La poudre de savon joua, blanchit, brouilla le blanc, devint crème et

mortier, s'épaissit, s'étendit, envahit le visage, noyant les flocons

légers, les tordant, les broyant, les couchant sous son néant glaireux.

Le garçon s'attachait à respecter la lèvre, mauvaisement. Il attendait.

Antony sentit une honte et ajouta: «La moustache aussi.» Le garçon

eut un sourire: «Il fallait le dire tout de suite,» et, raffinant, il

arrêta son labeur de lessiveuse. Il prit des ciseaux, pinça quelques

poils, les serra, les frisa presqu'en pointe et les trancha au pli de

la bouche, à même le savon qui crissa avec les poils. Puis, dans un

autre rythme, il promena son blaireau sous le nez, comme il eût fait

des saintes huiles. Il soupira, pour le patient, et apprêtant son

arme de dégradation sur un cuir usé, il plaisanta: «Comme ça, vous

entrez dans les ordres?»—«Quels ordres?»—«Les ordres des autres.» Il

se sourit. Antony ne sourit point. Il était gêné de la pâte molle qui

accablait son visage et qui semblait tourbillonner encore sur lui,

terre blanche et lâche. «Ça vous ennuie? continuait le garçon. Je vous

comprends. Tenez, moi, mon patron me dirait de couper ma moustache,

je ne pourrais pas: ce n'est pas que j'en aie beaucoup, mais on est

mieux tout de même, avec. Et puis, c'est ce qu'il y a de plus sensible,

dans la figure, bien entendu. Mais vous vous y ferez. C'est un léger

sacrifice. Vous avez tant d'avantages, en maison! D'ailleurs si les

domestiques portaient la moustache, on ne les distinguerait pas des

maîtres, dans la rue: il y en a qui sont si chics!» Antony ne répondait

pas: il comprenait peu à peu ce qu'on appelle, chez les barbiers,

«endormir le client» et il pensait. A larges coups, son visage se

levait dans la glace, pâle sous les poils ratissés et le savon chassé,

ferme et nu, réduit à sa vigueur et à son âme. C'était une vie

nouvelle pour son visage. Il crut qu'il se regardait pour la première

fois et n'eut ni peur ni horreur de sa face glabre. Il jouissait de son

humiliation. Lorsque sa maîtresse l'avait laissé tomber de ses bras

dans l'antichambre et dans l'escalier de service, il avait pu supposer

qu'il acceptait l'esclavage comme l'envers de la caresse, par faiblesse

d'amant, par veulerie de vagabond lassé, par calcul sensuel, aussi,

pour ramasser un baiser dans les ordures. Sous le rasoir ainsi que sous

la hache, il se retrouvait fier, terrible, intact de dessein et de

désirs. Il n'abdiquait pas: il demeurait pauvre, mais voulait connaître

mieux la manière de s'en servir. Il aimait, soit: c'était un extra.

Mais son amour même, n'était-ce pas son œuvre, sa conquête, sa prise?

Il en voulait aux riches d'avoir tout et de s'emparer du reste. Il leur

en voulait de ce qu'ils lui laissaient voir autour de lui de misères

et de désespoirs où il ne pouvait rien.

Il n'avait jamais été heureux: c'est pourquoi il voulait le bonheur

de tous, le bonheur qui ne chante pas, car c'est la rage qui chante,

qui ne parle pas, car c'est l'ennui qui parle, qui ne marche pas trop

vite, car on ne se hâte que vers la peine. Aux Champs-Élysées, il était

venu passer une revue de la nuit et de ses hontes, des tentations, des

abandons, des besoins qu'elle roule en son manteau noir et troué. Il

passait, fort de sa misère, voyant, jugeant, s'instruisant. D'un fourré

à une clairière, d'un pan d'arbre à l'inflexion d'un tronc d'arbre,

d'un pli de pavillon à la fuite d'une allée, tout lui contait des

sensualités vagabondes, de la chair meurtrie qui appelle de la chair

furieuse, de la faim qui veut se perdre dans le désir, en se cachant

des lourdes étoiles.

