Je voudrais maintenant les réunir toutes dans un seul point de vue. Ce

que je dirai sera moins détaillé, mais plus sûr. J'apercevrai moins

distinctement chaque objet; j'embrasserai avec plus de certitude les

faits généraux. Je serai comme le voyageur qui, en sortant des murs

d'une vaste cité, gravit la colline prochaine. À mesure qu'il s'éloigne,

les hommes qu'il vient de quitter disparaissent à ses yeux; leurs

demeures se confondent; il ne voit plus les places publiques; il

discerne avec peine la trace des rues; mais son oeil suit plus aisément

les contours de la ville, et pour la première fois, il en saisit la

forme. Il me semble que je découvre de même devant moi l'avenir entier

de la race anglaise dans le Nouveau-Monde. Les détails de cet immense

tableau sont restés dans l'ombre; mais mon regard en comprend

l'ensemble, et je conçois une idée claire du tout.

Le territoire occupé ou possédé de nos jours par les États-Unis

d'Amérique, forme à peu près la vingtième partie des terres habitées.

Quelque étendues que soient ces limites, on aurait tort de croire que la

race anglo-américaine s'y renfermera toujours; elle s'étend déjà bien

au-delà.

Il fut un temps où nous aussi nous pouvions créer dans les déserts

américains une grande nation française et balancer avec les Anglais les

destinées du Nouveau-Monde. La France a possédé autrefois dans

l'Amérique du Nord un territoire presque aussi vaste que l'Europe

entière. Les trois plus grands fleuves du continent coulaient alors tout

entiers sous nos lois. Les nations indiennes qui habitent depuis

l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'au delta du Mississipi n'entendaient

parler que notre langue; tous les établissements européens répandus sur

cet immense espace rappelaient le souvenir de la patrie: c'étaient

Louisbourg, Montmorency, Duquesne, Saint-Louis, Vincennes, la Nouvelle

Orléans, tous noms chers à la France et familiers à nos oreilles.

Mais un concours de circonstances qu'il serait trop long d'énumérer[142]

nous a privés de ce magnifique héritage. Partout où les Français étaient

peu nombreux et mal établis, ils ont disparu. Le reste s'est aggloméré

sur un petit espace et a passé sous d'autres lois. Les quatre cent mille

Français du Canada forment aujourd'hui comme les débris d'un peuple

ancien perdu au milieu des flots d'une nation nouvelle. Autour d'eux la

population étrangère grandit sans cesse; elle s'étend de tous côtés;

elle pénètre jusque dans les rangs des anciens maîtres du sol, domine

dans leurs villes, et dénature leur langue. Cette population est

identique à celle des États-Unis. J'ai donc raison de dire que la race

anglaise ne s'arrête point aux limites de l'Union, mais s'avance bien

au-delà vers le Nord-Est.

[Note 142: En première ligne celle-ci: les peuples livrés et

habitués au régime municipal parviennent bien plus aisément

que les autres à créer de florissantes colonies. L'habitude

de penser par soi-même et de se gouverner est indispensable

dans un pays nouveau, où le succès dépend nécessairement en

grande partie des efforts individuels des colons.]

Au Nord-Ouest, on ne rencontre que quelques établissements russes sans

importance; mais au Sud-Ouest, le Mexique se présente devant les pas des

Anglo-Américains comme une barrière.

Ainsi donc, il n'y a plus, à vrai dire, que deux races rivales qui se

partagent aujourd'hui le Nouveau-Monde, les Espagnols et les Anglais.

Les limites qui doivent séparer ces deux races ont été fixées par un

traité. Mais quelque favorable que soit ce traité aux Anglo-Américains,

je ne doute point qu'ils ne viennent bientôt à l'enfreindre.

Au-delà des frontières de l'Union s'étendent, du côté du Mexique, de

vastes provinces qui manquent encore d'habitants. Les hommes des

États-Unis pénétreront dans ces solitudes avant ceux mêmes qui ont droit

à les occuper. Ils s'en approprieront le sol, ils s'y établiront en

société, et quand le légitime propriétaire se présentera enfin, il

trouvera le désert fertilisé et des étrangers tranquillement assis dans

son héritage.

La terre du Nouveau-Monde appartient au premier occupant, et l'empire y

est le prix de la course.

