C'était le paysage le plus intime et le plus large qui fût: pas de

sable, pas de galet, pas de falaise: la mer mordait les champs à même

et avait l'air de leur accorder une grâce en empêchant l'herbe de

pousser. C'était d'une merveilleuse stérilité. Une ville s'étendait,

assez près, invisible, retenant dans ses chalets et ses casinos, en

contre-bas, les inévitables touristes de l'été: au-dessous, au hasard

de vallonnements et de descentes, des villages s'étaient dressés en

demi-cercle, face à la mer, des villages ou des hameaux s'étaient

dressés plus haut, découronnant les points de vue de leurs arbres

centenaires et les remplaçant par des tables, des chaises, du cidre

doux et de l'air panoramique en supplément. Les deux jeunes gens

habitaient une vieille maison carrée, cachée dans une cour d'honneur

taillée au cœur d'une forêt. Les arbres poussaient autour: à peine si

deux allées menaient à l'étroite demeure: quinconce de style et route

sévère. Ailleurs la forêt poussait et les arbres avaient l'air de

grimper l'un vers l'autre parmi les accidents d'une colline tortueuse.

Le domaine déjà grand était agrandi d'une paix absolue: pour la

première fois, la princesse s'était crue souveraine et avait eu l'idée

d'un territoire. De sa plate-forme, après les arbres, dans le zéphir,

elle apercevait la mer légère, la mer qui commençait et s'arrêtait à la

ligne d'horizon, comme s'arrête ce qui ne finit pas. Elle descendait

vers elle avec Antony: le chemin irrégulier, les arbres capricieux la

lui dissimulaient parfois et c'était un plaisir pieux pour elle de la

reconquérir et de la contempler plus proche comme si les deux altesses

jouaient à cache-cache. C'était, décidément, une conquête.

La mer ne venait pas jusqu'au grand-duché de Schmerz-Traurig et c'eût

été cette mer du Nord, sèche et sans grâce. La mer, ici, souple,

d'un gris si discret et se ridant de clarté, se fendant, éclatant

de richesse à facettes, se variant de joyaux, courant, glissant, se

parant de voiles rousses et de voiles blanches: c'était du nouveau

et un nouveau royaume. Antony et Clémentine se baignaient en une

complète solitude: les voisins les plus immédiats étaient distants de

3 kilomètres: c'étaient d'autres êtres qui tâchaient à se résigner et

qui, derrière un rideau d'arbres, à cent pas de la mer, avaient disposé

un paysage de Trianon: des saules penchés, un lac, une mélancolie

élégante et le _je ne sais quoi_ du dix-huitième. Ils avaient désiré

des honneurs qui n'étaient pas venus: ils se consolaient avec un

univers à soi. C'est ainsi que, entre un vieux port et une station de

plaisir, deux couples de tristesse, un jeune et un vieux, vivaient leur

exil sans aucune gêne.

Ce jour-là, Clémentine et Antony demeuraient dans une sorte de crique.

—Nous ne sommes pas ici pour guérir, répéta le jeune homme. Nous devons

souffrir l'un de l'autre.

—Non! non! s'écria la jeune femme, nous sommes ici à l'abri des

hommes. Rêvons-ensemble. Ne rêvons même pas. Offrons-nous à la nature;

nous ne sommes que nature, et soyons joyeux de la joie rare qui vient

à nous et qui nous enveloppe. Je n'ai jamais été si heureuse: il fait

si beau! Et toi, résistes-tu encore? Je t'aime comme un enfant. J'ai

toujours peur que tu perdes quelque chose, un peu de ton caractère et

de ton âme: je n'ai pas de crainte pour ton cœur, je le garde sur moi,

en moi. Mon petit, mon petit, ne me trompe jamais: reste ce que tu es,

ce que tu as été, formidable et tendre. Je suis plus âgée que toi, pas

beaucoup, mais ça me suffit pour des émois incessants. Et ma condition,

mon argent, c'est encore une manière, vois-tu, d'être plus vieille que

toi. Pardonne-moi mes transes comme tu devrais me pardonner mon amour

si tu ne m'aimais pas. Mais tu m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes?