Le rasoir qui passait sur sa face lui enlevait le hâle lentement acquis

de l'amertume et de la science humaines, le lavait de ses veillées au

Bois-de-Boulogne et aux Tuileries, de ses tournées partout où Paris

se détache de son mensonge et vient râler haut ou cracher son saoul

ou se griser d'air, de ses galops dans les sentes et les allées où

erre le rut pauvre, où l'infini des convulsions et des convoitises de

l'infortune s'en vient se briser contre le hasard des enlacements d'une

seconde. Il se retrouva, dans le miroir, une face de prêtre, glabre,

nue, sans plis, sans reflets: les yeux restaient brillants et fixes

sous la masse des cheveux. Le rasoir s'en allait lentement du gouffre

de la gorge offerte et de la dépression des mâchoires énergiques: le

coiffeur invita Antony à se plonger dans l'eau d'une vasque emplie

en hâte, à cette fin de noyer les derniers poils, de dissoudre le

savon, de n'avoir plus aucun vestige de sa barbe, aucune trace même

de sa destruction. Il le tira sur le fauteuil, ensuite, lui infligea

un peignoir de coton et les manches: «Les cheveux, maintenant, pas?»

Oui, c'était vrai, les cheveux! Ses cheveux étaient indépendants. Des

mèches, çà et là, affirmaient un caractère, du caractère. Il fallait

les égaliser, les réduire à rien. Il avait des boucles d'orateur et de

poète, des touffes ondulées par le rêve, d'autres gonflées de colère,

dressées, droites comme un dessein: il fallait les coucher ainsi que

le reste du corps devant le despotisme de l'ordre social. «Comment

les voulez-vous? demandait le garçon. En brosse? Non, vous n'avez pas

besoin de cette brosse-là? la raie au milieu? sur le côté? à droite,

n'est-ce pas? c'est plus convenable. Courts! Ah! il n'y a rien de

mauvais pour le pli des cheveux comme le tablier à mettre. Ça défait

une coiffure, le cordon du haut. Le plus court, c'est le meilleur,

voyez-vous. La poussière... le travail... On ne vous a pas commandé une

coupe spéciale?» Commandé! oui! On lui prenait ses cheveux, sa barbe,

tout. Tant mieux. On lui laissait son âme. Ah! si on lui avait pris son

cœur aussi, son cœur qui s'était fait prendre aux Champs-Élysées, quand

il voulait nourrir son fiel! Non, on ne lui avait rien commandé. «Comme

vous voulez», dit-il au garçon. Le garçon se récria. Il ne proposait

rien que pour le bien du client, pour son plaisir. Il savait bien comme

on était tenu, comme on s'appartenait peu. Mais, dans les limites du

service, à condition de n'avoir ni moustache ni cheveux trop longs, on

avait sa tête à soi, et sa tête, que diable!... Alors, si on aime mieux

la raie à droite qu'au milieu, parce que la raie à gauche, ce n'est pas

permis à un domestique, on peut ou non?...

Antony acquiesçait silencieusement: «Oui, je vois, continua le garçon.

Vous n'êtes pas habitué. Vous êtes débutant. Ça vous bouscule un peu,

tout à la fois. Mais vous avez raison de vous être placé chez des

bourgeois. On n'est pas son maître, mais on a moins de soucis. On n'a

à s'occuper que des autres!» Sa tondeuse montait, mordait dans les

cheveux, vigoureusement. Il étrillait. Les domestiques, ça connaît les

chevaux. Alors pourquoi se gêner? Et, à mesure que la tondeuse lui

faisait froid, Antony se sentait plus près de ses nouveaux compagnons

qu'il avait à peine entrevus. Clémentine-Alessandra l'avait envoyé

présenter par un infime intendant, infatué et rogue. Il avait été toisé

par une douzaine de gens mornes, ensommeillés en leur grande livrée

du soir. Ils avaient veillé en son honneur. Cinq étaient vieux et

allemands. L'un, même, très vieux, l'avait considéré d'un air étrange.

