désobéissance traditionnelle et professionnelle: il «découchait». Le
mot lui crispait aux lèvres un sourire stigmate. Il ne se dépêtrait
pas de son ironie. Il allait. Il ne croisait que valets et servantes.
C'était l'heure où le quartier se coagule en de rares salons ou s'exile
vers les restaurants et cafés du Bois, l'heure de la promenade et des
arbres, du culte rendu à la nature, de groupe en groupe, cependant
que le ciel, les étoiles, le charme de tiédeur et de fraîcheur
ensemble, le secret même de la chaleur vitale, le plaisir de vivre et
la lente volupté des avenirs certains se perdent, se fondent dans un
accord tzigane, un cri de fille et l'aigreur laborieuse d'un mélange
américain. L'intérieur, les rangées et les bordures des hôtels, ces
coffre-forts, à fenêtres, de millions et d'œuvres d'art, tout était à
la valetaille. Les mains sous la bavette de leurs tabliers, élargissant
en lippe de bien-aise leur peau rasée, ils allaient à deux, traînant
de-ci de-là ce prétexte de promenade, un chien de vitrine, ou vaguant
chargés seulement d'un gilet ou d'un pantalon de livrée, massifs
gardiens de nuit, désertant leur poste pour n'entendre plus d'ordres,
pour n'avoir plus à s'occuper de personne, pour prendre un bain
trompeur de liberté.
Antony suivit ses camarades, loin, dans un bar de la rue Rhumkorff.
Il tomba dans un escadron de cochers, de palefreniers, de valets, de
marmitons et de garçons de café qui entouraient un maigre état-major
de _lads_ méprisants et plus renseignés que bavards. Les femmes
étaient tenues à distance. Rien n'est d'ailleurs rare comme une bonne
agréable ou une femme de chambre possible. Leur charme de simplesse
et de franchise, leur don de soumission, leur bonne volonté riante,
tout en elles devient bientôt «l'habitude», l'effroyable habitude
des gens de maison, leur effort pour se confondre avec la pierre
d'évier et l'escalier de service, pour être de la même couleur, pour
ne point rompre en visière avec leur bonnet, pour ne pas trancher
sur leur batterie de cuisine, pour être l'outil à peine vivant mais
dur à la peine, n'agissant pas, mais travaillant, propre à tricher
sur les heures de vie, à reculer par son sacrifice l'instant de la
mort, à prendre sur soi la rouille et la fatigue, la maladie même
et l'insalubrité, à s'offrir en holocauste, à accepter l'envers de
l'existence,—avec des gages. D'épingles à piquer en ourlets à bâtir,
de corsets à serrer en corsets à arracher, les femmes de chambre
perdent leur couleur et leurs joies: machines à découdre, machines à
échafauder, elles dissolvent peu à peu leur humanité, tombent dans
l'immédiateté des plaisirs, échouent au fétichisme vain du bas de
laine.
C'était la cupidité qui les avait cette nuit-là enfermées dans
cette officine. N'était-ce point d'ailleurs un spectacle vengeur
que de voir ces cochers, bourreaux professionnels de chevaux, ces
mécaniciens d'automobiles, faire de chevaux sauteurs les arbitres
de leurs destinées, les divinités protectrices de leurs économies,
les fondateurs tutélaires de leur race et de leur dynastie, de leur
richesse et de leur gloire? On ne parlait que des chances de Newby
dans la première ou du jeune Stern dans la quatrième. Antony avait
connu d'autres bars sportifs sur les boulevards! On y avait plus faim
et une pire habitude de la soif. Il n'y entrait pas. Mais il regardait
jouer à saute-mouton, tout autour. C'étaient des nuits plus claires et
plus légères. On attendait doucement le sommeil. On épuisait ce qui
vous restait d'agitation, on diluait son épuisement à ces farces, à
ces tapes, à ces rires. On se réparait au sommeil comme à une chose
sérieuse, à une volupté régulière, à un repos qui veut être mérité.
Il n'était pas joueur et n'avait pas d'argent. Il rentra tout seul.
