que je dirai sera moins détaillé, mais plus sûr. J'apercevrai moins
distinctement chaque objet; j'embrasserai avec plus de certitude les
faits généraux. Je serai comme le voyageur qui, en sortant des murs
d'une vaste cité, gravit la colline prochaine. À mesure qu'il s'éloigne,
les hommes qu'il vient de quitter disparaissent à ses yeux; leurs
demeures se confondent; il ne voit plus les places publiques; il
discerne avec peine la trace des rues; mais son oeil suit plus aisément
les contours de la ville, et pour la première fois, il en saisit la
forme. Il me semble que je découvre de même devant moi l'avenir entier
de la race anglaise dans le Nouveau-Monde. Les détails de cet immense
tableau sont restés dans l'ombre; mais mon regard en comprend
l'ensemble, et je conçois une idée claire du tout.
Le territoire occupé ou possédé de nos jours par les États-Unis
d'Amérique, forme à peu près la vingtième partie des terres habitées.
Quelque étendues que soient ces limites, on aurait tort de croire que la
race anglo-américaine s'y renfermera toujours; elle s'étend déjà bien
au-delà.
Il fut un temps où nous aussi nous pouvions créer dans les déserts
américains une grande nation française et balancer avec les Anglais les
destinées du Nouveau-Monde. La France a possédé autrefois dans
l'Amérique du Nord un territoire presque aussi vaste que l'Europe
entière. Les trois plus grands fleuves du continent coulaient alors tout
entiers sous nos lois. Les nations indiennes qui habitent depuis
l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'au delta du Mississipi n'entendaient
parler que notre langue; tous les établissements européens répandus sur
cet immense espace rappelaient le souvenir de la patrie: c'étaient
Louisbourg, Montmorency, Duquesne, Saint-Louis, Vincennes, la Nouvelle
Orléans, tous noms chers à la France et familiers à nos oreilles.
Mais un concours de circonstances qu'il serait trop long d'énumérer[142]
nous a privés de ce magnifique héritage. Partout où les Français étaient
peu nombreux et mal établis, ils ont disparu. Le reste s'est aggloméré
sur un petit espace et a passé sous d'autres lois. Les quatre cent mille
Français du Canada forment aujourd'hui comme les débris d'un peuple
ancien perdu au milieu des flots d'une nation nouvelle. Autour d'eux la
population étrangère grandit sans cesse; elle s'étend de tous côtés;
elle pénètre jusque dans les rangs des anciens maîtres du sol, domine
dans leurs villes, et dénature leur langue. Cette population est
identique à celle des États-Unis. J'ai donc raison de dire que la race
anglaise ne s'arrête point aux limites de l'Union, mais s'avance bien
au-delà vers le Nord-Est.
[Note 142: En première ligne celle-ci: les peuples livrés et
habitués au régime municipal parviennent bien plus aisément
que les autres à créer de florissantes colonies. L'habitude
de penser par soi-même et de se gouverner est indispensable
dans un pays nouveau, où le succès dépend nécessairement en
grande partie des efforts individuels des colons.]
Au Nord-Ouest, on ne rencontre que quelques établissements russes sans
importance; mais au Sud-Ouest, le Mexique se présente devant les pas des
Anglo-Américains comme une barrière.
Ainsi donc, il n'y a plus, à vrai dire, que deux races rivales qui se
partagent aujourd'hui le Nouveau-Monde, les Espagnols et les Anglais.
Les limites qui doivent séparer ces deux races ont été fixées par un
traité. Mais quelque favorable que soit ce traité aux Anglo-Américains,
je ne doute point qu'ils ne viennent bientôt à l'enfreindre.
Au-delà des frontières de l'Union s'étendent, du côté du Mexique, de
vastes provinces qui manquent encore d'habitants. Les hommes des
États-Unis pénétreront dans ces solitudes avant ceux mêmes qui ont droit
à les occuper. Ils s'en approprieront le sol, ils s'y établiront en
société, et quand le légitime propriétaire se présentera enfin, il
trouvera le désert fertilisé et des étrangers tranquillement assis dans
son héritage.
La terre du Nouveau-Monde appartient au premier occupant, et l'empire y
est le prix de la course.
