Elle avait désiré ce couronnement du calice: elle l'avait demandé
doucement, car elle avait appris, à petits coups, que les valets
dansaient. L'œil brillant, la gorge sèche, âcre de la poussière d'une
journée de Paris, elle tourna des coudes de couloirs et s'arrêta
soudain à un boyau: une petite porte vomissait de la lumière et de la
musique. Du bruit, un relent de vin et des crachats de gaz venaient
tituber et mourir au-dessus d'un grouillement de rictus, de mains
lourdes et de pieds enchevêtrés. Ce n'étaient que bêtes curieuses et
que bêtes. Une galerie s'ouvrait, ou presque, encombrée de tables
boiteuses, de bancs et de chaises en désordre, de litres, de verres,
de toasts étouffés, de jurons patoisants et de ces gros rires où
s'évoquent les cupidités et les nostalgies à la fois du même village:
on entendait sonner le bas de laine et la sonnette de service dans des
chocs de bouteilles. Des ricanements, des accoudements, des tensions
de jambe soulignaient des génuflexions ordinaires et des factions sur
des sièges pluvieux ou dans les antichambres rigides; des filles de
maisons et des souteneurs erraient parmi ces êtres de maison comme
en pays de conquête. A angle droit, surélevé, un orchestre faisait
du bruit, avec des moustaches. Plus haut, des balcons s'étendaient
gorgés de spectateurs: on regardait, on plongeait dans la fournaise.
Et, dans un espace concédé à regret, pris sur les buveurs, pris
sur l'orchestre, dans du gaz, dans de la sueur, dans de l'horreur,
les couples dansaient. C'était atroce. Geste de faucheux, pliés,
mécaniques, automatisme terrorisé, bras qui se lèvent timidement, sous
des reproches, mains qui se hâtent et qui précipitent de l'ordre comme
elles bouleverseraient, doigts qui font des grâces et de la fantaisie
de leurs spatules rouges, de leurs ongles rongés, phalanges courtes et
utilitaires, mains juste assez bonnes pour le travail, mains d'usage,
doigts d'accessoire, se saisissaient et se lâchaient en cadence,
pataudement ou nerveusement suivant les aptitudes ou le caprice social;
les robes se tendaient, veuves du tablier, et les pieds, gonflés,
malades, énormes, erraient comme s'ils avaient à frotter, à promener la
cire, comme s'ils avaient à faire retentir, en une commission, toute
la rue du poids bégayant de leur sabot, ânonnant, butant, poussant,
ruant, cherchant vaguement, très haut dans le souvenir de leur race,
de la franchise, de la légèreté, de la liberté. Ces corps en mouvement
évoquaient d'autres mouvements, les trois plis du tablier qui essuie
ou du tablier de la femme de chambre qui délace ou qui épingle, qui
éponge et qui boutonne, c'était le ramassement du travail d'office,
le sursaut des plafonds à «faire», la courbe des lavages de voiture,
la tête penchée vers l'étrille ou l'examen des fers. La princesse eut,
en un éclair, la vision des catacombes. C'était un culte inconnu.
Danses sans joie, bourrées de regret, valses pesantes, prétextes à
pensées, à ambitions étroites, appel aux divinités serviles. Faces de
prêtres, d'ailleurs, ces faces rasées et mauvaises où la moustache
semblait avoir été écrasée sur la peau, comme un insecte malpropre,
faces de prêtres, ces faces glabres et ascétiques, ces faces violettes
et jaunes, ces plis, ces boursouflures, ces yeux effacés ou perçants,
en biais, ces narines de nausée, ces bouches fortes. Faces d'empereurs
aussi et de forçats, tout un monde se recrutant d'un seul coup. Et
ses convulsions chorégraphiques étaient des convulsions de gestation
et d'enfantement, c'était un ventre monstrueux, coloré, historié de
mille regards, brodé, chamarré, qui avançait, reculait, présentait sa
misère et son horreur parmi la tentacule de son immense main, de sa
main infinie, lourde de l'obscur, de l'inavoué labeur de tout Paris,
c'était le dessous de Paris, le sous-sol de la ville, l'envers de la
cité et de la société qui tournait sur soi inlassablement, qui défiait
l'ordre des choses, l'habitude, qui, de son rythme et de son tumulte,
raillait le rythme des fortunes et la cadence régulière des gestes
sociaux. La princesse, perdue dans cette tourbe, tâcha à échapper à
cette grimace bouillante et saccadée. Elle étouffa un cri: elle venait
d'apercevoir Morive, Morive en mal d'amour, revenu à sa canaille, valet
public, valet de bourreau qui trouvait, qui cherchait une servante de
sa sorte. Il ne la voyait pas, n'ayant d'yeux que pour son torchon.
