Ils ne s'entendent pas toujours sur les moyens à prendre pour bien

gouverner, et varient sur quelques unes des formes qu'il convient de

donner au gouvernement; mais ils sont d'accord sur les principes

généraux qui doivent régir les sociétés humaines. Du Maine aux Florides,

du Missouri jusqu'à l'océan Atlantique, on croit que l'origine de tous

les pouvoirs légitimes est dans le peuple. On conçoit les mêmes idées

sur la liberté et l'égalité; on professe les mêmes opinions sur la

presse, le droit d'association, le jury, la responsabilité des agents du

pouvoir.

Si nous passons des idées politiques et religieuses aux opinions

philosophiques et morales qui règlent les actions journalières de la vie

et dirigent l'ensemble de la conduite, nous remarquerons le même accord.

Les Anglo-Américains[105] placent dans la raison universelle l'autorité

morale, comme le pouvoir politique dans l'universalité des citoyens, et

ils estiment que c'est au sens de tous qu'il faut s'en rapporter pour

discerner ce qui est permis ou défendu, ce qui est vrai ou faux. La

plupart d'entre eux pensent que la connaissance de son intérêt bien

entendu suffit pour conduire l'homme vers le juste et l'honnête. Ils

croient que chacun en naissant a reçu la faculté de se gouverner

lui-même, et que nul n'a le droit de forcer son semblable à être

heureux. Tous ont une foi vive dans la perfectibilité humaine; ils

jugent que la diffusion des lumières doit nécessairement produire des

résultats utiles, l'ignorance amener des effets funestes; tous

considèrent la société comme un corps en progrès; l'humanité comme un

tableau changeant, où rien n'est et ne doit être fixe à toujours, et ils

admettent que ce qui leur semble bien aujourd'hui peut demain être

remplacé par le mieux qui se cache encore.

[Note 105: Je n'ai pas besoin, je pense, de dire que par ces

expressions: _les Anglo-Américains_, j'entends seulement

parler de la grande majorité d'entre eux. En dehors de cette

majorité se tiennent toujours quelques individus isolés.]

Je ne dis point que toutes ces opinions soient justes, mais elles sont

américaines.

En même temps que les Anglo-Américains sont ainsi unis entre eux par des

idées communes, ils sont séparés de tous les autres peuples par un

sentiment d'orgueil.

Depuis cinquante ans on ne cesse de répéter aux habitants des États-Unis

qu'ils forment le seul peuple religieux, éclairé et libre. Ils voient

que chez eux jusqu'à présent les institutions démocratiques prospèrent,

tandis qu'elles échouent dans le reste du monde; ils ont donc une

opinion immense d'eux-mêmes, et ils ne sont pas éloignés de croire

qu'ils forment une espèce à part dans le genre humain.

Ainsi donc les dangers dont l'Union américaine est menacée ne naissent

pas plus de la diversité des opinions que de celle des intérêts. Il faut

les chercher dans la variété des caractères et dans les passions des

Américains.

Les hommes qui habitent l'immense territoire des États-Unis sont presque

tous issus d'une souche commune; mais à la longue le climat et surtout

l'esclavage ont introduit des différences marquées entre le caractère

des Anglais du Sud des États-Unis et le caractère des Anglais du Nord.

On croit généralement parmi nous que l'esclavage donne à une portion de

l'Union des intérêts contraires à ceux de l'autre. Je n'ai point

remarqué qu'il en fût ainsi. L'esclavage n'a pas créé au Sud des

intérêts contraires à ceux du Nord; mais il a modifié le caractère des

habitants du Sud, et leur a donné des habitudes différentes.

J'ai fait connaître ailleurs quelle influence avait exercée la servitude

sur la capacité commerciale des Américains du Sud; cette même influence

s'étend également à leurs moeurs.

L'esclave est un serviteur qui ne discute point et se soumet à tout sans

murmurer. Quelquefois il assassine son maître, mais il ne lui résiste

jamais. Dans le Sud il n'y a pas de familles si pauvres qui n'aient des

esclaves. L'Américain du Sud, dès sa naissance, se trouve investi d'une

sorte de dictature domestique; les premières notions qu'il reçoit de la

vie lui font connaître qu'il est né pour commander, et la première

habitude qu'il contracte est celle de dominer sans peine. L'éducation

tend donc puissamment à faire de l'Américain du Sud un homme altier,

prompt, irascible, violent, ardent dans ses désirs, impatient des

obstacles; mais facile à décourager s'il ne peut triompher du premier

coup.

