Elle considéra les portraits de ces hommes, le vieil Eguia et son bras

d'argent, Zumalacarrégui, l'évêque de Léon; vaincus aussi, mais qui

avaient osé. Où étaient-ils, ses défenseurs à elle? Des savants!...

Ah! comme elle souhaitait des soldats! Ces philosophes qui lui avaient

offert des consolations, des théories, des utopies, ces politiciens

pour d'autres, ces théologiens qui commentaient les prières anciennes

sans prier pour elle! Elle n'isola du troupeau que Lévy-Wlarmeh qui,

avec sa science et sa naissance, correspondant des fakirs de l'Inde

et du Thibet, des sectes anabaptistes ignorées, des derniers Vaudois

et des Arriens, centralisateur d'hérésies et d'orthodoxies démentes,

lié d'ailleurs avec des banques et des jésuites, pouvait beaucoup,

mais ne voulait rien, concevant une théocratie pure, Dieu régnant

vraiment, en essence, et permettant des religions neuves et de nouveaux

gestes. Quant à Eusèbe Gaël, elle voyait qu'il la jugeait femme, qu'il

l'avait, en son cœur, dépouillée de sa couronne, de sa pourpre et

qu'elle était nue pour lui, éternellement, irrémédiablement.

Dans son déchirement, elle songea à Antony. Elle ne rougit pas de

sa pensée. Elle sortait d'une réunion de valets. Asservis à Paris,

asservis aux mœurs de Paris, à sa sensualité sans cerveau, gagne-petits

des plaisirs mesquins, ils avaient trahi sa confiance, menti à son

désir. Elle les avaient cherchés contre celui qu'elle avait oublié,

esclave, dans les bas-fonds de sa maison, elle avait réclamé contre

lui des peuples, l'espace, toute l'activité, toutes les grandeurs du

monde: il restait vainqueur. On la lui rendait, plus misérable que

jamais. On la lui jetait. Elle n'avait plus qu'à lever la pierre dont

elle étouffait son cœur. Une douceur l'envahit: puisqu'elle n'avait pas

su le repousser, puisqu'elle n'avait pu être la créature despotique

et conquérante, elle s'abandonnait délicieusement. Elle ne se rappela

point sa cruauté, son horreur: elle ne se représenta point les besognes

où elle avait noyé cet enfant, elle n'imagina que son énergie et sa

tendresse, sa force câline et sa caresse, sa volonté et son frisson;

elle l'imagina tout entier—et tout entier à elle. Elle avait soif

de s'endormir tout de suite, dans ses bras. Elle n'osa pas encore.

Elle n'était pas digne de lui. Il lui restait des souvenirs du dîner,

des relents de discours: sa déception, son abdication imposée, son

isolement, sa misère de chef sans troupes, tant d'amertume pesait,

en outre, sur son désir. Le mot de Morive: «petit salé» revenait, à

vide, l'obséder. «Petit salé!» Oui, elle aurait dû avouer sa faute

à ces gens, leur crier: «Ce n'est pas une petite fille qui demande

des jouets animés, c'est une femme, une femme perdue qui veut des

aventures après une aventure, qui se jette dans un peuple à gouverner

comme dans un couvent de repentir et d'écrasement. Je veux des tâches

et des œuvres, je veux un purgatoire où me racheter, un amas d'actions

et même de miracles, puisque vous parlez miracle.» On l'aurait prise

plus au sérieux, parce que l'on croit au vice et qu'on vénère le crime,

mais son humiliation lui donnait-elle des moyens, des concours? Il

faut choisir ceux devant qui l'on s'humilie. Et c'était vraiment trop

protestant.

«Petit salé!» Le refrain scandait la nuit. Clémentine-Alessandra ne se

sentait pas le courage de voir lever le jour, le jour sans rêve. Elle

monta, comme trois semaines auparavant elle avait été, à la chambre du

jeune homme. Elle ne regarda pas. Elle hésita. Son cœur, en battements

de folie, l'aveuglait. Elle frappa à la porte en croyant tomber. Elle

n'osait pas voir. Antony avait ouvert.

—Son Altesse aurait pu me sonner, dit-il, d'une voix sourde.

—Antony! supplia-t-elle. Elle le regarda.