Mais c'était un cauchemar: ils étaient de nouveau en présence, voisins
de déchéance, se raccrochant à du vice et à une atroce humilité!
La princesse pâlit plus avant: le mot fatidique de cet homme, son
argot l'obsédait, à sa place en cette assemblée: «Petit salé! petit
salé...» Elle se répéta d'abord ce mot, sans pensée, puis un cri lui
échappa, en un tourbillon. Elle sentait, non! elle ne pouvait encore
sentir, elle _devinait_ horriblement qu'elle était enceinte d'Antony.
Elle crut qu'elle éprouvait, d'un coup, tous les symptômes de la
grossesse, qu'elle les vomissait, que les nausées, les troubles, les
froissements, les pinçons, les crampes et les spasmes de la lente
création lui montaient au cerveau, qu'elle étouffait, qu'elle enflait
jusqu'au néant. Elle était sûre! sûre! sûre! Et son ventre, pour
elle, se confondit avec le ventre monstrueux qui avançait vers son
navrement, avec ce ventre de trahison, d'accablement, avec ce ventre
prostré, sournois de bassesses et de bacchanale, de vengeance longue,
de cupidité; elle pensa qu'elle était engrossée, comme une bonne à
tout faire, de toute cette valetaille ensemble, pêle-mêle, des hommes,
des femmes, de ces grooms eux-mêmes et des enfants de cuisine qui
venaient torcher une contre-danse, dans les coins: son crime envers
la liberté et la dignité de son amant, son orgueil échoué et déchiré,
son désespoir, tout la crevait. Elle avait un cri de bête agonisante
en cette joie de bêtes; elle imaginait que toutes les malpropretés de
la crapule et les souffrances du peuple, les cruautés de ses frères
et l'envers de leurs ambitions, son ambition, sa science, tout était
là, à croître obscurément dans son ventre, à s'amasser, à germer comme
un polype, comme un mal et comme un monstre. Et la mort souhaitable
la fuyait dans ces rondes pis que macabres puisqu'elles étaient
parodiques, apocalyptiques et prophétiques. Antony vacilla une seconde,
puis sa tendresse et son dévouement l'emportèrent sur la surprise, il
saisit son amie à bras-le-corps, la brandit comme un trophée et comme
une supplication, l'enleva au travers des groupes et des danses. On
ne s'étonna point: une autre fille était plus malade, échouée dans
de l'épilepsie à l'entrée du bal. Antony l'enjamba pour arracher son
fardeau à ce décor mauvais. Clémentine-Alessandra avait cessé de se
plaindre: privée de sentiment, tuée de honte, c'était un cadavre qui
pleurait...
V
DIALOGUE AU BORD DE LA MER
—Elle nous regarde, dit Antony.
Il parlait de la mer.
—Vois, continua-t-il. Ça n'est que des yeux, c'est un seul œil qui ne
finit pas, qui sourit et qui pleure ensemble. C'est tous tes regards
qui me reviennent, et tu vois: ils vont à moi, maintenant. Tu es à
moi, là-dedans, là-dessus, depuis que tu étais toute petite: il y a
du vagissement dans ces retroussis de lumière et ces fendillements
d'argent; ce sont des grelots et des hochets et c'est de la mousse de
lait et de la mousse de larmes; ici, c'est du sable d'enfant et là, ce
sont tes cheveux encore, tes cheveux, toujours, qui s'en vont, qui se
dénouent, qui sursautent. Je t'aime plus, de te voir dans la mer.
—Sans me voir, répondit Clémentine-Alessandra. Car tu ne me regardes
pas, moi.
—Tu n'es plus toi. Tu es trop triste.
Clémentine-Alessandra était triste, en effet. Lorsqu'elle s'était
réveillée dans la petite chambre fatidique de cet hôtel meublé où sa
destinée avait élu domicile, elle avait vu deux faces rasées se pencher
sur sa fièvre: Wolfgang et Antony. Toute son horreur lui était revenue
avec la vie. A la pâleur des deux hommes, elle avait compris qu'elle
avait craché son secret. Elle le répéta: «Enceinte... Enceinte...»
