La grande-duchesse était rentrée dans sa chambre: elle se jeta sur

des coussins et sanglota rageusement. Elle étouffait des cris d'appel

et des supplications, des plaintes de bête blessée. Elle avait du

sang qui, à travers ses larmes, demeurait, un sang plus rouge que ses

gencives et que ses lèvres et qui séchait à ses dents, lentement. Elle

pleura, enfin, sans hurlements, en petite fille, en fille. Puis, les

yeux brouillés, parmi le voile de ses larmes, elle passa la revue des

armes, des souvenirs de sa famille. Elle souffrait du mal des siècles.

Par delà les portraits et les tableaux de bataille, dans les yeux des

maîtres, elle voyait le vieux Wolfgang la regardant. Son peuple! ce

quelque chose vivant, guenillant, orphelin malgré soi et tourné vers

elle dont elle était née mère! Ses aïeux, là, en costume d'apparat, en

pourpre et en armures—et ces princes, ce peuple, cette foule, c'était

le même être, l'être en livrée qui avait parlé non pour elle mais

pour un homme d'une autre race, d'une autre nation, l'homme qu'elle

avait pris au hasard, dans une promenade de folie. Qu'était-elle? que

pouvait-elle encore? Qui avait-elle trompé? N'avait-elle pas trompé

tout le monde, ses pères, ses sujets, son amant lui-même? Elle maudit

sa jeunesse vide et violente, elle maudit ses pensées qui certainement

s'agitaient vers elle et qui, par contre-coup, avaient excité ses sens

mauvaisement. Mais aussi, les princesses doivent se marier avant de

savoir qu'elles sont vierges.

Un flot de sang lui montait à la tête, l'aveuglait. Elle se réveillait

femme et souveraine. Déchue comme femme, déchue comme souveraine,

mais en pleine force et en furie. Jusque-là elle avait accepté son

exil. Elle trouvait très simple d'habiter Paris, de parler français,

de n'avoir à commander qu'à des demoiselles de compagnie promues

filles d'honneur, à des intendants nommés chambellans, à un officier

démissionnaire qui était grand-maréchal du palais et à deux suisses

qui, par hasard, étaient Suisses. Ses droits, ses devoirs envers ses

sujets d'hier, c'était du décor, des accessoires pour le vestibule.

Comment songer à une restauration, à une tentative? Comment arriver à

ses anciennes frontières? Comment soulever un pays qui, de sa famille,

ne se rappelait que son père, cet Otfried-Gutbert, le Duc-la-Débauche!

Et qu'apporterait-elle à ces Allemands, à ce peuple de pâtres,

d'ouvriers, de chasseurs et de bûcherons, à ces horlogers et ces

scieurs de long? Un sang inquiet, trouble, un cerveau trop cultivé,

trop savant, des doutes, des utopies, un immense désespoir en matière

de gouvernement! Elle ne prendrait le pouvoir que pour n'y croire pas,

pour laisser aller les choses ou pour être, sur le trône, un philosophe

comme son parent Joseph II, empereur d'Allemagne, pour vouloir imposer

en vain la raison et la beauté à des ignorants fanatiques, pour être un

philosophe en corset, une étudiante arrivée, pour faire des guérisons

individuelles, des guérisons de maladies physiques à l'exemple de ses

parents de Saxe, et pour ne rien guérir du mal moral, du mal social,

pour être souverainement impuissante et magnifiquement battue? Elle

imaginait avec horreur les remèdes qu'elle chercherait pour soi,

les voluptés endormeuses, les tristes fêtes de chair, les abîmes de

sensualité où la bête se pleure,—et l'âme. Et puis, qu'avait-elle

affaire avec le Schmerz-Traurig? Son père, en abdiquant, en mourant,

lui avait légué le monde. Elle avait à commander à tous et à tout. Son

rêve l'emporta.

Sérénissime! Sérénissime! son titre lui revint, fulgura sur un rythme.