Il avait une face de meurtre. Toute son énergie s'était figée, gercée,

creusée: c'était un feu morne, une lave qui avait cessé de brûler après

avoir épuisé toute flamme; et les traces du rasoir autour du sillon

de ses lèvres semblaient un cerne affreux, comme autour de ses yeux

éclatants et tendus. Il n'avait pas l'air d'être méchant: ce n'était

que fatalité. Il ne consentait pas à dormir. Il prenait les nuits comme

si on avait voulu les lui voler, avec les jours. Il avait cru penser:

il rêva. Rêve contre lequel il se révoltait et qui s'obstinait, rêve

odieux et chéri, rêve enfin... Mais ce rêve était là: il parlait.

—Pauvre petit! Comme tu es pâle! j'aurais dû venir te bercer.

C'était, décidément, décidément, le rêve. Antony avait eu aux lèvres,

pêle-mêle, des injures et des anathèmes, les mots qui chassent et qui

tuent. Un énorme, un définitif: «Va-t-en!» avait grondé dans sa gorge,

des reproches, des récriminations, l'irréparable... Et cette simple

phrase, moins qu'une phrase, un regret chantant, un soupir, un rien de

maternité le tenait muet, d'une tacite étreinte. Il chancela: elle lui

arrachait sa colère, elle supprimait sa détresse, d'un mot, elle le

reprenait, sans dignité, sans rancune. Il fondit en larmes.

—Ne pleure pas, ne pleure pas! dit la grande-duchesse, je suis

malheureuse...

Égoïsme sublime! Elle ne voulait pas qu'il souffrît pour qu'il pût

la consoler. Elle voulait qu'il conservât toute sa force contre ses

ennuis à elle. Et elle se refusait aux remords, sur lui. Elle répétait:

—Ne pleure pas. Ne pleure pas. Je n'ai plus que toi.

—Ah! dit Antony, pourquoi faut-il que ce ne soit pas vrai!

Il n'approchait pas. Il ne lui ouvrait pas les bras. Il avait séché

ses larmes mais se contenait affreusement. Il avait fait un trop

grand effort pour renoncer à elle, sans lutte. Elle l'avait humilié

d'ailleurs, de sa pitié, le traitant en petit garçon qu'on peut

endormir. Il était fier de n'avoir pas dormi, d'avoir veillé contre

l'ensorcellement. Mais il ne lutta pas longtemps. Il la retrouvait.

Il se jeta. C'était un taudis trop neuf, trop sec, trop propre: du

bois blanc, deux chaises, un lit étroit. Pas de tapis où s'abandonner,

pas de coussins: des angles à tout, même à la tendresse. Et tout leur

jetait à la face le crime social et sa faute à elle, contre lui.

—Viens! dit-elle.

Il ne comprit pas.

—Où? Dans ta chambre?

—Oh! non! non! si tu savais! Allons-nous-en d'ici.

Il la regarda. Elle était nu-tête, un peu dépeignée. Ses cheveux

bouffaient, bouclaient, tombaient, sans coquetterie, en un hasard

touchant: rien n'était apprêté, pas même sa misère. Sa nuit d'insomnie

et de méditation, ses nuits de travail n'altéraient pas sa jeunesse

fine et fière: la fatigue avait seulement posé sa patine d'humanité

sur ce divin visage. Les yeux étaient plus lents, plus profonds; la

bouche était parfaite, de ne plus sourire. La silhouette se levait dans

cette aurore, argentine et nacrée: c'était une harmonie blanche en robe

blanche et comme une apparition de limbes en cette chambre de valet.

—Viens! répéta la princesse.

—Tu as mal? _Ils_ t'ont fait du mal?

—Oui.

Elle comprenait. Ceux qu'il ne nommait pas, _ils_, c'était «la

société». Elle l'observa encore. Elle avait voulu l'asservir à cette

société, faire de lui un support mobile et anonyme, un morceau de

machine: elle l'avait jeté dans un égout pour qu'il y travaillât,—à

quoi? Et il était toute sa vie, sa consolation, son espoir. Elle

l'avait trouvé comme elle eût trouvé un Dieu de bonté, de grâce, un

refuge, toute tendresse, toute caresse, toute force et toute beauté.

—Allons-nous-en.

—Oui, dit Antony.

Il aurait voulu la recoiffer, la coiffer, toucher la masse des cheveux

de lin et de soie, s'y perdre et s'y enivrer. Il n'osa pas. C'était

encore son état de garçon de chambre,—ou presque.

—Allons, dit-il.

Ils fuyaient. Ils descendirent l'escalier de service avec les mêmes

précautions que l'escalier de l'hôtel meublé, naguère, où leurs destins

s'étaient mêlés. La princesse _sentait_ les gens dormir. Un peu de

dédain la crispait. Ils descendirent longtemps. Ils arrivèrent enfin

à la petite porte par où Antony avait vu disparaître son amante. Elle

l'ouvrit de la même clef. Et les deux adolescents furent dans l'avenue.