Les pays déjà peuplés auront eux-mêmes de la peine à se garantir de

l'invasion.

J'ai déjà parlé précédemment de ce qui se passe dans la province du

Texas. Chaque jour, les habitants des États-Unis s'introduisent peu à

peu dans le Texas, ils y acquièrent des terres, et tout en se soumettant

aux lois du pays, ils y fondent l'empire de leur langue et de leurs

moeurs. La province du Texas est encore sous la domination du Mexique;

mais bientôt on n'y trouvera pour ainsi dire plus de Mexicains. Pareille

chose arrive sur tous les points où les Anglo-Américains entrent en

contact avec des populations d'une autre origine.

On ne peut se dissimuler que la race anglaise n'ait acquis une immense

prépondérance sur toutes les autres races européennes du Nouveau-Monde.

Elle leur est très supérieure en civilisation, en industrie et en

puissance. Tant qu'elle n'aura devant elle que des pays déserts ou peu

habités, tant qu'elle ne rencontrera pas sur son chemin des populations

agglomérées, à travers lesquelles il lui soit impossible de se frayer un

passage, on la verra s'étendre sans cesse. Elle ne s'arrêtera pas aux

lignes tracées dans les traités, mais elle débordera de toutes parts

au-dessus de ces digues imaginaires.

Ce qui facilite encore merveilleusement ce développement rapide de la

race anglaise dans le Nouveau-Monde, c'est la position géographique

qu'elle y occupe.

Lorsqu'on s'élève vers le Nord au-dessus de ses frontières

septentrionales, on rencontre les glaces polaires, et lorsqu'on descend

de quelques degrés au-dessous de ses limites méridionales, on entre au

milieu des feux de l'équateur. Les Anglais d'Amérique sont donc placés

dans la zone la plus tempérée et la portion la plus habitable du

continent.

On se figure que le mouvement prodigieux qui se fait remarquer dans

l'accroissement de la population aux États-Unis ne date que de

l'indépendance: c'est une erreur. La population croissait aussi vite

sous le système colonial que de nos jours; elle doublait de même à peu

près en vingt-deux ans. Mais on opérait alors sur des milliers

d'habitants; on opère maintenant sur des millions. Le même fait qui

passait inaperçu il y a un siècle, frappe aujourd'hui tous les esprits.

Les Anglais du Canada, qui obéissent à un roi, augmentent de nombre et

s'étendent presque aussi vite que les Anglais des États-Unis, qui vivent

sous un gouvernement républicain.

Pendant les huit années qu'a duré la guerre de l'indépendance, la

population n'a cessé de s'accroître suivant le rapport précédemment

indiqué.

Quoiqu'il existât alors, sur les frontières de l'Ouest, de grandes

nations indiennes liguées avec les Anglais, le mouvement de l'émigration

vers l'Occident ne s'est pour ainsi dire jamais ralenti. Pendant que

l'ennemi ravageait les côtes de l'Atlantique, le Kentucky, les districts

occidentaux de la Pensylvanie, l'État de Vermont et celui du Maine se

remplissaient d'habitants. Le désordre qui suivit la guerre n'empêcha

point non plus la population de croître et n'arrêta pas sa marche

progressive dans le désert. Ainsi, la différence des lois, l'état de

paix ou l'état de guerre, l'ordre ou l'anarchie, n'ont influé que d'une

manière insensible sur le développement successif des Anglo-Américains.

Ceci se comprend sans peine: il n'existe pas de causes assez générales

pour se faire sentir à la fois sur tous les points d'un si immense

territoire. Ainsi il y a toujours une grande portion de pays où l'on est

assuré de trouver un abri contre les calamités qui frappent l'autre, et

quelque grands que soient les maux, le remède offert est toujours plus

grand encore.

