était trop complètement réalisé

et que le séjour de la jeune fille se prolongeait chez nous, et chez

nous en l'absence de mes parents. Cette hostilité, je ne peux pourtant

pas dire que ma mère ne me la manifestât jamais. Comme autrefois, quand

elle avait cessé d'oser me reprocher ma nervosité, ma paresse,

maintenant elle se faisait un scrupule--que je n'ai peut-être pas tout

à fait deviné au moment ou pas voulu deviner--de risquer, en faisant

quelques réserves sur la jeune fille avec laquelle je lui avais dit que

j'allais me fiancer, d'assombrir ma vie, de me rendre plus tard moins

dévoué pour ma femme, de semer peut-être, pour quand elle-même ne

serait plus, le remords de l'avoir peinée en épousant Albertine. Maman

préférait paraître approuver un choix sur lequel elle avait le

sentiment qu'elle ne pourrait pas me faire revenir. Mais tous ceux qui

l'ont vue à cette époque m'ont dit qu'à sa douleur d'avoir perdu sa

mère, s'ajoutait un air de perpétuelle préoccupation. Cette

contention d'esprit, cette discussion intérieure, donnait à maman une

grande chaleur aux tempes et elle ouvrait constamment les fenêtres pour

se rafraîchir. Mais, de décision, elle n'arrivait pas à en prendre de

peur de «m'influencer» dans un mauvais sens et de gâter ce qu'elle

croyait mon bonheur. Elle ne pouvait même pas se résoudre à

m'empêcher de garder provisoirement Albertine à la maison. Elle ne

voulait pas se montrer plus sévère que Mme Bontemps que cela regardait

avant tout et qui ne trouvait pas cela inconvenant, ce qui surprenait

beaucoup ma mère. En tous cas, elle regrettait d'avoir été obligée

de nous laisser tous les deux seuls, en partant juste à ce moment pour

Combray où elle pouvait avoir à rester (et en fait resta) de longs

mois, pendant lesquels ma grand'tante eut sans cesse besoin d'elle jour

et nuit. Tout, là-bas, lui fut rendu facile, grâce à la bonté, au

dévouement de Legrandin qui, ne reculant devant aucune peine, ajourna

de semaine en semaine son retour à Paris, sans connaître beaucoup ma

tante, simplement d'abord parce qu'elle avait été une amie de sa

mère, puis parce qu'il sentit que la malade, condamnée, aimait ses

soins et ne pouvait se passer de lui. Le snobisme est une maladie grave

de l'âme, mais localisée et qui ne la gâte pas tout entière. Moi,

cependant, au contraire de maman, j'étais fort heureux de son

déplacement à Combray, sans lequel j'eusse craint (ne pouvant pas dire

à Albertine de la cacher) qu'elle ne découvrît son amitié pour Mlle

Vinteuil. C'eût été pour ma mère un obstacle absolu, non seulement

à un mariage dont elle m'avait d'ailleurs demandé de ne pas parler

encore définitivement à mon amie et dont l'idée m'était de plus en

plus intolérable, mais même à ce que celle-ci passât quelque temps

à la maison. Sauf une raison si grave et qu'elle ne connaissait pas,

maman, par le double effet de l'imitation édifiante et libératrice de

ma grand'mère, admiratrice de George Sand, et qui faisait consister la

vertu dans la noblesse du cœur, et, d'autre part, de ma propre

influence corruptrice, était maintenant indulgente à des femmes pour

la conduite de qui elle se fût montrée sévère autrefois, ou même

aujourd'hui, si elles avaient été de ses amies bourgeoises de Paris ou

de Combray, mais dont je lui vantais la grande âme et auxquelles elle

pardonnait beaucoup parce qu'elles m'aimaient bien. Malgré tout et

même en dehors de la question convenance, je crois qu'Albertine eût

insupporté maman qui avait gardé de Combray, de ma tante Léonie, e

toutes ses parentes, des habitudes d'ordre, dont mon amie n'avait pas la

première notion.

Elle n'aurait pas fermé une porte et, en revanche, ne se serait pas

plus gênée d'entrer quand une porte était ouverte que ne fait un

chien ou un chat. Son charme un peu incommode était ainsi d'être à la

maison moins comme une jeune fille, que comme une bête domestique qui

entre dans une pièce, qui en sort, qui se trouve partout où on ne s'y

attend pas et qui venait--c'était pour moi un repos profond--se jeter

sur mon lit à côté de moi, s'y faire une place d'où elle ne bougeait

plus, sans gêner comme l'eût fait une personne. Pourtant, elle finit

par se plier à mes heures de sommeil, à ne pas essayer non seulement

d'entrer dans ma chambre, mais à ne plus faire de bruit avant que

j'eusse sonné. C'est Françoise qui lui imposa ces règles.

