république, les Américains passeraient rapidement au despotisme, sans
s'arrêter très long-temps dans la monarchie. Montesquieu a dit qu'il n'y
avait rien de plus absolu que l'autorité d'un prince qui succède à la
république, les pouvoirs indéfinis qu'on avait livrés sans crainte à un
magistrat électif se trouvant alors remis dans les mains d'un chef
héréditaire. Ceci est généralement vrai, mais particulièrement
applicable à une république démocratique. Aux États-Unis, les magistrats
ne sont pas élus par une classe particulière de citoyens, mais par la
majorité de la nation; ils représentent immédiatement les passions de la
multitude, et dépendent entièrement de ses volontés; ils n'inspirent
donc ni haine ni crainte: aussi j'ai fait remarquer le peu de soins
qu'on avait pris de limiter leur pouvoir en traçant des bornes à son
action, et quelle part immense on avait laissée à leur arbitraire. Cet
ordre de choses a créé des habitudes qui lui survivraient. Le magistrat
américain garderait sa puissance indéfinie en cessant d'être
responsable, et il est impossible de dire où s'arrêterait alors la
tyrannie.
Il y a des gens parmi nous qui s'attendent à voir l'aristocratie naître
en Amérique, et qui prévoient déjà avec exactitude l'époque où elle doit
s'emparer du pouvoir.
J'ai déjà dit, et je répète que le mouvement actuel de la société
américaine me semble de plus en plus démocratique.
Cependant je ne prétends point qu'un jour les Américains n'arrivent pas
à restreindre chez eux le cercle des droits politiques, ou à confisquer
ces mêmes droits au profit d'un homme; mais je ne puis croire qu'ils en
confient jamais l'usage exclusif à une classe particulière de citoyens,
ou, en d'autres termes, qu'ils fondent une aristocratie.
Un corps aristocratique se compose d'un certain nombre de citoyens qui,
sans être placés très loin de la foule, s'élèvent cependant d'une
manière permanente au-dessus d'elle; qu'on touche et qu'on ne peut
frapper; auxquels on se mêle chaque jour, et avec lesquels on ne
saurait se confondre.
Il est impossible de rien imaginer de plus contraire à la nature et aux
instincts secrets du coeur humain qu'une sujétion de cette espèce:
livrés à eux-mêmes, les hommes préféreront toujours le pouvoir
arbitraire d'un roi à l'administration régulière des nobles.
Une aristocratie, pour durer, a besoin de fonder l'inégalité en
principe, de la légaliser d'avance, et de l'introduire dans la famille
en même temps qu'elle la répand dans la société; toutes choses qui
répugnent si fortement à l'équité naturelle, qu'on ne saurait les
obtenir des hommes que par la contrainte.
Depuis que les sociétés humaines existent, je ne crois pas qu'on puisse
citer l'exemple d'un seul peuple qui, livré à lui-même et par ses
propres efforts, ait créé une aristocratie dans son sein: toutes les
aristocraties du moyen-âge sont filles de la conquête. Le vainqueur
était le noble, le vaincu le serf. La force imposait alors l'inégalité,
qui, une fois entrée dans les moeurs, se maintenait d'elle-même et
passait naturellement dans les lois.
On a vu des sociétés qui, par suite d'événements antérieurs à leur
existence, sont pour ainsi dire nées aristocratiques, et que chaque
siècle ramenait ensuite vers la démocratie. Tel fut le sort des Romains,
et celui des barbares qui s'établirent après eux. Mais un peuple qui,
parti de la civilisation et de la démocratie, se rapprocherait par
degrés de l'inégalité des conditions, et finirait par établir dans son
sein des priviléges inviolables et des catégories exclusives, voilà ce
qui serait nouveau dans le monde.
Rien n'indique que l'Amérique soit destinée à donner la première un
pareil spectacle.
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LES CAUSES DE LA GRANDEUR COMMERCIALE DES
ÉTATS-UNIS.