L'Américain du Nord ne voit pas d'esclaves accourir autour de son

berceau. Il n'y rencontre même pas de serviteurs libres, car le plus

souvent il en est réduit à pourvoir lui-même à ses besoins. À peine

est-il au monde que l'idée de la nécessité vient de toutes parts se

présenter à son esprit; il apprend donc de bonne heure à connaître

exactement par lui-même la limite naturelle de son pouvoir; il ne

s'attend point à plier par la force les volontés qui s'opposeront à la

sienne, et il sait que, pour obtenir l'appui de ses semblables, il faut

avant tout gagner leurs faveurs. Il est donc patient, réfléchi,

tolérant, lent à agir, et persévérant dans ses desseins.

Dans les États méridionaux, les plus pressants besoins de l'homme sont

toujours satisfaits. Ainsi l'Américain du Sud n'est point préoccupé par

les soins matériels de la vie; un autre se charge d'y songer pour lui.

Libre sur ce point, son imagination se dirige vers d'autres objets plus

grands et moins exactement définis. L'Américain du Sud aime la grandeur,

le luxe, la gloire, le bruit, les plaisirs, l'oisiveté surtout; rien ne

le contraint à faire des efforts pour vivre, et comme il n'a pas de

travaux nécessaires, il s'endort et n'en entreprend même pas d'utiles.

L'égalité des fortunes régnant au Nord, et l'esclavage n'y existant

plus, l'homme s'y trouve comme absorbé par ces mêmes soins matériels que

le blanc dédaigne au sud. Depuis son enfance il s'occupe à combattre la

misère, et il apprend à placer l'aisance au-dessus de toutes les

jouissances de l'esprit et du coeur. Concentrée dans les petits détails

de la vie, son imagination s'éteint, ses idées sont moins nombreuses et

moins générales, mais elles deviennent plus pratiques, plus claires et

plus précises. Comme il dirige vers l'unique étude du bien-être tous les

efforts de son intelligence, il ne tarde pas à y exceller; il sait

admirablement tirer parti de la nature et des hommes pour produire la

richesse; il comprend merveilleusement l'art de faire concourir la

société à la prospérité de chacun de ses membres, et à extraire de

l'égoïsme individuel le bonheur de tous.

L'homme du Nord n'a pas seulement de l'expérience, mais du savoir;

cependant il ne prise point la science comme un plaisir, il l'estime

comme un moyen, et il n'en saisit avec avidité que les applications

utiles.

L'Américain du Sud est plus spontané, plus spirituel, plus ouvert, plus

généreux, plus intellectuel et plus brillant.

L'Américain du Nord est plus actif, plus raisonnable, plus éclairé et

plus habile.

L'un a les goûts, les préjugés, les faiblesses et la grandeur de toutes

les aristocraties.

L'autre les qualités et les défauts qui caractérisent la classe moyenne.

Réunissez deux hommes en société, donnez à ces deux hommes les mêmes

intérêts et en partie les mêmes opinions; si leur caractère, leurs

lumières et leur civilisation diffèrent, il y a beaucoup de chances pour

qu'ils ne s'accordent pas. La même remarque est applicable à une société

de nations.

L'esclavage n'attaque donc pas directement la confédération américaine

par les intérêts, mais indirectement par les moeurs.

Les États qui adhérèrent au pacte fédéral en 1790 étaient au nombre de

treize; la confédération en compte vingt-quatre aujourd'hui. La

population qui se montait à près de quatre millions en 1790, avait

quadruplé dans l'espace de quarante ans; elle s'élevait en 1830 à près

de treize millions[106].

[Note 106:

Recensement de 1790, 3,929,328.

---- de 1830, 12,856,165.]

De pareils changements ne peuvent s'opérer sans danger.

Pour une société de nations comme pour une société d'individus, il y a

trois chances principales de durée: la sagesse des sociétaires, leur

faiblesse individuelle, et leur petit nombre.