Il ne faut donc pas croire qu'il soit possible d'arrêter l'essor de la

race anglaise du Nouveau-Monde. Le démembrement de l'Union, en amenant

la guerre sur le continent, l'abolition de la république, en y

introduisant la tyrannie, peuvent retarder ses développements, mais non

l'empêcher d'atteindre le complément nécessaire de sa destinée. Il n'y a

pas de pouvoir sur la terre qui puisse fermer devant les pas des

émigrants ces fertiles déserts ouverts de toutes parts à l'industrie et

qui présentent un asile à toutes les misères. Les événements futurs,

quels qu'ils soient, n'enlèveront aux Américains, ni leur climat, ni

leurs mers intérieures, ni leurs grands fleuves, ni la fertilité de leur

sol. Les mauvaises lois, les révolutions et l'anarchie, ne sauraient

détruire parmi eux le goût du bien-être et l'esprit d'entreprise qui

semble le caractère distinctif de leur race, ni éteindre tout-à-fait les

lumières qui les éclairent.

Ainsi, au milieu de l'incertitude de l'avenir, il y a du moins un

événement qui est certain. À une époque que nous pouvons dire prochaine,

puisqu'il s'agit ici de la vie des peuples, les Anglo-Américains

couvriront seuls tout l'immense espace compris entre les glaces polaires

et les tropiques; ils se répandront des grèves de l'océan Atlantique

jusqu'aux rivages de la mer du Sud.

Je pense que le territoire sur lequel la race anglo-américaine doit un

jour s'étendre égale les trois quarts de l'Europe[143]. Le climat de

l'Union est, à tout prendre, préférable à celui de l'Europe; ses

avantages naturels sont aussi grands; il est évident que sa population

ne saurait manquer d'être un jour proportionnelle à la nôtre.

[Note 143: Les États-Unis seuls couvrent déjà un espace égal

à la moitié de l'Europe. La superficie de l'Europe est de

500,000 lieues carrées; sa population de 205,000,000

d'habitants. Malte-Brun, liv. CXIV, vol. 6, page 4.]

L'Europe, divisée entre tant de peuples divers; l'Europe, à travers les

guerres sans cesse renaissantes et la barbarie du moyen-âge, est

parvenue à avoir quatre cent dix habitants[144] par lieue carrée. Quelle

cause si puissante pourrait empêcher les États-Unis d'en avoir autant un

jour?

[Note 144: Voyez Malte-Brun, liv. CXVI, vol. 6, page 92.]

Il se passera bien des siècles avant que les divers rejetons de la race

anglaise d'Amérique cessent de présenter une physionomie commune. On ne

peut prévoir l'époque où l'homme pourra établir dans le Nouveau-Monde

l'inégalité permanente des conditions.

Quelles que soient donc les différences que la paix ou la guerre, la

liberté ou la tyrannie, la prospérité ou la misère, mettent un jour dans

la destinée des divers rejetons de la grande famille anglo-américaine,

ils conserveront tous du moins un état social analogue, et auront de

commun les usages et les idées qui découlent de l'état social.

Le seul lien de la religion a suffi au moyen-âge pour réunir dans une

même civilisation les races diverses qui peuplèrent l'Europe. Les

Anglais du Nouveau-Monde ont entre eux mille autres liens, et ils vivent

dans un siècle où tout cherche à s'égaliser parmi les hommes.

Le moyen-âge était une époque de fractionnement. Chaque peuple, chaque

province, chaque cité, chaque famille, tendaient alors fortement à

s'individualiser. De nos jours, un mouvement contraire se fait sentir,

les peuples semblent marcher vers l'unité. Des liens intellectuels

unissent entre elles les parties les plus éloignées de la terre, et les

hommes ne sauraient rester un seul jour étrangers les uns aux autres, ou

ignorants de ce qui se passe dans un coin quelconque de l'univers: aussi

remarque-t-on aujourd'hui moins de différence entre les Européens et

leurs descendants du Nouveau-Monde, malgré l'Océan qui les divise,

qu'entre certaines villes du treizième siècle qui n'étaient séparées que

par une rivière.

Si ce mouvement d'assimilation rapproche des peuples étrangers, il

s'oppose à plus forte raison à ce que les rejetons du même peuple

deviennent étrangers les uns aux autres.

Il arrivera donc un temps où l'on pourra voir dans l'Amérique du Nord

cent cinquante millions d'hommes[145] égaux entre eux, qui tous

appartiendront à la même famille, qui auront le même point de départ,

la même civilisation, la même langue, la même religion, les mêmes

habitudes, les mêmes moeurs, et à travers lesquels la pensée circulera

sous la même forme et se peindra des mêmes couleurs. Tout le reste est

douteux, mais ceci est certain. Or, voici un fait entièrement nouveau

dans le monde, et dont l'imagination elle-même ne saurait saisir la

portée.