Les Américains sont appelés par la nature à être un grand peuple
maritime. -- Étendue de leurs rivages. -- Profondeur des
ports. -- Grandeur des fleuves. -- C'est cependant bien moins à des
causes physiques qu'à des causes intellectuelles et morales qu'on
doit attribuer la supériorité commerciale des
Anglo-Américains. -- Raison de cette opinion. -- Avenir des
Anglo-Américains comme peuple commerçant. -- La ruine de l'Union
n'arrêterait point l'essor maritime des peuples qui la
composent. -- Pourquoi. -- Les Anglo-Américains sont naturellement
appelés à servir les besoins des habitants de l'Amérique du
Sud. -- Ils deviendront, comme les Anglais, les facteurs d'une
grande partie du monde.
Depuis la baie de Fondy jusqu'à la rivière Sabine dans le golfe du
Mexique, la côte des États-Unis s'étend sur une longueur de 900 lieues à
peu près.
Ces rivages forment une seule ligne non interrompue; ils sont tous
placés sous la même domination.
Il n'y a pas de peuple au monde qui puisse offrir au commerce des ports
plus profonds, plus vastes et plus sûrs que les Américains.
Les habitants des États-Unis composent une grande nation civilisée que
la fortune a placée au milieu des déserts, à 1,200 lieues du foyer
principal de la civilisation. L'Amérique a donc un besoin journalier de
l'Europe. Avec le temps, les Américains parviendront sans doute à
produire ou à fabriquer chez eux la plupart des objets qui leur sont
nécessaires, mais jamais les deux continents ne pourront vivre
entièrement indépendants l'un de l'autre: il existe trop de liens
naturels entre leurs besoins, leurs idées, leurs habitudes et leurs
moeurs.
L'Union a des productions qui nous sont devenues nécessaires, et que
notre sol se refuse entièrement à fournir, ou ne peut donner qu'à grands
frais. Les Américains ne consomment qu'une très petite partie de ces
produits; ils nous vendent le reste.
L'Europe est donc le marché de l'Amérique, comme l'Amérique est le
marché de l'Europe; et le commerce maritime est aussi nécessaire aux
habitants des États-Unis pour amener leurs matières premières dans nos
ports que pour transporter chez eux nos objets manufacturés.
Les États-Unis devaient donc fournir un grand aliment à l'industrie des
peuples maritimes, s'ils renonçaient eux-mêmes au commerce, comme l'ont
fait jusqu'à présent les Espagnols du Mexique; ou devenir une des
premières puissances maritimes du globe: cette alternative était
inévitable.
Les Anglo-Américains ont de tout temps montré un goût décidé pour la
mer. L'indépendance, en brisant les liens commerciaux qui les unissaient
à l'Angleterre, donna à leur génie maritime un nouvel et puissant essor.
Depuis cette époque, le nombre des vaisseaux de l'Union s'est accru dans
une progression presque aussi rapide que le nombre de ses habitants.
Aujourd'hui ce sont les Américains eux-mêmes qui transportent chez eux
les neuf dixièmes des produits de l'Europe[136]. Ce sont encore des
Américains qui apportent aux consommateurs d'Europe les trois quarts
des exportations du Nouveau-Monde[137].
[Note 136: La valeur totale des importations de l'année
finissant au 30 septembre 1832, a été de 101,129,266 dollars.
Les importations faites sur navires étrangers ne figurent que
pour une somme de 10,731,039 dollars, à peu près un dixième.]
[Note 137: La valeur totale des exportations, pendant la même
année, a été de 87,176,943 dollars; la valeur exportée sur
vaisseaux étrangers a été de 21,036,183 dollars, ou à peu
près le quart. (_William's register_, 1833, p. 398)]
Les vaisseaux des États-Unis remplissent le port du Havre et celui de
Liverpool. On ne voit qu'un petit nombre de bâtiments anglais ou
français dans le port de New-York[138].
[Note 138: Pendant les années 1829, 1830, 1831, il est entré
dans les ports de l'Union des navires jaugeant ensemble
3,307,719 tonneaux. Les navires étrangers ne fournissent à ce
total que 544,571 tonneaux. Ils étaient donc dans la
proportion de 16 à 100 à peu près. (_National Calendar_,
1833, p. 304.)