Et le vieux valet avait éclaté en sanglots. Très bas, très bas, pour
ne pas arrêter sur leur détresse nationale et exilée l'attention des
galetas d'alentour, il avait versé toutes ses larmes, comme à l'église,
et son immense navrement avait tâché à s'épancher. Antony n'avait pu
s'associer à cette douleur; naïvement, férocement, il était heureux.
Il n'en espérait pas tant. Il éclatait d'orgueil et de tendresse.
Orgueil de gosse qui joue à l'homme et qui se fait une poupée, sans
trop savoir comment: orgueil de gosse qui a deux êtres à aimer au lieu
d'un, qui grandit sans vieillir, qui sent s'approcher des délices et
de délicieux devoirs, des soirs de mouvement, d'étude, de câlineries,
de choses à apprendre qu'on ignore et la tendresse infuse, la lourde
et amère tendresse de ceux à qui le sort a enlevé leurs parents, qui
ont des caresses et des baisers à placer, des caresses sacrées, des
baisers saints d'enfant à père et de père à enfant, baisers qui, comme
des hosties, ne peuvent se gâcher, sous peine de sacrilège et de
damnation de cœur. On lui avait volé son enfance: on la lui rendait,
complète et plus belle. Son petit aurait les langes de dentelle, les
broderies, les riens inouïs du berceau qui lui avaient été refusés,
tout son saoul de lait, d'air, de jouets, de paroles gentilles, de
bercements et de berceuses qui lui avaient, d'avance, été arrachés, une
cour d'enfants, des chœurs de nourrices, des arbres et ces spectacles
hésitants, bariolés qui disent la vie, en gros, dans un murmure et qui
accoutument à la joie vague et indistincte, au bruit, aux pas, aux
courses, aux chocs des voitures qui se croisent et qui disparaissent,
aux curiosités, au sourire continu fait de tous les sourires, au souci
d'amis et d'indifférents, à tout ce qui est l'existence enfin, dans
l'âge d'or de l'existence, après qu'on a tourné le carrefour des limbes.
Le vieux Wolfgang avait senti se briser en sa gorge la tradition,
l'honneur même et l'âme de sa patrie. Il avait vu nettement l'enfant
non comme un bâtard à oublier, mais casqué, armé, monstre énorme
égorgeant et étranglant la beauté de sa race. Et la princesse
songeait. Elle ne se résignait pas. Elle n'acceptait pas le danger.
Elle repoussait le présage puisqu'elle n'éprouvait encore ni malaise,
ni avertissement: elle savait sans plus et elle voulait commander à
l'irrémédiable. Sa nature dominatrice remplissait: elle pesait sur
la volupté passée et sur la volupté d'hier, elle chassait de soi le
souvenir. Mais le regard du jeune homme tombait sur elle si pur, si
grand, qu'il ordonnait en un rayonnement et qu'il était éternel. Elle
s'aperçut, atrocement, qu'il l'aimait, qu'il l'aimait à jamais, de
cette chose, de cette consécration et que, confusément, incroyant comme
il l'était, haïssant Dieu au hasard de sa haine des forces et des
puissances, il remerciait la Providence de cette bénédiction. Cette
fécondité lui-était un acte de foi, il tremblait d'espérance et il la
révérait, elle, malheureuse, ainsi que le tabernacle de son avenir,
elle était son cœur et ses flancs, elle était sa pousse et sa fleur,
son charme, sa douceur à jamais; il l'aimait étroitement, de l'aveu de
la terre et du ciel, par prédestination, elle avait en elle leur chaîne
physique et métaphysique, leur chaîne à travers le temps et l'espace
et, malgré tout, leurs cheveux blanchiraient ensemble. Elle protesta de
tout son être, de tout ce qui n'était pas encore à cet homme, mais tout
l'abandonnait, tout la jetait à son étreinte. Un sursaut de haine et de
mépris lui apporta ses convives de l'avant-veille:
—Allons-nous en! allons-nous en! supplia-t-elle.