Sérénissimes, les ducs d'Autriche, avant d'être appelés à l'empire,

sérénissime l'Électeur de Brandebourg, avant d'ériger son margraviat

en royaume et d'étirer son royaume en Empire, sérénissime, le prince

d'Orange, avant de bondir sur l'Angleterre et de happer, île par île,

royaume par royaume, empire par empire, ce qu'il lui fallait pour

constituer son empire. Partout des Empires! Sérénissime, c'était

vraiment le titre qui porte bonheur, le titre qui attire les victoires,

les acquêts, les conquêtes. Sérénissime aussi, M. le Prince, le Condé

de Rocroy, sérénissime comme elle! Mais aussi combien de petits

principicules possessionnés ou non, combien de parents pauvres! Non,

non, elle était de la race de bataille. C'était à elle que le Destin

venait échoir: c'était elle, le couronnement, la revanche. Ses ancêtres

n'avaient rien fait que régner sur des soldats et des paysans, qu'être,

sans le titre, les rois des anciennes cités grecques, tyrans à la fois

et bourgmestres, sanguinaires et patriarches, lansquenets blasonnés,

ivrognes à épée. Son père, lavé par la déposition, élevé par le vice,

lui donnait les villes et les montagnes, les couchers de soleil où il

avait passé; elle avait droit au monde. Elle vit se dessiner devant

elle un empire tel qu'il n'avait jamais pu exister, l'empire allemand

rejoignant l'empire britannique et l'empire démocratique des États-Unis

américains, ressemblant par ses membres énormes et déchiquetés à un

monstre à dents, à griffes, dévorant ce qui restait de l'Univers. Elle

le reconnaissait, cet empire effrayant: c'était l'empire protestant,

la conception géante et inavouée des Elisabeth après Henri VIII, des

Hohenzollern après Frédéric et de Cromwell peut-être, le songe mystique

des huguenots de tous les pays, l'envers du saint empire romain

germanique, son ombre ennemie et plus grande, le royaume qui n'est pas

de ce monde parce que le monde est à lui,—et qu'il a plus.

Elle ne frissonna pas devant sa pensée: elle l'acheva. Elle errait

dans l'Afrique, suscitait les protestants de là-bas, convertissait,

conquérait encore, puis elle soumettait çà et là, partout. Mais un

découragement la prit: où levait-elle ses soldats? Il avait fallu

des soldats à ses pères pour garder leur pauvre duché. Les soldats

les avaient, enfin, abandonnés. Et ce rêve d'empire même, n'était-ce

pas la condamnation de ses prétentions? Elle admettait les empires,

elle admettait cet empire allemand qui avait rejeté sa famille de sa

patrie, qui avait brutalement enserré toutes les principautés, fondu

en une seule toutes les âmes? Elle n'hésita pas. Oui, elle admettait

l'empire des Hohenzollern, oui, elle admirait le vol de leur aigle,

et elle la sentait, l'âme allemande, immense et nue, si belle, si

vraie, que, à distance, elle l'emplissait toute! Mais elle admettait

la conquête aussi et la force. Elle pouvait non reprendre son bien,

mais revendiquer l'empire. Comment? Elle éclata d'un rire affreux:

elle s'apercevait qu'elle était ridicule, absolument. C'étaient les

romans de sa mère et de sa famille, les imaginations de ces pauvres

prétendants qui, après avoir été chassés de tous les trônes, les

possédaient tous sur le papier, sur parchemins, même, en toute les

langues. Exilée et femme, il ne lui restait que le mariage. Elle

pouvait, certes, épouser un monarque conquérant. Mais les reines ne

sont grandes que dans l'adversité. Les compagnes des illustres pasteurs

d'hommes sont des épouses passives qui ne comprennent rien qu'aux

futilités, dolentes, négligées d'ailleurs et qui disparaissent dans

l'éclat des apothéoses, dépouilles oubliées comme elles ont été les

plus insignifiantes des conquêtes! Comment d'ailleurs pouvait-elle

songer au mariage? Elle s'était donnée. Elle était à jamais la femme

d'Antony. Elle avait beau le jeter dans l'ergastule, elle le tuerait

qu'il resterait son époux et son maître. Elle n'avait jamais cru que

le mal fût aussi fort. Elle s'humilia devant la vierge Elisabeth, elle

s'humilia devant la virile Marie-Thérèse et même devant Catherine II

qui avait l'excuse d'être née aventurière et qui devait puiser de

la naissance et de la vigueur, alternativement, où il y en avait.

Elle repoussa l'évocation de Marie-Stuart: elle ne voulait pas de

l'infortune, elle se jetait non dans l'ambition, mais dans la conquête,

la conquête dont elle se répétait le nom, dont elle s'étourdissait

parmi le resplendissement des armes qui l'entouraient dans sa chambre

et qui brillaient, qui vivaient, qui pensaient du reflet de son désir

et de sa pensée.

Elle ne déjeuna pas ce jour-là, n'eut pas un regard pour ses dames

d'honneur, ne donna pas d'ordre au secrétaire des commandements et

s'avisa que son aide-de-camp,—le général-lieutenant von Süsserkatz,

avait attendu patiemment l'heure de sa retraite, à la tête d'une

division de Hambourg avant de se souvenir qu'il se devait à la dynastie

de Schmerz-Traurig. Elle convoita plus amèrement, plus passionément des

peuples et des territoires.

De son état-major scientifique et littéraire, M. Lévy-Wlarmeh

arriva le premier. Elle le fit entrer, à sa grande stupeur, dans sa

chambre, et, à brûle-pourpoint lui demanda son sentiment sur l'empire

protestant. Le vieillard sourit:

—Madame, dit-il, Votre Altesse a déjà voulu me rappeler hier qu'elle

était protestante.

Elle s'irrita:

—C'est tout? Vous ne trouvez qu'un mot? Folie, alors?

—Non, Madame, ce n'est pas une folie, c'est un acte de foi. Mais un

acte de foi ne suffit pas au dessin d'un empire. Il faut un congrès,

des accords, des alliances, que sais-je? Et j'aimerais autant un empire

catholique.

—Vous êtes catholique, Monsieur.

—Non, Madame, et je le regrette. Je suis juif.

—Et vous n'imaginez pas un empire juif?

—Madame, les juifs ont cet avantage sur le reste des hommes d'être

morts depuis longtemps. Réfléchissez: n'est-ce pas un cauchemar, une

troupe de fantômes, des âmes en peine—et ce ne seront des âmes que si

vous le voulez bien. L'esprit de Dieu s'est retiré de leur masse: ils

ont le fétichisme de l'or, le somnambulisme du commerce, le vertige

de l'avarice. Ce sont maladies de feux follets. Pour moi, je suis un

fantôme pensant et dont la vue est bonne. Je vous disais tout à l'heure

que je regrettais de ne pas être catholique: pure politesse. Car je

ne puis croire non plus à un empire catholique: il fut, en deux fois,

en trois fois, Charlemagne, Charles-Quint, Napoléon. Il faut trouver

maintenant une autre religion: l'inquiétude et le fanatisme de notre

époque,—c'est tout un—annoncent de prochains miracles, une foi nouvelle.

—Il ne manque qu'un Dieu martyr.

—Et pourquoi, Madame? La religion est fondée sur la souffrance: c'est

une religion de pitié, d'indignation et de remords, une tendresse,

un regret agissant, une adoration tragique: elle est plus pure, plus

profonde, plus subtile que les autres puisqu'elle fond en soi tous

les sentiments, depuis la terreur et l'admiration jusqu'aux larmes.

Mais si la mort sur la terre apporte à l'idée de l'éternité une force

plus grande et comme une consécration mystérieuse, elle n'est pas

nécessaire. On peut croire à tout.