Elle était de ces domestiques de Combray sachant la valeur de leur

maître et que le moins qu'elles puissent est de lui faire rendre

entièrement ce qu'elles jugent qui lui est dû. Quand un visiteur

étranger donnait un pourboire à Françoise à partager avec la fille

de cuisine, le donateur n'avait pas le temps d'avoir remis sa pièce que

Françoise avec une rapidité, une discrétion et une énergie égales,

avait passé la leçon à la fille de cuisine qui venait remercier non

pas à demi mot, mais franchement, hautement, comme Françoise lui avait

dit qu'il fallait le faire. Le curé de Combray n'était pas un génie,

mais, lui aussi, savait ce qui se devait. Sous sa direction, la fille de

cousins protestants de Mme Sazerat s'était convertie au catholicisme et

la famille avait été parfaite pour lui: il fut question d'un mariage

avec un noble de Méséglise. Les parents du jeune homme écrivirent

pour prendre des informations une lettre assez dédaigneuse et où

l'origine protestante était méprisée. Le curé de Combray répondit

d'un tel ton que le noble de Méséglise, courbé et prosterné,

écrivit une lettre bien différente, où il sollicitait comme la plus

précieuse faveur de s'unir à la jeune fille.

Françoise n'eut pas de mérite à faire respecter mon sommeil par

Albertine. Elle était imbue de la tradition. À un silence qu'elle

garda, ou à la réponse péremptoire qu'elle fit à une proposition

d'entrer chez moi ou de me faire demander quelque chose, qu'avait dû

innocemment formuler Albertine, celle-ci comprit avec stupeur qu'elle se

trouvait dans un monde étrange, aux coutumes inconnues, réglé par des

lois de vivre qu'on ne pouvait songer à enfreindre. Elle avait déjà

eu un premier pressentiment de cela à Balbec, mais, à Paris, n'essaya

même pas de résister et attendit patiemment chaque matin mon coup de

sonnette pour oser faire du bruit.

L'éducation que lui donna Françoise fut salutaire d'ailleurs à notre

vieille servante elle-même, en calmant peu à peu les gémissements que

depuis le retour de Balbec elle ne cessait de pousser. Car, au moment de

monter dans le tram, elle s'était aperçue qu'elle avait oublié de

dire adieu à la «gouvernante» de l'Hôtel, personne moustachue qui

surveillait les étages, connaissait à peine Françoise, mais avait

été relativement polie pour elle. Françoise voulait absolument faire

retour en arrière, descendre du tram, revenir à l'Hôtel, faire ses

adieux à la gouvernante et ne partir que le lendemain. La sagesse, et

surtout mon horreur subite, de Balbec, m'empêchèrent de lui accorder

cette grâce, mais elle en avait contracté une mauvaise humeur maladive

et fiévreuse, que le changement d'air n'avait pas suffi à faire

disparaître et qui se prolongeait à Paris. Car, selon le code de

Françoise, tel qu'il est illustré dans les bas-reliefs de

Saint-André-des-Champs, souhaiter la mort d'un ennemi, la lui donner

même n'est pas défendu, mais il est horrible de ne pas faire ce qui se

doit, de ne pas rendre une politesse, de ne pas faire des adieux avant

de partir, comme une vraie malotrue, à une gouvernante d'étage.

Pendant tout le voyage, le souvenir à chaque moment renouvelé qu'elle

n'avait pas pris congé de cette femme, avait fait monter aux joues de

Françoise un vermillon qui pouvait effrayer. Et si elle refusa de boire

et de manger jusqu'à Paris, c'est peut-être parce que ce souvenir lui

mettait un «poids réel» «sur l'estomac» (chaque classe sociale a sa

pathologie) plus encore que pour nous punir.

Parmi les causes qui faisaient que maman m'envoyait tous les jours une

lettre, et une lettre d'où n'était jamais absente quelque citation de

Mme de Sévigné, il y avait le souvenir de ma grand'mère. Maman

m'écrivait: «Mme Sazerat nous a donné un de ces petits déjeuners

dont elle a le secret et qui, comme eût dit ta pauvre grand'mère, en

citant Mme de Sévigné, nous enlèvent à la solitude sans nous

apporter la société.» Dans mes premières réponses, j'eus la bêtise

d'écrire à maman: «À ces citations, ta mère te reconnaîtrait tout

de suite.» Ce qui me valut, trois jours après, ce mot: «Mon pauvre

fils, si c'était pour me parler de _ma mère_ tu invoques bien mal à

propos Mme de Sévigné. Elle t'aurait répondu comme elle fit à Mme de

Grignan: «Elle ne vous était donc rien? Je vous croyais parents.»

Cependant, j'entendais les pas de mon amie qui sortait de sa chambre ou

y rentrait. Je sonnais, car c'était l'heure où Andrée allait venir

avec le chauffeur, ami de Morel, et fourni par les Verdurin, chercher

Albertine. J'avais parlé à celle-ci de la possibilité lointaine de

nous marier; mais je ne l'avais jamais fait formellement; elle-même,

par discrétion, quand j'avais dit: «Je ne sais pas, mais ce serait

peut-être possible», avait secoué la tête avec un mélancolique

sourire disant «mais non ce ne le serait pas», ce qui signifiait: «je

suis trop pauvre». Et, alors, tout en disant «rien n'est moins sûr»,

quand il s'agissait de projets d'avenir, présentement je faisais tout

pour la distraire, lui rendre la vie agréable, cherchant peut-être

aussi, inconsciemment, à lui faire par là désirer de m'épouser. Elle

riait elle-même de tout ce luxe. «C'est la mère d'Andrée qui en

ferait une tête de me voir devenue une dame riche comme elle, ce

qu'elle appelle une dame qui a «chevaux, voitures, tableaux». Comment?