Durant les années 1820, 1826 et 1831, les vaisseaux anglais
entrés dans les ports de Londres, Liverpool et Hull, ont
jaugé 443,800 tonneaux. Les vaisseaux étrangers entrés dans
les mêmes ports pendant les mêmes années jaugeaient 159,431
tonneaux. Le rapport entre eux était donc comme 36 est à 100
à peu près. (_Companion to the almanac_, 1834, p. 169.)
Dans l'année 1832, le rapport des bâtiments étrangers et des
bâtiments anglais entrés dans les ports de la Grande-Bretagne
était comme 29 à 100.]
Ainsi non seulement le commerçant américain brave la concurrence sur son
propre sol, mais il combat encore avec avantage les étrangers sur le
leur.
Ceci s'explique aisément: de tous les vaisseaux du monde, ce sont les
navires des États-Unis qui traversent les mers au meilleur marché. Tant
que la marine marchande des États-Unis conservera sur les autres cet
avantage, non seulement elle gardera ce qu'elle a conquis, mais elle
augmentera chaque jour ses conquêtes.
C'est un problème difficile à résoudre que celui de savoir pourquoi les
Américains naviguent à plus bas prix que les autres hommes: on est tenté
d'abord d'attribuer cette supériorité à quelques avantages matériels que
la nature aurait mis à leur seule portée, mais il n'en est point ainsi.
Les vaisseaux américains coûtent presque aussi cher à bâtir que les
nôtres[139]; ils ne sont pas mieux construits, et durent en général
moins long-temps.
[Note 139: Les matières premières, en général, coûtent moins
cher en Amérique qu'en Europe, mais le prix de la
main-d'oeuvre y est beaucoup plus élevé.]
Le salaire du matelot américain est plus élevé que celui du matelot
d'Europe; ce qui le prouve, c'est le grand nombre d'Européens qu'on
rencontre dans la marine marchande des États-Unis.
D'où vient donc que les Américains naviguent à meilleur marché que nous?
Je pense qu'on chercherait vainement les causes de cette supériorité
dans des avantages matériels; elle tient à des qualités purement
intellectuelles et morales.
Voici une comparaison qui éclaircira ma pensée:
Pendant les guerres de la révolution, les Français introduisirent dans
l'art militaire une tactique nouvelle qui troubla les plus vieux
généraux et faillit détruire les plus anciennes monarchies de l'Europe.
Ils entreprirent pour la première fois de se passer d'une foule de
choses qu'on avait jusqu'alors jugées indispensables à la guerre; ils
exigèrent de leurs soldats des efforts nouveaux que les nations policées
n'avaient jamais demandés aux leurs; on les vit tout faire en courant,
et risquer sans hésiter la vie des hommes en vue du résultat à obtenir.
Les Français étaient moins nombreux et moins riches que leurs ennemis;
ils possédaient infiniment moins de ressources; cependant ils furent
constamment victorieux, jusqu'à ce que ces derniers eussent pris le
parti de les imiter.
Les Américains ont introduit quelque chose d'analogue dans le commerce.
Ce que les Français faisaient pour la victoire, ils le font pour le bon
marché.
Le navigateur européen ne s'aventure qu'avec prudence sur les mers; il
ne part que quand le temps l'y convie; s'il lui survient un accident
imprévu, il rentre au port; la nuit, il serre une partie de ses voiles,
et lorsqu'il voit l'Océan blanchir à l'approche des terres, il ralentit
sa course et interroge le soleil.
L'Américain néglige ces précautions et brave ces dangers. Il part tandis
que la tempête gronde encore; la nuit comme le jour il abandonne au vent
toutes ses voiles; il répare en marchant son navire fatigué par l'orage,
et lorsqu'il approche enfin du terme de sa course, il continue à voler
vers le rivage, comme si déjà il apercevait le port.
L'Américain fait souvent naufrage; mais il n'y a pas de navigateur qui
traverse les mers aussi rapidement que lui. Faisant les mêmes choses
qu'un autre en moins de temps, il peut les faire à moins de frais.
Avant de parvenir au terme d'un voyage de long cours, le navigateur
d'Europe croit devoir aborder plusieurs fois sur son chemin. Il perd un
temps précieux à chercher le port de relâche ou à attendre l'occasion
d'en sortir, et il paie chaque jour le droit d'y rester.
