Les hommes du Sud sont, de tous les Américains, ceux qui devraient tenir

le plus à l'Union, car ce sont eux surtout qui souffriraient d'être

abandonnés à eux-mêmes; cependant ils sont les seuls qui menacent de

briser le faisceau de la confédération. D'où vient cela? Il est facile

de le dire: le Sud, qui a fourni quatre présidents à la

confédération[120], qui sait aujourd'hui que la puissance fédérale lui

échappe, qui, chaque année, voit diminuer le nombre de ses représentants

au congrès et croître ceux du Nord et de l'Ouest; le Sud, peuplé

d'hommes ardents et irascibles, s'irrite et s'inquiète. Il tourne avec

chagrin ses regards sur lui-même; interrogeant le passé, il se demande

chaque jour s'il n'est point opprimé. Vient-il à découvrir qu'une loi de

l'Union ne lui est pas évidemment favorable, il s'écrie qu'on abuse à

son égard de la force; il réclame avec ardeur, et si sa voix n'est point

écoutée, il s'indigne, et menace de se retirer d'une société dont il a

les charges sans avoir les profits.

[Note 120: Washington, Jefferson, Madisson et Monroe.]

«Les lois du tarif, disaient les habitants de la Caroline en 1832,

enrichissent le Nord et ruinent le Sud; car, sans cela, comment

pourrait-on concevoir que le Nord, avec son climat inhospitalier et son

sol aride, augmentât sans cesse ses richesses et son pouvoir, tandis que

le Sud, qui forme comme le jardin de l'Amérique, tombe rapidement en

décadence[121]?»

[Note 121: Voyez le rapport fait par son comité à la

Convention, qui a proclamé la nullification dans la Caroline

du Sud.]

Si les changements dont j'ai parlé s'opéraient graduellement, de manière

à ce que chaque génération ait au moins le temps de passer avec l'ordre

de choses dont elle a été le témoin, le danger serait moindre; mais il y

a quelque chose de précipité, je pourrais presque dire de

révolutionnaire, dans les progrès que fait la société en Amérique. Le

même citoyen a pu voir son État marcher à la tête de l'Union et devenir

ensuite impuissant dans les conseils fédéraux. Il y a telle république

anglo-américaine qui a grandi aussi vite qu'un homme, et qui est née, a

crû et est arrivée à maturité en trente ans.

Il ne faut pas s'imaginer cependant que les États qui perdent la

puissance se dépeuplent ou dépérissent; leur prospérité ne s'arrête

point; ils croissent même plus promptement qu'aucun royaume de

l'Europe[122]. Mais il leur semble qu'ils s'appauvrissent, parce qu'ils

ne s'enrichissent pas si vite que leur voisin, et ils croient perdre

leur puissance parce qu'ils entrent tout-à-coup en contact avec une

puissance plus grande que la leur[123]: ce sont donc leurs sentiments et

leurs passions qui sont blessés plus que leurs intérêts. Mais n'en

est-ce point assez pour que la confédération soit en péril? Si, depuis

le commencement du monde, les peuples et les rois n'avaient eu en vue

que leur utilité réelle, on saurait à peine ce que c'est que la guerre

parmi les hommes.

[Note 122: La population d'un pays forme assurément le

premier élément de sa richesse. Durant cette même période de

1820 à 1832, pendant laquelle la Virginie a perdu deux

députés au congrès, sa population s'est accrue dans la

proportion de 13,7 à 100; celle des Carolines dans le rapport

de 15 à 100, et celle de la Géorgie dans la proportion de

51,5 à 100. (Voyez _American Almanac_, 1832, p. 162.) Or, la

Russie, qui est le pays d'Europe où la population croît le

plus vite, n'augmente en dix ans le nombre de ses habitants

que dans la proportion de 9,5 à 100; la France dans celle de

7 à 100, et l'Europe en masse dans celle de 4,7 à 100. (Voyez

Malte-Brun, vol. 6, p. 95.)]

[Note 123: Il faut avouer cependant que la dépréciation qui

s'est opérée dans le prix du tabac, depuis cinquante ans, a

notablement diminué l'aisance des cultivateurs du Sud; mais

ce fait est indépendant de la volonté des hommes du Nord

comme de la leur.]