Les Américains qui s'éloignent des bords de l'océan Atlantique pour

s'enfoncer dans l'Ouest, sont des aventuriers impatients de toute

espèce de joug, avides de richesses, souvent rejetés par les États qui

les ont vus naître. Ils arrivent au milieu du désert sans se connaître

les uns les autres. Ils n'y trouvent pour les contenir ni traditions, ni

esprit de famille, ni exemples. Parmi eux, l'empire des lois est faible,

et celui des moeurs plus faible encore. Les hommes qui peuplent chaque

jour les vallées du Mississipi sont donc inférieurs, à tous égards, aux

Américains qui habitent dans les anciennes limites de l'Union. Cependant

ils exercent déjà une grande influence dans ses conseils, et ils

arrivent au gouvernement des affaires communes avant d'avoir appris à se

diriger eux-mêmes[107].

[Note 107: Ceci n'est, il est vrai, qu'un péril passager. Je

ne doute pas qu'avec le temps la société ne vienne à

s'asseoir et à se régler dans l'Ouest comme elle l'a déjà

fait sur les bords de l'océan Atlantique.]

Plus les sociétaires sont individuellement faibles et plus la société a

de chances de durée, car ils n'ont alors de sécurité qu'en restant unis.

Quand, en 1790, la plus peuplée des républiques américaines n'avait pas

500,000 habitants[108], chacune d'elles sentait son insignifiance comme

peuple indépendant, et cette pensée lui rendait plus aisée l'obéissance

à l'autorité fédérale. Mais lorsque l'un des États confédérés compte

2,000,000 d'habitants comme l'État de New-York, et couvre un territoire

dont la superficie est égale au quart de celle de la France[109], il se

sent fort par lui-même, et s'il continue à désirer l'union comme utile à

son bien-être, il ne la regarde plus comme nécessaire à son existence;

il peut se passer d'elle; et, consentant à y rester, il ne tarde pas à

vouloir y être prépondérant.

[Note 108: La Pensylvanie avait 431,373 habitants en 1790.]

[Note 109: Superficie de l'État de New-York, 6,213 lieues

carrées (500 milles carrés.) Voyez _View of the United

States_, by Darby, p. 435.]

La multiplication seule des membres de l'Union tendrait déjà puissamment

à briser le lien fédéral. Tous les hommes placés dans le même point de

vue n'envisagent pas de la même manière les mêmes objets. Il en est

ainsi à plus forte raison quand le point de vue est différent. À mesure

donc que le nombre des républiques américaines augmente, on voit

diminuer la chance de réunir l'assentiment de toutes sur les mêmes lois.

Aujourd'hui les intérêts des différentes parties de l'Union ne sont pas

contraires entre eux; mais qui pourrait prévoir les changements divers

qu'un avenir prochain fera naître dans un pays où chaque jour crée des

villes et chaque lustre des nations?

Depuis que les colonies anglaises sont fondées, le nombre des habitants

y double tous les vingt-deux ans à peu près; je n'aperçois pas de causes

qui doivent d'ici à un siècle arrêter ce mouvement progressif de la

population anglo-américaine. Avant que cent ans se soient écoulés, je

pense que le territoire occupé ou réclamé par les États-Unis sera

couvert par plus de cent millions d'habitants et divisé en quarante

États[110].

[Note 110: Si la population continue à doubler en vingt-deux

ans, pendant un siècle encore, comme elle a fait depuis deux

cents ans, en 1852 on comptera dans les États-Unis

vingt-quatre millions d'habitants, quarante-huit en 1874, et

quatre-vingt-seize en 1896. Il en serait ainsi quand même on

rencontrerait sur le versant oriental des montagnes Rocheuses

des terrains qui se refuseraient à la culture. Les terres

déjà occupées peuvent très facilement contenir ce nombre

d'habitants. Cent millions d'hommes répandus sur le sol

occupé en ce moment par les vingt-quatre États et les trois

territoires dont se compose l'Union, ne donneraient que 762

individus par lieue carrée, ce qui serait encore bien éloigné

de la population moyenne de la France, qui est de 1,006; de

celle de l'Angleterre, qui est de 1,457; et ce qui resterait

même au-dessous de la population de la Suisse. La Suisse,

malgré ses lacs et ses montagnes, compte 783 habitants par

lieue carrée. Voyez Malte-Brun, vol. 6, p. 92.]