Le crépuscule commençait de tomber par blocs de magnificence. La mer

semblait héraldique, toute d'azur. Un reflet rouge du soleil couchant

emplit les yeux d'Antony quand il répondit:

—Je t'aime, oui. Je t'aime.

La princesse n'interrogeait plus. Elle jouissait tant du silence

qu'elle ne le troublait pas même d'un baiser. Elle écoutait leur seul

cœur battre dans l'heure sainte.

La mer se repliait sans fin comme un tapis de prière et se déroulait

comme un étendard. Son rythme était liturgique et son geste immense et

simple, son bourdonnement de travail incompris signifiaient, criaient,

imposaient la vie. Clémentine-Alessandra prit la main de son amant:

—Ah! dit-elle, il faut attendre. Faisons l'avenir. Si l'époque est si

laide, c'est qu'elle a le masque, qu'elle est grosse de temps plus

admirables que jamais.

—Oui, dit une voix grave, derrière eux.

Ils se retournèrent. La grande-duchesse poussa un cri et crut qu'elle

allait choir à genoux.

Un homme était là, qu'elle n'avait jamais vu et qu'elle connaissait

bien. Il apparaissait en pleine lumière, dans des reliefs de pourpre et

de la poudre d'or. La terre qui s'ensommeillait, le sol plus dur et la

nature plus molle, la mer qui se gerçait et qui murmurait, le soleil

fondant en une apothéose subtile, tout se couchait autour de lui et

lui adressait, comme un hommage de théâtre, des rayons, des valeurs,

lui dessinant un cadre infini. Il était vêtu d'un complet gris de

passant et il semblait se mirer dans ce qui restait du soleil. Il parla

doucement:

—Ma cousine, vous m'avez donné bien du mal. Lorsque j'ai appris vos

discours de l'Hôtel Continental, vos discours et vos idées, j'ai voulu

vous connaître. Je vous ai demandée à vos gens et à vos maîtres, je

vous ai cherchée partout. Je vous trouve enfin. Bonjour. Vous n'avez

pas mauvaise mine.

Il s'arrêta un instant et la considéra:

—... Vous avez même grande mine. Vous avez une belle âme. J'aurais dû

vous connaître depuis toujours. J'ai entendu de vous tout à l'heure des

mots inouïs, des mots de ce deuil auguste et éternel qui est la livrée

royale. Je suis venu causer avec vous. Nous sommes malheureux l'un et

l'autre.

Le soir tombait, absolument, et moulait l'étranger dans sa silhouette,

le réduisant à lui-même et à son ombre, lui refusant l'aumône des feux

naturels et des fantômes de vagues polychromes. Il se dressait net,

pas trop grand, épaissi d'une paix résignée, mélancolique comme à la

parade. Antony écoutait, sans un geste.

—J'avais confiance à votre âge, ma cousine.

—Sire, vous alliez régner.

—Et vous, savez-vous si vous ne régnerez pas?

Elle eut un regard éperdu. Le jour fuyant, la mer d'émail

vert-de-grisé, l'heure lente, tout lui paraissait enlever avec soi

la chère figure, le corps familier qui reposait à son côté. La

ténèbre emportait Antony, Antony sombre qui ne comprenait pas et qui

réfléchissait. Régner! régner! Sa fougue et sa bonté, son génie lui

revenaient. Mais l'empereur poursuivait:

—Voici une étrange entrevue. Je ne suis pas chez moi. A peine si Votre

Altesse est chez elle, puisqu'elle n'a plus ni domaine ni patrie.

Je ne sais comment me présenter: il n'y a pas de protocole entre un

usurpateur et une exilée. Je vous admire et je vous aime. C'est tout.