Ainsi le plus grand danger qui menace les États-Unis naît de leur

prospérité même; elle tend à créer chez plusieurs des confédérés

l'enivrement qui accompagne l'augmentation rapide de la fortune, et

chez les autres, l'envie, la méfiance et les regrets qui en suivent le

plus souvent la perte.

Les Américains se réjouissent en contemplant ce mouvement

extraordinaire; ils devraient, ce me semble, l'envisager avec regret et

avec crainte. Les Américains des États-Unis, quoi qu'ils fassent,

deviendront un des plus grands peuples du monde; ils couvriront de leurs

rejetons presque toute l'Amérique du Nord; le continent qu'ils habitent

est leur domaine, il ne saurait leur échapper. Qui les presse donc de

s'en mettre en possession dès aujourd'hui? la richesse, la puissance et

la gloire ne peuvent leur manquer un jour, et ils se précipitent vers

cette immense fortune comme s'il ne leur restait qu'un moment pour s'en

saisir.

Je crois avoir démontré que l'existence de la confédération actuelle

dépendait entièrement de l'accord de tous les confédérés à vouloir

rester unis; et, partant de cette donnée, j'ai recherché quelles étaient

les causes qui pouvaient porter les différents États à vouloir se

séparer. Mais il y a pour l'Union deux manières de périr: l'un des États

confédérés peut vouloir se retirer du contrat, et briser violemment

ainsi le lien commun; c'est à ce cas que se rapportent la plupart des

remarques que j'ai faites ci-devant; le gouvernement fédéral peut perdre

progressivement sa puissance par une tendance simultanée des républiques

unies à reprendre l'usage de leur indépendance. Le pouvoir central,

privé successivement de toutes ses prérogatives, réduit par un accord

tacite à l'impuissance, deviendrait inhabile à remplir son objet, et la

seconde Union périrait comme la première par une sorte d'imbécillité

sénile.

L'affaiblissement graduel du lien fédéral, qui conduit finalement à

l'annulation de l'Union, est d'ailleurs en lui-même un fait distinct qui

peut amener beaucoup d'autres résultats moins extrêmes avant de produire

celui-là. La confédération existerait encore, que déjà la faiblesse de

son gouvernement pourrait réduire la nation à l'impuissance, causer

l'anarchie au dedans et le ralentissement de la prospérité générale du

pays.

Après avoir recherché ce qui porte les Anglo-Américains à se désunir, il

est donc important d'examiner si, l'Union subsistant, leur gouvernement

agrandit la sphère de son action ou la resserre, s'il devient plus

énergique ou plus faible.

Les Américains sont évidemment préoccupés d'une grande crainte. Ils

s'aperçoivent que chez la plupart des peuples du monde, l'exercice des

droits de la souveraineté tend à se concentrer en peu de mains, et ils

s'effraient à l'idée qu'il finira par en être ainsi chez eux. Les hommes

d'État eux-mêmes éprouvent ces terreurs, ou du moins feignent de les

éprouver; car en Amérique, la centralisation n'est point populaire, et

on ne saurait courtiser plus habilement la majorité qu'en s'élevant

contre les prétendus empiétements du pouvoir central. Les Américains

refusent de voir que dans les pays où se manifeste cette tendance

centralisante qui les effraie, on ne rencontre qu'un seul peuple, tandis

que l'Union est une confédération de peuples différents; fait qui suffit

pour déranger toutes les prévisions fondées sur l'analogie.

J'avoue que je considère ces craintes d'un grand nombre d'Américains

comme entièrement imaginaires. Loin de redouter avec eux la

consolidation de la souveraineté dans les mains de l'Union, je crois que

le gouvernement fédéral s'affaiblit d'une manière visible.

Pour prouver ce que j'avance sur ce point, je n'aurai pas recours à des

faits anciens, mais à ceux dont j'ai pu être le témoin, ou qui ont eu

lieu de notre temps.

Quand on examine attentivement ce qui se passe aux États-Unis, on

découvre sans peine l'existence de deux tendances contraires; ce sont

comme deux courants qui parcourent le même lit en sens opposé.

