Elle trébucha de même au seuil de la nuit, en entrant au bal Wagram.

Elle avait désiré ce couronnement du calice: elle l'avait demandé

doucement, car elle avait appris, à petits coups, que les valets

dansaient. L'œil brillant, la gorge sèche, âcre de la poussière d'une

journée de Paris, elle tourna des coudes de couloirs et s'arrêta

soudain à un boyau: une petite porte vomissait de la lumière et de la

musique. Du bruit, un relent de vin et des crachats de gaz venaient

tituber et mourir au-dessus d'un grouillement de rictus, de mains

lourdes et de pieds enchevêtrés. Ce n'étaient que bêtes curieuses et

que bêtes. Une galerie s'ouvrait, ou presque, encombrée de tables

boiteuses, de bancs et de chaises en désordre, de litres, de verres,

de toasts étouffés, de jurons patoisants et de ces gros rires où

s'évoquent les cupidités et les nostalgies à la fois du même village:

on entendait sonner le bas de laine et la sonnette de service dans des

chocs de bouteilles. Des ricanements, des accoudements, des tensions

de jambe soulignaient des génuflexions ordinaires et des factions sur

des sièges pluvieux ou dans les antichambres rigides; des filles de

maisons et des souteneurs erraient parmi ces êtres de maison comme

en pays de conquête. A angle droit, surélevé, un orchestre faisait

du bruit, avec des moustaches. Plus haut, des balcons s'étendaient

gorgés de spectateurs: on regardait, on plongeait dans la fournaise.

Et, dans un espace concédé à regret, pris sur les buveurs, pris

sur l'orchestre, dans du gaz, dans de la sueur, dans de l'horreur,

les couples dansaient. C'était atroce. Geste de faucheux, pliés,

mécaniques, automatisme terrorisé, bras qui se lèvent timidement, sous

des reproches, mains qui se hâtent et qui précipitent de l'ordre comme

elles bouleverseraient, doigts qui font des grâces et de la fantaisie

de leurs spatules rouges, de leurs ongles rongés, phalanges courtes et

utilitaires, mains juste assez bonnes pour le travail, mains d'usage,

doigts d'accessoire, se saisissaient et se lâchaient en cadence,

pataudement ou nerveusement suivant les aptitudes ou le caprice social;

les robes se tendaient, veuves du tablier, et les pieds, gonflés,

malades, énormes, erraient comme s'ils avaient à frotter, à promener la

cire, comme s'ils avaient à faire retentir, en une commission, toute

la rue du poids bégayant de leur sabot, ânonnant, butant, poussant,

ruant, cherchant vaguement, très haut dans le souvenir de leur race,

de la franchise, de la légèreté, de la liberté. Ces corps en mouvement

évoquaient d'autres mouvements, les trois plis du tablier qui essuie

ou du tablier de la femme de chambre qui délace ou qui épingle, qui

éponge et qui boutonne, c'était le ramassement du travail d'office,

le sursaut des plafonds à «faire», la courbe des lavages de voiture,

la tête penchée vers l'étrille ou l'examen des fers. La princesse eut,

en un éclair, la vision des catacombes. C'était un culte inconnu.

Danses sans joie, bourrées de regret, valses pesantes, prétextes à

pensées, à ambitions étroites, appel aux divinités serviles. Faces de

prêtres, d'ailleurs, ces faces rasées et mauvaises où la moustache

semblait avoir été écrasée sur la peau, comme un insecte malpropre,

faces de prêtres, ces faces glabres et ascétiques, ces faces violettes

et jaunes, ces plis, ces boursouflures, ces yeux effacés ou perçants,

en biais, ces narines de nausée, ces bouches fortes. Faces d'empereurs

aussi et de forçats, tout un monde se recrutant d'un seul coup. Et

ses convulsions chorégraphiques étaient des convulsions de gestation

et d'enfantement, c'était un ventre monstrueux, coloré, historié de

mille regards, brodé, chamarré, qui avançait, reculait, présentait sa

misère et son horreur parmi la tentacule de son immense main, de sa

main infinie, lourde de l'obscur, de l'inavoué labeur de tout Paris,

c'était le dessous de Paris, le sous-sol de la ville, l'envers de la

cité et de la société qui tournait sur soi inlassablement, qui défiait

l'ordre des choses, l'habitude, qui, de son rythme et de son tumulte,

raillait le rythme des fortunes et la cadence régulière des gestes

sociaux. La princesse, perdue dans cette tourbe, tâcha à échapper à

cette grimace bouillante et saccadée. Elle étouffa un cri: elle venait

d'apercevoir Morive, Morive en mal d'amour, revenu à sa canaille, valet

public, valet de bourreau qui trouvait, qui cherchait une servante de

sa sorte. Il ne la voyait pas, n'ayant d'yeux que pour son torchon.