Le navigateur américain part de Boston pour aller acheter du thé à la
Chine. Il arrive à Canton, y reste quelques jours et revient. Il a
parcouru en moins de deux ans la circonférence entière du globe, et il
n'a vu la terre qu'une seule fois. Durant une traversée de huit ou dix
mois, il a bu de l'eau saumâtre et a vécu de viande salée; il a lutté
sans cesse contre la mer, contre la maladie, contre l'ennui; mais à son
retour, il peut vendre la livre de thé un sou de moins que le marchand
anglais: le but est atteint.
Je ne saurais mieux exprimer ma pensée qu'en disant que les Américains
mettent une sorte d'héroïsme dans leur manière de faire le commerce.
Il sera toujours très difficile au commerçant d'Europe de suivre dans la
même carrière son concurrent d'Amérique. L'Américain, en agissant de la
manière que j'ai décrite plus haut, ne suit pas seulement un calcul, il
obéit surtout à sa nature.
L'habitant des États-Unis éprouve tous les besoins et tous les désirs
qu'une civilisation avancée fait naître, et il ne trouve pas autour de
lui, comme en Europe, une société savamment organisée pour y satisfaire;
il est donc souvent obligé de se procurer par lui-même les objets divers
que son éducation et ses habitudes lui ont rendus nécessaires. En
Amérique, il arrive quelquefois que le même homme laboure son champ,
bâtit sa demeure, fabrique ses outils, fait ses souliers et tisse de ses
mains l'étoffe grossière qui doit le couvrir. Ceci nuit au
perfectionnement de l'industrie, mais sert puissamment à développer
l'intelligence de l'ouvrier. Il n'y a rien qui tende plus que la grande
division du travail à matérialiser l'homme et à ôter de ses oeuvres
jusqu'à la trace de l'âme. Dans un pays comme l'Amérique, où les hommes
spéciaux sont si rares, on ne saurait exiger un long apprentissage de
chacun de ceux qui embrassent une profession. Les Américains trouvent
donc une grande facilité à changer d'état, et ils en profitent, suivant
les besoins du moment. On en rencontre qui ont été successivement
avocats, agriculteurs, commerçants, ministres évangéliques, médecins. Si
l'Américain est moins habile que l'Européen dans chaque industrie, il
n'y en a presque point qui lui soit entièrement étrangère. Sa capacité
est plus générale, le cercle de son intelligence est plus étendu.
L'habitant des États-Unis n'est donc jamais arrêté par aucun axiome
d'état; il échappe à tous les préjugés de profession; il n'est pas plus
attaché à un système d'opération qu'à un autre; il ne se sent pas plus
lié à une méthode ancienne qu'à une nouvelle; il ne s'est créé aucune
habitude, et il se soustrait aisément à l'empire que les habitudes
étrangères pourraient exercer sur son esprit, car il sait que son pays
ne ressemble à aucun autre, et que sa situation est nouvelle dans le
monde.
L'Américain habite une terre de prodiges; autour de lui tout se remue
sans cesse, et chaque mouvement semble un progrès. L'idée du nouveau se
lie donc intimement dans son esprit à l'idée du mieux. Nulle part il
n'aperçoit la borne que la nature peut avoir mise aux efforts de
l'homme; à ses yeux, ce qui n'est pas est ce qui n'a point encore été
tenté.
Ce mouvement universel qui règne aux États-Unis, ces retours fréquents
de la fortune, ce déplacement imprévu des richesses publiques et
privées, tout se réunit pour entretenir l'âme dans une sorte d'agitation
fébrile qui la dispose admirablement à tous les efforts, et la
maintient pour ainsi dire au-dessus du niveau commun de l'humanité. Pour
un Américain, la vie entière se passe comme une partie de jeu, un temps
de révolution, un jour de bataille.
Ces mêmes causes opérant en même temps sur tous les individus, finissent
par imprimer une impulsion irrésistible au caractère national.
L'Américain pris au hasard doit donc être un homme ardent dans ses
désirs, entreprenant, aventureux, surtout novateur. Cet esprit se
retrouve, en effet, dans toutes ses oeuvres; il l'introduit dans ses
lois politiques, dans ses doctrines religieuses, dans ses théories
d'économie sociale, dans son industrie privée; il le porte partout avec
lui, au fond des bois comme au sein des villes. C'est ce même esprit
qui, appliqué au commerce maritime, fait naviguer l'Américain plus vite
et à meilleur marché que tous les commerçants du monde.