Il y a longtemps que je n'ai pas entendu parler royal. Car il y a

une langue royale et une race royale qui se partage entre les peuples

et dont les descendants peuvent changer de trônes car tous les trônes

sont à eux. Henri III a pu, sans déplaire à Dieu, aller en Pologne,

avant d'hériter de la France. Léopold de Lorraine avait le droit de

transporter son Altesse en Toscane avant de se réveiller Majesté

d'Allemagne. Napoléon était dans la tradition lorsqu'il dotait ses

frères et ses sœurs de royaumes changeants: il était entré, lui et sa

famille dans notre famille à nous, dans la famille des rois, par la

brèche. La grâce de Dieu n'a ni frontière ni limites de sang, elle n'a

ni quartiers ni règles: lorsqu'elle vous a sacré, lorsqu'on s'en est

sacré, on est roi, de droit et de fait, parce qu'on est né roi. Et la

terre entière appartient, doit appartenir à cette famille. Famille

infortunée à notre époque et c'est à moi de la reconstituer, de la

faire. Les rois ne croient plus: ils règnent comme ils gouverneraient.

Ils ne comprennent plus, ont peur, s'ennuient: ils acceptent leur

mission comme une charge, comme une magistrature. Je voudrais

réchauffer ce sang, galvaniser ces âmes, ressusciter l'âme totale,

l'âme divine et humaine de la royauté, l'âme de l'univers distribuée

à une douzaine de princes en qui repose et bat l'existence absolue du

monde, qui sont leur peuple, couronne en tête, qui peuvent le bien

et le mal et qui font le bien, par prédestination. Mes voyages, mon

inquiétude en visites, mes conversations vagabondes, ce ne sont pas

de bavards excursionnismes, c'est un pèlerinage vers le secret du

pouvoir souverain, vers le Graal royal. Je me suis précipité sur le

trône comme on se jette à cheval. J'étais un jeune sous-lieutenant de

hussards auquel sa naissance avait cousu, de tresses en croix, les

insignes de général-major. Tout chantait, tout grondait en moi, des

musiques de ciel et d'eau, des hymnes, des marches guerrières, de la

philosophie, de la poésie, la question sociale, le bonheur des peuples

dont je me sentais étouffer comme en une grossesse, des conquêtes et le

plus beau spectacle à offrir au monde et aux siècles à venir. C'était

un trouble, une angoisse, une ivresse; c'étaient des monstres et des

appels d'au-delà à noyer dans une charge de cavalerie. Et ma solitude

radieuse et tourmentée, mon inspiration incessante et douloureuse,

ma foi et mon désir, je voulais les varier, les amuser, les contenir

du galop d'un état-major, de chevaux et d'armes collés à mon flanc,

à ma poitrine, de sueurs loyalistes, de sang vassal, de coups de feu

ennemis; je voulais tomber dans la mêlée: je n'ai pas pu. J'ai continué

à penser et à rêver, à affubler mon âme d'empereur de tuniques et

de plaques, ainsi que j'eusse fait d'un mannequin de roi; j'ai parlé

pour des conscrits et des ouvriers; j'ai brisé un formidable serviteur

qui restait le prisonnier de ses services et de ses victoires, qui

restreignait le triomphe et les conquêtes à des bornes et des acquêts

terrestres, qui ne voulait pas laisser la grâce et l'esprit de Dieu

souffler sur nos provinces. J'ai dessiné et composé, j'ai voulu être le

trésor de mon peuple, son trésor de guerre et son esprit, j'ai lutté

contre la fatigue, la faiblesse et la fièvre, j'ai voulu être sa santé

et sa force et j'ai lutté contre mes colères, car je voulais être la

paix.