Les pays déjà peuplés auront eux-mêmes de la peine à se garantir de
l'invasion.
J'ai déjà parlé précédemment de ce qui se passe dans la province du
Texas. Chaque jour, les habitants des États-Unis s'introduisent peu à
peu dans le Texas, ils y acquièrent des terres, et tout en se soumettant
aux lois du pays, ils y fondent l'empire de leur langue et de leurs
moeurs. La province du Texas est encore sous la domination du Mexique;
mais bientôt on n'y trouvera pour ainsi dire plus de Mexicains. Pareille
chose arrive sur tous les points où les Anglo-Américains entrent en
contact avec des populations d'une autre origine.
On ne peut se dissimuler que la race anglaise n'ait acquis une immense
prépondérance sur toutes les autres races européennes du Nouveau-Monde.
Elle leur est très supérieure en civilisation, en industrie et en
puissance. Tant qu'elle n'aura devant elle que des pays déserts ou peu
habités, tant qu'elle ne rencontrera pas sur son chemin des populations
agglomérées, à travers lesquelles il lui soit impossible de se frayer un
passage, on la verra s'étendre sans cesse. Elle ne s'arrêtera pas aux
lignes tracées dans les traités, mais elle débordera de toutes parts
au-dessus de ces digues imaginaires.
Ce qui facilite encore merveilleusement ce développement rapide de la
race anglaise dans le Nouveau-Monde, c'est la position géographique
qu'elle y occupe.
Lorsqu'on s'élève vers le Nord au-dessus de ses frontières
septentrionales, on rencontre les glaces polaires, et lorsqu'on descend
de quelques degrés au-dessous de ses limites méridionales, on entre au
milieu des feux de l'équateur. Les Anglais d'Amérique sont donc placés
dans la zone la plus tempérée et la portion la plus habitable du
continent.
On se figure que le mouvement prodigieux qui se fait remarquer dans
l'accroissement de la population aux États-Unis ne date que de
l'indépendance: c'est une erreur. La population croissait aussi vite
sous le système colonial que de nos jours; elle doublait de même à peu
près en vingt-deux ans. Mais on opérait alors sur des milliers
d'habitants; on opère maintenant sur des millions. Le même fait qui
passait inaperçu il y a un siècle, frappe aujourd'hui tous les esprits.
Les Anglais du Canada, qui obéissent à un roi, augmentent de nombre et
s'étendent presque aussi vite que les Anglais des États-Unis, qui vivent
sous un gouvernement républicain.
Pendant les huit années qu'a duré la guerre de l'indépendance, la
population n'a cessé de s'accroître suivant le rapport précédemment
indiqué.
Quoiqu'il existât alors, sur les frontières de l'Ouest, de grandes
nations indiennes liguées avec les Anglais, le mouvement de l'émigration
vers l'Occident ne s'est pour ainsi dire jamais ralenti. Pendant que
l'ennemi ravageait les côtes de l'Atlantique, le Kentucky, les districts
occidentaux de la Pensylvanie, l'État de Vermont et celui du Maine se
remplissaient d'habitants. Le désordre qui suivit la guerre n'empêcha
point non plus la population de croître et n'arrêta pas sa marche
progressive dans le désert. Ainsi, la différence des lois, l'état de
paix ou l'état de guerre, l'ordre ou l'anarchie, n'ont influé que d'une
manière insensible sur le développement successif des Anglo-Américains.
Ceci se comprend sans peine: il n'existe pas de causes assez générales
pour se faire sentir à la fois sur tous les points d'un si immense
territoire. Ainsi il y a toujours une grande portion de pays où l'on est
assuré de trouver un abri contre les calamités qui frappent l'autre, et
quelque grands que soient les maux, le remède offert est toujours plus
grand encore.
Il ne faut donc pas croire qu'il soit possible d'arrêter l'essor de la
race anglaise du Nouveau-Monde. Le démembrement de l'Union, en amenant
la guerre sur le continent, l'abolition de la république, en y
introduisant la tyrannie, peuvent retarder ses développements, mais non
l'empêcher d'atteindre le complément nécessaire de sa destinée. Il n'y a
pas de pouvoir sur la terre qui puisse fermer devant les pas des
émigrants ces fertiles déserts ouverts de toutes parts à l'industrie et
qui présentent un asile à toutes les misères. Les événements futurs,
quels qu'ils soient, n'enlèveront aux Américains, ni leur climat, ni
leurs mers intérieures, ni leurs grands fleuves, ni la fertilité de leur
sol. Les mauvaises lois, les révolutions et l'anarchie, ne sauraient
détruire parmi eux le goût du bien-être et l'esprit d'entreprise qui
semble le caractère distinctif de leur race, ni éteindre tout-à-fait les
lumières qui les éclairent.