J'admets que ces cent millions d'hommes n'ont point d'intérêts

différents; je leur donne à tous, au contraire, un avantage égal à

rester unis, et je dis que par cela même qu'ils sont cent millions

formant quarante nations distinctes et inégalement puissantes, le

maintien du gouvernement fédéral n'est plus qu'un accident heureux.

Je veux bien ajouter foi à la perfectibilité humaine; mais jusqu'à ce

que les hommes aient changé de nature et se soient complétement

transformés, je refuserai de croire à la durée d'un gouvernement dont la

tâche est de tenir ensemble quarante peuples divers répandus sur une

surface égale à la moitié de l'Europe[111], d'éviter entre eux les

rivalités, l'ambition et les luttes, et de réunir l'action de leurs

volontés indépendantes vers l'accomplissement des mêmes desseins.

[Note 111: Le territoire des États-Unis a une superficie de

295,000 lieues carrées; celui de l'Europe, suivant

Malte-Brun, vol. 6, p. 4, est de 500,000.]

Mais le plus grand péril que court l'Union en grandissant, vient du

déplacement continuel de forces qui s'opère dans son sein.

Des bords du lac Supérieur au golfe du Mexique, on compte, à vol

d'oiseau, environ quatre cents lieues de France. Le long de cette ligne

immense serpente la frontière des États-Unis; tantôt elle rentre en

dedans de ces limites, le plus souvent elle pénètre bien au-delà parmi

les déserts. On a calculé que sur tout ce vaste front les blancs

s'avançaient chaque année, terme moyen, de sept lieues[112]. De temps en

temps il se présente un obstacle: c'est un district improductif, un lac,

une nation indienne qu'on rencontre inopinément sur son chemin. La

colonne s'arrête alors un instant; ses deux extrémités se courbent sur

elles-mêmes, et, après qu'elles se sont rejointes, on recommence à

s'avancer. Il y a dans cette marche graduelle et continue de la race

européenne vers les montagnes Rocheuses quelque chose de providentiel:

c'est comme un déluge d'hommes qui monte sans cesse, et que soulève

chaque jour la main de Dieu.

[Note 112: Voyez _Documents législatifs_, 20e congrès, nº

117, p. 105.]

Au dedans de cette première ligne de conquérants, on bâtit des villes et

on fonde de vastes États. En 1790, il se trouvait à peine quelques

milliers de pionniers répandus dans les vallées du Mississipi;

aujourd'hui ces mêmes vallées contiennent autant d'hommes qu'en

renfermait l'Union tout entière en 1790. La population s'y élève à près

de quatre millions d'habitants[113]. La ville de Washington a été fondée

en 1800, au centre même de la confédération américaine; maintenant, elle

se trouve placée à l'une de ses extrémités. Les députés des derniers

États de l'Ouest[114], pour venir occuper leur siége au congrès, sont

déjà obligés de faire un trajet aussi long que le voyageur qui se

rendrait de Vienne à Paris.

[Note 113: 3,672,317, dénombrement de 1830.]

[Note 114: De Jefferson, capitale de l'État de Missouri, à

Washington, on compte 1,019 milles, ou 420 lieues de poste.

(_American almanac_, 1831, p. 48.)]

Tous les États de l'Union sont entraînés en même temps vers la fortune;

mais tous ne sauraient croître et prospérer dans la même proportion.

Au nord de l'Union, des rameaux détachés de la chaîne des Alléghanys

s'avançant jusque dans l'océan Atlantique, y forment des rades

spacieuses et des ports toujours ouverts aux plus grands vaisseaux. À

partir de la Potomac, au contraire, et en suivant les côtes de

l'Amérique jusqu'à l'embouchure du Mississipi, on ne rencontre plus

qu'un terrain plat et sablonneux. Dans cette partie de l'Union, la

sortie de presque tous les fleuves est obstruée, et les ports qui

s'ouvrent de loin en loin au milieu de ces lagunes ne présentent point

aux vaisseaux la même profondeur, et offrent au commerce des facilités

beaucoup moins grandes que ceux du Nord.

À cette première infériorité qui naît de la nature, s'en joint une autre

qui vient des lois.