Je ne vous avais jamais raconté qu'elle disait cela. Oh! c'est un type!

Ce qui m'étonne, c'est qu'elle élève les tableaux à la dignité des

chevaux et des voitures.» On verra plus tard que, malgré les habitudes

de parler stupides qui lui étaient restées, Albertine s'était

étonnamment développée, ce qui m'était entièrement égal, les

supériorités d'esprit d'une compagne m'ayant toujours si peu

intéressé, que si je les ai fait remarquer à l'une ou à l'autre,

cela a été par pure politesse. Seul, le curieux génie de Françoise

m'eût peut-être plu. Malgré moi, je souriais pendant quelques

instants, quand, par exemple, ayant profité de ce qu'elle avait appris

qu'Albertine n'était pas là, elle m'abordait par ces mots: «Divinité

du ciel déposée sur un lit!» Je disais: «Mais, voyons, Françoise,

pourquoi «divinité du ciel?»--Oh, si vous croyez que vous avez

quelque chose de ceux qui voyagent sur notre vile terre, vous vous

trompez bien!--Mais pourquoi «déposée» sur un lit, vous voyez bien

que je suis couché.--Vous n'êtes jamais couché. A-t-on jamais vu

personne couché ainsi? Vous êtes venu vous poser là. Votre pyjama en

ce moment, tout blanc, avec vos mouvements de cou, vous donne l'air

d'une colombe.»

Albertine, même dans l'ordre des choses bêtes, s'exprimait tout

autrement que la petite fille qu'elle était il y avait seulement

quelques aimées à Balbec. Elle allait jusqu'à déclarer, à propos

d'un événement politique qu'elle blâmait: «Je trouve ça

formidable.» Et je ne sais si ce ne fut vers ce temps-là qu'elle

apprit à dire pour signifier qu'elle trouvait un livre mal écrit:

«C'est intéressant, mais, par exemple, c'est écrit _comme par un

cochon._»

La défense d'entrer chez moi avant que j'eusse sonné l'amusait

beaucoup. Comme elle avait pris notre habitude familiale des citations

et utilisait pour elle celles des pièces qu'elle avait jouées au

couvent et que je lui avais dit aimer, elle me comparait toujours à

Assuérus:

_Et la mort est le prix de tout audacieux

Qui sans être appelé se présente à ses yeux._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal

Ni le rang, ni le sexe; et le crime est égal

Moi-même...

Je suis à cette loi comme une autre soumise:

Et sans le prévenir il faut pour lui parler

Qu'il me cherche ou du moins qu'il me fasse appeler._

Physiquement, elle avait changé aussi. Ses longs yeux bleus--plus

allongés--n'avaient pas gardé la même forme; ils avaient bien la

même couleur, mais semblaient être passés à l'état liquide. Si bien

que, quand elle les fermait, c'était comme quand avec des rideaux on

empêche de voir la mer. C'est sans doute de cette partie d'elle-même

que je me souvenais surtout, chaque nuit en la quittant. Car, par

exemple, tout au contraire chaque matin, le crêpelage de ses cheveux me

causa longtemps la même surprise, comme une chose nouvelle que je

n'aurais jamais vue. Et pourtant, au-dessus du regard souriant d'une

jeune fille, qu'y a-t-il de plus beau que cette couronne bouclée de

violettes noires. Le sourire propose plus d'amitié; mais les petits

crochets vernis des cheveux en fleurs, plus parents de la chair dont ils

semblent la transposition en vaguelettes, attrapent davantage le désir.

À peine entrée dans ma chambre, elle sautait sur le lit et quelquefois

définissait mon genre d'intelligence, jurait dans un transport sincère

qu'elle aimerait mieux mourir que me quitter: c'était les jours où je

m'étais rasé avant de la faire venir. Elle était de ces femmes qui ne

savent pas démêler la raison de ce qu'elles ressentent. Le plaisir que

leur cause un teint frais, elles l'expliquent par les qualités morales

de celui qui leur semble pour leur avenir présenter une possibilité de

bonheur, capable du reste de décroître et de devenir moins nécessaire

au fur et à mesure qu'on laisse pousser sa barbe.

Je lui demandais où elle comptait aller.

«Je crois qu'Andrée veut me mener aux Buttes-Chaumont que je ne

connais pas.»

Certes, il m'était impossible de deviner entre tant d'autres paroles si

sous celle-là un mensonge était caché. D'ailleurs, j'avais confiance

en Andrée pour me dire tous les endroits où elle allait avec

Albertine.