Une tentation le prit: voir la princesse sans en être vu. En somme,
il était valet et c'était son métier de regarder par le trou de la
serrure et d'écouter aux portes. Il glissa le long des escaliers et
des couloirs et eut toutes les habiletés, tout le génie d'astuce que
la passion et la passion pure peut prêter. _Elle_ travaillait. Il la
considéra contre son image, contre l'image qu'il gardait d'elle: il
l'évoqua vivante, pensante contre la mauvaise statue de dédain et de
tyrannie, contre les gestes, les anéantissements, les caresses et les
mots, les soupirs et les mensonges qu'elle avait été pour lui. Elle lui
apparut pour la première fois princesse et jeune fille. Elle penchait
ses cheveux pâles, ses yeux pâles, son profil dominateur et fier, sa
grâce de saphir, sa bouche muette sur une carte plus vieille que celle
du vieux Wolfgang, là-haut. Des livres étaient épars autour d'elle,
encore ouverts. Elle pensait, pour ne pas rêver. Il l'aima. Non, non,
ce n'était pas l'enfer qui lui avait envoyé un charme mauvais: elle
était belle, elle était grande. Et c'était son âme, à lui, son âme,
«arrivée», son âme, comme elle devait être en son idéal, couronnée,
casquée, armée et souriante. Penchée vers les siècles, elle offrait un
peu de sa nuque, en une harmonie d'or nacré, d'or délicieux, attendri
d'argent et presque d'opale. Sa simple robe bleue lui collait au corps
ainsi qu'un voile de ciel. Il crut qu'il allait enfoncer la porte et se
pleurer à ses pieds, qu'il allait, de ses larmes, chasser, détruire le
méchant passé, qu'il allait mourir pour la délivrer de lui, et, puisque
lui-même il était malheureux... Mais il eut honte: il la respecta
jusqu'à ne vouloir pas la salir de sa vue. Il oublia tous ses désirs.
«Pourvu qu'elle ne sache pas!» Et ce n'était point par fierté qu'il se
retira aussitôt. Il ne songeait plus à oublier: sa suprême ambition
devenait de ne pas faire de peine à la princesse triste.
Dans sa chambre de valet, il ne souffrit pas. Violemment, affreusement,
il veilla entre ses deux devoirs. Ah! tuer la réflexion, l'espérance,
l'action latente! Être n'importe quoi, ce qui joue aux courses, comme
les gens de la rue Rhumkorff, comme tout Paris, mettre sur un cheval,
dans un peloton de chevaux, tout son esprit de conquête, d'aventure,
l'idée des jours meilleurs, faire courir, faire combattre un cheval
pour soi, lui abandonner sa chance, son triomphe, sa fortune, comme
on a un député, comme on aurait un banquier ou un représentant à la
Bourse, si l'on était riche et s'il ne fallait que se faire plus
riche! Il envia ses camarades. Il envia tout le monde. Il n'entendit
pas le pas de limbe qui voleta jusqu'à sa porte. Au risque du scandale
et du grotesque, la grande-duchesse venait l'espionner comme il l'avait
espionnée. Elle le trouva qui regardait étrangement son tablier. Elle
se devina en cet affreux miroir. Elle se vit dessinée et se variant
dans la trame de la toile, salamandre de feu et de honte, démone
mangeuse d'énergie et d'honneur. Elle venait d'appeler tout son peuple
à la rescousse: elle n'en avait qu'un peu plus de mélancolie. Oui, oui,
elle avait charge d'âmes, mais n'avait-elle pas, plus lourde de soucis,
plus avide de remèdes et d'abîmes, la charge de son cœur? Antony
demeurait fixe en face de sa dépouille de valet. Elle s'enivra de sa
fierté et de son dégoût en bataille, elle frémit devant son doute et
son mal, puis elle s'en fut.