Il parlait dans la nuit. Sa voix s'élevait dans la marée montante,

surnaturelle et passionnée. On lui devinait des yeux de femme, cette

sentimentalité germanique qui est un sixième sens, de la grandeur,

de la vérité et un peu d'amertume. Il se confessait à une sœur et il

prononçait en même temps son apologie pour cette France où il errait

clandestinement, pour cette France qui était son péché—à cause qu'elle

n'était pas sa sujette. Il allait:

—J'ai réfléchi. C'était, non le temps de s'enrichir, mais d'enrichir un

peu les autres, de leur désapprendre la misère et la haine.

—Et vous n'avez pas pu non plus, gouailla Antony.

Ces trois créatures ne s'apercevaient plus: elles étaient,

uniformément, du noir. L'empereur ne s'étonna pas.

—Non, répondit-il tranquillement, je n'ai pas pu. Des obstacles, à tout

instant, ont jailli tout hérissés, des mauvaises volontés...

—Non, affirma Antony, des volontés: c'est la concurrence, c'est le

peuple qui veut faire lui-même le lit où se coucher, qui prend ce

lit où il le trouve, où on le lui cache, c'est le peuple qui veut

lui-même cuire son pain et se chauffer à son feu de cuisson, c'est le

peuple qui veut se défendre lui-même quand on l'attaquera et contre qui

l'attaquera, c'est le peuple qui veut penser lui-même, chanter lui-même

et savoir écrire lui-même ce qu'il veut chanter et ce à quoi il veut

penser.

—Le peuple? Qui ça?

—C'est moi! clama Antony.

Il avait été furieux, énorme, déchirant. Il avait ébranlé le paysage.

Le feu roulant d'un phare le frappa au visage d'un coup rouge. Ses yeux

étaient désespérés et sa bouche tordue d'un enthousiasme actif, d'une

bonté agressive et tortionnaire. Il s'affirmait le champion, le fléau

social, le fléau de l'humanité.

—Non, répartit l'empereur. Vous n'êtes pas le peuple. Vous êtes un

homme.

—Vous aussi! gronda Antony. Pas plus! Pas plus!...

—Vous êtes anarchiste, mon ami, murmura doucement le prince. Tuez-moi.

—Non, non, pas ici. Vous auriez l'air d'être venu au couteau. Ce n'est

ni votre place d'empereur ni votre place de mort. Vous n'êtes pas

chez vous. Vous êtes encore en pèlerinage, en déplacement de famille.

Qu'êtes-vous venu chercher ici?

Il s'était exprimé durement, en chef qui possède la dernière raison, le

fer.

—Mon ami, vous ne m'effrayez pas. Je vous connais. M. Eusèbe Gaël m'a

donné sur vous les renseignements les plus complets. Je vous ferais mes

compliments sur votre bonne fortune si vous ne la méritiez pas. Vous

avez du cœur. Quand on accepte l'esclavage que vous avez subi, quand

on a de vos mots et de vos silences, on réhabilite la liberté—et une

bonne fortune n'est plus une bonne fortune, c'est la fatalité. Quand

j'ai commencé à chercher la grande-duchesse, je ne cherchais que son

discours de l'Hôtel-Continental, son mal d'empire dont je souffre,

moi aussi, de l'autre côté. Quand j'ai su votre histoire, je ne vous

ai plus séparé d'elle: j'ai eu besoin de vous aussi. Nous avons toute

la nuit à nous! elle est belle. Nous pourrons causer. Excusez-moi de

ne vous avoir point jusqu'ici adressé la parole: nous n'avions pas

été présentés. Vous vous êtes présenté vous-même, la pointe en avant.

Vous êtes peuple ou vous le prétendez, je suis prince: vous n'êtes pas

mon frère, vous êtes presque mon enfant. Je vous envie, mon ami. Vous

n'auriez eu ni mes doutes ni mes hésitations.

—Sûr! dit Antony. Mais vous autres, les rois, vous n'avez jamais des

mesures révolutionnaires. Vous avez peur de votre pouvoir, vous êtes

contents quand on vous le rogne, quand on vous le châtre, quand on vous

le coupe en petits morceaux bariolés. Il faudrait tout prendre pour

tout donner.