Les autres étaient français, à cause des courses, des conversations à

tenir et des voitures. Il pouvait leur revenir: il était digne d'eux,

il en était, pleinement. Il paya la peine d'avoir été tondu et prit

congé par un pourboire qui sonna dans le tronc de zinc comme un tronc

dans le panier de la guillotine. «Pas causeur, votre collègue! ricanait

le garçon coiffeur.»

—C'est de chez la Prussienne, dit un valet. Ça ne sait pas la langue.

—Voulez-vous parier que c'est un Parigot? Mais c'est fier.

—C'est, peut-être une mouche! Il en faut chez ces femmes-là.

—Pourquoi? Ça ne vole pas toujours, les princesses.

—Oui, mais ça conspire. Et puis, est-ce qu'on sait ce que c'est?

Antony était rentré à l'hôtel par la petite porte. Il y trouva ses

camarades.

—Ah! vous voilà en tenue! dit un grand maigre. Vous êtes mieux ainsi.

J'avais peur que vous ayiez l'air déguisé.

—En voilà des manières! tu lui dis: vous! On ne se tutoie plus, alors?

—Il est triste, observa un autre.

—C'est vrai! Il commence tard. C'est dur, à son âge!

—Moi, j'ai débuté à douze ans. J'arrivai un soir de dîner de gala

chez la duchesse d'Alais. Par des portes qui s'ouvraient en enfilade,

j'apercevais de la lumière comme je n'en avais jamais vu: c'était le

commencement de l'électricité, avec des lustres et des couleurs, des

globes, des abat-jour sur des tentures, des tapis, des tableaux et des

glaces, vous comprenez!... Je faisais attention à ça, à tout; j'aurais

voulu voir des belles dames et leur ouvrir les portières de leurs

calèches à cause qu'à cette époque-là j'y croyais, aux calèches. Et je

ne lavais la vaisselle que des doigts, de toute la main et des bras,

même, les manches retroussées, mais pas de la tête, comme il faut.

Alors j'ai cassé un verre. Et, d'émotion, de honte, de crainte, je me

mis à pleurer. Je me voyais mis à la porte, incapable d'être domestique

à tout jamais et de cirer les bottines des dames. «Monsieur, que je dis

au maître d'hôtel, ce n'est pas de ma faute, Monsieur. Pardonnez-moi.»

Il sourit, cet homme. «Petit imbécile, répondit-il, tu ne vois donc

pas que c'est un verre d'office? Ça ne dépareille rien, tiens!» Et,

pour me rassurer, il en cassa sept. «Mais que ça ne t'encourage pas!

ajouta-t-il, terrible. Je dirais que c'est toi qui les a cassés

tous!» Eh bien! cette nuit-là, j'eus un cauchemar où les belles dames

dansaient avec le maître d'hôtel, celui que j'avais vu, dans des

morceaux de verre où elles se blessaient et où j'étais guillotiné pour.

J'en ai été malade trois jours. Mais c'est une belle entrée dans le

métier. Je m'étais aguerri tout de suite. Et, aujourd'hui, je suis chez

la duchesse.

—Moi, se souvint un autre, je me suis dégoûté tout de suite du métier.

J'avais de l'amour-propre et de l'ambition. J'appris tout seul, en

cachette, je m'appris à faire de la ronde et des règles de trois et

je trouvai un emploi dans un bureau. J'étais très fier, je faisais le

Monsieur, j'avais des manches en lustrine, sans gilet à raie, sans

tablier. Ça dura quelques mois. Un jour je rencontrai mon ancien

maître. Il me sembla que je lui disais «Monsieur» comme à personne.