Ils s'en allaient comme ils étaient venus, à l'aurore. Ils s'étaient

détestés, ils avaient tout tenté: la haine et l'ambition, la

science, l'histoire, la honte et l'épopée les laissaient au bras

l'un de l'autre, et leurs lèvres en quête, leurs cœurs en appel. Ils

retrouvaient la minute chère de leur abandon. C'était l'amour souverain.

L'aurore était large et claire. Elle souriait. Sa magnificence

avait du charme et de la légèreté. Elle dispensait la lumière avec

caprice et la lumière sautelait avant de se fixer. C'était une aurore

républicaine. Le jour ne venait pas pour obéir à un ordre immuable, à

un Dieu tout-puissant, il se levait librement, en prenant son temps, en

s'amusant: c'était bien une aurore de Paris. Clémentine-Alessandra en

souffrit; elle souffrit de la joie de vivre qui lui tombait, parmi son

amertume, avec la lumière neuve: elle n'abdiquait pas. D'ailleurs son

compagnon n'était pas parisien. Elle se rappelait sa curiosité pour la

ville à l'aube de leurs noces et l'horreur du jeune homme pour la ville

comme pour une monstrueuse idole trop connue mais bien connue. C'était

lui, encore, qui avait raison; c'était lui qui l'avait convertie et qui

était son maître.

—Tiens! c'est dimanche! dit-il.

—A quoi t'en aperçois-tu?

—Les laitiers viennent plus tôt.

Elle entrait en rapports avec la vie. Elle voyait se préparer le repos

de la cité: du travail, encore, des levers en hâte, une précipitation

dans la tâche quotidienne pour avoir l'illusion de quelques heures

à soi, le leurre de la liberté. Liberté empoisonnée par les soucis

revenant en troupe, par Demain vous frappant à la bourse vide, à la

tête et au cœur, promenade à travers des coudes, vagabondage entravé,

gêné, piétiné! n'importe! le repos! les bras ballants, les mains en

sommeil,—comme dans la fosse commune.

Ils lisaient en leur silence les mêmes pensées, la même pitié. Et

c'était la même impuissance. Mais la misère, ils la devinaient. A part

les voitures qui portaient ici et là le lait maigre et le lait joyeux,

l'avenue était,—et les rues d'alentour,—le désert le plus docile. Paris

était à eux. Clémentine-Alessandra ne se laissait plus aller à son

dolent enchantement, à sa grâce simple, à son «prends-moi» tacite qui

cache l'abîme. Paris, pour elle, c'était la prison et la prison qui

non seulement vous brise, mais qui déconseille l'évasion aux complices

choisis. Les rayons précurseurs du soleil, la gentillesse du paysage,

la joie contenue, rien ne la touchait. Elle s'appuyait sur le bras de

son compagnon. «Ah! dit-elle! les gens! les gens! je les entends! Comme

ils souffrent! Il faudrait cependant qu'on soit heureux.

—Qui?

—Tout le monde.

—Ce ne serait plus vivre, alors.»

Il y avait tant d'humanité dans son amertume qu'elle le regarda. Elle

vit en ses yeux le rêve fou, le rêve fraternel de ce mois obscur. Il

s'était, comme elle, offert en holocauste à la destinée. Il avait été

toute émotion. Le souvenir de sa volupté, sa tristesse, son désir

d'oubli, tout s'était tendu, tout s'était fondu et ç'avait été le mol

et immense océan de tendresse, la caresse en largeur, en épaisseur et

en infini qui enserre tout et qui laisse tout fuir pour lui permettre

un retour et un retour plus passionné. Il avait voulu, avec son baiser,

le bonheur universel. Et il avait renoncé au baiser pour que le bonheur

public fût plus grand. Il avait certainement demandé—à qui?—d'être né

pour des actions sublimes.

Et Paris coulait autour d'eux.

—Tu as trop pensé, dit-elle.

—Pour ne pas penser à toi.

—Chéri!