—Et Dieu? demanda l'empereur, Dieu dont j'attends un signe depuis

plus de dix ans, avant d'engager une action toute prête, Dieu dont

j'attends le bon plaisir avant de le faire triompher dans sa gloire,

dans la perfection humaine? Nous ne pouvons rien bouleverser. Le ciel

veut qu'on le mérite: il faut des vertus et des peines et la justice

éternelle ne peut exister qu'en raison de l'injustice qu'elle laisse

çà et là, pour faire sentir la différence, comme le vice et le malheur

pour être le repoussoir de la lumière divine, l'ombre sainte, le

couloir obscur du paradis. Si je me résigne, si je demeure dans un

néant casqué et paré, si la force dont j'étouffe, si les idées que je

détourne, si mes plans, mes coups de génie, mes audaces de réalisation

deviennent de la fièvre et rien que de la fièvre, si les chevauchées

inouïes qui m'emplissent échouent en vaines croisières sur des yachts

de plaisance, c'est que je me sens la rançon de l'avenir. Personne n'a

été plus ambitieux que moi et je vais racoler des géants comme le père

du grand Frédéric, je vais être un empereur-sergent, mais je donnerai

de beaux hommes aux temps futurs.

—Sire!... protesta Clémentine-Alessandra.

—Ah! ma cousine, je vieillis et je suis triste. Je suis venu pleurer

avec vous. Nous savons tous deux pourquoi nous souffrons; mais vous,

vous avez encore une illusion que je n'ai plus, vous êtes la femme de

ma douleur.

Dans son caprice, le feu du phare éclairait à plein sa face. Ses

moustaches à angle droit qui, roides en leur flamme, rejoignaient

presque son chapeau de touriste, ses chairs un peu molles, ses cheveux

drus, tout traçait, en traits appuyés, un cadre à ses yeux. C'étaient

des yeux d'ascète et d'astrologue, perçant, enveloppant et caressant,

yeux d'emprise et d'étreinte, d'extase aussi, de soif et de besoin dans

le songe et dans l'infini. Ils observaient, cherchaient, comptaient et,

après une revue immense d'hommes, de richesses et de terres, allaient

se perdre plus loin dans ce qui déborde le monde et les mondes, qui

trouaient le ciel pour voir plus haut. Ils roulaient des vaisseaux sur

ces vagues et des naufrages au-dessous d'elles,—et les utopies comme

des sirènes leur souriaient au ras des flots. Leur couleur pâle, se

variant de la turquoise à l'améthyste, de toute la gamme des saphirs à

l'opale, se fondait, se fonçait, disparaissait dans la pourpre du feu

rouge, du feu de phare. Antony ne voulut apercevoir que du désir en ces

yeux, un douloureux narcissisme, la contemplation—en dehors de soi—de

son être, de son fantôme doré, de son idole idéale.

—C'est vous qui êtes une fille! cria-t-il.

Il était jaloux de ce mot: «La femme de ma douleur.» Elle ne pouvait

être la femme de personne, de rien; il n'admettait ni rêve rival, ni

misère rivale: elle était à lui, voilà.

—Oui, répéta-t-il, vous êtes une fille, la fille de l'Europe, la fille

publique des peuples, qui s'offre à la gloire, à la victoire, puis à

des parades, à tout.

Une voix siffla dans la nuit:

—Tais-toi! Tais-toi!

Et elle ajouta en allemand le bref: _Still!_ qui impose non pas

seulement le silence aux hommes et aux chiens, mais le repos et la

tranquillité. Puis Clémentine-Alessandra se tourna vers l'empereur:

—C'est à moi à demander pardon à Votre Majesté. C'est quelqu'un de mes

gens. Il ne sait pas. Il n'a pas eu à s'oublier puisqu'il n'est pas...

L'empereur ne pouvait l'apercevoir. Elle lui apparut transfigurée.