Aussi long-temps que les marins des États-Unis garderont ces avantages
intellectuels et la supériorité pratique qui en dérive, non seulement
ils continueront à pourvoir eux-mêmes aux besoins des producteurs et des
consommateurs de leur pays, mais ils tendront de plus en plus à devenir,
comme les Anglais[140], les facteurs des autres peuples.
[Note 140: Il ne faut pas croire que les vaisseaux anglais
soient uniquement occupés à transporter en Angleterre les
produits étrangers, ou à transporter chez les étrangers les
produits anglais; de nos jours la marine marchande
d'Angleterre forme comme une grande entreprise de voitures
publiques, prêtes à servir tous les producteurs du monde et à
faire communiquer tous les peuples entre eux. Le génie
maritime des Américains les porte à élever une entreprise
rivale de celle des Anglais.]
Ceci commence à se réaliser sous nos yeux. Déjà nous voyons les
navigateurs américains s'introduire comme agents intermédiaires dans le
commerce de plusieurs nations de l'Europe[141]; l'Amérique leur offre un
avenir plus grand encore.
[Note 141: Une partie du commerce de la Méditerranée se fait
déjà sur des vaisseaux américains.]
Les Espagnols et les Portugais ont fondé dans l'Amérique du Sud de
grandes colonies qui, depuis, sont devenues des empires. La guerre
civile et le despotisme désolent aujourd'hui ces vastes contrées. Le
mouvement de la population s'y arrête, et le petit nombre d'hommes qui
les habite, absorbé dans le soin de se défendre, éprouve à peine le
besoin d'améliorer son sort.
Mais il ne saurait en être toujours ainsi. L'Europe, livrée à elle-même,
est parvenue par ses propres efforts à percer les ténèbres du moyen-âge;
l'Amérique du Sud est chrétienne comme nous; elle a nos lois, nos
usages; elle renferme tous les germes de civilisation qui se sont
développés au sein des nations européennes et de leurs rejetons;
l'Amérique du Sud a de plus que nous notre exemple: pourquoi
resterait-elle toujours barbare?
Il ne s'agit évidemment ici que d'une question de temps: une époque plus
ou moins éloignée viendra sans doute où les Américains du Sud formeront
des nations florissantes et éclairées.
Mais lorsque les Espagnols et les Portugais de l'Amérique méridionale
commenceront à éprouver les besoins des peuples policés, ils seront
encore loin de pouvoir y satisfaire eux-mêmes; derniers nés de la
civilisation, ils subiront la supériorité déjà acquise par leurs aînés.
Ils seront agriculteurs long-temps avant d'être manufacturiers et
commerçants, et ils auront besoin de l'entremise des étrangers pour
aller vendre leurs produits au-delà des mers, et se procurer en échange
les objets dont la nécessité nouvelle se fera sentir.
On ne saurait douter que les Américains du nord de l'Amérique ne soient
appelés à pourvoir un jour aux besoins des Américains du Sud. La nature
les a placés près d'eux. Elle leur a ainsi fourni de grandes facilités
pour connaître et apprécier les besoins des premiers, pour lier avec ces
peuples des relations permanentes et s'emparer graduellement de leur
marché. Le commerçant des États-Unis ne pourrait perdre ces avantages
naturels, que s'il était fort inférieur au commerçant d'Europe, et il
lui est au contraire supérieur en plusieurs points. Les Américains des
États-Unis exercent déjà une grande influence morale sur tous les
peuples du Nouveau-Monde. C'est d'eux que part la lumière. Toutes les
nations qui habitent sur le même continent sont déjà habituées à les
considérer comme les rejetons les plus éclairés, les plus puissants et
les plus riches de la grande famille américaine. Ils tournent donc sans
cesse vers l'Union leurs regards, et ils s'assimilent, autant que cela
est en leur pouvoir, aux peuples qui la composent. Chaque jour ils
viennent puiser aux États-Unis des doctrines politiques et y emprunter
des lois.