À Balbec, quand je m'étais senti trop las d'Albertine, j'avais compté

dire mensongèrement à Andrée: «Ma petite Andrée, si seulement je

vous avais revue plus tôt! C'était vous que j'aurais aimée. Mais,

maintenant, mon cœur est fixé ailleurs. Tout de même, nous pouvons

nous voir beaucoup, car mon amour pour une autre me cause de grands

chagrins et vous m'aiderez à me consoler.» Or, ces mêmes paroles de

mensonge étaient devenues vérité à trois semaines de distance.

Peut-être, Andrée avait-elle cru à Paris que c'était en effet un

mensonge et que je l'aimais, comme elle l'aurait sans doute cru à

Balbec. Car la vérité change tellement pour nous, que les autres ont

peine à s'y reconnaître. Et comme je savais qu'elle me raconterait

tout ce qu'elles auraient fait, Albertine et elle, je lui avais demandé

et elle avait accepté de venir la chercher presque chaque jour. Ainsi,

je pourrais, sans souci, rester chez moi.

Et ce prestige d'Andrée d'être une des filles de la petite bande me

donnait confiance qu'elle obtiendrait tout ce que je voudrais

d'Albertine. Vraiment, j'aurais pu lui dire maintenant en toute vérité

qu'elle serait capable de me tranquilliser.

D'autre part, mon choix d'Andrée (laquelle se trouvait être à Paris,

ayant renoncé à son projet de revenir à Balbec) comme guide de mon

amie avait tenu à ce qu'Albertine me raconta de l'affection que son

amie avait eue pour moi à Balbec, à un moment au contraire où je

craignais de l'ennuyer, et si je l'avais su alors, c'est peut-être

Andrée que j'eusse aimée.

«Comment vous ne le saviez pas, me dit Albertine, nous en plaisantions

pourtant entre nous. Du reste, vous n'avez pas remarqué qu'elle

s'était mise à prendre vos manières de parler, de raisonner. Surtout,

quand elle venait de vous quitter, c'était frappant. Elle n'avait pas

besoin de nous dire si elle vous avait vu. Quand elle arrivait, si elle

venait d'auprès de vous, cela se voyait à la première seconde. Nous

nous regardions entre nous et nous riions. Elle était comme un

charbonnier qui voudrait faire croire qu'il n'est pas charbonnier. Il

est tout noir. Un meunier n'a pas besoin de dire qu'il est meunier, on

voit bien toute la farine qu'il a sur lui; il y a encore la place des

sacs qu'il a portés. Andrée, c'était la même chose, elle tournait

ses sourcils comme vous, et puis son grand cou, enfin je ne peux pas

vous dire. Quand je prends un livre qui a été dans votre chambre, je

peux le lire dehors, on sait tout de même qu'il vient de chez vous

parce qu'il garde quelque chose de vos sales fumigations. C'est un rien,

mais c'est un rien au fond qui est assez gentil. Chaque fois que

quelqu'un avait parlé de vous gentiment, avait eu l'air de faire grand

cas de vous, Andrée était dans le ravissement.»

Malgré tout, pour éviter qu'il y eût quelque chose de préparé à

mon insu, je conseillai d'abandonner pour ce jour-là les

Buttes-Chaumont et d'aller plutôt à Saint-Cloud, ou ailleurs.

Ce n'est pas certes, je le savais, que j'aimasse Albertine le moins du

monde. L'amour n'est peut-être que la propagation de ces remous qui, à

la suite d'une émotion, émeuvent l'âme. Certains avaient remué mon

âme tout entière quand Albertine m'avait parlé à Balbec de Mlle

Vinteuil, mais ils étaient maintenant arrêtés. Je n'aimais plus

Albertine, car il ne me restait plus rien de la souffrance, guérie

maintenant, que j'avais eue dans le tram, à Balbec, en apprenant quelle

avait été l'adolescence d'Albertine, avec des visites peut-être à

Montjouvain. Tout cela, j'y avais trop longtemps pensé, c'était

guéri. Mais, par instant, certaines manières de parler d'Albertine me

faisaient supposer--je ne sais pourquoi--qu'elle avait dû recevoir dans

sa vie encore si courte beaucoup de compliments, de déclarations, et

les recevoir avec plaisir, autant dire avec sensualité. Ainsi, elle

disait, à propos de n'importe quoi: «C'est vrai? C'est bien vrai?»

Certes, si elle avait dit comme une Odette: «C'est bien vrai ce gros

mensonge-là!» je ne m'en fusse pas inquiété, car le ridicule de la

formule se fût expliqué par une stupide banalité d'esprit de femme.