—Mais, vous, Monsieur, vous ne croyez à rien.

—Que Votre Altesse me pardonne. Je crois à un Dieu, le Feu. C'est un

peu naïf de la part d'un juif qui a eu des ancêtres perdus dans des

autodafés. Mais voyez combien les incendies sont fréquents depuis qu'on

n'accorde plus au feu son tribut humain et comme il vient prendre des

gens ici et là, lui-même, puisqu'on ne les lui apporte pas. C'est un

grand Dieu.

—Et l'eau aussi, alors?

—Oui, Madame. Et tout. Mais je raille. Je crois en Dieu. J'ai été le

chercher en tout, partout, dans les lois qu'on a faites en son nom,

dans les actes qu'on a commis en son nom, dans les paroles de ses

ministres, dans les anathèmes et les miracles. Je ne l'ai pas trouvé:

c'est qu'il est. Mais pourquoi le connaîtrions-nous, nous qui avons

des besoins, des caprices, nous qui ne sommes que faiblesse et erreur,

qui balbutions quand nous ne glissons pas, qui tremblons quand nous ne

sommes pas aveugles? Je vous parlais des juifs, tout à l'heure. Voilà

les gens qui ont survécu à tous les peuples, excepté les Hindous, qui

leur étaient contemporains. Ils n'ont rien gagné en beauté morale, en

beauté d'esprit. Ils se traînent avec le même visage qu'au temps de

Roboam, avec des finasseries condamnées par le Talmud, ils se survivent

pour mériter la mort, pour défier les hommes et les choses. Vous me

parliez, Madame, des empires chrétiens: voyez où ils sont, voyez les

chrétiens demander partout non leur pain quotidien, que le Christ veut

qu'on lui demande chaque jour pour ce jour-là (puisqu'il dispose du

lendemain et qu'il pourvoira au lendemain, à son heure), mais, tout,

la fortune du prochain, le champ du prochain, le morcellement de

leur pays, pour eux, et ignorer la charité, le renoncement, l'effort

vers cette tranquillité de corps et d'âme qui est le souverain bien.

Ah! Madame, il faut une nouvelle croyance, un nouveau viatique pour

les grandes choses qui sont à faire, pour les héroïsmes qui sont en

gestation, pour le sublime qui reste dû à la terre. J'ai foi dans la

foi. J'ai soif de foi. Mais où est-elle? Et où est Dieu?

C'était le premier soir où la grande-duchesse le voyait ne pas sourire.

Il avait eu une éloquence de prophète et une émotion de prophète. Il

ne lui manquait que le don de prophétie: ces visions que Dieu dispense

à ceux qui les attendent simplement sans raffiner et sans ratiociner.

Elle ne sourit pas en répondant:

—Je sais, moi, où est Dieu: dans le pouvoir.

Le vieillard la regardait. Elle reprit:

—Je veux dire: le vrai pouvoir, celui qui gouverne, qui prévoit, qui

agit. Il y a prédestination et destination, durée et conservation.

C'est un don qui emporte avec lui tous les dons. Et l'exercice du

pouvoir est la diffusion de la divinité, la solution au jour le jour du

problème de la vie, la divulgation de son secret.

Eusèbe Gaël entra. Il était pâle. Il avait passé la plus affreuse

journée. Dans toutes ses lectures, il n'avait rencontré que des

allusions, des analogies, des présages. Il n'avait pas achevé ses

saluts que, au mépris de l'étiquette, M. Lévy-Wlarmeh lui disait:

—Mon cher collègue, je vous apprends une grande nouvelle: la

grande-duchesse veut régner.

—Et gouverner, précisa Clémentine-Alessandra.