Ainsi, au milieu de l'incertitude de l'avenir, il y a du moins un
événement qui est certain. À une époque que nous pouvons dire prochaine,
puisqu'il s'agit ici de la vie des peuples, les Anglo-Américains
couvriront seuls tout l'immense espace compris entre les glaces polaires
et les tropiques; ils se répandront des grèves de l'océan Atlantique
jusqu'aux rivages de la mer du Sud.
Je pense que le territoire sur lequel la race anglo-américaine doit un
jour s'étendre égale les trois quarts de l'Europe[143]. Le climat de
l'Union est, à tout prendre, préférable à celui de l'Europe; ses
avantages naturels sont aussi grands; il est évident que sa population
ne saurait manquer d'être un jour proportionnelle à la nôtre.
[Note 143: Les États-Unis seuls couvrent déjà un espace égal
à la moitié de l'Europe. La superficie de l'Europe est de
500,000 lieues carrées; sa population de 205,000,000
d'habitants. Malte-Brun, liv. CXIV, vol. 6, page 4.]
L'Europe, divisée entre tant de peuples divers; l'Europe, à travers les
guerres sans cesse renaissantes et la barbarie du moyen-âge, est
parvenue à avoir quatre cent dix habitants[144] par lieue carrée. Quelle
cause si puissante pourrait empêcher les États-Unis d'en avoir autant un
jour?
[Note 144: Voyez Malte-Brun, liv. CXVI, vol. 6, page 92.]
Il se passera bien des siècles avant que les divers rejetons de la race
anglaise d'Amérique cessent de présenter une physionomie commune. On ne
peut prévoir l'époque où l'homme pourra établir dans le Nouveau-Monde
l'inégalité permanente des conditions.
Quelles que soient donc les différences que la paix ou la guerre, la
liberté ou la tyrannie, la prospérité ou la misère, mettent un jour dans
la destinée des divers rejetons de la grande famille anglo-américaine,
ils conserveront tous du moins un état social analogue, et auront de
commun les usages et les idées qui découlent de l'état social.
Le seul lien de la religion a suffi au moyen-âge pour réunir dans une
même civilisation les races diverses qui peuplèrent l'Europe. Les
Anglais du Nouveau-Monde ont entre eux mille autres liens, et ils vivent
dans un siècle où tout cherche à s'égaliser parmi les hommes.
Le moyen-âge était une époque de fractionnement. Chaque peuple, chaque
province, chaque cité, chaque famille, tendaient alors fortement à
s'individualiser. De nos jours, un mouvement contraire se fait sentir,
les peuples semblent marcher vers l'unité. Des liens intellectuels
unissent entre elles les parties les plus éloignées de la terre, et les
hommes ne sauraient rester un seul jour étrangers les uns aux autres, ou
ignorants de ce qui se passe dans un coin quelconque de l'univers: aussi
remarque-t-on aujourd'hui moins de différence entre les Européens et
leurs descendants du Nouveau-Monde, malgré l'Océan qui les divise,
qu'entre certaines villes du treizième siècle qui n'étaient séparées que
par une rivière.
Si ce mouvement d'assimilation rapproche des peuples étrangers, il
s'oppose à plus forte raison à ce que les rejetons du même peuple
deviennent étrangers les uns aux autres.
Il arrivera donc un temps où l'on pourra voir dans l'Amérique du Nord
cent cinquante millions d'hommes[145] égaux entre eux, qui tous
appartiendront à la même famille, qui auront le même point de départ,
la même civilisation, la même langue, la même religion, les mêmes
habitudes, les mêmes moeurs, et à travers lesquels la pensée circulera
sous la même forme et se peindra des mêmes couleurs. Tout le reste est
douteux, mais ceci est certain. Or, voici un fait entièrement nouveau
dans le monde, et dont l'imagination elle-même ne saurait saisir la
portée.