—Je vous remercie, dit-il. Je ne vous vois pas. Mais vous êtes belle,

de votre mot. Vous êtes, ensemble, l'Allemagne et le principe divin.

Vous êtes Allemande et vous êtes reine. J'avais à craindre que vous

me haïssiez, que vous en soyiez restée à votre dépossession, que je

fusse pour vous l'envahisseur et l'usurpateur. Mais vous savez où bat

l'âme de l'Allemagne: vous la respectez, vous l'aimez en moi, malgré

mes faiblesses à moi. Ma cousine, ma cousine, vous m'avez fait du bien.

J'aurais pu croire cet homme: vous avez crié malgré votre cœur; vous

avez été l'Allemagne entière et la juste postérité, d'avance, en mieux.

Vous êtes une princesse du Nord. Il y en a eu avant vous: il y a eu

votre vieille marraine, la reine de Suède, Christine-Alessandra. Il y

a eu aussi la Palatine dont on édite sans fin des grossièretés, des

jugements appuyés sur la Cour de Louis XIV et qui avait du cœur, malgré

tout et tous, la Palatine qui a écrit la plus belle page que je sache

sur «Petite Madame», une enfant royale qui avait un cancer, qui était

difforme et qui mourut toute petite, sans parler...

Jamais la grande-duchesse n'avait autant souffert. Son cri spontané,

son cri de famille, son cri de caste, son cri d'éternité lui rentrait

dans la gorge, en des sanglots de sang. C'était elle qui s'était

oubliée, qui avait oublié ce qu'elle était devenue, à qui elle était,

c'était elle qui avait commis une trahison. Antony qui était là, tout

proche, ne lui fut plus qu'un déchirant souvenir: elle trembla de lui,

et les larmes qu'elle lui coûtait, l'humiliation dont elle le marquait

la brûlèrent honteusement, au principe même de la vie. Toute sensation,

toute volupté, le remords, la servitude sentimentale et sensuelle,

l'angoisse, ce fut pour elle un étau meurtrier que l'empereur resserra

plus étroitement de ses derniers mots: il la rejeta à sa grossesse, il

agita devant elle un spectre de futur. Elle n'avait jamais songé que

son enfant pût être laid: il défigurait son enfant, il lui imprimait

des plaies et des scrofules et ses mots se multiplièrent. Pour la

première fois elle se sentit mère puisqu'elle frissonnait de son flanc.

—Sire, dit-elle, sire, par pitié! Je suis enceinte!

C'était un aveu et une supplication. Elle demandait sa grâce non au

roi, mais à l'enfant écrasé, à Antony muet de colère et de honte. Elle

proclamait son amour, elle le tirait de l'abîme où elle l'avait plongé

pour se faire, elle, sa chose, pour s'en envelopper comme d'une chemise

d'autodafé, pour s'y enfermer à jamais. C'était la dernière abdication.

—Enceinte! murmura l'empereur, enceinte! De lui!

Il ne comprenait pas. Dans l'échelle des peines qu'il acceptait pour

les siens, dans le roman de sa cousine, il n'avait pas prévu cette

consécration, ce raffinement de damnation. Sa voix changea. Ce furent

des paroles de maître mécontent et ce furent des paroles navrées, la

ruine absolue d'un enthousiasme, un désenchantement cadencé du reflux

de la mer.

—Ma cousine, j'étais venu vous apporter mon empire à moi puisqu'il vous

fallait un empire. J'étais venu vous transmettre mon songe et mon

destin: je venais vous demander votre main pour mon fils. Vous auriez

été ma fille et mon compagnon, vous auriez grandi, vous auriez agi à ma

place et nous aurions été heureux tous deux, d'un bonheur qui aurait

été bien à nous puisque c'était le bonheur de tous par nous réalisé. Je

ne puis plus. L'enfant, cet enfant, vous n'avez pas le droit..... il

n'a pas le droit!...