Ç'avait été très simple et très secret, de ce tragique sans fin que
personne ne sait. Ç'avait été ce secret sur quoi on vit, avant d'en
mourir. La haute maison retomba dans l'absolu de son silence. Et
Clémentine-Alessandra, grande-duchesse de Schmerz-Traurig, palatine des
Deux-Saxes, princesse de Torgau, électrice de Zeusberg, laissa venir
à sa veillée pensive les sommeils de toute sa demeure. Des soldats,
des diplomates, des serviteurs de toutes sortes, des officieux, des
espions, des femmes et des jeunes filles, une horde désorganisée de
noblesse et de misère, l'état-major de la déroute, étaient venus
demander asile à l'exil de sa famille, comme aux beaux jours de
Versailles on quémandait un logement au Roi-Soleil. Elle pesa la
faiblesse, l'abandon dévoué, le néant attentionné qui l'entouraient:
elle eût peur. Pas d'énergie, pas de révolte contre les événements,
des plaintes, des sourires à la vie de Paris, un au-jour le-jour de
décor, de résignation et de parade, un provisoire doré et galonné,
la marche—à l'heure—vers un futur sans avenir, sans issue, l'oubli,
le n'importe quoi avec de la tenue, des cravates d'ordres sur des
squelettes sans caractère et mous!... Elle avait, l'avant-veille,
écouté dormir l'hôtel meublé; elle avait discerné en sa torpeur de
la rage, de la faim, du désespoir. Ici, rien: un assoupissement plat
comme une carte héraldique; il ne manquait aux pieds des dormeurs
que les levriers couchés de leurs tombeaux. Paris allait s'éveiller
et jeter autour d'eux un énervement anarchique, son filet d'efforts
menus et son besoin et sa fièvre. Des hommes allaient se gouverner et
s'entraver l'un l'autre, sans direction, sans but, leurs désirs en
avant. Et là-bas, là-bas, des gens rêvaient en une autre langue, des
gens décapités de sa tête à elle, des gens à qui elle se devait, pour
qui et par qui elle pouvait presque des miracles. Elle trembla de ne
pas les aimer, de se jeter parmi eux, ainsi qu'en un couvent. Elle
imagina leur masse pour ne pas croire qu'elle les imaginait en l'air:
elle les appela par leurs noms, des noms qu'ils avaient reçus, qu'ils
gardaient de ses ancêtres à elle: Jean, Auguste, Christian, Georges...
Un autre nom l'emplissait, un nom qu'elle ne prononçait pas, qu'elle
ne prononcerait jamais, car les amants ne s'appellent point par leur
nom. Antony ne l'appelait pas non plus. Elle demeurait plantée devant
lui à la fois et fichée en son cœur, immense et si frêle aux doigts!
Leurs deux énergies, leur tendresse contrariée, leurs âmes hérissées et
sanglantes se dressaient seules dans la maison, dans le quartier, dans
cette nuit de Paris qui s'évadait sur des selles de chevaux de course,
dans ce repos républicain, dépouillé de toute ambition et ne demandant
à Dieu qu'un jour à la fois. Et la veille s'éternisait, plus âpre, plus
farouche, de ces deux êtres qui ne dormaient point à cause qu'ils se
refusaient à dormir ensemble, d'un seul cœur.
IV
ICI L'ON DANSE
M. Morive se pencha vers son voisin, le général de la Manille.
—Très gentil, ce dîner, mais pourquoi ne parle-t-on pas? ça me fatigue.
—Toujours philosophe, mon cher président! répondit le général au hasard.
Il ne cherchait à comprendre les choses que depuis qu'il briguait,
décemment, non sans des reflets de sa gloire passée, un fauteuil à
l'Académie. Ses _Mémoires et souvenirs_, dédiés d'abord «à l'honneur
des armes spéciales», étaient devenus publics et presque populaires:
cinq éditions! Depuis qu'on voulait trouver dans le cadre de
l'état-major général un second Marbot, aucun officier n'avait eu
pareille chance. Et le général acceptait d'être académicien ainsi qu'il
avait espéré être promu sénateur de l'Empire. Or cette candidature
patiente ajoutait à son parisianisme héroïque. Morive souffrait un
peu de ne s'être point dérobé à une réunion qu'il avait naïvement
estimée agréable et sans danger. Il retombait dans la politique et
quelle politique! générale, internationale, théorique, théocratique!