Sa fièvre lui dessinait les travaux d'en face, les armatures
métalliques et leurs masques de plâtre ou de carton, les arabesques
et les ogives, l'effort hâtif, pour un été, de l'univers en façade
qui s'élevait aux deux rives du fleuve. Il lui passa, sur le ventre
et le cœur, des madriers et des pierres, des trains de plaisir,
des poutres, des tonneaux géants, des danses et des revues, tout
un appareil populaire, une foule sans sexe, une soif de voir, une
soif de richesse d'un instant, de mirage et la crainte plébéienne de
mourir sans avoir connu par ces images d'un sou que sont les palais de
pacotille, l'architecture et l'épiderme des nations lointaines, des
contrées bien défendues par les tarifs des chemins de fer. Aujourd'hui,
c'était, contre sa noblesse et son énergie, la bassesse et la facilité
de Paris, c'était la ville courtisane couchée en travers de son rêve;
demain, c'était une invasion de touristes médiocres qui veulent noyer
leur inquiétude et la magnificence de leur nostalgie ou de leur songe:
il fallait fuir. Au moment de quitter Paris, par une amère courtoisie
envers l'esprit du boulevard, elle avait murmuré:
—D'ailleurs, il est nécessaire d'aller à la mer au lendemain du
Grand-Prix.
Et ils étaient allés à la mer....
Le ciel était, ce jour-là, beau d'une beauté métaphysique. La mer,
c'est l'enfer des ciels puisqu'elle est la concurrence. Il faut
qu'ils soient vraiment le charme et la splendeur, le refuge idéal de
l'horreur et des peines, que toute ambition s'y tisse des domaines, que
les astres, la nuit, s'y mirent sans ardeur, pour que leur désert de
magnificence continue à lutter avec le désert irisé et lent, montueux
et bouillonnant qui s'étend, qui se brise, qui renaît, qui se varie,
qui se tait pour écouter son âme après avoir écouté son gazouillis et
sa colère, avec le désert souple et roide, frémissant et plat, qui
peut tout et qui sait n'être rien, dans des vagues, des lames et des
flots. Donc, le ciel n'était pas la grise toile d'emballage tirée sur
des fantômes mouvants de pierres précieuses, sur l'essence de diamants
et la quintessence de nuages, sur l'élixir d'ailes de papillons, sur
le secret des reflets, sur les mystères pailletés, sur les dessous de
flamme qui jouent ensemble au cœur de l'eau. Il n'avait pas la crudité
des apothéoses et la mollesse des élégies: il était lent d'une lenteur
divine, intact, immobile sans stupeur, attendant les étoiles sans hâte
et sans besoin, pur, noble et bleu. Antony interrogeait:
—Pourquoi es-tu triste? Je t'aime.
Il n'avait pas de fatuité! Il lui enlevait toute mélancolie comme il
s'en était purgé. Il s'était décidé à aimer, à aimer avant tout, à
convertir tous ses sentiments, toute sa force—en amour. Il s'était
réalisé: il aimait, sans plus. Il était heureux. Pourquoi sa maîtresse
souffrait-elle? Pour la première fois, il se laissait aller à la
béatitude. La mer lui était ensemble chantante et muette, confidente
et décor: elle se faisait personnelle et délicate, miroir magique et
fraîcheur.
—Je ne veux pas que tu aies mal, dit-il à sa maîtresse. Respire. Tu
n'as pas le droit d'étouffer ici. Vois comme la mer est à nous et comme
elle est grande, folle et tranquille de vie. C'est la vie même, une
réserve de vie énorme, trop puissante pour ce que ce monde,—et les
autres,—ont encore à durer. Elle est riche, riche, tiens, comme la
misère.