Mais son air interrogateur: «C'est vrai?» donnait d'une part

l'étrange impression d'une créature qui ne peut se rendre compte des

choses par elle-même, qui en appelle à votre témoignage, comme si

elle ne possédait pas les mêmes facilités que vous (on lui disait:

«Voilà une heure que nous sommes partis», ou: «Il pleut», elle

demandait: «C'est vrai?») Malheureusement, d'autre part, ce manque de

facilité à se rendre compte par soi-même des phénomènes extérieurs

ne devait pas être la véritable origine de «C'est vrai? C'est bien

vrai?» Il semblait plutôt que ces mots eussent été, dès sa

nubilité précoce, des réponses à des «Vous savez que je n'ai jamais

trouvé une personne aussi jolie que vous.» «Vous savez que j'ai un

grand amour pour vous, que je suis dans un état d'excitation

terrible.» Affirmations auxquelles répondaient, avec une modestie

coquettement consentante, ces «C'est vrai? C'est bien vrai?», lesquels

ne servaient plus à Albertine avec moi qu'à répondre par une question

à une affirmation telle que: «Vous avez sommeillé plus d'une heure.»

«C'est vrai?»

Sans me sentir le moins du monde amoureux d'Albertine, sans faire

figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble,

j'étais resté préoccupé de l'emploi de son temps; certes, j'avais

fui Balbec pour être certain qu'elle ne pourrait plus voir telle ou

telle personne, avec laquelle j'avais tellement peur qu'elle ne fît le

mal en riant, peut-être en riant de moi, que j'avais adroitement tenté

de rompre d'un seul coup, par mon départ, toutes ses mauvaises

relations. Et Albertine avait une telle force de passivité, une si

grande facilité d'oublier et de se soumettre, que ces relations avaient

été brisées en effet et la phobie qui me hantait guérie. Mais elle

peut revêtir autant de formes que le mal incertain qui est son objet.

Tant que ma jalousie ne s'était pas réincarnée en des êtres

nouveaux, j'avais eu après mes souffrances passées un intervalle de

calme. Mais à une maladie chronique le moindre prétexte sert pour

renaître, comme d'ailleurs au vice de l'être qui est cause de cette

jalousie, la moindre occasion peut servir pour s'exercer à nouveau

(après une trêve de chasteté) avec des êtres différents. J'avais pu

séparer Albertine de ses complices et, par là, exorciser mes

hallucinations; si on pouvait lui faire oublier les personnes, rendre

brefs ses attachements, son goût du plaisir était, lui aussi,

chronique et n'attendait peut-être qu'une occasion pour se donner

cours. Or, Paris en fournit autant que Balbec.

Dans quelque ville que ce fût, elle n'avait pas besoin de chercher, car

le mal n'était pas en Albertine seule, mais en d'autres pour qui toute

occasion de plaisir est bonne. Un regard de l'une aussitôt compris de

l'autre rapproche les deux affamées. Et il est facile à une femme

adroite d'avoir l'air de ne pas voir, puis cinq minutes après d'aller

vers la personne qui a compris et l'a attendue dans une rue de traverse,

et, en deux mots, de donner un rendez-vous. Qui saura jamais? Et il

était si simple à Albertine de me dire, afin que cela continuât,

qu'elle désirait revoir tel environ de Paris qui lui avait plu. Aussi

suffisait-il qu'elle rentrât trop tard, que sa promenade eût duré un

temps inexplicable, quoique peut-être très facile à expliquer sans

faire intervenir aucune raison sensuelle pour que mon mal renaquît,

attaché cette fois à des représentations qui n'étaient pas de

Balbec, et que je m'efforcerais, ainsi que les précédentes, de

détruire, comme si la destruction d'une cause éphémère pouvait

entraîner celle d'un mal congénital. Je ne me rendais pas compte que

dans ces destructions où j'avais pour complice, en Albertine, sa

faculté de changer, son pouvoir d'oublier, presque de haïr, l'objet

récent de son amour, je causais quelquefois une douleur profonde à tel

ou tel de ces êtres inconnus avec qui elle avait pris successivement du

plaisir, et que cette douleur, je la causais vainement, car ils seraient

délaissés, remplacés, et parallèlement au chemin jalonné par tant

d'abandons qu'elle commettrait à la légère, s'en poursuivrait pour

moi un autre impitoyable à peine interrompu de bien courts répits; de

sorte que ma souffrance ne pouvait, si j'avais réfléchi, finir qu'avec

Albertine ou qu'avec moi. Même les premiers temps de notre arrivée à

Paris, insatisfait des renseignements qu'Andrée et le chauffeur

m'avaient donnés sur les promenades qu'ils faisaient avec mon amie,

j'avais senti les environs de Paris aussi cruels que ceux de Balbec et

j'étais parti quelques jours en voyage avec Albertine. Mais partout

l'incertitude de ce qu'elle faisait était la même; les possibilités

que ce fût le mal aussi nombreuses, la surveillance encore plus

difficile, si bien que j'étais revenu avec elle à Paris. En réalité,

en quittant Balbec, j'avais cru quitter Gomorrhe, en arracher Albertine;

hélas! Gomorrhe était dispersé aux quatre coins du monde. Et moitié

par ma jalousie, moitié par ignorance de ces joies (cas qui est fort

rare), j'avais réglé à mon insu cette partie de cache-cache où

Albertine m'échapperait toujours.