Mais c'était un cauchemar: ils étaient de nouveau en présence, voisins

de déchéance, se raccrochant à du vice et à une atroce humilité!

La princesse pâlit plus avant: le mot fatidique de cet homme, son

argot l'obsédait, à sa place en cette assemblée: «Petit salé! petit

salé...» Elle se répéta d'abord ce mot, sans pensée, puis un cri lui

échappa, en un tourbillon. Elle sentait, non! elle ne pouvait encore

sentir, elle _devinait_ horriblement qu'elle était enceinte d'Antony.

Elle crut qu'elle éprouvait, d'un coup, tous les symptômes de la

grossesse, qu'elle les vomissait, que les nausées, les troubles, les

froissements, les pinçons, les crampes et les spasmes de la lente

création lui montaient au cerveau, qu'elle étouffait, qu'elle enflait

jusqu'au néant. Elle était sûre! sûre! sûre! Et son ventre, pour

elle, se confondit avec le ventre monstrueux qui avançait vers son

navrement, avec ce ventre de trahison, d'accablement, avec ce ventre

prostré, sournois de bassesses et de bacchanale, de vengeance longue,

de cupidité; elle pensa qu'elle était engrossée, comme une bonne à

tout faire, de toute cette valetaille ensemble, pêle-mêle, des hommes,

des femmes, de ces grooms eux-mêmes et des enfants de cuisine qui

venaient torcher une contre-danse, dans les coins: son crime envers

la liberté et la dignité de son amant, son orgueil échoué et déchiré,

son désespoir, tout la crevait. Elle avait un cri de bête agonisante

en cette joie de bêtes; elle imaginait que toutes les malpropretés de

la crapule et les souffrances du peuple, les cruautés de ses frères

et l'envers de leurs ambitions, son ambition, sa science, tout était

là, à croître obscurément dans son ventre, à s'amasser, à germer comme

un polype, comme un mal et comme un monstre. Et la mort souhaitable

la fuyait dans ces rondes pis que macabres puisqu'elles étaient

parodiques, apocalyptiques et prophétiques. Antony vacilla une seconde,

puis sa tendresse et son dévouement l'emportèrent sur la surprise, il

saisit son amie à bras-le-corps, la brandit comme un trophée et comme

une supplication, l'enleva au travers des groupes et des danses. On

ne s'étonna point: une autre fille était plus malade, échouée dans

de l'épilepsie à l'entrée du bal. Antony l'enjamba pour arracher son

fardeau à ce décor mauvais. Clémentine-Alessandra avait cessé de se

plaindre: privée de sentiment, tuée de honte, c'était un cadavre qui

pleurait...

V

DIALOGUE AU BORD DE LA MER

—Elle nous regarde, dit Antony.

Il parlait de la mer.

—Vois, continua-t-il. Ça n'est que des yeux, c'est un seul œil qui ne

finit pas, qui sourit et qui pleure ensemble. C'est tous tes regards

qui me reviennent, et tu vois: ils vont à moi, maintenant. Tu es à

moi, là-dedans, là-dessus, depuis que tu étais toute petite: il y a

du vagissement dans ces retroussis de lumière et ces fendillements

d'argent; ce sont des grelots et des hochets et c'est de la mousse de

lait et de la mousse de larmes; ici, c'est du sable d'enfant et là, ce

sont tes cheveux encore, tes cheveux, toujours, qui s'en vont, qui se

dénouent, qui sursautent. Je t'aime plus, de te voir dans la mer.

—Sans me voir, répondit Clémentine-Alessandra. Car tu ne me regardes

pas, moi.

—Tu n'es plus toi. Tu es trop triste.

Clémentine-Alessandra était triste, en effet. Lorsqu'elle s'était

réveillée dans la petite chambre fatidique de cet hôtel meublé où sa

destinée avait élu domicile, elle avait vu deux faces rasées se pencher

sur sa fièvre: Wolfgang et Antony. Toute son horreur lui était revenue

avec la vie. A la pâleur des deux hommes, elle avait compris qu'elle

avait craché son secret. Elle le répéta: «Enceinte... Enceinte...»