Elle était sincère: ils se retrouvaient,—plus beaux. Comme ils étaient

loin des deux vagabonds des Champs-Élysées, dévorant le soir et la nuit

à même, avides de néant, se prenant, se lâchant, victimes et jouets du

moment, mourant à mesure! Mais non! Ils revenaient à cet instant, au

geste le plus élémentaire, mentaire, au spasme le moins innocent,—par

le plus long. Ils retombaient prisonniers du décor des Champs-Élysées,

prisonniers de la chambrette de volupté, abandonnés par leur ambition

et leur colère. Il ne leur restait comme désir que leur ancien

désir,—apaisé,—et les autres désirs, issus de lui, désavoués, reniés,

oubliés.

La journée naissait magnifique, en dehors d'eux. Débauche de lumière,

de gaîté, de splendeur courtoise. Tout était à point, régulier,

parfait. La jeune fille ne se prêta point au ravissement universel:

l'émotion d'ailleurs la secourait, qui la liait au bras d'Antony, la

fièvre qui lui tenait chaud et qui la brûlait dans la tiédeur de la

matinée. Paris s'habillait de gens, se levait sur des rythmes d'orgues

de Barbarie, s'habillait, en loques, de ces mendiants du dimanche qui

travaillent peut-être la semaine durant et qui veulent tirer un profit

de leur lente promenade à travers le libre soleil.

Misère qui tire son chapeau, à la bourgeoisie ou à la quasi-bourgeoisie

qui passe, sans déclamation, sans supplication, dénûment ingénu. Pas de

recours d'ailleurs. Antony regarda la princesse, elle détourna les yeux.

Cependant Paris peu à peu laissait éclater en soi ces bijoux soudains:

des sourires de petites filles, des yeux de petits garçons. Et le

mot de M. Morive revint à l'âme de la jeune fille: «Petit salé».

Combien il y avait d'enfants! Vaguant, jouant ou tenus en main, ils

tissaient parmi la ville un voile argentin de cris, de rires, de

balbutiements harmonieux, de curiosités chantantes: ils s'appelaient

ou se repoussaient de la même voix de limbes, aussi tendrement; ils

sortaient des portes ou s'y cachaient avec une grâce preste et légère,

un peu souris, un peu oiseaux, divins et si jolis de leur pauvreté ou

de leur coquetterie, les jambes nues! C'était une forêt, une clairière,

un labyrinthe d'enfants se croisant, se remplaçant, se métamorphosant à

mesure, charmants et parfaits.

—Qu'ils grandissent, ceux-là! demanda Antony.

Clémentine-Alessandra eut le cœur gros de cette menace. Ils étaient si

gentils comme ça! Mais leur pèlerinage continuait. Paris s'étirait et

gambadait, traînant par les rues sa somnolence et son rêve appesanti.

Et la princesse ne voulait rien voir: sa déchéance et son réconfort,

c'était cet homme et pas un autre homme. Les mouvements autour d'elle,

le va-et-vient populaire ne lui devaient paraître que geste d'éventail

grouillant, de la fraîcheur, un couloir de tumulte à son trouble, un

écho sourd de son horreur. S'ensevelir dans de la tendresse et de la

passion... Puis le mot lui revenait: «Petit salé... petit salé». Une

émotion les serrait tous les deux: ils pensaient l'un pour l'autre,

confusément; ils entraient la main dans la main au fond du mystère, au

fond de la somme d'amour qui est le secret du monde et son éternité.

Jamais ils ne s'étaient sentis aussi pauvres: il ne leur restait

d'eux-mêmes que leurs sens, leur âme et leur foi: ils se donnaient

tout, ils échappaient à leurs idées, ils se seraient voulus aveugles,

n'entendant plus, blocs de passion et de câlinerie, comme des pierres

d'amour écrasées l'une sur l'autre, au hasard des chemins. Ils

allaient et ils trouvèrent du plaisir, au seuil du plaisir de la rue.

Ils connurent le délice de mal déjeuner, de compagnie, en plein air.

L'après-midi les roula en sa molle fournaise. Ils étaient retombés à

leurs Champs-Élysées. Ce n'était plus leur domaine fatidique; il y

coulait des hommes et des femmes en partance vers un champ de courses.

Des jaquettes et des chapeaux s'y pénétraient en agglomérat: les deux

jeunes gens furent coudoyés âcrement, poussés et bousculés.

—Ah! j'oubliais! dit Antony: c'est le Grand-Prix.