Je l'interrogeais à brûle-pourpoint: «Ah! à propos, Albertine,

est-ce que je rêve, est-ce que vous ne m'aviez pas dit que vous

connaissiez Gilberte Swann?» «Oui, c'est-à-dire qu'elle m'a parlé au

cours, parce qu'elle avait les cahiers d'histoire de France, elle a

même été très gentille, elle me les a prêtés et je les lui ai

rendus aussitôt que je l'ai vue.» «Est-ce qu'elle est du genre de

femmes que je n'aime pas?» «Oh! pas du tout, tout le contraire.» Mais

plutôt que de me livrer à ce genre de causeries investigatrices je

consacrais souvent à imaginer la promenade d'Albertine les forces que

je n'employais pas à la faire, et parlais à mon amie avec cette ardeur

que gardent intacte les projets inexécutés. J'exprimais une telle

envie d'aller revoir tel vitrail de la Sainte-Chapelle, un tel regret de

ne pas pouvoir le faire avec elle seule, que tendrement elle me disait:

«Mais, mon petit, puisque cela a l'air de vous plaire tant, faites un

petit effort, venez avec nous. Nous attendrons aussi tard que vous

voudrez, jusqu'à ce que vous soyez prêt. D'ailleurs, si cela vous

amuse plus d'être seul avec moi, je n'ai qu'à réexpédier Andrée

chez elle, elle viendra une autre fois.» Mais ces prières même de

sortir ajoutaient au calme qui me permettait de céder à mon désir de

rester à la maison.

Je ne songeais pas que l'apathie qu'il y avait à se décharger ainsi

sur Andrée ou sur le chauffeur du soin de calmer mon agitation en les

laissant surveiller Albertine, ankylosait en moi, rendait inertes tous

ces mouvements imaginatifs de l'intelligence, toutes ces inspirations de

la volonté qui aident à deviner, à empêcher, ce que va faire une

personne; certes, par nature le monde des possibles m'a toujours été

plus ouvert que celui de la contingence réelle. Cela aide à connaître

l'âme, mais on se laisse tromper par les individus. Ma jalousie

naissait par des images, pour une souffrance, non d'après une

probabilité. Or, il peut y avoir dans la vie des hommes et dans celle

des peuples (et il devait y avoir un jour dans la mienne) un moment où

on a besoin d'avoir en soi un préfet de police, un diplomate à claires

vues, un chef de la sûreté, qui, au lieu de rêver aux possibles que

recèle l'étendue jusqu'aux quatre points cardinaux, raisonne juste, se

dit: «Si l'Allemagne déclare ceci, c'est qu'elle veut faire telle

autre chose, non pas une autre chose dans le vague, mais bien

précisément ceci ou cela qui est même peut-être déjà commencé.»

«--Si telle personne s'est enfuie, ce n'est, pas vers les buts a, b, d,

mais vers le but c, et l'endroit où il faut opérer nos recherches est

c. Hélas, cette faculté qui n'était pas très développée chez moi,

je la laissais s'engourdir, perdre ses forces, disparaître en

m'habituant à être calme du moment que d'autres s'occupaient de

surveiller pour moi.

Quant à la raison de ce désir de ne pas sortir, cela m'eût été

désagréable de la dire à Albertine. Je lui disais que le médecin

m'ordonnait de rester couché. Ce n'était pas vrai. Et cela l'eût-il

été que ses prescriptions n'eussent pu m'empêcher d'accompagner mon

amie. Je lui demandais la permission de ne pas venir avec elle et

Andrée. Je ne dirai qu'une des raisons qui était une raison de,

sagesse. Dès que je sortais avec Albertine, pour peu qu'un instant elle

fût sans moi, j'étais inquiet, je me figurais que peut-être elle

avait parlé à quelqu'un ou seulement regardé quelqu'un. Si elle

n'était pas d'excellente humeur, je pensais que je lui faisais manquer

ou remettre un projet. La réalité n'est jamais qu'une amorce à un

inconnu sur la voie duquel nous ne pouvons aller bien loin. Il vaut

mieux ne pas savoir, penser le moins possible, ne pas fournir à la

jalousie le moindre détail concret. Malheureusement, à défaut de la

vie extérieure, des incidents aussi sont amenés par la vie

intérieure; à défaut des promenades d'Albertine, les hasards

rencontrés dans les réflexions que je faisais seul me fournissaient

parfois de ces petits fragments de réel qui attirent à eux, à la

façon d'un aimant, un peu d'inconnu qui, dès lors, devient douloureux.

On a beau vivre sous l'équivalent d'une cloche pneumatique, les

associations d'idées, les souvenirs continuent à jouer. Mais ces

heurts internes ne se produisaient pas tout de suite; à peine Albertine

était-elle partie pour sa promenade que j'étais vivifié, fût-ce pour

quelques instants, par les exaltantes vertus de la solitude.