Nous avons vu que l'esclavage, qui est aboli au Nord, existe encore au

Midi, et j'ai montré l'influence funeste qu'il exerce sur le bien-être

du maître lui-même.

Le Nord doit donc être plus commerçant[115] et plus industrieux que le

Sud. Il est naturel que la population et la richesse s'y portent plus

rapidement.

[Note 115: Pour juger de la différence qui existe entre le

mouvement commercial du Sud et celui du Nord, il suffit de

jeter les yeux sur le tableau suivant:

En 1829, les vaisseaux du grand et du petit commerce

appartenant à la Virginie, aux deux Carolines et à la Géorgie

(les quatre grands États du Sud), ne jaugeaient que 5,243

tonn.

Dans la même année, les navires du seul État de Massachusetts

jaugeaient 17,322 tonn.[A].

Ainsi le seul État du Massachusetts avait trois fois plus de

vaisseaux que les quatre États sus-nommés.

Cependant l'État du Massachusetts n'a que 959 lieues carrées

de superficie (7,335 milles carrés) et 610,014 habitants,

tandis que les quatre États dont je parle ont 27,304 lieues

carrées (210,000 milles) et 3,047,767 habitants. Ainsi la

superficie de l'État de Massachusetts ne forme que la

trentième partie de la superficie des quatre États, et sa

population est cinq fois moins grande que la leur[B].

L'esclavage nuit de plusieurs manières à la prospérité

commerciale du Sud: il diminue l'esprit d'entreprise chez les

blancs, et il empêche qu'ils ne trouvent à leur disposition

les matelots dont ils auraient besoin. La marine ne se

recrute en général que dans la dernière classe de la

population. Or, ce sont les esclaves qui, au Sud, forment

cette classe, et il est difficile de les utiliser à la mer:

leur service serait inférieur à celui des blancs, et on

aurait toujours à craindre qu'ils ne se révoltassent au

milieu de l'Océan, ou ne prissent la fuite en abordant les

rivages étrangers.]

[Note A: _Documents législatifs_, 21e congrès, 2e

session, nº 140, p. 244.]

[Note B: View of the United States, par Darby.]

Les États situés sur le bord de l'océan Atlantique sont déjà à moitié

peuplés. La plupart des terres y ont un maître; ils ne sauraient donc

recevoir le même nombre d'émigrants que les États de l'Ouest qui livrent

encore un champ sans borne à l'industrie. Le bassin du Mississipi est

infiniment plus fertile que les côtes de l'océan Atlantique. Cette

raison, ajoutée à toutes les autres, pousse énergiquement les Européens

vers l'Ouest. Ceci se démontre rigoureusement par des chiffres.

Si l'on opère sur l'ensemble des États-Unis, on trouve que, depuis

quarante ans, le nombre des habitants y est à peu près triplé. Mais si

on n'envisage que le bassin du Mississipi, on découvre que, dans le même

espace de temps, la population[116] y est devenue trente et une fois

plus grande[117].

[Note 116: View of the United States, by Darby, p. 444.]

[Note 117: Remarquez que, quand je parle du bassin du

Mississipi, je n'y comprends point la portion des États de

New-York, de Pensylvanie et de Virginie, placée à l'ouest des

Alléghanys, et qu'on doit cependant considérer comme en

faisant aussi partie.]

Chaque jour, le centre de la puissance fédérale se déplace. Il y a

quarante ans, la majorité des citoyens de l'Union était sur le bord de

la mer, aux environs de l'endroit où s'élève aujourd'hui Washington;

maintenant elle se trouve plus enfoncée dans les terres et plus au nord;

on ne saurait douter qu'avant vingt ans elle ne soit de l'autre côté des

Alléghanys. L'Union subsistant, le bassin du Mississipi, par sa

fertilité et son étendue, est nécessairement appelé à devenir le centre

permanent de la puissance fédérale. Dans trente ou quarante ans, le

bassin du Mississipi aura pris son rang naturel. Il est facile de

calculer qu'alors sa population, comparée à celle des États placés sur

les bords de l'Atlantique, sera dans les proportions de 40 à 11 à peu

près. Encore quelques années, la direction de l'Union échappera donc

complétement aux États qui l'ont fondée, et la population des vallées du

Mississipi dominera dans les conseils fédéraux.