Il fut gentil, me ramena chez lui, me prit par les sentiments. Il me

montra qu'il m'avait gardé mon tablier, me le fit «essayer». Essayer!

je ne le quittai plus. «Ça te va mieux, me dit-il.» Il me tenait

solidement. Depuis, il est mort, j'en ai connu d'autres, je mourrai

dans une livrée.

Ce ne fut pas pénible. Les gens s'attendaient tous à ce linceul-là. Ils

l'usaient sur eux, avec eux. Les économies, même, qu'ils engraissaient

pour un commerce de retraite, ils n'y croyaient pas. En somme, ils

vieillissaient, ils vieilliraient à l'ombre d'une fortune, d'une

maison et, ici, d'un drapeau. En cet immense palais, ils figuraient,

dans l'office étroit, les piliers honteux, les étais cachés sur quoi

reposait tout l'édifice. L'hôtel pavé de chambellans, de filles

d'honneur, de secrétaires des commandements et de simples secrétaires,

l'hôtel où le cerveau de Paris passait et repassait, c'étaient eux qui

le conservaient, qui le gardaient, le protégeaient, qui, de leurs mains

noires, le faisaient blanc et pur, c'étaient eux les prêtres humbles

des marbres, des soies, qui préparaient des joies aux autres, à voir

sourire les tableaux et les bijoux, à voir les siècles resplendir

en émaux, en joyaux, c'était eux l'armature invisible, agissante,

sur quoi se plaquaient les étoffes, les témoignages de victoires et

de voyages, les souvenirs des pèlerinages et des chevauchées, les

dépouilles et les reliques. Ils étaient si loin des causeries, des

méditations, des rêves de la princesse! Antony les envia. Jamais il ne

serait comme eux.

—Moi, disait un petit blond, j'ai commencé par travailler chez une

comtesse aveugle. On ne s'amusait pas beaucoup. On la sentait, de

l'antichambre. Elle ne voyait pas, naturellement, mais c'était pis.

Elle se plaignait, au hasard, elle vous reprochait tout, à la file,

vous accusait de tout, vous donnait tous les noms. Nous la respections

beaucoup à cause de son infirmité. Et puis ça vous fait le caractère.

Tous les maîtres, en somme, sont comme s'ils étaient aveugles: ils

crient par-dessus leurs lunettes, à l'envers.

Les valets français eurent un rire unanime. De la cuisine, à côté,

les aides rirent aussi. Le chef, pas: il était allemand. Et les

valets allemands demeurèrent graves. Ils appartenaient à la vieille

famille des domestiques particuliers des Schmerz-Traurig, levriers et

estafiers, exécuteurs et bêtes de somme. Ils avaient successivement

porté la barbe longue et la tête rase, à l'inverse des modes

existantes, étant l'envers des hommes et le dessous des princes. Leur

fidélité n'était pas une vertu: c'était leur sixième sens ou plutôt

le premier: ils naissaient pour leurs maîtres avant de mourir pour

eux s'ils le leur permettaient. La race avait survécu à la fortune de

l'autre race: elle avait servi dans l'exode, dans l'exil.