Gaël sentit l'abîme. La princesse était fatiguée. Elle s'interrogeait

pour ne pas se répondre. Pour ne pas entendre même le tumulte de son

être, les sursauts de son honneur souillé et de son âme brouillée, pour

ne pas entendre son cœur sanglant, pour échapper au débat de la femme

et de la jeune fille, pour fuir le cloaque bohème de sa sensualité et

ses révoltes de vanité, elle imaginait un branle-bas de trônes et de

sceptres, un écroulement de l'Europe, une révolution universelle. Il

ne s'étonnait ni de cette crise ni du changement d'attitude de son

élève infortunée. Il l'avait quittée pantelante à la fois et sournoise,

cruelle et passionnée: il la retrouvait guerrière, toute en élans

nobles: c'était dans l'ordre des réactions nerveuses et des misères

féminines. A cet instant, il la méprisa plus que de raison.

—Que Son Altesse, donc, règne et gouverne!... accepta-t-il d'un grand

geste.

Elle avait cependant mieux à faire! Le couple, la veille, lui avait

si exactement représenté la vie totale, son rêve à lui! C'est à la

suite qu'ils auraient à régner. Cette petite était décidément une

gâcheuse. Elle était trop pressée. Qu'avait-elle fait de son amant?

Il le cherchait dans l'exaltation, dans l'énergie de la jeune fille.

Ce n'était pas pour lui qu'elle voulait un trône. Alors? Mais M. Lévy

continuait:

—Son Altesse ne désire pas seulement régner sur sa patrie. Elle exige

l'univers.

—Ah! dit Gaël.

Il comprenait. L'étrange chose! Ce qui «exigeait», ce n'était pas

son sang à elle ou son hérédité: c'était le sang du jeune homme, son

âme d'aventurier, son besoin de pauvre. C'était le cri de sa misère,

précisé, étendu, traduit dans la langue des cours et la langue des

camps. Sa violence anarchiste de parisien et de Corse devenait chez la

fille des souverains une soif de souveraineté. Elle voulait imposer le

bonheur comme il voulait l'offrir à tous, de bas. Que faisait-il en

ce moment? Gaël ne songea qu'à lui pendant la conversation où vinrent

donner les Hérat et les Morive. Et, quand tout le monde fut parti,

il demanda à Clémentine-Alessandra la permission de le voir. Elle se

mordit la lèvre, comme à lui, et haussa les épaules.

—Vous me le préférez? Je vous permets. Vous n'avez qu'à descendre.

Il descendit. Il erra, exprès. Il se perdit dans des couloirs, des

offices, des cuisines. Il découvrit enfin Antony dans une soupente où

il s'enfonçait, dans l'ombre. Rien n'apparut de lui que l'argenterie

qu'il frottait.

Gaël le considéra. Il mettait du désespoir dans son labeur. Gaël

plongea en son effort et en son cœur. Cette rage à caresser, à brûler

les plats de son torchon, n'était-ce pas une manière d'interroger le

métal, de lui faire suer ses secrets, ses hontes, de voir sous la

patine renaître le sang des pillages où l'argent avait été volé qui

s'était fondu par la suite? N'était-ce point de la haine pour les

maîtres, pour les maîtres lointains et ceux d'aujourd'hui? Mais non,

Antony n'en voulait pas tant. Il ne pensait pas. Il laissait la masse

noire se faire dans son cerveau et dans son âme: il accumulait,

dans la ténèbre. Cela redeviendrait, quand il faudrait, de la colère

lumineuse, du feu. Il oubliait, longuement, de tout son cœur: il

tâchait à oublier son cœur.

—Vous rêvez? demanda Gaël.

Le jeune homme releva sa tête rasée.

—Ah! c'est vous, fit-il.

Puis douloureusement:

—Ou plutôt, c'est Monsieur. Car il faut vous appeler Monsieur,

maintenant.

—Ce n'est pas la peine. Ne vous fatiguez pas. Vous rêvez?

—Non, j'ai changé de peau. Je change d'estomac. Voilà.

—Vous regrettez vos promenades?