Je prenais ma part des plaisirs de la journée commençante; le désir

arbitraire--la velléité capricieuse et purement mienne--de les goûter

n'eût pas suffi à les mettre à portée de moi si le temps spécial

qu'il faisait ne m'en avait non pas seulement évoqué les images

passées, mais affirmé la réalité actuelle, immédiatement accessible

à tous les hommes qu'une circonstance contingente et par conséquent

négligeable ne forçait pas à rester chez eux. Certains beaux jours,

il faisait si froid, on était en si large communication avec la rue

qu'il semblait qu'on eût disjoint les murs de la maison et, chaque fois

que passait le tramway, son timbre résonnait comme eût fait un couteau

d'argent frappant une maison de verre. Mais c'était surtout en moi que

j'entendais, avec ivresse, un son nouveau rendu par le violon

intérieur. Ses cordes sont serrées ou détendues par de simples

différences de la température, de la lumière extérieures. En notre

être, instrument que l'uniformité de l'habitude a rendu silencieux, le

chant naît de ces écarts, de ces variations, source de toute musique:

le temps qu'il fait certains jours nous fait aussitôt passer d'une note

à une autre. Nous retrouvons l'air oublié dont nous aurions pu deviner

la nécessité mathématique et que pendant les premiers instants nous

chantons sans le connaître. Seules, ces modifications internes, bien

que venues du dehors, renouvelaient pour moi le monde extérieur. Des

portes de communication, depuis longtemps condamnées, se rouvraient

dans mon cerveau. La vie de certaines villes, la gaîté de certaines

promenades reprenaient en moi leur place. Frémissant tout entier autour

de la corde vibrante, j'aurais sacrifié ma terne vie d'autrefois et ma

vie à venir, passée à la gomme à effacer de l'habitude, pour cet

état si particulier.

Si je n'étais pas allé accompagner Albertine dans sa longue course,

mon esprit n'en vagabondait que davantage et, pour avoir refusé de

goûter avec mes sens cette matinée-là, je jouissais en imagination de

toutes les matinées pareilles, passées ou possibles, plus exactement

d'un certain type de matinées dont toutes celles du même genre

n'étaient que l'intermittente apparition et que j'avais vite reconnu;

car l'air vif tournait de lui-même les pages qu'il fallait, et je

trouvais tout indiqué devant moi, pour que je pusse le suivre de mon

lit, l'évangile du jour. Cette matinée idéale comblait mon esprit de

réalité permanente, identique à toutes les matinées semblables, et

me communiquait une allégresse que mon état de débilité ne diminuait

pas: le bien-être résultant pour nous beaucoup moins de notre bonne

santé que de l'excédent inemployé de nos forces, nous pouvons y

atteindre, tout aussi bien qu'en augmentant celles-ci, en restreignant

notre activité. Celle dont je débordais et que je maintenais en

puissance dans mon lit, me faisait tressauter, intérieurement bondir,

comme une machine qui, empêchée de changer de place, tourne sur

elle-même.

Françoise venait allumer le feu et pour le faire prendre y jetait

quelques brindilles, dont l'odeur, oubliée pendant tout l'été,

décrivait autour de la cheminée un cercle magique dans lequel,

m'apercevant moi-même en train de lire tantôt à Combray, tantôt à

Doncières, j'étais aussi joyeux, restant dans ma chambre à Paris, que

si j'avais été sur le point de partir en promenade du côté de

Méséglise, ou de retrouver Saint-Loup et ses amis faisant du service

en campagne. Il arrive souvent que le plaisir qu'ont tous les hommes à

revoir les souvenirs que leur mémoire a collectionnés est le plus vif,

par exemple, chez ceux que la tyrannie du mal physique et l'espoir

quotidien de sa guérison d'une part, privent, d'aller chercher dans la

nature des tableaux qui ressemblent à ces souvenirs et, d'autre part,

laissent assez confiants qu'ils le pourront bientôt faire, pour rester

vis-à-vis d'eux en état de désir, d'appétit et ne pas les

considérer seulement comme des souvenirs, comme des tableaux. Mais,

eussent-ils ou n'être jamais que cela pour moi et eussé-je pu, en me

les rappelant, les revoir seulement, que soudain ils refaisaient en moi,

de moi tout entier, par la vertu d'une sensation identique, l'enfant,

l'adolescent qui les avait vus. Il n'y avait pas eu seulement changement

de temps dehors, ou dans la chambre modification d'odeurs, mais en moi

différence d'âge, substitution de personne. L'odeur dans l'air glacé

des brindilles de bois, c'était comme un morceau du passé, une

banquise invisible détachée d'un hiver ancien qui s'avançait dans ma

chambre, souvent striée, d'ailleurs, par tel parfum, telle lueur, comme

par des années différentes, où je me retrouvais replongé, envahi,

avant même que je les eusse identifiées, par l'allégresse d'espoirs

abandonnés depuis longtemps. Le soleil venait jusqu'à mon lit et

traversait la cloison transparente de mon corps aminci, me chauffait, me

rendait brûlant comme du cristal. Alors, convalescent affamé qui se

repaît déjà de tous les mets qu'on lui refuse encore, je me demandais

si me marier avec Albertine ne gâcherait pas ma vie, tant en me faisant

assumer la tâche trop lourde pour moi de me consacrer à un autre

être, qu'en me forçant à vivre absent de moi-même à cause de sa

présence continuelle et en me privant, à jamais, des joies de la

solitude.