Les Américains des États-Unis se trouvent vis-à-vis des peuples de
l'Amérique du Sud précisément dans la même situation que leurs pères les
Anglais vis-à-vis des Italiens, des Espagnols, des Portugais et de tous
ceux des peuples de l'Europe qui, étant moins avancés en civilisation et
en industrie, reçoivent de leurs mains la plupart des objets de
consommation.
L'Angleterre est aujourd'hui le foyer naturel du commerce de presque
toutes les nations qui l'approchent; l'Union américaine est appelée à
remplir le même rôle dans l'autre hémisphère. Chaque peuple qui naît ou
qui grandit dans le Nouveau-Monde y naît donc et y grandit en quelque
sorte au profit des Anglo-Américains.
Si l'Union venait à se dissoudre, le commerce des États qui l'ont formée
serait sans doute retardé quelque temps dans son essor, moins toutefois
qu'on ne le pense. Il est évident que, quoi qu'il arrive, les États
commerçants resteront unis. Ils se touchent tous; il y a entre eux
identité parfaite d'opinions, d'intérêts et de moeurs, et seuls ils
peuvent composer une très grande puissance maritime. Alors même que le
Sud de l'Union deviendrait indépendant du Nord, il n'en résulterait pas
qu'il pût se passer de lui. J'ai dit que le Sud n'est pas commerçant;
rien n'indique encore qu'il doive le devenir. Les Américains du Sud des
États-Unis seront donc obligés pendant long-temps d'avoir recours aux
étrangers pour exporter leurs produits et apporter chez eux les objets
qui sont nécessaires à leurs besoins. Or, de tous les intermédiaires
qu'ils peuvent prendre, leurs voisins du Nord sont à coup sûr ceux qui
peuvent les servir à meilleur marché. Ils les serviront donc, car le bon
marché est la loi suprême du commerce. Il n'y a pas de volonté
souveraine ni de préjugés nationaux qui puissent lutter long-temps
contre le bon marché. On ne saurait voir de haine plus envenimée que
celle qui existe entre les Américains des États-Unis et les Anglais. En
dépit de ces sentiments hostiles, les Anglais fournissent cependant aux
Américains la plupart des objets manufacturés, par la seule raison
qu'ils les font payer moins cher que les autres peuples. La prospérité
croissante de l'Amérique tourne ainsi, malgré le désir des Américains,
au profit de l'industrie manufacturière de l'Angleterre.
La raison indique et l'expérience prouve qu'il n'y a pas de grandeur
commerciale qui soit durable, si elle ne peut s'unir, au besoin, à une
puissance militaire.
Cette vérité est aussi bien comprise aux États-Unis que partout
ailleurs. Les Américains sont déjà en état de faire respecter leur
pavillon; bientôt ils pourront le faire craindre.
Je suis convaincu que le démembrement de l'Union, loin de diminuer les
forces navales des Américains, tendrait fortement à les augmenter.
Aujourd'hui les États commerçants sont liés à ceux qui ne le sont pas,
et ces derniers ne se prêtent souvent qu'à regret à accroître une
puissance maritime dont ils ne profitent qu'indirectement.
Si au contraire tous les États commerçants de l'Union ne formaient qu'un
seul et même peuple, le commerce deviendrait pour eux un intérêt
national du premier ordre; ils seraient donc disposés à faire de très
grands sacrifices pour protéger leurs vaisseaux, et rien ne les
empêcherait de suivre sur ce point leurs désirs.
Je pense que les nations, comme les hommes, indiquent presque toujours,
dès leur jeune âge, les principaux traits de leur destinée. Quand je
vois de quel esprit les Anglo-Américains mènent le commerce, les
facilités qu'ils trouvent à le faire, les succès qu'ils y obtiennent, je
ne puis m'empêcher de croire qu'ils deviendront un jour la première
puissance maritime du globe. Ils sont poussés à s'emparer des mers,
comme les Romains à conquérir le monde.
CONCLUSION.
Voici que j'approche du terme. Jusqu'à présent, en parlant de la
destinée future des États-Unis, je me suis efforcé de diviser mon sujet
en diverses parties, afin d'étudier avec plus de soin chacune d'elles.