Le plus vieux, celui qui avait regardé Antony la veille, ne le

regardait plus: il le possédait. Il l'avait flairé, il avait reconnu

l'odeur de ses seigneurs. Il avait eu un frisson véritable, puis il

avait souri, d'un sourire où se navrait un passé, une adoration, le

servage séculaire—et la foi. Il prit le jeune homme à part et, d'une

voix très faible, où les intonations tudesques sortaient en angles,

il dit: «Je vois. Tu n'es pas de notre monde. Tu as touché à Son

Altesse. Elle te cache au milieu de nous, maintenant. Ce n'est pas

bien.» Antony se révolta d'abord. Cette divination lui semblait basse,

vile, dégradante. Tout le monde allait savoir, alors! Il considéra

le vieillard. Il lut sur sa face non l'histoire seulement des valets

les plus lointains mais l'histoire secrète de la maison ducale: ces

plis, ces rides, c'étaient les chocs en retour des débauches du vieux

prince, les nuits d'escorte, les nuits d'attente, les soucis sur lui,

les remords pour lui, de l'affection saignante, du dévouement continu,

surhumain et saignant dans des dangers pauvres et de la boue. Quelle

hautaine figure, et quel mépris pour le présent, pour la vie, pour

la chair! Il tenait du prêtre et du soldat, varlet d'armes, frère

confesseur. Antony avait vu des portraits d'ancêtres, en des flâneries

au Louvre les jours de pluie et d'autres jours où il lui fallait de la

beauté contre les gens et les rues. Le vieux leur ressemblait à tous.

Il le respecta: «Ce n'est pas ma faute,» murmura-t-il. Un peu plus de

dédain crispa la lèvre rasée du vieux: «Tu n'es pas de notre monde. On

n'y entre pas après ces choses-là. Ça se fait dans le service. Et pas

ici, pas ici!» Décidément, ce vieux n'était pas de sa race à lui. Il

avait des mots de philosophe cynique et une tête de curé. Il affichait

toutes les vertus, en creux. Antony eut un peu peur. Il aurait voulu se

faire un bouclier de ses haines, de ses désirs pour les autres, de sa

vigueur et de son ennui. Mais il ne put que se courber: «Viens, dit le

vieux.» Les autres souriaient.

—On m'a dit, ricana l'un, que, le premier jour de leur arrivée dans les

maisons centrales, on laisse les condamnés comme ça, à causer, sans

rien faire. Ça les change, après.

—Tu connais ces maisons-là!

—Farceur! Attends un peu.

Antony avait suivi le vieux le long d'escaliers introuvables, ceux où

les valets, pas tous, avaient accès, l'escalier secret de service.

Ils avaient pris un long couloir, sous les combles et le vieux avait

ouvert sa porte. C'était, cette chambre de domestique, une cellule de

moine et je ne sais quel repaire d'alchimiste. Le vieux y vivait avec

des fantômes: il y avait enterré ses morts et les gardait autour de

soi, pour lui donner des conseils, pour lui rappeler les traditions

saintes d'obéissance, d'abnégation, de néant devant les seigneurs.

Il avait, pêle-mêle, avec des tabliers et des sabots, des épées de

bourreau et des cannes enrubannées de courriers, des bavolets, des

bonnets d'antan, des galons de livrée usés et nobles où les armes de

Schmerz-Traurig éclataient d'une richesse lasse et où le lion de gueule

pleurait de la pourpre et de l'or. Il déroula une vieille carte de 1735

et la lut au jeune homme: «Marquise de Misnie, comtesse de Lusace,

princesse d'Hewerswerda, de Mosqua, de Zobelitz, comtesse de Zerbst,

de Hall, de Tzahan, de Quedelinburg, baronne de Mesburg, de Torgaw,

de Budissen, de Usta, de Friedland, jusqu'à la Saxe, jusqu'à Sagan,

jusqu'au Brandebourg, jusqu'à Brunsvick, jusqu'à Iéna, regarde, regarde

sur l'Elbe, autour de notre capitale Wittemberg, regarde les montagnes,

aussi, et les forêts. C'est tout cela que tu as pris. C'est grand,

va! Tiens, regarde: ça, c'est cent lieues de Suisse et de Hesse, notre

mesure: c'est grand, c'est grand! J'ai vu tout cela, moi. Il y a des

toits dorés, des clochers, des arbres et de jolies filles. Tu as tout

pris et tu les as prises et maintenant tu es esclave parce que tu es

esclave de ton péché.» Les paroles de reproche venaient à Antony comme

d'autres paroles, la veille, dans un décor de passé et d'ailleurs.

