Entre ces deux points extrêmes, sont placés, comme une masse flottante,

les objets généraux, mais non nationaux, que j'ai appelés mixtes. Ces

objets n'étant ni exclusivement nationaux, ni entièrement provinciaux,

le soin d'y pourvoir peut être attribué au gouvernement national ou au

gouvernement provincial, suivant les conventions de ceux qui

s'associent, sans que le but de l'association cesse d'être atteint.

Le plus souvent, de simples individus s'unissent pour former le

souverain, et leur réunion compose un peuple. Au-dessous du gouvernement

général qu'ils se sont donné, on ne rencontre alors que des forces

individuelles ou des pouvoirs collectifs dont chacun représente une

fraction très minime du souverain. Alors aussi c'est le gouvernement

général qui est le plus naturellement appelé à régler, non seulement les

objets nationaux par leur essence, mais la plus grande partie des objets

mixtes dont j'ai déjà parlé. Les localités en sont réduites à la portion

de souveraineté qui est indispensable à leur bien-être.

Quelquefois, par un fait antérieur à l'association, le souverain se

trouve composé de corps politiques déjà organisés; il arrive alors que

le gouvernement provincial se charge de pourvoir, non seulement aux

objets exclusivement provinciaux de leur nature, mais encore à tout ou

partie des objets mixtes dont il vient d'être question. Car les nations

confédérées, qui formaient elles-mêmes des souverains avant leur union,

et qui continuent à représenter une fraction très considérable du

souverain, quoiqu'elles se soient unies, n'ont entendu céder au

gouvernement général que l'exercice des droits indispensables à l'Union.

Quand le gouvernement national, indépendamment des prérogatives

inhérentes à sa nature, se trouve revêtu du droit de régler les objets

mixtes de la souveraineté, il possède une force prépondérante. Non

seulement il a beaucoup de droits, mais tous les droits qu'il n'a pas

sont à sa merci, et il est à craindre qu'il n'en vienne jusqu'à enlever

aux gouvernements provinciaux leurs prérogatives naturelles et

nécessaires.

Lorsque c'est, au contraire, le gouvernement provincial qui se trouve

revêtu du droit de régler les objets mixtes, il règne dans la société

une tendance opposée. La force prépondérante réside alors dans la

province, non dans la nation; et on doit redouter que le gouvernement

national ne finisse par être dépouillé des priviléges nécessaires à son

existence.

Les peuples uniques sont donc naturellement portés vers la

centralisation, et les confédérations vers le démembrement.

Il ne reste plus qu'à appliquer ces idées générales à l'Union

américaine.

Aux États particuliers revenait forcément le droit de régler les objets

purement provinciaux.

De plus, ces mêmes États retinrent celui de fixer la capacité civile et

politique des citoyens, de régler les rapports des hommes entre eux, et

de leur rendre la justice; droits qui sont généraux de leur nature, mais

qui n'appartiennent pas nécessairement au gouvernement national.

Nous avons vu qu'au gouvernement de l'Union fut délégué le pouvoir

d'ordonner au nom de toute la nation, dans les cas où la nation aurait à

agir comme un seul et même individu. Il la représenta vis-à-vis des

étrangers; il dirigea contre l'ennemi commun les forces communes. En un

mot, il s'occupa des objets que j'ai appelés exclusivement nationaux.

Dans ce partage des droits de la souveraineté, la part de l'Union semble

encore au premier abord plus grande que celle des États; un examen un

peu approfondi démontre que, par le fait, elle est moindre.

Le gouvernement de l'Union exécute des entreprises plus vastes, mais on

le sent rarement agir. Le gouvernement provincial fait de plus petites

choses, mais il ne se repose jamais et révèle son existence à chaque

instant.

Le gouvernement de l'Union veille sur les intérêts généraux du pays;

mais les intérêts généraux d'un peuple n'ont qu'une influence

contestable sur le bonheur individuel.

Les affaires de la province influent au contraire visiblement sur le

bien-être de ceux qui l'habitent.

L'Union assure l'indépendance et la grandeur de la nation, choses qui ne

touchent pas immédiatement les particuliers. L'État maintient la

liberté, règle les droits, garantit la fortune, assure la vie, l'avenir

tout entier de chaque citoyen.

Le gouvernement fédéral est placé à une grande distance de ses sujets;

le gouvernement provincial est à la portée de tous. Il suffit d'élever

la voix pour être entendu de lui. Le gouvernement central a pour lui les

passions de quelques hommes supérieurs qui aspirent à le diriger: du

côté du gouvernement provincial se trouve l'intérêt des hommes de second

ordre qui n'espèrent obtenir de puissance que dans leur État; et ce sont

ceux-là qui, placés près du peuple, exercent sur lui le plus de pouvoir.