Il sentait le discours, la coalition, la conspiration. Et c'était une
femme, une petite fille qui... Il observa les convives. Les camarillas
avaient évolué depuis sa bande. La grande-duchesse de Schmerz-Traurig
avait invité des proscrits et des éminences grises, les sous-attachés
de cabinet qui dirigent un ministère, les députés des sous-commissions,
des comédiennes qui possèdent une ambassade ainsi qu'une écurie, des
ducs, des archiducs et des souverains pour rien, pour le plaisir,
ses inséparables gens d'Institut, quelques prêtres et quelques
financiers, des anarchistes et des soldats. Morive ne connaissait
presque plus personne. C'était un dîner qui emplissait la grande
salle du _Continental_, repas de corps, aussi compact qu'une fête de
bienfaisance: à peine si l'on avait épargné aux invités le velum banal
des solennités et si le drapeau ne flottait pas au dessus—et pour
cause. Morive n'aimait ni cette manière d'accoupler des nations, et
des individus, ni le caprice de la princesse, ni son idée de derrière
la tête. Ces gens-là n'auraient jamais à eux tous les pouvoirs qu'il
avait détenu, mais c'était du pouvoir et Morive se rappelait deux vers
satiriques qui avaient illustré sa dernière chute, déjà vieille:
Morive
A la dérive.
Les hommes en place, les hommes en mal de place le dégoûtaient. Il
n'admettait pas qu'on fût ou qu'on pût être: pour son intransigeance,
il fallait, sans plus, avoir été. Il se pencha encore vers M. de la
Manille.
—Mon pauvre général, je flaire la politique.
—Je la renifle, accentua le guerrier.
Morive eut le sourire de Talleyrand sur Augereau.
Et la politique se leva.
—Messieurs, dit la grande-duchesse...
Les dames furent heureuses de n'être point mises à part.
Clémentine-Alessandra les respectait jusqu'à viriliser leur influence.
—Messieurs, dit la grande-duchesse, je vous demande mon trône,
le mien et un peu plus. Il s'agit bien d'une aventure, d'un coup
d'État. Je sais qu'un coup d'État, ce n'est pas de l'histoire, c'est
de l'anecdote. Et l'anecdote est moins que rien, c'est-à-dire de
l'histoire supérieure, de la quintessence d'histoire et, dans l'espèce,
de la fatalité voulue. C'est du détail aussi. Et les détails sont des
pierres précieuses qui, liées, se commandent l'une l'autre en une
chaîne ininterrompue, s'éclairant de lueurs diverses, se complétant,
finissent en leur marche et en leur ordre, par acquérir cette sorte de
terne sérénité que l'histoire inflige à tout. Cette suite, c'est le
secret de l'éloquence. Mais, depuis Bossuet, l'histoire est devenue
plus qu'un discours, plus qu'une science: c'est de la chimie, et alors
même que les pays ou les événements se sont dissociés, de la chimie
organique puisque les États sont des organismes. Je vous demande une
synthèse ou un miracle, de la vie, pour moi, une équation féconde.
Étant donné toutes les faiblesses, folies et bassesses des peuples
et des individus, étant donné des trahisons et de la sottise, des
paniques et de la brutalité, trouver l'inconnue à laquelle obéissent
les siècles et l'humanité. C'est d'ailleurs très simple. Toute
l'action qui va suivre, si vous le voulez, n'est qu'une résultante,
une explosion de l'électricité épandue, ménagée, chargée, de tout le
siècle. L'état d'esprit public est moins une gêne et une angoisse
qu'un cauchemar: petitesse étouffante, peur précaire, d'une part,
folie—forcée—des grandeurs, d'autre part. La faim des pauvres, la
crainte vague et généralisée des classes dites dirigeantes et l'odeur,
la manie de la poudre qu'on n'entend plus assez. Ce siècle commença à
être sublime, sans savoir...
—Nous savons, interrompit Morive.
Il se leva. On le regardait avec stupeur. Très calme, très brave,
rajeuni de cinquante ans, il parla:
—Madame, il ne s'agit pas ici de galanterie. Vous ne savez pas. Vous
êtes jeune et Allemande. Vous faites une lecture aux cinq classes de
l'Institut: de la science, de la philosophie. Ce n'est point pour nous
gagner, pour nous charmer, pour nous corrompre: c'est tout un. Pas de
science, pas de faits, pas d'histoire. Vous avez fait une faute: ce
n'est pas ici que vous deviez nous réunir, c'est dans votre palais de
Wittemberg, après.
Clémentine-Alessandra sourit:
—Je vous remercie, Monsieur, de m'avoir coupé la parole. Nous sommes
ici en Congrès, en un de vos clubs de 1848.
—Un club de femmes, interrompit Morive.