—Non, Paris vient me trouver ici. Ça se ramasse. Ça se met ensemble.

C'est grand, c'est gros. Quand on marche au travers, on ne peut pas, on

ne sait pas. Ça ne se suit pas. C'est des rues, des places, des ponts.

Ici, ça entre, d'un coup. Et les gens aussi, d'un coup. Alors ça fait

une boule, quelque chose comme une idée.

Il était sorti de son ombre. Gaël le voyait. Il aperçut la morsure:

—C'est elle, n'est-ce pas?

—Oui.

Antony avait répondu aussi simplement que Gaël avait interrogé.

—Elle y vient, dit Gaël.

Ces mouvements de chair lui étaient étrangers. Ce geste sauvage, cette

férocité amoureuse, ce retour à la barbarie des caresses incisives, au

cœur des forêts primitives, cette emprise, cette marque l'étonnaient.

L'instinct!... Coquetterie poussée!... L'amour, toujours!...

—Et vous? vous l'aimez encore?

—Je suis ici pour la haïr, pour n'y plus penser, pour qu'elle n'ait

jamais été.

—Bon, sourit Gaël. Elle aussi, elle est là-haut pour vous perdre

d'instant en instant, vous lâcher dans la nuit du néant. Mais ça n'est

pas fait.

Il réfléchit. Ces gens-là, ce n'était pas un roman, c'était une

épopée, de l'histoire, de la science, une expérience d'humanité et de

surhumanité, mais il aimait Clémentine-Alessandra. Et il plaignait, il

aimait ce garçon triste.

—Écoutez, dit Antony. Je ne vous connais pas. Mais vous parlez comme

quelqu'un qui sait. Vous devez être un philosophe. Je n'ai jamais

demandé conseil à personne. Mais que dois-je faire pour oublier? Parce

que, n'est-ce pas, n'est-ce pas, ce n'était pas ma destinée de la

rencontrer, elle, et de l'aimer?

—Votre nature, votre désir, non. Votre destinée, peut-être.

—Il faut oublier, n'est-ce pas? il faut?

Une immense angoisse faisait trembler sa voix. Dans sa soupente, ce

valet en sabots et en tablier bleu, les manches retroussées, les doigts

écartés sur son torchon de peau, était très noblement tragique. Il

souffrait toutes les tortures du plus rare amour, celui contre lequel

les âmes se révoltent lorsqu'elles sont uniques. Il n'acceptait que

sa déchéance. N'être plus rien qu'un labeur continu, monotone et bas,

échapper à tous les regards, être l'anonyme collé à un baquet pour que

le baquet puisse servir, c'était une façon de se replier sur lui-même,

de peser sur son cœur, de chasser l'affreux, l'impossible sentiment.

Gaël ne lui répondit pas, il ne voulait pas mentir.

—Je ne sais pas. Je ne puis que vous donner un conseil et un conseil

facile. Vivez de la vie où vous vous êtes forcé, de la vie de votre

condition, puisque ça s'appelle être en condition. Ayez des camarades,

vos camarades. Parlez-leur, tâchez à vous amuser avec eux.

—C'est un suicide? interrompit Antony.

Le mot déplut à Gaël: c'était de la littérature.

—Ah! oui! ricana-t-il, vous voulez vous noyer tout seul. Vous ne voulez

pas qu'on vous aide? Vous avez une nature de réclusionnaire et encore,

vous savez, les réclusionnaires ne sont seuls que quand on les met au

cachot! Faites-vous moine!

—Je ne suis pas assez riche. Et puis, et puis! je penserais à elle au

lieu de penser à Dieu. Ici, j'espère que ça m'écrasera tant, de la

sentir là-haut, tout près, que je ne me la rappellerai plus.

—Buvez, dit Gaël.

Mais il essuya un tel regard qu'il n'insista pas.