Cette gravitation continuelle des forces et de l'influence fédérale vers

le Nord-Ouest se révèle tous les dix ans, lorsqu'après avoir fait un

recensement général de la population on fixe de nouveau le nombre des

représentants que chaque État doit envoyer au congrès[118].

[Note 118: On s'aperçoit alors que, pendant les dix ans qui

viennent de s'écouler, tel État a accru sa population dans la

proportion de 5 sur 100, comme le Delaware; tel autre dans la

proportion de 250 sur 100, comme le territoire du Michigan.

La Virginie découvre que, durant la même période, elle a

augmenté le nombre de ses habitants dans le rapport de 13 sur

100, tandis que l'État limitrophe de l'Ohio a augmenté le

nombre des siens dans le rapport de 61 à 100. Voyez la table

générale contenue au _National Calendar_, vous serez frappé

de ce qu'il y a d'inégal dans la fortune des différents

États.]

En 1790, la Virginie avait dix-neuf représentants au congrès. Ce nombre

a continué à croître jusqu'en 1813, où on le vit atteindre le chiffre de

vingt-trois. Depuis cette époque, il a commencé à diminuer. Il n'était

plus en 1833 que de vingt et un[119]. Pendant cette même période, l'État

de New-York suivait une progression contraire: en 1790, il avait au

congrès dix représentants; en 1813, vingt-sept; en 1823, trente-quatre;

en 1833, quarante. L'Ohio n'avait qu'un seul représentant en 1803; en

1833 il en comptait dix-neuf.

[Note 119: On va voir plus loin que, pendant la dernière

période, la population de la Virginie a crû dans la

proportion de 13 à 100. Il est nécessaire d'expliquer comment

le nombre des représentants d'un État peut décroître lorsque

la population de l'État, loin de décroître elle-même, est en

progrès.

Je prends pour objet de comparaison la Virginie, que j'ai

déjà citée. Le nombre des députés de la Virginie, en 1823,

était en proportion du nombre total des députés de l'Union;

le nombre des députés de la Virginie en 1833 est de même en

proportion du nombre total des députés de l'Union en 1833, et

en proportion du rapport de sa population, accrue pendant ces

dix années. Le rapport du nouveau nombre de députés de la

Virginie à l'ancien sera donc proportionnel, d'une part au

rapport du nouveau nombre total des députés à l'ancien, et

d'autre part au rapport des proportions d'accroissement de la

Virginie et de toute l'Union. Ainsi, pour que le nombre des

députés de la Virginie reste stationnaire, il suffit que le

rapport de la proportion d'accroissement du petit pays à

celle du grand soit l'inverse du rapport du nouveau nombre

total des députés à l'ancien; et pour peu que cette

proportion d'accroissement de la population virginienne soit

dans un plus faible rapport avec la proportion

d'accroissement de toute l'Union, que le nouveau nombre des

députés de l'Union avec l'ancien, le nombre des députés de la

Virginie sera diminué.]

Il est difficile de concevoir une union durable entre deux peuples dont

l'un est pauvre et faible, l'autre riche et fort, alors même qu'il

serait prouvé que la force et la richesse de l'un ne sont point la

cause de la faiblesse et de la pauvreté de l'autre. L'union est plus

difficile encore à maintenir dans le temps où l'un perd des forces et où

l'autre est en train d'en acquérir.

Cet accroissement rapide et disproportionné de certains États menace

l'indépendance des autres. Si New-York, avec ses deux millions

d'habitants et ses quarante représentants, voulait faire la loi au

congrès, il y parviendrait peut-être. Mais alors même que les États les

plus puissants ne chercheraient point à opprimer les moindres, le danger

existerait encore, car il est dans la possibilité du fait presque autant

que dans le fait lui-même.

Les faibles ont rarement confiance dans la justice et la raison des

forts. Les États qui croissent moins vite que les autres jettent donc

des regards de méfiance et d'envie vers ceux que la fortune favorise. De

là ce profond malaise et cette inquiétude vague qu'on remarque dans une

partie de l'Union, et qui contrastent avec le bien-être et la confiance

qui règnent dans l'autre. Je pense que l'attitude hostile qu'a prise le

Sud n'a point d'autres causes.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 23 / 28 段