[Note 145: C'est la population proportionnelle à celle de
l'Europe, en prenant la moyenne de 410 hommes par lieue
carrée.]
Il y a aujourd'hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de
points différents, semblent s'avancer vers le même but: ce sont les
Russes et les Anglo-Américains.
Tous deux ont grandi dans l'obscurité; et tandis que les regards des
hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout-à-coup au
premier rang des nations, et le monde a appris presque en même temps
leur naissance et leur grandeur.
Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites
qu'a tracées la nature, et n'avoir plus qu'à conserver; mais eux sont en
croissance[146]: tous les autres sont arrêtés ou n'avancent qu'avec
mille efforts; eux seuls marchent d'un pas aisé et rapide dans une
carrière dont l'oeil ne saurait encore apercevoir la borne.
[Note 146: La Russie est, de toutes les nations de
l'Ancien-Monde, celle dont la population augmente le plus
rapidement, proportion gardée.]
L'Américain lutte contre les obstacles que lui oppose la nature; le
Russe est aux prises avec les hommes. L'un combat le désert et la
barbarie; l'autre la civilisation revêtue de toutes ses armes: aussi les
conquêtes de l'Américain se font-elles avec le soc du laboureur, celles
du Russe avec l'épée du soldat.
Pour atteindre son but, le premier s'en repose sur l'intérêt personnel,
et laisse agir, sans les diriger, la force et la raison des individus.
Le second concentre en quelque sorte dans un homme toute la puissance de
la société.
L'un a pour principal moyen d'action la liberté; l'autre, la servitude.
Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses;
néanmoins, chacun d'eux semble appelé par un dessein secret de la
Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du
monde.
NOTES.
(_A_) PAGE 25.
C'est en avril 1704 que parut le premier journal américain. Il fut
publié à Boston. Voyez _Collection de la société historique de
Massachusetts_, vol. 6, p. 66.
On aurait tort de croire que la presse périodique ait toujours été
entièrement libre en Amérique; on a tenté d'y établir quelque chose
d'analogue à la censure préalable et au cautionnement.
Voici ce qu'on trouve dans les documents législatifs du Massachusetts, à
la date du 14 janvier 1722.
Le comité nommé par l'assemblée générale (le corps législatif de la
province) pour examiner l'affaire relative au journal intitulé: _New
England courant_, «pense que la tendance dudit journal est de tourner la
religion en dérision et de la faire tomber dans le mépris; que les
saints auteurs y sont traités d'une manière profane et irrévérencieuse;
que la conduite des ministres de l'Évangile y est interprétée avec
malice; que le gouvernement de Sa Majesté y est insulté, et que la paix
et la tranquillité de cette province sont troublées par ledit journal;
en conséquence, le comité est d'avis qu'on défende à James Francklin,
l'imprimeur et l'éditeur, de ne plus imprimer et publier à l'avenir
ledit journal ou tout autre écrit, avant de les avoir soumis au
secrétaire de la province. Les juges de paix du canton de Suffolk seront
chargés d'obtenir du sieur Francklin un cautionnement qui répondra de sa
bonne conduite pendant l'année qui va s'écouler.»
La proposition du comité fut acceptée et devint loi, mais l'effet en fut
nul. Le journal éluda la défense en mettant le nom de _Benjamin_
Francklin au lieu de _James_ Francklin au bas de ses colonnes, et
l'opinion acheva de faire justice de la mesure.
(_B_) PAGE 175.
Pour être électeurs des comtés (ceux qui représentent la propriété
territoriale) avant le bill de la réforme passé en 1832, il fallait
avoir en toute propriété ou en bail à vie un fonds de terre rapportant
net 40 shellings de revenu. Cette loi fut faite sous Henri VI, vers
1450. Il a été calculé que 40 shillings du temps de Henri VI pouvaient
équivaloir à 30 liv. sterling de nos jours. Cependant on a laissé
subsister jusqu'en 1832 cette base adoptée dans le XVe siècle, ce qui
prouve combien la constitution anglaise devenait démocratique avec le
temps, même en paraissant immobile. Voyez _Delolme_, liv. I, chap. IV;
voyez aussi _Blakstone_, liv. I, chap. IV.