Et le vieux valet avait éclaté en sanglots. Très bas, très bas, pour

ne pas arrêter sur leur détresse nationale et exilée l'attention des

galetas d'alentour, il avait versé toutes ses larmes, comme à l'église,

et son immense navrement avait tâché à s'épancher. Antony n'avait pu

s'associer à cette douleur; naïvement, férocement, il était heureux.

Il n'en espérait pas tant. Il éclatait d'orgueil et de tendresse.

Orgueil de gosse qui joue à l'homme et qui se fait une poupée, sans

trop savoir comment: orgueil de gosse qui a deux êtres à aimer au lieu

d'un, qui grandit sans vieillir, qui sent s'approcher des délices et

de délicieux devoirs, des soirs de mouvement, d'étude, de câlineries,

de choses à apprendre qu'on ignore et la tendresse infuse, la lourde

et amère tendresse de ceux à qui le sort a enlevé leurs parents, qui

ont des caresses et des baisers à placer, des caresses sacrées, des

baisers saints d'enfant à père et de père à enfant, baisers qui, comme

des hosties, ne peuvent se gâcher, sous peine de sacrilège et de

damnation de cœur. On lui avait volé son enfance: on la lui rendait,

complète et plus belle. Son petit aurait les langes de dentelle, les

broderies, les riens inouïs du berceau qui lui avaient été refusés,

tout son saoul de lait, d'air, de jouets, de paroles gentilles, de

bercements et de berceuses qui lui avaient, d'avance, été arrachés, une

cour d'enfants, des chœurs de nourrices, des arbres et ces spectacles

hésitants, bariolés qui disent la vie, en gros, dans un murmure et qui

accoutument à la joie vague et indistincte, au bruit, aux pas, aux

courses, aux chocs des voitures qui se croisent et qui disparaissent,

aux curiosités, au sourire continu fait de tous les sourires, au souci

d'amis et d'indifférents, à tout ce qui est l'existence enfin, dans

l'âge d'or de l'existence, après qu'on a tourné le carrefour des limbes.

Le vieux Wolfgang avait senti se briser en sa gorge la tradition,

l'honneur même et l'âme de sa patrie. Il avait vu nettement l'enfant

non comme un bâtard à oublier, mais casqué, armé, monstre énorme

égorgeant et étranglant la beauté de sa race. Et la princesse

songeait. Elle ne se résignait pas. Elle n'acceptait pas le danger.

Elle repoussait le présage puisqu'elle n'éprouvait encore ni malaise,

ni avertissement: elle savait sans plus et elle voulait commander à

l'irrémédiable. Sa nature dominatrice remplissait: elle pesait sur

la volupté passée et sur la volupté d'hier, elle chassait de soi le

souvenir. Mais le regard du jeune homme tombait sur elle si pur, si

grand, qu'il ordonnait en un rayonnement et qu'il était éternel. Elle

s'aperçut, atrocement, qu'il l'aimait, qu'il l'aimait à jamais, de

cette chose, de cette consécration et que, confusément, incroyant comme

il l'était, haïssant Dieu au hasard de sa haine des forces et des

puissances, il remerciait la Providence de cette bénédiction. Cette

fécondité lui-était un acte de foi, il tremblait d'espérance et il la

révérait, elle, malheureuse, ainsi que le tabernacle de son avenir,

elle était son cœur et ses flancs, elle était sa pousse et sa fleur,

son charme, sa douceur à jamais; il l'aimait étroitement, de l'aveu de

la terre et du ciel, par prédestination, elle avait en elle leur chaîne

physique et métaphysique, leur chaîne à travers le temps et l'espace

et, malgré tout, leurs cheveux blanchiraient ensemble. Elle protesta de

tout son être, de tout ce qui n'était pas encore à cet homme, mais tout

l'abandonnait, tout la jetait à son étreinte. Un sursaut de haine et de

mépris lui apporta ses convives de l'avant-veille:

—Allons-nous en! allons-nous en! supplia-t-elle.