Et pas de celles-là seulement. Même en ne demandant à la journée que

des désirs, il en est certains--ceux que provoquent non plus les choses

mais les êtres--dont le caractère est d'être individuels. Si, sortant

de mon lit, j'allais écarter un instant le rideau de ma fenêtre, ce

n'était pas seulement comme un musicien ouvre un instant son piano, et

pour vérifier si, sur le balcon et dans la rue, la lumière du soleil

était exactement au même diapason que dans mon souvenir, c'était

aussi pour apercevoir quelque blanchisseuse portant son panier à linge,

une boulangère à tablier bleue, une laitière à bavette et manches de

toile blanche, tenant le crochet où sont suspendues les carafes de

lait, quelque fière jeune fille blonde suivant son institutrice, une

image enfin que les différences de lignes, peut-être quantitativement

insignifiantes, suffisaient à faire aussi différente de toute autre

que pour une phrase musicale la différence de deux notes, et sans la

vision de laquelle j'aurais appauvri la journée des buts qu'elle

pouvait proposer à mes désirs de bonheur. Mais, si le surcroît de

joie, apporté par la vue des femmes impossibles à imaginer _a priori_,

me rendait plus désirables, plus dignes d'être explorés, la rue, la

ville, le monde, il me donnait par là même la soif de guérir, de

sortir et, sans Albertine, d'être libre. Que de fois, au moment où la

femme inconnue dont j'allais rêver passait devant la maison, tantôt à

pied, tantôt avec toute la vitesse de son automobile, je souffris que

mon corps ne pût suivre mon regard qui la rattrapait et, tombant sur

elle comme tiré de l'embrasure de ma fenêtre pour une arquebuse,

arrêter la fuite du visage dans lequel m'attendait l'offre d'un bonheur

qu'ainsi cloîtré je ne goûterais jamais.

D'Albertine, en revanche, je n'avais plus rien à apprendre. Chaque

jour, elle me semblait moins jolie. Seul, le désir qu'elle excitait

chez les autres, quand l'apprenant je recommençais à souffrir et

voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur un haut pavois.

Elle était capable de me causer de la souffrance, nullement de la joie.

Par la souffrance seule subsistait mon ennuyeux attachement. Dès

qu'elle disparaissait, et avec elle le besoin de l'apaiser, requérant

toute mon attention comme une distraction atroce, je sentais le néant

qu'elle était pour moi, que je devais être pour elle. J'étais

malheureux que cet état durât et, par moments, je souhaitais

d'apprendre quelque chose d'épouvantable qu'elle aurait fait et qui

eût été capable, jusqu'à ce que je fusse guéri, de nous brouiller,

ce qui nous permettrait de nous réconcilier, de refaire différente et

plus souple la chaîne qui nous liait.

En attendant, je chargeais mille circonstances, mille plaisirs, de lui

procurer auprès de moi l'illusion de ce bonheur que je ne me sentais

pas capable de lui donner. J'aurais voulu, dès ma guérison, partir

pour Venise, mais comment le faire, si j'épousais Albertine, moi, si

jaloux d'elle que, même à Paris, dès que je me décidais à bouger

c'était pour sortir avec elle. Même quand je restais à la maison

toute l'après-midi, ma pensée la suivait dans sa promenade, décrivait

un horizon lointain, bleuâtre, engendrait autour du centre que j'étais

une zone mobile d'incertitude et de vague. «Combien Albertine, me

disais-je, m'épargnerait les angoisses de la séparation si, au cours

d'une de ces promenades, voyant que je ne lui parle plus de mariage,

elle se décidait à ne pas revenir, et partait chez sa tante, sans que

j'eusse à lui dire adieu!» Mon cœur, depuis que sa plaie se

cicatrisait, commençait à ne plus adhérer à celui de mon amie; je

pouvais par l'imagination la déplacer, l'éloigner de moi sans

souffrir. Sans doute, à défaut de moi-même, quelque autre serait son

époux, et libre elle aurait peut-être de ces aventures qui me

faisaient horreur. Mais il faisait si beau, j'étais si certain qu'elle

rentrerait le soir, que même, si cette idée de fautes possibles me

venait à l'esprit, je pouvais, par un acte libre, l'emprisonner dans

une partie de mon cerveau ou elle n'avait pas plus d'importance que n'en

auraient eue pour ma vie réelle les vices d'une personne imaginaire;

faisant jouer les gonds assouplis de ma pensée, j'avais, avec une

énergie que je sentais, dans ma tête, à la fois physique et mentale

comme un mouvement musculaire et une initiative spirituelle, dépassé

l'état de préoccupation habituelle où j'avais été confiné

jusqu'ici et commençais à me mouvoir à l'air libre, d'où tout

sacrifier pour empêcher le mariage d'Albertine avec un autre et faire

obstacle à son goût pour les femmes paraissait aussi déraisonnable à

mes propres yeux qu'à ceux de quelqu'un qui ne l'eût pas connue.

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 1 / 39 段