Depuis quarante-cinq ans que l'Union existe, le temps a fait justice

d'une foule de préjugés provinciaux qui d'abord militaient contre elle.

Le sentiment patriotique qui attachait chacun des Américains à son État,

est devenu moins exclusif. En se connaissant mieux, les diverses parties

de l'Union se sont rapprochées. La poste, ce grand lien des esprits,

pénètre aujourd'hui jusque dans le fond des déserts[124]; des bateaux à

vapeur font communiquer entre eux chaque jour tous les points de la

côte. Le commerce descend et remonte les fleuves de l'intérieur avec une

rapidité sans exemple[125]. À ces facilités que la nature et l'art ont

créées, se joignent l'instabilité des désirs, l'inquiétude de l'esprit,

l'amour des richesses, qui, poussant sans cesse l'Américain hors de sa

demeure, le mettent en communication avec un grand nombre de ses

concitoyens. Il parcourt son pays en tous sens; il visite toutes les

populations qui l'habitent. On ne rencontre pas de province de France

dont les habitants se connaissent aussi parfaitement entre eux que les

13,000,000 d'hommes qui couvrent la surface des États-Unis.

[Note 124: En 1832, le district du Michigan, qui n'a que

31,639 habitants, et ne forme encore qu'un désert à peine

frayé, présentait le développement de 940 milles de routes de

poste. Le territoire presque entièrement sauvage d'Arkansas

était déjà traversé par 1738 milles de routes de poste. Voyez

_the Report of the post general_, 30 novembre 1833. Le port

seul des journaux dans toute l'Union rapporte par an 254,796

dollars.]

[Note 125: Dans le cours de dix ans, de 1821 à 1831, 271

bateaux à vapeur ont été lancés dans les seules rivières qui

arrosent la vallée du Mississipi.

En 1829, il existait aux États-Unis 256 bateaux à vapeur.

Voyez _Documents législatifs_, nº 240, p. 274.]

En même temps que les Américains se mêlent, ils s'assimilent; les

différences que le climat, l'origine et les institutions avaient mises

entre eux diminuent. Ils se rapprochent tous de plus en plus d'un type

commun. Chaque année, des milliers d'hommes partis du Nord se répandent

dans toutes les parties de l'Union: ils apportent avec eux leurs

croyances, leurs opinions, leurs moeurs; et comme leurs lumières sont

supérieures à celles des hommes parmi lesquels ils vont vivre, ils ne

tardent pas à s'emparer des affaires et à modifier la société à leur

profit. Cette émigration continuelle du Nord vers le Midi favorise

singulièrement la fusion de tous les caractères provinciaux dans un seul

caractère national. La civilisation du Nord semble donc destinée à

devenir la mesure commune sur laquelle tout le reste doit se régler un

jour.

À mesure que l'industrie des Américains fait des progrès, on voit se

resserrer les liens commerciaux qui unissent tous les États confédérés,

et l'union entre dans les habitudes après avoir été dans les opinions.

Le temps, en marchant, achève de faire disparaître une foule de terreurs

fantastiques qui tourmentaient l'imagination des hommes de 1789. Le

pouvoir fédéral n'est point devenu oppresseur; il n'a pas détruit

l'indépendance des États; il ne conduit pas les confédérés à la

monarchie; avec l'Union, les petits États ne sont pas tombés dans la

dépendance des grands. La confédération a continué à croître sans cesse

en population, en richesse, en pouvoir.

Je suis donc convaincu que de notre temps les Américains ont moins de

difficultés naturelles à vivre unis, qu'ils n'en trouvèrent en 1789;

l'Union a moins d'ennemis qu'alors.

Et cependant, si l'on veut étudier avec soin l'histoire des États-Unis

depuis quarante-cinq ans, on se convaincra sans peine que le pouvoir

fédéral décroît.

Il n'est pas difficile d'indiquer les causes de ce phénomène.