Ce ressouvenir amusa franchement Alessandra. Le Grand-Prix! La fête

solennelle, la dernière fête de ce peuple, de ce Paris pour qui les

fêtes religieuses ou les fêtes nationales sont des chômages et des

parades, de ce peuple timide en sa décadence qui n'ose pas s'offrir

des cirques civiques, qui boude encore les combats de taureaux et ces

luttes de gladiateurs, les guerres civiles, qui sort encore de chez

lui pour voir courir ses chevaux au lieu de creuser au centre de ses

maisons (quitte à jeter bas les Tuileries, le Louvre et à combler

la Seine), un hippodrome géant et consacré où il pourrait mieux

précipiter son argent, son génie et son honneur! Le Grand-Prix, date

qui coupe l'année, nettement, ainsi que Pâques jadis, dans le recul

mondain des saisons, le Grand-Prix, équinoxe et solstice à la fois,

triomphe des jours, gloire du temps. On s'y ruait. Toutes les classes

et les déclassés, fraternellement, y menaient, en troupe, leurs besoins

et leurs «certitudes»; des voitures heurtaient leurs roues et leurs

caisses en se disputant, par imitation, la plus flatteuse rapidité.

Des bicyclettes et des motocycles erraient où il y avait place pour

eux et se broyaient un périlleux passage à grand bruit, à grands cris

déchirants, semant de la peur et de l'admiration. La jeune fille

regarda ailleurs. Elle aperçut des palissades et de la machinerie:

l'Exposition naissait, sans fin, immense et menue, malheureuse en son

effort de cailloux, de fer et de plâtre. Des ouvriers s'y perdaient.

La princesse eut un instant le désir d'y chercher des gens de son pays

et de pleurer avec eux. Mais elle avait renoncé à ses frères comme

aux autres fils qu'elle avait espérés: elle considéra cet univers

tassé, entravé, interdit au public, elle adressa tacitement un adieu

à l'empire du monde. Mais un brouhaha l'arracha à sa tristesse: le

pouvoir qu'elle évoquait amèrement s'offrait à elle, au galop.

Le Président de la République se rendait à Longchamp. On acclamait

peu. Le peuple saluait l'ex-liste civile. Clémentine-Alessandra eut un

écœurement. Il lui sembla que l'escorte la souffletait. Ces soldats

en grande tenue, ces postillons, ces ors, cette voiture d'apparat, ce

vieux magistrat, enfin, en cordon rouge pour une douzaine de jockeys,

ce déplacement vers un tour de piste, c'était la sortie du sultan de

Stamboul vers sa mosquée, c'était un pèlerinage constitutionnel, un

gage au peuple, à sa veulerie et à son vice. C'était cela, le pouvoir?

Une fièvre la tint droite au-dessus de la foule. L'équipage était

déjà loin: il éventrait, en sa fuite, l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile.

Et Paris n'avait plus de gouvernement: le gouvernement s'était évadé.

Un instant, Clémentine-Alessandra eut la vision de la ville couchée

à ses pieds, attendant tout, prête à tout subir, de la ville à

ligoter, à embrasser d'un baiser mâle, à qui apporter de la gloire,

de l'avenir, de l'aventure et du destin, de la ville à étreindre en

fièvre et en sérénité, à qui imposer une fraternité de génie et une

sublime communion dans le travail et dans le progressif bonheur. Puis

elle retomba à l'amère poésie de l'exode présidentiel au travers de

la pierre impériale, entre le Chant du Départ et la Marseillaise

grattés à même le roc et éveillés dans la masse comme ils avaient,

d'eux-mêmes jailli de l'Instinct, et de l'Inconscient héroïques, elle

retomba à cette torpeur insoucieuse des grands mouvements nationaux, ne

les saluant pas, n'y pensant pas—et le poison de l'ironie l'emplit à

l'étouffer. Que faire? Elle n'était pas française, elle ne pouvait rien

nulle part. Pourquoi sentir? Pourquoi être reine et peuple, pourquoi

être l'Ame de l'Epoque, puisqu'on la bousculait, puisqu'elle était, «ce

qui ne va pas où les autres vont» et qui est dans le chemin banal?

Paris n'était que grâce. Elle eut peur de soi et de rien. Elle se

serra contre Antony si fort qu'ils se regardèrent. Il avait vu,

lui aussi. Mais c'était un spectacle sans importance. Les chefs ou

leurs simulacres ne comptaient pas pour ce microcosme de foule. Elle

retrouvait le feu pur de ses yeux, intact de tout émoi, l'énergie

native de sa face et la grande tendresse infuse de sa volonté. Antony

ferma un peu les yeux: Clémentine ne lut plus dans son visage qu'une

ligne de ciel; elle tressaillit: elle découvrait le cher opium de

passion, le moyen de ne plus rien être qu'une lente et absolue pâmoison.