Les jurés anglais sont choisis par le shériff du comté (_Delolme_, tom.
I, chap. XII). Le shériff est en général un homme considérable du comté;
il remplit les fonctions judiciaires et administratives; il représente
le roi, et est nommé par lui tous les ans (_Blakstone_, liv. I, chap
IX). Sa position le place au-dessus du soupçon de corruption de la part
des partis; d'ailleurs, si son impartialité est mise en doute, on peut
récuser en masse le jury qu'il a nommé, et alors un autre officier est
chargé de choisir de nouveaux jurés. Voyez _Blakstone_, liv. III, chap.
XXIII.
Pour avoir le droit d'être juré, il faut être possesseur d'un fonds de
terre de la valeur de 10 shellings au moins de revenu (_Blakstone_, liv.
III, chap. XXIII). On remarquera que cette condition fut imposée sous le
règne de Guillaume et Marie, c'est-à-dire vers 1700, époque où le prix
de l'argent était infiniment plus élevé que de nos jours. On voit que
les Anglais ont fondé leur système de jury, non sur la capacité, mais
sur la propriété foncière, comme toutes leurs autres institutions
politiques.
On a fini par admettre les fermiers au jury, mais on a exigé que leurs
baux fussent très longs, et qu'ils se fissent un revenu net de 20
shellings, indépendamment de la rente. _Blakstone_, idem.
(_C_) PAGE 173.
La constitution fédérale a introduit le jury dans les tribunaux de
l'Union de la même manière que les États l'avaient introduit eux-mêmes
dans leurs cours particulières; de plus, elle n'a pas établi de règles
qui lui soient propres pour le choix des jurés. Les cours fédérales
puisent dans la liste ordinaire des jurés que chaque État a dressée pour
son usage. Ce sont donc les lois des États qu'il faut examiner pour
connaître la théorie de la composition du jury en Amérique. Voyez
_Story's commentaries on the constitution_, liv. III, chap. XXXVIII, p.
654-659. _Sergeant's constitutionnal law_, p. 165. Voyez aussi les lois
fédérales de 1789, 1800 et 1802 sur la matière.
Pour faire bien connaître les principes des Américains dans ce qui
regarde la composition du jury, j'ai puisé dans les lois d'États
éloignés les uns des autres. Voici les idées générales qu'on peut
retirer de cet examen.
En Amérique, tous les citoyens qui sont électeurs ont le droit d'être
jurés. Le grand État de New-York a cependant établi une légère
différence entre les deux capacités; mais c'est dans un sens contraire à
nos lois, c'est-à-dire qu'il y a moins de jurés dans l'État de New-York
que d'électeurs. En général, on peut dire qu'aux États-Unis le droit de
faire partie d'un jury, comme le droit d'élire des députés, s'étend à
tout le monde; mais l'exercice de ce droit n'est pas indistinctement
remis entre toutes les mains.
Chaque année un corps de magistrats municipaux ou cantonaux, appelé
_select-men_ dans la Nouvelle-Angleterre, _supervisors_ dans l'État de
New-York, _trustees_ dans l'Ohio, _sheriffs_ de la paroisse dans la
Louisiane, font choix pour chaque canton d'un certain nombre de citoyens
ayant le droit d'être jurés, et auxquels ils supposent la capacité de
l'être. Ces magistrats étant eux-mêmes électifs, n'excitent point de
défiance; leurs pouvoirs sont très étendus et fort arbitraires, comme
ceux en général des magistrats républicains, et ils en usent souvent,
dit-on, surtout dans la Nouvelle-Angleterre, pour écarter les jurés
indignes ou incapables.
Les noms des jurés ainsi choisis sont transmis à la cour du comté, et
sur la totalité de ces noms on tire au sort le jury qui doit prononcer
dans chaque affaire.