Clémentine-Alessandra ne répondit pas tout de suite. Elle pensait. Puis:
—Ne parle pas de la misère, prononça-t-elle lentement. La misère est
une chose hypocrite qui se fait à toutes les modes puisqu'elle n'est
jamais nue, puisqu'elle est la loque, le haillon, le trou. La mer est
belle et grande parce qu'on n'en a jamais rien pu faire, puisqu'elle
a gardé sa couleur, puisqu'elle ne s'est même pas plié à la forme,
qu'elle est changeante, immense, molle et roide comme au temps du
chaos, comme le chaos lui-même. Elle n'est humaine en rien. C'est la
Divinité pure, lourde de tous les germes et les roulant, ne grandissant
pas, n'ayant besoin ni de semence ni de nourriture et emportant les
tempêtes dans sa soif de sacrifices, dans sa tradition de victimes à
engloutir et à consoler,—ainsi qu'Hylas. Tous les mythes ont été petits
devant elle: ils sont faits pour les petits ruisseaux, pour le petit
ruisseau de Platon. La mer se moque des pierres, de l'art et de la
littérature, elle ne sourit aux hommes que mystérieusement. Je sais
bien pourtant qu'elle nous aime: elle nous aime parce que nous nous
aimons et qu'on ne nous aime pas. Tu ne peux pas savoir, toi: tu ne
crois pas en Dieu. Mais, vois-tu, il y a une chose menue et énorme qui
parle pour nous devant Dieu: c'est la source de tous les sarcasmes, de
toute l'incompréhension, de la haine des gens, c'est l'amas de leurs
rancunes et de leurs mauvais sentiments; c'est de cela qu'est faite
la sainteté d'un chacun, parce que c'est sa différence avec la bête,
avec le commun, parce que c'est la synthèse de son âme, de reflets en
relents, de négatifs en contraires, et parce que c'est notre beauté et
notre portrait, notre annonciation, notre présentation au royaume qui
n'est pas de ce monde.
Antony écoutait avec patience. La mer avait l'air d'approuver et son
murmure était un continu répons à ces litanies. Elle avait des tons qui
dépassent les mots, ces tons qu'on appelle mourants, à cause que c'est
la résurrection même. Emaux d'aube et de crépuscule ensemble, l'infini
de la nuance, la pourpre et la flore de lune, des ors se dégradant,
s'idéalisant, se virilisant, jusqu'au safran et à l'acier, des jets
d'améthyste et des coulées d'émeraude, une incessante agonie de
turquoises mortes en des sursauts de vagues, un tourbillon de saphirs
et d'opales, des taches papillonnantes de rubis dans des meurtrissures
de diamants, une envolée, au loin, de perles et d'ambre, un assaut
d'écume marbrée et d'écume laiteuse, c'était une féerie superbe et
mélancolique, c'était le trésor intact des anciens âges et c'était le
pensif avenir, la contrée promise, l'époque promise, les âges promis
aux âmes qui conservent encore l'espérance.
La jeune fille poursuivait:
—Tu n'as jamais été dans des assemblées ou au théâtre, tu n'as
jamais étudié la foule, tu n'as jamais vu ces rangées de têtes
plates, de corps tassés, ces apparences de mouvement, ces imitations
d'intelligence, d'attention et les petits drames en simili qu'on sert
à ce public. L'existence, les âmes, les passions, c'est comme le
reste, en toc. Il y a des époques qui ne comptent pas dans l'histoire
des temps, qui ne sont pas de l'histoire: nous sommes dans une de ces
époques. Et Dieu s'est retiré du monde, laissant les choses aller comme
elles peuvent, car Dieu a, lui aussi, le droit de rêver au-dessus de
nous. C'est un interrègne, c'est une parodie du chaos et du néant, une
tour de Babel morale où les dévouements, les héroïsmes et le génie sont
vains. Nous sommes dans une année aussi sombre, aussi vide de tout
sauf de terreur que l'An mil, nous sommes à la poterne d'une ère où
nous n'entrerons pas et c'est tant pis pour nous quand il nous reste
les ambitions et les désirs qui ont survécu à leurs siècles, à leur
décor. On parle encore de pouvoir et de liberté! On parle de travail et
d'effort. Hélas!
—Il y a encore l'amour, dit Antony.
Elle pleura. Il lui rappelait son abdication, sa déchéance consentie.
Et l'enfant qu'elle entendait presque à son flanc, l'enfant qui lui
criait son désespoir, cet enfant d'opprobre, c'était le présent renié
et battu, c'était le hideux avenir, c'était une époque moins sourde
qui triompherait peut-être, c'était sa force à elle, son principe
de victoire, sa beauté, son âme, ce que Dieu avait mis en elle de
destin et d'éternité qui s'en allait d'elle, de jour en jour, qui lui
prenait sa chair, son sang, qui lui prendrait son lait, ensuite, ses
heures et ses nuits, qui lui prendrait goutte à goutte sa tendresse et
son émotion pour s'évader d'elle, pour s'éloigner, pour la laisser
vieillie et pantelante, exsangue de courage, d'ardeur et de méditation,
dépouillée, ruinée sans profit pour les peuples, pour la gloire et le
bonheur des hommes.
—Je t'aime, dit Antony.