—Prends-moi! dit-elle.

—Viens, répondit le jeune homme.

C'était la première fois qu'ils y pensaient, de la journée: il fallait

qu'ils fussent bien malheureux, et humblement! Jusque-là leur malheur

les avait soutenus et guidés et ne leur avait donné l'un à l'autre que

le meilleur de soi, ce qu'on ne se donne que par fluide, le plus rare

de leur âme: ils descendaient au corps, maintenant. Ils ne boudèrent

pas contre leur désir. Ils allèrent, d'inspiration, à l'hôtel, à

la chambre qui les avaient enfouis dans une seule destinée. Ils se

possédèrent furieusement, se mordirent ainsi qu'ils se seraient mordu

les lèvres pour ne pas pleurer. Il y avait des larmes au fond et au

bord de leurs baisers. Leurs gestes étaient gauches: ils ne savaient

plus! Ils revenaient de si loin,—et où? Ils ne voulaient pas songer,

ils refusaient de se souvenir. Si, en un douloureux pèlerinage, ils

avaient grimpé ces escaliers vibrants, s'ils avaient redemandé cette

chambre, c'était pour lui demander leur secret et leur pratique

machinale, c'était pour fuir leur âme, comme naguère, pour n'être, en

une étreinte sourde, que le rôdeur et la rôdeuse de l'autre fois. Ils

étaient lourds de leur chair, s'avouaient indignes l'un de l'autre. Il

leur semblait qu'ils niaient leurs caresses et qu'ils s'en lavaient, à

mesure, et que leur âme finirait par se retrouver sous l'amas de leurs

rancunes, de leur misère, de leur trouble et qu'elle éclaterait propre

et roide comme un os. Leur fougue les enveloppa et les allégea.

Et la princesse crut qu'il existait des manteaux de déchéance ainsi

que des manteaux de sacre. Ils s'étaient tout raconté, sans un mot,

ils avaient crié et pleuré l'un dans l'autre. Elle devenait esclave,

il se relevait prince; mais n'avait-il pas toujours été véhémence

et domination? L'impression dura. Le soir s'était caché dans la

magnificence et s'épandait sournoisement, en une pincée grandissante de

cendre dorée d'abord, puis mordorée, puis rouillée dans la pourpre se

fonçant du crépuscule. L'obscurité jetait son ombre avant-courrière et

brodait son uniforme de résignation, son sarreau à mailles serrées de

tous les jours sur cette armure brillante du dimanche. Les gens, déjà,

avaient l'air de revenir à leur labeur: c'étaient des mines graves—et

tout le monde n'avait pas perdu. La vie les reprenait au rêve de gain

et de vitesse, les rejetait dans le peloton, la tête basse.

—Comme il y a des domestiques! remarqua Clémentine-Alessandra.

Elle rougit. Un regard qu'elle n'osait pas rencontrer la piquait au

cœur, la marquait de son feu rouge: elle ne songeait pas à l'enfer où

elle avait plongé Antony. Son baiser lui revint, tous les baisers la

crispèrent dont elle avait meurtri la lèvre rasée de son amant, elle

sentit sur sa chair à la fois les poils courts et fauchés, le grain

du tablier, les galons rudes de la livrée et les chaînes symboliques

du servage: ses yeux sautaient de l'habit bourgeois d'un cocher au

travesti d'une femme de chambre, béatitude de sortie écrasée contre des

portes de service, air libre sans maculature d'appel empoisonné par

l'approche de la sonnette. La princesse devinait peu à peu, et bientôt

ensemble, tous les détails d'atrocité de _la condition_; les gens lui

semblaient s'avancer en rangs pressés et, autour d'elle, avec eux,

c'était un hourvari cacophonique et pointu, un branle électrique, des

besoins traduits en musique, une tyrannie claironnante et frêle, une

fanfare monotone—et à une seule note—d'oppression et de géhenne. Elle

vivait les tourments qu'elle avait infligés à Antony. Ils n'existaient

plus, il les avait chassés de sa mémoire; elle n'était plus pour lui

qu'amour—et son amour. Elle se repentait, malgré lui, à son bras, car

la faute dépasse toujours la victime. Elle frissonnait d'avoir fait du

mal: le devoir souverain est d'élever et non d'abattre. L'obsession

dura. Elle interrogeait le jeune homme sur ses ennuis, sur ses

camarades, ne prenait pas garde à son malaise et allait, allait dans le

torve précipice.

Sérénissime: roman contemporain · 第 7 / 11 段