[Note 145: C'est la population proportionnelle à celle de

l'Europe, en prenant la moyenne de 410 hommes par lieue

carrée.]

Il y a aujourd'hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de

points différents, semblent s'avancer vers le même but: ce sont les

Russes et les Anglo-Américains.

Tous deux ont grandi dans l'obscurité; et tandis que les regards des

hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout-à-coup au

premier rang des nations, et le monde a appris presque en même temps

leur naissance et leur grandeur.

Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites

qu'a tracées la nature, et n'avoir plus qu'à conserver; mais eux sont en

croissance[146]: tous les autres sont arrêtés ou n'avancent qu'avec

mille efforts; eux seuls marchent d'un pas aisé et rapide dans une

carrière dont l'oeil ne saurait encore apercevoir la borne.

[Note 146: La Russie est, de toutes les nations de

l'Ancien-Monde, celle dont la population augmente le plus

rapidement, proportion gardée.]

L'Américain lutte contre les obstacles que lui oppose la nature; le

Russe est aux prises avec les hommes. L'un combat le désert et la

barbarie; l'autre la civilisation revêtue de toutes ses armes: aussi les

conquêtes de l'Américain se font-elles avec le soc du laboureur, celles

du Russe avec l'épée du soldat.

Pour atteindre son but, le premier s'en repose sur l'intérêt personnel,

et laisse agir, sans les diriger, la force et la raison des individus.

Le second concentre en quelque sorte dans un homme toute la puissance de

la société.

L'un a pour principal moyen d'action la liberté; l'autre, la servitude.

Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses;

néanmoins, chacun d'eux semble appelé par un dessein secret de la

Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du

monde.

NOTES.

(_A_) PAGE 25.

C'est en avril 1704 que parut le premier journal américain. Il fut

publié à Boston. Voyez _Collection de la société historique de

Massachusetts_, vol. 6, p. 66.

On aurait tort de croire que la presse périodique ait toujours été

entièrement libre en Amérique; on a tenté d'y établir quelque chose

d'analogue à la censure préalable et au cautionnement.

Voici ce qu'on trouve dans les documents législatifs du Massachusetts, à

la date du 14 janvier 1722.

Le comité nommé par l'assemblée générale (le corps législatif de la

province) pour examiner l'affaire relative au journal intitulé: _New

England courant_, «pense que la tendance dudit journal est de tourner la

religion en dérision et de la faire tomber dans le mépris; que les

saints auteurs y sont traités d'une manière profane et irrévérencieuse;

que la conduite des ministres de l'Évangile y est interprétée avec

malice; que le gouvernement de Sa Majesté y est insulté, et que la paix

et la tranquillité de cette province sont troublées par ledit journal;

en conséquence, le comité est d'avis qu'on défende à James Francklin,

l'imprimeur et l'éditeur, de ne plus imprimer et publier à l'avenir

ledit journal ou tout autre écrit, avant de les avoir soumis au

secrétaire de la province. Les juges de paix du canton de Suffolk seront

chargés d'obtenir du sieur Francklin un cautionnement qui répondra de sa

bonne conduite pendant l'année qui va s'écouler.»

La proposition du comité fut acceptée et devint loi, mais l'effet en fut

nul. Le journal éluda la défense en mettant le nom de _Benjamin_

Francklin au lieu de _James_ Francklin au bas de ses colonnes, et

l'opinion acheva de faire justice de la mesure.

(_B_) PAGE 175.

Pour être électeurs des comtés (ceux qui représentent la propriété

territoriale) avant le bill de la réforme passé en 1832, il fallait

avoir en toute propriété ou en bail à vie un fonds de terre rapportant

net 40 shellings de revenu. Cette loi fut faite sous Henri VI, vers

1450. Il a été calculé que 40 shillings du temps de Henri VI pouvaient

équivaloir à 30 liv. sterling de nos jours. Cependant on a laissé

subsister jusqu'en 1832 cette base adoptée dans le XVe siècle, ce qui

prouve combien la constitution anglaise devenait démocratique avec le

temps, même en paraissant immobile. Voyez _Delolme_, liv. I, chap. IV;

voyez aussi _Blakstone_, liv. I, chap. IV.