Sous ses larmes, elle l'enveloppa d'un regard fou. Celui-là
s'abandonnait. Traître à son énergie, traître à sa mission, il
acceptait le charme d'une heure et d'une aventure, il se résignait à
vivre en son enfant, à lui passer sa vie comme une affaire mauvaise,
à l'ajourner, cette vie, à ne pas la vivre lui-même! Il lui avait
suffi de la rencontre d'une femme pour replier ses ailes rouges. Et ce
couple d'orgueil, de combat et de domination, cette union où le vieux
souffle du Graal tombait dans le sang âpre du peuple, dans le plus
jeune sang de fureur et d'ardeur, ce couple se figeait dans l'attente
d'un balbutiement frêle, de vagissements à calmer et de caresses à
enseigner avant de les rendre. Tous les enseignements de ses maîtres,
une science unique, un tempérament sans exemple lui seraient inutiles:
toutes les leçons de la faim, les humiliations qu'elle lui avait
infligées ne lui serviraient pas à lui. Elle frissonna.
—Tu as froid, chérie? remarqua Antony.
Elle se dressa, furieuse: il l'avait blessée dans sa pensée:
—Tu m'as fait peur, jadis, et tu me fais pitié. Tu voulais tout. Tu me
semblais un archange de proie, un brigand de grand chemin, du grand
chemin de l'épopée. La révolution brûlait en toi, tu étais le meurtre,
tu sentais de tout ton être l'avenir, l'avenir de sang et de joie, tu
puais la liberté, la fraternité, tu puais l'idéal réalisé, tu puais
le ciel fait terre, le fer, le feu et le pain universel, le pain
réhabilité. Tu m'aimes, aujourd'hui, et c'est tout? Il y a deux mois
que nous sommes dans ce trou de lumière, deux mois que nous pouvons
lire en nous, sans compagnons, sans indifférents. Et tu...
—Tais-toi, commanda doucement Antony. Il n'y a pas de jour où je n'aie
eu l'envie de te tuer, pour me ressaisir, pour pouvoir m'en aller chez
moi.
Sa barbe avait repoussé. Courte et frisée, elle avait piqué d'abord
la grande-duchesse, profondément, délicieusement: ce lui avait été le
cilice du baiser, sa punition immédiate, dans la jouissance. Il avait
l'air maintenant d'un jeune missionnaire de désordre et de foi sans
Dieu. Il ricana.
—Femme, femme, croirais-tu que l'action, c'est le tumulte? Les cris
épuisent. Je m'instruis. La mer m'apprend à détruire. Elle est
patiente. Elle n'obéit qu'à soi. Elle monte, elle s'élance quand elle
veut. Moi, je saurai l'heure au tocsin de mon âme. Je t'ai détestée, de
t'adorer. J'ai supposé, comme toi, que tu me gênais. Puis j'ai vu que
tu étais dans mon apprentissage...
Clémentine-Alessandra avait subi sa voix tranchante, mais elle s'écria:
—Ton apprentissage... Non! non! ma vie; comme je suis ta vie! Nous
agirons ensemble. Je t'aime, je t'aime.
Antony hocha la tête:
—Vous autres, les rois, vous ne savez voler qu'en bande.
—Voler! tu voudrais voler!
—Laisse donc, dit Antony. Je plaisantais. Je donne le temps de germer à
mon destin en même temps que notre enfant. Nous serons deux, après.
—Trois, Antony, trois! Je t'aime. Je t'assure que nous sommes ensemble,
liés à jamais et complices. Ce serait abominable de ne me jeter que
l'aumône de tes baisers; il me faut ta vie, ta confiance d'esprit et de
volonté. Je suis forte, je voulais agir, moi aussi. Mais maintenant,
c'est moi qui te prie de rester tranquille. L'époque n'est pas à nous.
Attendons. Le spectacle de cette mer, les variations de sa splendeur,
ces jeux de soleil, mon amour, où trouver tout cela? C'est un miroir
pour le feu de nos cœurs et c'est de la paix pour notre cœur, car elle
nous sature de santé et de vie.
—Celui, murmura le jeune homme, qui jette deux sous à un pauvre joue à
être Dieu puisqu'il lui permet, au pauvre, d'exister un peu encore. La
mer nous donnerait la santé des bourgeois, l'élixir des plages. Or ce
n'est pas une plage, ici.