Au moment où la constitution de 1789 fut promulguée, tout périssait dans

l'anarchie; l'Union qui succéda à ce désordre excitait beaucoup de

crainte et de haine; mais elle avait d'ardents amis, parce qu'elle était

l'expression d'un grand besoin. Quoique plus attaqué alors qu'il ne

l'est aujourd'hui, le pouvoir fédéral atteignit donc rapidement le

maximum de son pouvoir, ainsi qu'il arrive d'ordinaire à un gouvernement

qui triomphe après avoir exalté ses forces dans la lutte. À cette

époque, l'interprétation de la constitution sembla étendre plutôt que

resserrer la souveraineté fédérale, et l'Union présenta sous plusieurs

rapports le spectacle d'un seul et même peuple, dirigé, au-dedans comme

au-dehors, par un seul gouvernement.

Mais pour en arriver à ce point, le peuple s'était mis en quelque sorte

au-dessus de lui-même.

La constitution n'avait pas détruit l'individualité des États, et tous

les corps, quels qu'ils soient, ont un instinct secret qui les porte

vers l'indépendance. Cet instinct est plus prononcé encore dans un pays

comme l'Amérique, où chaque village forme une sorte de république

habituée à se gouverner elle-même.

Il y eut donc effort de la part des États qui se soumirent à la

prépondérance fédérale. Et tout effort, fût-il couronné d'un grand

succès, ne peut manquer de s'affaiblir avec la cause qui le fait naître.

À mesure que le gouvernement fédéral affermissait son pouvoir,

l'Amérique reprenait son rang parmi les nations, la paix renaissait sur

les frontières, le crédit public se relevait; à la confusion succédait

un ordre fixe et qui permettait à l'industrie individuelle de suivre sa

marche naturelle et de se développer en liberté.

Ce fut cette prospérité même qui commença à faire perdre de vue la cause

qui l'avait produite; le péril passé, les Américains ne trouvèrent plus

en eux l'énergie et le patriotisme qui avaient aidé à le conjurer.

Délivrés des craintes qui les préoccupaient, ils rentrèrent aisément

dans le cours de leurs habitudes, et s'abandonnèrent sans résistance à

la tendance ordinaire de leurs penchants. Du moment où un gouvernement

fort ne parut plus nécessaire, on recommença à penser qu'il était

gênant. Tout prospérait avec l'Union, et l'on ne se détacha point de

l'Union; mais on voulut sentir à peine l'action du pouvoir qui la

représentait. En général, on désira rester uni, et dans chaque fait

particulier on tendit à redevenir indépendant. Le principe de la

confédération fut chaque jour plus facilement admis et moins appliqué;

ainsi le gouvernement fédéral, en créant l'ordre et la paix, amena

lui-même sa décadence.

Dès que cette disposition des esprits commença à se manifester

au-dehors, les hommes de parti, qui vivent des passions du peuple, se

mirent à l'exploiter à leur profit.

Le gouvernement fédéral se trouva dès lors dans une situation très

critique; ses ennemis avaient la faveur populaire, et c'est en

promettant de l'affaiblir qu'on obtenait le droit de le diriger.

À partir de cette époque, toutes les fois que le gouvernement de l'Union

est entré en lice avec celui des États, il n'a presque jamais cessé de

reculer. Quand il y a eu lieu à interpréter les termes de la

constitution fédérale, l'interprétation a été le plus souvent contraire

à l'Union et favorable aux États.

La constitution donnait au gouvernement fédéral le soin de pourvoir aux

intérêts nationaux: on avait pensé que c'était à lui à faire ou à

favoriser, dans l'intérieur, les grandes entreprises qui étaient de

nature à accroître la prospérité de l'Union tout entière (_internal

improvements_), telles, par exemple, que les canaux.

Les États s'effrayèrent à l'idée de voir une autre autorité que la leur

disposer ainsi d'une portion de leur territoire. Ils craignirent que le

pouvoir central, acquérant de cette manière dans leur propre sein un

patronage redoutable, ne vînt à y exercer une influence qu'ils voulaient

réserver tout entière à leurs seuls agents.

Le parti démocratique, qui a toujours été opposé à tous les

développements de la puissance fédérale, éleva donc la voix; on accusa

le congrès d'usurpation; le chef de l'État, d'ambition. Le gouvernement

central, intimidé par ces clameurs, finit par reconnaître lui-même son

erreur, et par se renfermer exactement dans la sphère qu'on lui traçait.