Mais, la veille, il avait parlé. Le vieux continuait: «Elle est

Altesse sérénissime. Tu ne comprends pas ce que c'est? Eh bien! voilà.

Il y a des gens, n'est-ce pas? qui sont princes, ducs ou archiducs,

parce qu'il y a des rois et des empereurs, à cause d'eux, qui sont ce

qu'ils sont rapport aux autres, les rois, les empereurs, sous eux. La

grande-duchesse n'a besoin de personne. Elle a son titre, comme cela:

ce n'est pas un titre, c'est un nom. Elle est sérénissime, comme on

est homme ou femme. Serein, c'est tranquille à la manière des dieux. Le

ciel est serein. Elle est mieux que le ciel. Elle n'a à craindre ni la

pluie, ni la neige, ni les orages. Elle est princesse, tranquillement,

par le fait, de tous les droits. Ça n'a jamais de nuages.

—Pourtant, observa dans sa fièvre Antony, il y en a eu des orages.

—Ça ne compte pas, dit le vieux. Nous sommes ducs, vois-tu, dans

l'exil, nous le serions dans le panier du bourreau. On ne discute pas

ces choses-là. Le pays est à nous et nous n'en devons compte qu'à

Dieu et au Dieu que nous choisissons, au Dieu que nous voulons bien.

Nous nous sommes donnés à Luther, de haut, contre des papes d'avant.

Sérénissime! tu entends! Maîtresse de tout, suzeraine de tout, dans

la pleine paix de sa conscience, dans l'accord de l'univers autour

d'elle, au-dessous d'elle, suzeraine, souveraine, ne dépendant

ni de l'empereur, ni des princes. Et tu l'as prise, malheureux,

malheureux!» Il se dressa: «Ah! pourquoi mon maître a-t-il survécu à

son pouvoir? Moi qui l'ai suivi en tout, qui l'ai servi en tout, je

n'ai pas pu faire comme lui quand il a pris femme. Elle était digne

de lui, puisqu'elle avait en vertu ce qu'il avait en force de nature,

puisqu'elle était d'une belle race. Mais j'étais un valet—et trop

vieux. Les princes ne sont jamais vieux, et si j'avais une fille,

elle aussi...» Il n'acheva pas. La porte s'était non pas ouverte mais

brisée. La grande-duchesse apparaissait. Elle avait entendu. Elle

ne voulait plus rien entendre. Son péché l'enveloppait, son péché

secret qui s'écrivait dans tous les yeux en lettres de flamme, son

péché qui transpirait, qui éclatait, qui se crachait de tous les

pores des pierres, de toutes les veines des marbres, son péché dont

elle n'avait pas honte et qu'elle voulait porter, poison altier,

dans un fleuron creusé de sa couronne. Le vieux valet ne tomba pas

à genoux, ne rougit pas, ne se troubla point. Il ne la regarda même

point: il la connaissait de toute éternité, il était sa tradition et

son ombre. Mais Clémentine-Alessandra le considéra longuement. Elle

avait laissé ce dévouement autour de soi sans y prendre garde, elle y

était trop habituée. Et voilà que sa patrie, son hérédité, son peuple

lui parlaient par cette bouche, sans savoir, voilà que des paroles

lui venaient de là-bas; elle toisa le vieux, inventoria le logis: ses

galons de livrée qui luisaient çà et là, ses armes à elle, n'était-ce

pas aussi beau pour le valet qu'un blason à lui, n'était-il pas le lion

de Schmerz-Traurig et le cimier ne lui venait-il pas, mieux qu'à elle?

Elle ne trouva qu'une phrase:

—Wolfgang, dou bist ein braver kerl.

C'était la première fois qu'elle s'exprimait en allemand devant lui.