Il n'achevait pas. L'horreur l'étouffait. Tragique, tyrannique, il se

décida:

—Cet enfant ne peut pas naître.

Presque morte, la princesse balbutia:

—Votre Majesté, Votre Majesté me conseille, m'ordonne d'avorter!

Sèchement, l'empereur prononça:

—Les princesses n'avortent pas: ce sont les siècles qui avortent. Et

nous avons droit de vie et de mort.

—Sire, sire!... répéta la jeune fille, défaillante.

—Vous devez régner, commanda l'autre. Vos enfants doivent naître

princes. Cet enfant ne naîtra pas.

Antony s'était précipité. Il prenait l'empereur à la gorge. Il disait:

—Cet enfant naîtra. Je suis plus fort que vous. Je suis le père.

Un cri glaça sa main régicide: Clémentine-Alessandra s'était évanouie.

Cette nuit sans lune, cette nuit sans étoile, cette nuit de surprise,

de sublime et d'assassinat, cette fatalité, la plus grande qu'on eût

imaginée, ce conflit, le duel de son ambition et de sa tendresse, de

son amour du peuple et de son amour, tout la jeta à terre: elle eût

voulu couler à pic, se dissoudre, lambeau par lambeau, à des rochers de

rédemption, pourrir debout sans réfléchir, sans penser. Dieu eut pitié

d'elle et de ses bourreaux: les deux hommes restaient stupides. Ils

écoutèrent un moment leur cœur battre sur cette forme sans mouvement,

puis, doucement:

—Nous ne pouvons la laisser ici. Emportons-la, dit Antony. Je vous

montrerai le chemin.

Sans un mot, l'empereur se baissa avec le jeune homme. Ils prirent

le corps inerte et s'éloignèrent lentement de la mer. C'était, dans

la pleine nuit, un convoi d'une détresse infinie: les deux hommes

songeaient à leur mission commune et à leurs âmes ennemies. Le fardeau

leur pesait, de son orgueil et de son ventre: l'empereur se troublait

de l'avenir des peuples; Antony, violemment, forçait l'avenir: il

voulait de lui son enfant, contre le droit divin, contre tout.

Leur condition et leur devoir disparaissaient peu à peu, au long

de leur route, dans de la fatigue. Ils butaient sur des arbres et

s'efforçaient tout de suite, humblement, à ne plus secouer ces pauvres

paupières closes, cette triste chose affligée. Ils ne voulaient pas la

réveiller: ils auraient pleuré avec elle.

Lorsqu'ils l'eurent déposée sur son lit, dans la petite maison,

là-haut, ce ne fut plus que deux hommes et ils se saluèrent à travers

les siècles, la mort et l'impossible, du sourire de deux frères.

VI

«PETITE MADAME»

«Un cautère qu'on lui fit mal à propos à la nuque lui avait tiré la

bouche tout de travers, au point qu'elle était presque toute sur la

joue gauche. Voilà pourquoi elle avait grande peine de parler et

qu'elle parlait peu. Il fallait être habitué à sa prononciation pour la

comprendre. Lorsqu'au moment de sa mort, sa bouche se redressa, elle

n'était pas du tout laide. Je fus présente à sa mort: elle ne dit pas

un mot au roi, quoiqu'une convulsion lui eût remis la bouche. Le roi

qui avait un bon cœur et qui aimait tendrement ses enfants pleurait de

tout son cœur, et me faisait pleurer aussi. La reine n'y assistait pas:

on ne lui avait pas permis de venir parce qu'elle était enceinte. Il

est faux que la reine soit accouchée d'une négresse. Feu Monsieur qui

avait été présent assurait que la petite princesse était laide, mais

pas noire. On ne peut dissuader le peuple que l'enfant ne vive encore,

qu'il ne soit dans un couvent à Moret, près de Fontainebleau. Cependant

il est certain que l'enfant laide est morte: toute la cour l'a vue

mourir.»

Sérénissime: roman contemporain · 第 9 / 11 段