La constitution donne à l'Union le privilége de traiter avec les peuples

étrangers. L'Union avait en général considéré sous ce point de vue les

tribus indiennes qui bordent les frontières de son territoire. Tant que

ces sauvages consentirent à fuir devant la civilisation, le droit

fédéral ne fut pas contesté; mais du jour où une tribu indienne

entreprit de se fixer sur un point du sol, les États environnants

réclamèrent un droit de possession sur ces terres, et un droit de

souveraineté sur les hommes qui en faisaient partie. Le gouvernement

central se hâta de reconnaître l'un et l'autre, et, après avoir traité

avec les Indiens comme avec des peuples indépendants, il les livra comme

des sujets à la tyrannie législative des États[126].

[Note 126: Voyez dans les documents législatifs, que j'ai

déjà cités au chapitre des Indiens, la lettre du président

des États-Unis aux Cherokées, sa correspondance à ce sujet

avec ses agents et ses messages au congrès.]

Parmi les États qui s'étaient formés sur le bord de l'Atlantique,

plusieurs s'étendaient indéfiniment à l'ouest dans des déserts où les

Européens n'avaient point encore pénétré. Ceux dont les limites étaient

irrévocablement fixées voyaient d'un oeil jaloux l'avenir immense ouvert

à leurs voisins. Ces derniers, dans un esprit de conciliation, et afin

de faciliter l'acte d'Union, consentirent à se tracer des limites, et

abandonnèrent à la confédération tout le territoire qui pouvait se

trouver au-delà[127].

[Note 127: Le premier acte de cession eut lieu de la part de

l'État de New-York en 1780; la Virginie, le Massachusetts, le

Connecticut, la Caroline du Sud, la Caroline du Nord,

suivirent cet exemple à différentes périodes, la Géorgie fut

la dernière; son acte de cession ne remonte qu'à 1803.]

Depuis cette époque, le gouvernement fédéral est devenu propriétaire de

tout le terrain inculte qui se rencontre en dehors des treize États

primitivement confédérés. C'est lui qui se charge de le diviser et de le

vendre, et l'argent qui en revient est versé exclusivement dans le

trésor de l'Union. À l'aide de ce revenu, le gouvernement fédéral achète

aux Indiens leurs terres, ouvre des routes dans les nouveaux districts,

et y facilite de tout son pouvoir le développement rapide de la société.

Or, il est arrivé que dans ces mêmes déserts cédés jadis par les

habitants des bords de l'Atlantique se sont formés avec le temps de

nouveaux États. Le congrès a continué à vendre, au profit de la nation

tout entière, les terres incultes que ces États renferment encore dans

leur sein. Mais aujourd'hui ceux-ci prétendent qu'une fois constitués,

ils doivent avoir le droit exclusif d'appliquer le produit de ces ventes

à leur propre usage. Les réclamations étant devenues de plus en plus

menaçantes, le congrès crut devoir enlever à l'Union une partie des

priviléges dont elle avait joui jusqu'alors, et à la fin de 1832, il fit

une loi par laquelle, sans céder aux nouvelles républiques de l'Ouest la

propriété de leurs terres incultes, il appliquait cependant à leur

profit seul la plus grande partie du revenu qu'on en tirait[128].

[Note 128: Le président refusa, il est vrai, de sanctionner

cette loi, mais il en admit complétement le principe. Voyez

_Message du 8 décembre 1833_.]

Il suffit de parcourir les États-Unis pour apprécier les avantages que

le pays retire de la banque. Ces avantages sont de plusieurs sortes;

mais il en est un surtout qui frappe l'étranger: les billets de la

Banque des États-Unis sont reçus à la frontière des déserts pour la même

valeur qu'à Philadelphie, où est le siége de ses opérations[129].

[Note 129: La Banque actuelle des États-Unis a été créée en

1816, avec un capital de 35,000,000 de dollars (185,500,000

fr.): son privilége expire en 1836. L'année dernière, le

congrès fit une loi pour le renouveler; mais le président

refusa sa sanction. La lutte est aujourd'hui engagée de part

et d'autre avec une violence extrême, et il est facile de

présager la chute prochaine de la Banque.]