—... Nous sommes enfin entre nous. J'ai parlé pour ne pas avoir l'air...
—D'être prétendant pour raisons de famille. Vous voulez être le
prétendant scientifique avec d'autres motifs que vos parchemins.
Eh! Madame! ne raffinez pas sur le coup de gueule, le coup de force
et le coup de fusil: une révolution, ça ne ne se détermine pas, ça
s'avale, on en profite, mais on a tout le temps de son règne et de
sa déchéance pour la justifier, pour l'expliquer, pour la caser dans
l'histoire—après la lui avoir imposée. Du sentiment? des idées? Ici, je
suis votre maître, Madame: je connais les révolutions, j'y ai si bien
réussi que j'ai trop réussi et que j'ai dépassé le triomphe puisque je
suis ici, conseiller déplaisant et momifié en des honneurs posthumes.
Le politicien était beau de force et d'impudeur, riche d'actes et
d'«agissements», lourd d'intrigues et de menées, pousseur d'hommes,
nerf, sinon âme, de la masse, voix populaire, cerveau oblique, mâchant
le pouvoir pour qu'il fût moins pesant à son estomac, hypocrite en sa
tyrannie, despote masqué de la Déclaration des Droits de l'homme.
Clémentine-Alessandra se sentit frémir: elle oubliait qu'elle était
à Paris, captive de cette ville maîtresse qui ne comprend pas la
domination, la prééminence, de cette ville coquette qui s'offre des
jouets et qui les conserve pour les briser, qui s'amuse du sang, des
larmes sans y croire, et qui déforme les hommes et les âmes à son
image. C'était vraiment le rêve du monde et le sourire du monde, le
sourire tantôt bon, tantôt méchant,—mais pas de sérieux, pas de loi,
pas d'effort. Autour d'elle, les gens étaient ou étaient devenus
parisiens. Le petit prince de Lusace, à sa droite, qui affectait encore
de porter sa canne comme un sceptre, le roi d'Aragon à sa gauche
qui était roi comme son père et qui avait trouvé une couronne vaine
dans un lit d'auberge, tous les déchus, tous les mécontents, tous
les prétendants n'étaient ni prétendants, ni mécontents, ni déchus.
Ils avaient vers elle de petits coups d'œil complices et gentils:
c'était bien à elle de faire la conspiration de l'année, le manifeste
nécessaire, le complot de saison! Revendication de table d'hôte,
chanson! Il ne manquait que l'hymne national!
Morive continuait:
—Je respecte le malheur et l'héroïsme. Mais la tentative de la duchesse
de Berry n'était-elle pas, tout uniment, une envie de femme grosse? Et
elle ne travaillait pas pour elle-même. Elle avait raison d'ailleurs,
car la France ne voulait savoir, en fait de code de droit divin que
la loi salique. C'est même pour cela que les mâles sont, aujourd'hui,
appelés «petits salés».
La grande-duchesse n'avait pas entendu la suite de l'argumentation,
les derniers mots seuls la frappèrent et lui restèrent au cœur. Elle
répondait:
—Je ne veux pas de rapprochement historique. Je veux mon peuple, voilà
tout.
—Votre Altesse est trop intelligente, dit Morive, pour se croire
indispensable au bonheur de ses sujets ou pour imaginer qu'elle les
pourra mener à la perfection. Tous les prétendants se sont considérés
comme les champions du droit divin, comme les émissaires et les
représentants de Dieu. Il ne leur a manqué que le miracle, le miracle
qui dure. Et les femmes providentielles, Madame, ne se recrutent pas
dans les familles princières. Vous ne vous représentez pas Jeanne d'Arc
née sur les marches d'un trône. Il leur faut le peuple à la place
d'âme, le peuple grouillant, fiévreux, en gros et en microcosme, et,
sur la tête, en guise de diadème, les deux ailes de la liberté.
—J'ai tout cela, dit la princesse. Je suis peuple, moi aussi,
violemment...