Sa fièvre lui dessinait les travaux d'en face, les armatures

métalliques et leurs masques de plâtre ou de carton, les arabesques

et les ogives, l'effort hâtif, pour un été, de l'univers en façade

qui s'élevait aux deux rives du fleuve. Il lui passa, sur le ventre

et le cœur, des madriers et des pierres, des trains de plaisir,

des poutres, des tonneaux géants, des danses et des revues, tout

un appareil populaire, une foule sans sexe, une soif de voir, une

soif de richesse d'un instant, de mirage et la crainte plébéienne de

mourir sans avoir connu par ces images d'un sou que sont les palais de

pacotille, l'architecture et l'épiderme des nations lointaines, des

contrées bien défendues par les tarifs des chemins de fer. Aujourd'hui,

c'était, contre sa noblesse et son énergie, la bassesse et la facilité

de Paris, c'était la ville courtisane couchée en travers de son rêve;

demain, c'était une invasion de touristes médiocres qui veulent noyer

leur inquiétude et la magnificence de leur nostalgie ou de leur songe:

il fallait fuir. Au moment de quitter Paris, par une amère courtoisie

envers l'esprit du boulevard, elle avait murmuré:

—D'ailleurs, il est nécessaire d'aller à la mer au lendemain du

Grand-Prix.

Et ils étaient allés à la mer....

Le ciel était, ce jour-là, beau d'une beauté métaphysique. La mer,

c'est l'enfer des ciels puisqu'elle est la concurrence. Il faut

qu'ils soient vraiment le charme et la splendeur, le refuge idéal de

l'horreur et des peines, que toute ambition s'y tisse des domaines, que

les astres, la nuit, s'y mirent sans ardeur, pour que leur désert de

magnificence continue à lutter avec le désert irisé et lent, montueux

et bouillonnant qui s'étend, qui se brise, qui renaît, qui se varie,

qui se tait pour écouter son âme après avoir écouté son gazouillis et

sa colère, avec le désert souple et roide, frémissant et plat, qui

peut tout et qui sait n'être rien, dans des vagues, des lames et des

flots. Donc, le ciel n'était pas la grise toile d'emballage tirée sur

des fantômes mouvants de pierres précieuses, sur l'essence de diamants

et la quintessence de nuages, sur l'élixir d'ailes de papillons, sur

le secret des reflets, sur les mystères pailletés, sur les dessous de

flamme qui jouent ensemble au cœur de l'eau. Il n'avait pas la crudité

des apothéoses et la mollesse des élégies: il était lent d'une lenteur

divine, intact, immobile sans stupeur, attendant les étoiles sans hâte

et sans besoin, pur, noble et bleu. Antony interrogeait:

—Pourquoi es-tu triste? Je t'aime.

Il n'avait pas de fatuité! Il lui enlevait toute mélancolie comme il

s'en était purgé. Il s'était décidé à aimer, à aimer avant tout, à

convertir tous ses sentiments, toute sa force—en amour. Il s'était

réalisé: il aimait, sans plus. Il était heureux. Pourquoi sa maîtresse

souffrait-elle? Pour la première fois, il se laissait aller à la

béatitude. La mer lui était ensemble chantante et muette, confidente

et décor: elle se faisait personnelle et délicate, miroir magique et

fraîcheur.

—Je ne veux pas que tu aies mal, dit-il à sa maîtresse. Respire. Tu

n'as pas le droit d'étouffer ici. Vois comme la mer est à nous et comme

elle est grande, folle et tranquille de vie. C'est la vie même, une

réserve de vie énorme, trop puissante pour ce que ce monde,—et les

autres,—ont encore à durer. Elle est riche, riche, tiens, comme la

misère.

Clémentine-Alessandra ne répondit pas tout de suite. Elle pensait. Puis:

—Ne parle pas de la misère, prononça-t-elle lentement. La misère est

une chose hypocrite qui se fait à toutes les modes puisqu'elle n'est

jamais nue, puisqu'elle est la loque, le haillon, le trou. La mer est

belle et grande parce qu'on n'en a jamais rien pu faire, puisqu'elle

a gardé sa couleur, puisqu'elle ne s'est même pas plié à la forme,

qu'elle est changeante, immense, molle et roide comme au temps du

chaos, comme le chaos lui-même. Elle n'est humaine en rien. C'est la

Divinité pure, lourde de tous les germes et les roulant, ne grandissant

pas, n'ayant besoin ni de semence ni de nourriture et emportant les

tempêtes dans sa soif de sacrifices, dans sa tradition de victimes à

engloutir et à consoler,—ainsi qu'Hylas. Tous les mythes ont été petits

devant elle: ils sont faits pour les petits ruisseaux, pour le petit

ruisseau de Platon. La mer se moque des pierres, de l'art et de la

littérature, elle ne sourit aux hommes que mystérieusement. Je sais

bien pourtant qu'elle nous aime: elle nous aime parce que nous nous

aimons et qu'on ne nous aime pas. Tu ne peux pas savoir, toi: tu ne

crois pas en Dieu. Mais, vois-tu, il y a une chose menue et énorme qui

parle pour nous devant Dieu: c'est la source de tous les sarcasmes, de

toute l'incompréhension, de la haine des gens, c'est l'amas de leurs

rancunes et de leurs mauvais sentiments; c'est de cela qu'est faite

la sainteté d'un chacun, parce que c'est sa différence avec la bête,

avec le commun, parce que c'est la synthèse de son âme, de reflets en

relents, de négatifs en contraires, et parce que c'est notre beauté et

notre portrait, notre annonciation, notre présentation au royaume qui

n'est pas de ce monde.

Antony écoutait avec patience. La mer avait l'air d'approuver et son

murmure était un continu répons à ces litanies. Elle avait des tons qui

dépassent les mots, ces tons qu'on appelle mourants, à cause que c'est

la résurrection même. Emaux d'aube et de crépuscule ensemble, l'infini

de la nuance, la pourpre et la flore de lune, des ors se dégradant,

s'idéalisant, se virilisant, jusqu'au safran et à l'acier, des jets

d'améthyste et des coulées d'émeraude, une incessante agonie de

turquoises mortes en des sursauts de vagues, un tourbillon de saphirs

et d'opales, des taches papillonnantes de rubis dans des meurtrissures

de diamants, une envolée, au loin, de perles et d'ambre, un assaut

d'écume marbrée et d'écume laiteuse, c'était une féerie superbe et

mélancolique, c'était le trésor intact des anciens âges et c'était le

pensif avenir, la contrée promise, l'époque promise, les âges promis

aux âmes qui conservent encore l'espérance.

La jeune fille poursuivait:

—Tu n'as jamais été dans des assemblées ou au théâtre, tu n'as

jamais étudié la foule, tu n'as jamais vu ces rangées de têtes

plates, de corps tassés, ces apparences de mouvement, ces imitations

d'intelligence, d'attention et les petits drames en simili qu'on sert

à ce public. L'existence, les âmes, les passions, c'est comme le

reste, en toc. Il y a des époques qui ne comptent pas dans l'histoire

des temps, qui ne sont pas de l'histoire: nous sommes dans une de ces

époques. Et Dieu s'est retiré du monde, laissant les choses aller comme

elles peuvent, car Dieu a, lui aussi, le droit de rêver au-dessus de

nous. C'est un interrègne, c'est une parodie du chaos et du néant, une

tour de Babel morale où les dévouements, les héroïsmes et le génie sont

vains. Nous sommes dans une année aussi sombre, aussi vide de tout

sauf de terreur que l'An mil, nous sommes à la poterne d'une ère où

nous n'entrerons pas et c'est tant pis pour nous quand il nous reste

les ambitions et les désirs qui ont survécu à leurs siècles, à leur

décor. On parle encore de pouvoir et de liberté! On parle de travail et

d'effort. Hélas!

—Il y a encore l'amour, dit Antony.

Elle pleura. Il lui rappelait son abdication, sa déchéance consentie.

Et l'enfant qu'elle entendait presque à son flanc, l'enfant qui lui

criait son désespoir, cet enfant d'opprobre, c'était le présent renié

et battu, c'était le hideux avenir, c'était une époque moins sourde

qui triompherait peut-être, c'était sa force à elle, son principe

de victoire, sa beauté, son âme, ce que Dieu avait mis en elle de

destin et d'éternité qui s'en allait d'elle, de jour en jour, qui lui

prenait sa chair, son sang, qui lui prendrait son lait, ensuite, ses

heures et ses nuits, qui lui prendrait goutte à goutte sa tendresse et

son émotion pour s'évader d'elle, pour s'éloigner, pour la laisser

vieillie et pantelante, exsangue de courage, d'ardeur et de méditation,

dépouillée, ruinée sans profit pour les peuples, pour la gloire et le

bonheur des hommes.

—Je t'aime, dit Antony.