Mais quelle inspiration charmante! Sa voix de famille, ce compliment

banal, presque insolent, ce retour à des mots de jadis, au temps de sa

première adolescence, ce _tu_ qui, affectueusement, remplaçait le _ihr_

odieux, ce _vous_ pour esclaves, c'était une caresse de mère pour un

enfant pas assez gâté, c'était l'absolution, la récompense suprême, la

consécration, quelque chose comme un «certificat» à montrer à Dieu. Le

vieux ne remercia pas, il sourit: il pardonnait. Clémentine-Alessandra

était devant son peuple et son caprice, son caprice vengeur. Ils

n'étaient pas ennemis: ils étaient tous deux écrasés sous la même

livrée, voués au même labeur. Et la princesse regarda ce qu'elle avait

fait de son amant. Elle regarda les mains, d'abord. Elles étaient

longues et blanches. Elle se le représenta nettoyant, grattant,

s'usant à des polissures inutiles, se déchirant, se déformant,

gonflées dans de l'eau chaude, et rouges, prenant toute la honte d'une

personnalité condamnée et détruite peu à peu, énormes, devenant outils,

perdant leur humanité et poussant aux dépens du cœur, absorbant une

vigueur d'esprit proscrite, la délicatesse rayée; elle les imagina

tombantes, lourdes, molles et dures à la fois, éponges et fer—et elle

eut mal de les avoir senties autour d'elle, elle les eut sur la peau

et sur les yeux, la brûlant. Elle regarda les cheveux, ensuite, avec

qui elle avait joué, les cheveux longs et fins qui bouclaient: elle

aperçut une tête aux bandeaux courts et collés, aux poils rasés, une

tête découpée dans des flocons soyeux, roide, rabotée, séchée, où toute

la vie se rejetait dans les yeux tristes et dans le pli de la bouche.

Alors l'émotion l'emporta: elle avait tué son rêve et elle s'avoua le

meurtre prémédité, l'assassinat complet, en détail! le cadavre était

devant elle qui allait mourir peu à peu: très loin, très bas, dans des

soupentes et des sous-sols, il allait traîner une existence d'ustensile

méprisé et inconnu. Elle crut frissonner, c'étaient des oubliettes,

des oubliettes volontaires et infâmes. Mais quoi? puisqu'il acceptait,

puisqu'il s'y enterrait lui-même, que voulait-il? Il s'était confessé

et proclamé dans l'hôtel meublé de la rue des Saussaies, il avait une

âme d'énergie, d'ambition, une âme rouge. Alors? Pourquoi n'avait-il

pas fui après l'avoir prise, chez elle? Il avait promis. Mais on ne

tient pas les sales promesses et le parjure est un devoir quand on a

engagé sa dignité. Alors, alors, il voulait l'oublier, elle, dans ces

oubliettes! Il voulait un linceul, le mur d'un tombeau contre elle,

il voulait se ressaisir, avoir à la haïr, à la tenir en dégoût et en

horreur? Non! non! Elle chercha un moyen de le marquer à son chiffre

pour le reconnaître et le tenir même dans l'abîme, et, en bête affolée

plus qu'en tyran, se précipita. Elle le mordit affreusement, au-dessus

de la lèvre, à la place de la moustache qu'elle avait fait tomber. Ses

dents de louve des forêts allemandes entrèrent avant dans la chair du

jeune homme puis, du sang aux lèvres, à ses lèvres à elle, du sang aux

yeux, Clémentine-Alessandra s'enfuit. Antony n'avait pas crié: il était

éperdu. Il sentait qu'elle lui infligeait son âme, qu'elle faisait de

lui sa chose et que, par ces plaies aiguës, elle prenait sa révolte,

sa haine, sa volonté, lui glissait, lui rivait son autorité cruelle et

sournoise.

Elle avait disparu: le vieil homme et Antony restaient en présence:

leurs regards ne se croisèrent pas. Ils n'avaient rien à se dire.

Pesamment, simplement, ils descendirent à leur travail; le vieux

continuait, le jeune homme commençait: rien de plus.

Sérénissime: roman contemporain · 第 4 / 11 段