—Oui, interrompit Morive, mais vous n'êtes pas que cela. Il faut
être tout l'un et tout l'autre. Et la liberté, n'est-ce pas? que
vous sentez, que vous voulez imposer, c'est une liberté à vous? La
liberté, Madame, est impersonnelle, anonyme: elle est presque comme
l'eau, incolore, inodore et sans saveur, mais également nécessaire à
l'existence. Puis il y a eu des époques où elle sentait la poudre, où
elle avait un goût de sang. On n'en fait pas ce que l'on veut: elle est
une et indivisible, elle vous emplit, elle vous emporte et, quand elle
commence à dormir, c'est pour avoir des réveils terribles. Laissez les
peuples et vos peuples où ils sont, regrettez-les, résumez-les, ayez
leur âme en beauté, mais, quand vous avez des rêves, ne les rêvez pas
tout haut, en public.
Il venait de parler devant un parterre de rois. De rois détrônés—et
moins. Ces gens de titres et de chartes se courbaient devant
l'évocation de la liberté. Le général de la Manille commençait à la
comprendre: c'était pour lui le feu à volonté! Mais Eusèbe Gaël se leva:
—Je n'ai aucune compétence, dit-il, mais je crois que, dans le dessein
de la princesse, il y a comme un désir de sacrifice et comme une
expérience à offrir au monde. Son Altesse veut régner pour montrer
comment on doit, comment l'on peut régner. Elle a un programme: le
pouvoir souverain, bienfaisant, philosophique, rationnel, d'après la
loi divine, d'après la morale: le pouvoir social, régulateur. Elle
voudrait se faire pardonner sa naissance, l'expliquer par des actes,
montrer, enfin, qu'être souveraine, c'est être une sainte, fécondement.
—Non, dit Clémentine-Alessandra, j'ai besoin de pouvoir. Mes peuples me
manquent comme il pourrait me manquer un bras ou une jambe.
—Ça ne repousse pas, observa l'impitoyable Morive.
Ce n'était plus un conciliabule. Les gens ne s'observaient plus en
dessous, ne se méfiaient plus: désintéressés, pas trop ennuyés, ils
attendaient. C'était une faute, un contresens. Une erreur, voilà tout.
Dans l'être de la grande-duchesse, un vide infini; un mot surnageait,
ironique et grossier: «Petit salé». Elle s'abandonnait. Après des
jours de méditation, de promenades, de démarches, après s'être
interrogée et avoir interrogé les autres, après avoir demandé conseil
au destin, à tout, elle avait réuni des hommes de cœur, des hommes de
tête. Condescendant à des compromissions, voulant des concours, des
appuis, pointant des secours, traçant une route à son désir à travers
l'Europe, dessinant des plans, elle armait un projet gigantesque.
Et elle ne voyait que défection d'avance, désœuvrement, ambition de
néant! Ah! ce Paris, ce Paris de séduction, de trahison, de destruction
qui coule les gens dans sa torpeur et qui leur demande de déserter,
de désespérer en sourdine, de se laisser lier les mains avec des
serpentins, de rouler une petite réflexion comme une cigarette et de ne
point aller plus avant, de devenir Parisien comme on devient forçat,
de ne pas bouger de ce bagne léger, doré, mousseux, pétillant! Gloire
militaire, énergie, esprit d'aventure, attaque, génie d'intrigue,
héroïsmes, habiletés, des noms qui sont le ressort d'un univers et qui
galvanisent les morts endormis, qui suscitent une race et son secret,
des jeunesses sombres et résolues, tout était là, en habit noir, tout
était muet, tout désapprouvait!...
Elle ne chercha pas à rallier ces mauvaises volontés: elle se leva
et, sans offrir sa main à baiser, en un grand salut de cour à cette
cour infidèle, refusant les honneurs, les tardives protestations, les
clameurs d'extrême onction, elle s'en fut.
Elle se sentait très petite fille. Elle avait été rabrouée par un
homme de rien, par un parvenu de la honte, par un éclat de peuple—et
de quel peuple! Pourquoi avoir été chercher ces confesseurs, cette
foule de confesseurs, au lieu de s'en remettre à son Dieu, au Dieu des
batailles? Elle lui demanda pardon de son indiscrétion. Le miracle, eh!
oui! Morive avait raison! le miracle! Elle désespéra, en une extase.
Tout, autour d'elle, lui parlait de malheur. Drapeaux abolis, armes
inutiles, gloire en lambeaux. Elle prit un livre: c'était _Don Carlos
et ses défenseurs_, d'Isidoro Moguez.