Sous ses larmes, elle l'enveloppa d'un regard fou. Celui-là

s'abandonnait. Traître à son énergie, traître à sa mission, il

acceptait le charme d'une heure et d'une aventure, il se résignait à

vivre en son enfant, à lui passer sa vie comme une affaire mauvaise,

à l'ajourner, cette vie, à ne pas la vivre lui-même! Il lui avait

suffi de la rencontre d'une femme pour replier ses ailes rouges. Et ce

couple d'orgueil, de combat et de domination, cette union où le vieux

souffle du Graal tombait dans le sang âpre du peuple, dans le plus

jeune sang de fureur et d'ardeur, ce couple se figeait dans l'attente

d'un balbutiement frêle, de vagissements à calmer et de caresses à

enseigner avant de les rendre. Tous les enseignements de ses maîtres,

une science unique, un tempérament sans exemple lui seraient inutiles:

toutes les leçons de la faim, les humiliations qu'elle lui avait

infligées ne lui serviraient pas à lui. Elle frissonna.

—Tu as froid, chérie? remarqua Antony.

Elle se dressa, furieuse: il l'avait blessée dans sa pensée:

—Tu m'as fait peur, jadis, et tu me fais pitié. Tu voulais tout. Tu me

semblais un archange de proie, un brigand de grand chemin, du grand

chemin de l'épopée. La révolution brûlait en toi, tu étais le meurtre,

tu sentais de tout ton être l'avenir, l'avenir de sang et de joie, tu

puais la liberté, la fraternité, tu puais l'idéal réalisé, tu puais

le ciel fait terre, le fer, le feu et le pain universel, le pain

réhabilité. Tu m'aimes, aujourd'hui, et c'est tout? Il y a deux mois

que nous sommes dans ce trou de lumière, deux mois que nous pouvons

lire en nous, sans compagnons, sans indifférents. Et tu...

—Tais-toi, commanda doucement Antony. Il n'y a pas de jour où je n'aie

eu l'envie de te tuer, pour me ressaisir, pour pouvoir m'en aller chez

moi.

Sa barbe avait repoussé. Courte et frisée, elle avait piqué d'abord

la grande-duchesse, profondément, délicieusement: ce lui avait été le

cilice du baiser, sa punition immédiate, dans la jouissance. Il avait

l'air maintenant d'un jeune missionnaire de désordre et de foi sans

Dieu. Il ricana.

—Femme, femme, croirais-tu que l'action, c'est le tumulte? Les cris

épuisent. Je m'instruis. La mer m'apprend à détruire. Elle est

patiente. Elle n'obéit qu'à soi. Elle monte, elle s'élance quand elle

veut. Moi, je saurai l'heure au tocsin de mon âme. Je t'ai détestée, de

t'adorer. J'ai supposé, comme toi, que tu me gênais. Puis j'ai vu que

tu étais dans mon apprentissage...

Clémentine-Alessandra avait subi sa voix tranchante, mais elle s'écria:

—Ton apprentissage... Non! non! ma vie; comme je suis ta vie! Nous

agirons ensemble. Je t'aime, je t'aime.

Antony hocha la tête:

—Vous autres, les rois, vous ne savez voler qu'en bande.

—Voler! tu voudrais voler!

—Laisse donc, dit Antony. Je plaisantais. Je donne le temps de germer à

mon destin en même temps que notre enfant. Nous serons deux, après.

—Trois, Antony, trois! Je t'aime. Je t'assure que nous sommes ensemble,

liés à jamais et complices. Ce serait abominable de ne me jeter que

l'aumône de tes baisers; il me faut ta vie, ta confiance d'esprit et de

volonté. Je suis forte, je voulais agir, moi aussi. Mais maintenant,

c'est moi qui te prie de rester tranquille. L'époque n'est pas à nous.

Attendons. Le spectacle de cette mer, les variations de sa splendeur,

ces jeux de soleil, mon amour, où trouver tout cela? C'est un miroir

pour le feu de nos cœurs et c'est de la paix pour notre cœur, car elle

nous sature de santé et de vie.

—Celui, murmura le jeune homme, qui jette deux sous à un pauvre joue à

être Dieu puisqu'il lui permet, au pauvre, d'exister un peu encore. La

mer nous donnerait la santé des bourgeois, l'élixir des plages. Or ce

n'est pas une plage, ici.

Sérénissime: roman contemporain · 第 8 / 11 段