Les jurés anglais sont choisis par le shériff du comté (_Delolme_, tom.

I, chap. XII). Le shériff est en général un homme considérable du comté;

il remplit les fonctions judiciaires et administratives; il représente

le roi, et est nommé par lui tous les ans (_Blakstone_, liv. I, chap

IX). Sa position le place au-dessus du soupçon de corruption de la part

des partis; d'ailleurs, si son impartialité est mise en doute, on peut

récuser en masse le jury qu'il a nommé, et alors un autre officier est

chargé de choisir de nouveaux jurés. Voyez _Blakstone_, liv. III, chap.

XXIII.

Pour avoir le droit d'être juré, il faut être possesseur d'un fonds de

terre de la valeur de 10 shellings au moins de revenu (_Blakstone_, liv.

III, chap. XXIII). On remarquera que cette condition fut imposée sous le

règne de Guillaume et Marie, c'est-à-dire vers 1700, époque où le prix

de l'argent était infiniment plus élevé que de nos jours. On voit que

les Anglais ont fondé leur système de jury, non sur la capacité, mais

sur la propriété foncière, comme toutes leurs autres institutions

politiques.

On a fini par admettre les fermiers au jury, mais on a exigé que leurs

baux fussent très longs, et qu'ils se fissent un revenu net de 20

shellings, indépendamment de la rente. _Blakstone_, idem.

(_C_) PAGE 173.

La constitution fédérale a introduit le jury dans les tribunaux de

l'Union de la même manière que les États l'avaient introduit eux-mêmes

dans leurs cours particulières; de plus, elle n'a pas établi de règles

qui lui soient propres pour le choix des jurés. Les cours fédérales

puisent dans la liste ordinaire des jurés que chaque État a dressée pour

son usage. Ce sont donc les lois des États qu'il faut examiner pour

connaître la théorie de la composition du jury en Amérique. Voyez

_Story's commentaries on the constitution_, liv. III, chap. XXXVIII, p.

654-659. _Sergeant's constitutionnal law_, p. 165. Voyez aussi les lois

fédérales de 1789, 1800 et 1802 sur la matière.

Pour faire bien connaître les principes des Américains dans ce qui

regarde la composition du jury, j'ai puisé dans les lois d'États

éloignés les uns des autres. Voici les idées générales qu'on peut

retirer de cet examen.

En Amérique, tous les citoyens qui sont électeurs ont le droit d'être

jurés. Le grand État de New-York a cependant établi une légère

différence entre les deux capacités; mais c'est dans un sens contraire à

nos lois, c'est-à-dire qu'il y a moins de jurés dans l'État de New-York

que d'électeurs. En général, on peut dire qu'aux États-Unis le droit de

faire partie d'un jury, comme le droit d'élire des députés, s'étend à

tout le monde; mais l'exercice de ce droit n'est pas indistinctement

remis entre toutes les mains.

Chaque année un corps de magistrats municipaux ou cantonaux, appelé

_select-men_ dans la Nouvelle-Angleterre, _supervisors_ dans l'État de

New-York, _trustees_ dans l'Ohio, _sheriffs_ de la paroisse dans la

Louisiane, font choix pour chaque canton d'un certain nombre de citoyens

ayant le droit d'être jurés, et auxquels ils supposent la capacité de

l'être. Ces magistrats étant eux-mêmes électifs, n'excitent point de

défiance; leurs pouvoirs sont très étendus et fort arbitraires, comme

ceux en général des magistrats républicains, et ils en usent souvent,

dit-on, surtout dans la Nouvelle-Angleterre, pour écarter les jurés

indignes ou incapables.

Les noms des jurés ainsi choisis sont transmis à la cour du comté, et

sur la totalité de ces noms on tire au sort le jury qui doit prononcer

dans chaque affaire.