La Banque des États-Unis est cependant l'objet de grandes haines. Ses

directeurs se sont prononcés contre le président, et on les accuse, non

sans vraisemblance, d'avoir abusé de leur influence pour entraver son

élection. Le président attaque donc l'institution que ces derniers

représentent avec toute l'ardeur d'une inimitié personnelle. Ce qui a

encouragé le président à poursuivre ainsi sa vengeance, c'est qu'il se

sent appuyé sur les instincts secrets de la majorité.

La Banque forme le grand lien monétaire de l'Union comme le congrès en

est le grand lien législatif, et les mêmes passions qui tendent à

rendre les États indépendants du pouvoir central tendent à la

destruction de la Banque.

La Banque des États-Unis possède toujours en ses mains un grand nombre

de billets appartenant aux banques provinciales; elle peut chaque jour

obliger ces dernières à rembourser leurs billets en espèces. Pour elle

au contraire un pareil danger n'est point à craindre; la grandeur de ses

ressources disponibles lui permet de faire face à toutes les exigences.

Menacées ainsi dans leur existence, les banques provinciales sont

forcées d'user de retenue, et de ne mettre dans la circulation qu'un

nombre de billets proportionné à leur capital. Les banques provinciales

ne souffrent qu'avec impatience ce contrôle salutaire. Les journaux qui

leur sont vendus, et le président que son intérêt a rendu leur organe,

attaquent donc la Banque avec une sorte de fureur. Ils soulèvent contre

elle les passions locales et l'aveugle instinct démocratique du pays.

Suivant eux, les directeurs de la Banque forment un corps aristocratique

et permanent dont l'influence ne peut manquer de se faire sentir dans le

gouvernement, et doit altérer tôt ou tard les principes d'égalité sur

lesquels repose la société américaine.

La lutte de la Banque contre ses ennemis n'est qu'un incident du grand

combat que livrent en Amérique les provinces au pouvoir central;

l'esprit d'indépendance et de démocratie, à l'esprit de hiérarchie et de

subordination. Je ne prétends point que les ennemis de la Banque des

États-Unis soient précisément les mêmes individus qui, sur d'autres

points, attaquent le gouvernement fédéral; mais je dis que les attaques

contre la Banque des États-Unis sont le produit des mêmes instincts qui

militent contre le gouvernement fédéral, et que le grand nombre des

ennemis de la première est un symptôme fâcheux de l'affaiblissement du

second.

Mais jamais l'Union ne se montra plus débile que dans la fameuse affaire

du tarif[130].

[Note 130: Voyez principalement, pour les détails de cette

affaire, les _Documents législatifs_, 22e congrès, 2e

session, nº 30.]

Les guerres de la révolution française et celle de 1812, en empêchant la

libre communication entre l'Amérique et l'Europe, avaient créé des

manufactures au Nord de l'Union. Lorsque la paix eut rouvert aux

produits de l'Europe le chemin du Nouveau-Monde, les Américains crurent

devoir établir un système de douanes qui pût tout à la fois protéger

leur industrie naissante, et acquitter le montant des dettes que la

guerre leur avait fait contracter.

Les États du Sud, qui n'ont pas de manufactures à encourager, et qui ne

sont que cultivateurs, ne tardèrent pas à se plaindre de cette mesure.

Je ne prétends point examiner ici ce qu'il pouvait y avoir d'imaginaire

ou de réel dans leurs plaintes, je dis les faits.

Dès l'année 1820, la Caroline du Sud, dans une pétition au congrès,

déclarait que la loi du tarif était _inconstitutionnelle_, _oppressive_

et _injuste_. Depuis, la Géorgie, la Virginie, la Caroline du Nord,

l'État de l'Alabama et celui du Mississipi, firent des réclamations plus

ou moins énergiques dans le même sens.

Loin de tenir compte de ces murmures, le congrès, dans les années 1824

et 1828, éleva encore les droits du tarif et en consacra de nouveau le

principe.

Alors on produisit, ou plutôt on rappela au Sud une doctrine célèbre qui

prit le nom de _nullification_.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 24 / 28 段