Du reste, les Américains ont cherché par tous les moyens possibles à
mettre le jury à la portée du peuple, et à le rendre aussi peu à charge
que possible. Les jurés étant très nombreux, le tour de chacun ne
revient guère que tous les trois ans. Les sessions se tiennent au
chef-lieu de chaque comté, le comté répond à peu près à notre
arrondissement. Ainsi, le tribunal vient se placer près du jury, au lieu
d'attirer le jury près de lui, comme en France; enfin les jurés sont
indemnisés, soit par l'État, soit par les parties. Ils reçoivent en
général un dollar (5 fr. 42 c.) par jour, indépendamment des frais de
voyage. En Amérique, le jury est encore regardé comme une charge; mais
c'est une charge facile à porter, et à laquelle on se soumet sans peine.
Voyez _Brevard's Digest of the public statute law of South Carolina_, 2e
vol., p. 338; _id._, vol. I, p. 454 et 456; _id._, vol. 2, p. 218.
Voyez _The general laws of Massachusetts revised and published by
authority of the legislature_, vol. 2, p. 331, 187.
Voyez _The revised statutes of the state of New-York_, vol. 2, p. 720,
411, 717, 643.
Voyez _The statute law of the state of Tennessee_, vol. 1, p. 209.
Voyez _Acts of the state of Ohio_, p. 95 et 210.
Voyez _Digeste général des actes de la législature de la Louisiane_,
vol. 2, p. 55.
(_D_) PAGE 178.
Lorsqu'on examine de près la constitution du jury civil parmi les
Anglais, on découvre aisément que les jurés n'échappent jamais au
contrôle du juge.
Il est vrai que le verdict du jury, au civil comme au criminel, comprend
en général, dans une simple énonciation, le fait et le droit. Exemple:
Une maison est réclamée par Pierre comme l'ayant achetée; voici le fait.
Son adversaire lui oppose l'incapacité du vendeur; voici le droit. Le
jury se borne à dire que la maison sera remise entre les mains de
Pierre; il décide ainsi le fait et le droit. En introduisant le jury en
matière civile, les Anglais n'ont pas conservé à l'opinion des jurés
l'infaillibilité qu'ils lui accordent en matière criminelle quand le
verdict est favorable.
Si le juge pense que le verdict a fait une fausse application de la loi,
il peut refuser de le recevoir, et renvoyer les jurés délibérer.
Si le juge laisse passer le verdict sans observation, le procès n'est
pas encore entièrement vidé: il y a plusieurs voies de recours ouvertes
contre l'arrêt. Le principal consiste à demander à la justice que le
verdict soit annulé, et qu'un nouveau jury soit assemblé. Il est vrai de
dire qu'une pareille demande est rarement accordée, et ne l'est jamais
plus de deux fois; néanmoins j'ai vu le cas arriver sous mes yeux. Voyez
_Blakstone_, liv. III, chap. XXIV; id., liv. III, chap. XXV.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME.
CHAP. Ier.--Comment on peut dire rigoureusement qu'aux
États-Unis c'est le peuple qui gouverne 1
CHAP. II.--Des partis aux États-Unis 3
Des restes du parti aristocratique aux États-Unis 11
CHAP. III.--De la liberté de la presse aux États-Unis 14
CHAP. IV.--De l'association politique aux États-Unis 29
CHAP. V.--Du gouvernement de la démocratie en Amérique 42
Du vote universel 43
Des choix du peuple et des instincts de la démocratie
américaine dans ses choix _Ib._
Des causes qui peuvent corriger en partie ces instincts
de la démocratie 47
Influence qu'a exercée la démocratie américaine
sur les lois électorales 50
Des fonctionnaires publics sous l'empire de la
démocratie américaine 54
De l'arbitraire des magistrats sous l'empire de la
démocratie américaine 58
Instabilité administrative aux États-Unis 61
Des charges publiques sous l'empire de la démocratie
américaine 64
Des instincts de la démocratie américaine dans la fixation
du traitement des fonctionnaires 70
Difficulté de discerner les causes qui portent le
gouvernement américain à l'économie 74
Peut-on comparer les dépenses publiques des États-Unis à
celles de France? 75
De la corruption et des vices des gouvernants dans la
démocratie; des effets qui en résultent sur la moralité
publique 83
De quels efforts la démocratie est capable 86
Du pouvoir qu'exerce en général la démocratie américaine
sur elle-même 91
De la manière dont la démocratie américaine conduit les
affaires extérieures de l'État 94
CHAP. VI.--Quels sont les avantages réels que la société
américaine retire du gouvernement de la démocratie 102