Du reste, les Américains ont cherché par tous les moyens possibles à

mettre le jury à la portée du peuple, et à le rendre aussi peu à charge

que possible. Les jurés étant très nombreux, le tour de chacun ne

revient guère que tous les trois ans. Les sessions se tiennent au

chef-lieu de chaque comté, le comté répond à peu près à notre

arrondissement. Ainsi, le tribunal vient se placer près du jury, au lieu

d'attirer le jury près de lui, comme en France; enfin les jurés sont

indemnisés, soit par l'État, soit par les parties. Ils reçoivent en

général un dollar (5 fr. 42 c.) par jour, indépendamment des frais de

voyage. En Amérique, le jury est encore regardé comme une charge; mais

c'est une charge facile à porter, et à laquelle on se soumet sans peine.

Voyez _Brevard's Digest of the public statute law of South Carolina_, 2e

vol., p. 338; _id._, vol. I, p. 454 et 456; _id._, vol. 2, p. 218.

Voyez _The general laws of Massachusetts revised and published by

authority of the legislature_, vol. 2, p. 331, 187.

Voyez _The revised statutes of the state of New-York_, vol. 2, p. 720,

411, 717, 643.

Voyez _The statute law of the state of Tennessee_, vol. 1, p. 209.

Voyez _Acts of the state of Ohio_, p. 95 et 210.

Voyez _Digeste général des actes de la législature de la Louisiane_,

vol. 2, p. 55.

(_D_) PAGE 178.

Lorsqu'on examine de près la constitution du jury civil parmi les

Anglais, on découvre aisément que les jurés n'échappent jamais au

contrôle du juge.

Il est vrai que le verdict du jury, au civil comme au criminel, comprend

en général, dans une simple énonciation, le fait et le droit. Exemple:

Une maison est réclamée par Pierre comme l'ayant achetée; voici le fait.

Son adversaire lui oppose l'incapacité du vendeur; voici le droit. Le

jury se borne à dire que la maison sera remise entre les mains de

Pierre; il décide ainsi le fait et le droit. En introduisant le jury en

matière civile, les Anglais n'ont pas conservé à l'opinion des jurés

l'infaillibilité qu'ils lui accordent en matière criminelle quand le

verdict est favorable.

Si le juge pense que le verdict a fait une fausse application de la loi,

il peut refuser de le recevoir, et renvoyer les jurés délibérer.

Si le juge laisse passer le verdict sans observation, le procès n'est

pas encore entièrement vidé: il y a plusieurs voies de recours ouvertes

contre l'arrêt. Le principal consiste à demander à la justice que le

verdict soit annulé, et qu'un nouveau jury soit assemblé. Il est vrai de

dire qu'une pareille demande est rarement accordée, et ne l'est jamais

plus de deux fois; néanmoins j'ai vu le cas arriver sous mes yeux. Voyez

_Blakstone_, liv. III, chap. XXIV; id., liv. III, chap. XXV.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME.

CHAP. Ier.--Comment on peut dire rigoureusement qu'aux

États-Unis c'est le peuple qui gouverne 1

CHAP. II.--Des partis aux États-Unis 3

Des restes du parti aristocratique aux États-Unis 11

CHAP. III.--De la liberté de la presse aux États-Unis 14

CHAP. IV.--De l'association politique aux États-Unis 29

CHAP. V.--Du gouvernement de la démocratie en Amérique 42

Du vote universel 43

Des choix du peuple et des instincts de la démocratie

américaine dans ses choix _Ib._

Des causes qui peuvent corriger en partie ces instincts

de la démocratie 47

Influence qu'a exercée la démocratie américaine

sur les lois électorales 50

Des fonctionnaires publics sous l'empire de la

démocratie américaine 54

De l'arbitraire des magistrats sous l'empire de la

démocratie américaine 58

Instabilité administrative aux États-Unis 61

Des charges publiques sous l'empire de la démocratie

américaine 64

Des instincts de la démocratie américaine dans la fixation

du traitement des fonctionnaires 70

Difficulté de discerner les causes qui portent le

gouvernement américain à l'économie 74

Peut-on comparer les dépenses publiques des États-Unis à

celles de France? 75

De la corruption et des vices des gouvernants dans la

démocratie; des effets qui en résultent sur la moralité

publique 83

De quels efforts la démocratie est capable 86

Du pouvoir qu'exerce en général la démocratie américaine

sur elle-même 91

De la manière dont la démocratie américaine conduit les

affaires extérieures de l'État 94

CHAP. VI.--Quels sont les avantages réels que la société

américaine retire du gouvernement de la démocratie 102

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 27 / 28 段