Il avait sur le bord des lèvres ce dernier cordial: «Lisez.» Mais il

réfléchit. Qu'avait-il à offrir? Ni _l'Imitation de Jésus-Christ_ ni

_la Bible_, puisqu'il n'était pas évangéliste. Il lui restait _le Rouge

et le Noir_, de M. de Stendhal, _les Confessions_, de J.-J. Rousseau

ou,—qui sait?—_Ruy Blas_. Il écarta _Ruy Blas_, d'abord, comme il eût

écarté les comédies de Marivaux, où l'état de valet est une gageure,

une épreuve, un jeu. Il songea au livre de Stendhal. Il ne l'aimait

plus. A sa centième lecture, il s'était senti de l'humeur pour cette

roideur d'analyse, pour ces pirouettes sèches, pour cette tension

de détail, pour cette hypocrisie même qui offre un dénouement moral

et des sous-entendus, une âme éclatante de dessous qui excite plus

encore à ce qu'il appelle un crime. Il pesa le danger du roman. Des

phrases lui revinrent: «Avec qui mangerai-je?» demande Julien Sorel

avant que d'entrer à Verrières. Rapprochement pénible pour un homme

qui mange en bas. Et puis, les succès, les changements de position, le

romanesque carbonaro qui crée des missions, qui fond des croix, qui

engendre des relations et des élégances! Misère encore! Et pourquoi

donner de l'intrigue à un garçon qui a du cœur, qui n'est qu'un cœur?

La sensibilité de Jean-Jacques l'alarma de la même façon. Ces habits

de valet qui sont des habits de ville, ces questions d'aiguillette,

c'était du souci pour celui à qui on n'épargnait nul détail de livrée

et qui ne se voulait épargner aucune humiliation. Non! pas de lecture!

pas d'idée! pas d'émotion en dehors de soi. Il enfermait Antony dans sa

destinée. Il lui tendit la main:

—Au revoir et courage.

Il l'aurait embrassé. Le regard de l'infortuné ne le quitta point.

Chez lui, en face de sa fille, il rêva encore. Il aurait voulu

interroger l'étoile des deux jeunes gens. Puis il alla à sa

bibliothèque. Il ouvrit un tome, au hasard. C'étaient _les

Constitutions et règles du couvent de Port-Royal du Chapitre de Mons_.

Il lut: «Les grandes se lèvent à quatre heures, les moyennes à quatre

heures et demie, les petites à cinq heures, les plus petites suivant

l'heure de leurs forces et de leurs besoins. Car nous en avons de

l'âge de quatre ans jusqu'à celui de dix-sept. On les réveille en

leur disant: _Jésus_. Elles répondent _Marie_ ou _Deo gratias_. Elles

doivent se lever sans prendre le temps du réveil pour ne tomber point

dans le défaut de paresse. Lorsqu'elles se trouvent mal, elles doivent

le déclarer à la surveillante avant de se rendormir...» Il poursuivit

sa lecture: «Voilà la vraie éducation, dit-il, la vraie discipline.

Mais Clémentine-Alessandra est protestante. Et leur libre examen ne

s'accommoderait point de ces règles.» Il ne songea point plus avant

sur le petit in-16. Il découvrait des théories de petites filles toutes

blanches, de petites filles selon l'Éternel à qui il ne faut ni amants

ni trônes. Il eut horreur de la succession des temps. Puis il voulut ne

plus rien savoir.

La nuit était implacablement belle. Les astres se ramassaient en

traînées d'apparat. Nuit de décor, étroite et magnifique où la lune

plaquait de lourds reflets d'opale et où un sang bourbeux d'or semblait

gicler parfois de sa pâleur immense. Nuit de repos imposé, de néant

tyrannique où les maisons se dressaient à peine et s'échouaient dans

leur ligne, où les voitures s'étiraient, comme graissées de lassitude

et où les appels de tramways, inutiles, symbolisaient un effort court

et de la vitesse pour fantômes.

Sérénissime: roman contemporain · 第 5 / 11 段