Les Américains ont donc bien plus à attendre et à craindre de l'État que

de l'Union; et, suivant la marche naturelle du coeur humain, ils doivent

s'attacher bien plus vivement au premier qu'à la seconde.

En ceci les habitudes et les sentiments sont d'accord avec les intérêts.

Quand une nation compacte fractionne sa souveraineté et arrive à l'état

de confédération, les souvenirs, les usages, les habitudes, luttent

long-temps contre les lois et donnent au gouvernement central une force

que celles-ci lui refusent. Lorsque des peuples confédérés se réunissent

dans une seule souveraineté, les mêmes causes agissent en sens

contraire. Je ne doute point que si la France devenait une république

confédérée comme celle des États-Unis, le gouvernement ne s'y montrât

d'abord plus énergique que celui de l'Union; et si l'Union se

constituait en monarchie comme la France, je pense que le gouvernement

américain resterait pendant quelque temps plus débile que le nôtre. Au

moment où la vie nationale a été créée chez les Anglo-Américains,

l'existence provinciale était déjà ancienne, des rapports nécessaires

s'étaient établis entre les communes et les individus des mêmes États;

on s'y était habitué à considérer certains objets sous un point de vue

commun, et à s'occuper exclusivement de certaines entreprises comme

représentant un intérêt spécial.

L'Union est un corps immense qui offre au patriotisme un objet vague à

embrasser. L'État a des formes arrêtées et des bornes circonscrites; il

représente un certain nombre de choses connues et chères à ceux qui

l'habitent. Il se confond avec l'image même du sol, s'identifie à la

propriété, à la famille, aux souvenirs du passé, aux travaux du présent,

aux rêves de l'avenir. Le patriotisme, qui le plus souvent n'est qu'une

extension de l'égoïsme individuel, est donc resté dans l'État, et n'a

pour ainsi dire point passé à l'Union.

Ainsi les intérêts, les habitudes, les sentiments, se réunissent pour

concentrer la véritable vie politique dans l'État, et non dans l'Union.

On peut facilement juger de la différence des forces des deux

gouvernements, en voyant se mouvoir chacun d'eux dans le cercle de sa

puissance.

Toutes les fois qu'un gouvernement d'État s'adresse à un homme ou à une

association d'hommes, son langage est clair et impératif; il en est de

même du gouvernement fédéral, quand il parle à des individus; mais dès

qu'il se trouve en face d'un État, il commence à parlementer: il

explique ses motifs, et justifie sa conduite; il argumente, il

conseille, il n'ordonne guère. S'élève-t-il des doutes sur les limites

des pouvoirs constitutionnels de chaque gouvernement, le gouvernement

provincial réclame son droit avec hardiesse, et prend des mesures

promptes et énergiques pour le soutenir. Pendant ce temps le

gouvernement de l'Union raisonne; il en appelle au bon sens de la

nation, à ses intérêts, à sa gloire; il temporise, il négocie; ce n'est

que réduit à la dernière extrémité qu'il se détermine enfin à agir. Au

premier abord, on pourrait croire que c'est le gouvernement provincial

qui est armé des forces de toute la nation, et que le congrès représente

un État.

Le gouvernement fédéral, en dépit des efforts de ceux qui l'ont

constitué, est donc, comme je l'ai déjà dit ailleurs, par sa nature

même, un gouvernement faible qui, plus que tout autre, a besoin du libre

concours des gouvernés pour subsister.

Il est aisé de voir que son objet est de réaliser avec facilité la

volonté qu'ont les États de rester unis. Cette première condition

remplie, il est sage, fort et agile. On l'a organisé de manière à ne

rencontrer habituellement devant lui que des individus, et à vaincre

aisément les résistances qu'on voudrait opposer à la volonté commune;

mais le gouvernement fédéral n'a pas été établi dans la prévision que

les États ou plusieurs d'entre eux cesseraient de vouloir être unis.

Si la souveraineté de l'Union entrait aujourd'hui en lutte avec celle

des États, on peut aisément prévoir qu'elle succomberait; je doute même

que le combat s'engageât jamais d'une manière sérieuse. Toutes les fois

qu'on opposera une résistance opiniâtre au gouvernement fédéral, on le

verra céder. L'expérience a prouvé jusqu'à présent que quand un État

voulait obstinément une chose et la demandait résolument, il ne manquait

jamais de l'obtenir; et que quand il refusait nettement d'agir[97], on

le laissait libre de faire.

[Note 97: Voyez la conduite des États du Nord dans la guerre

de 1812. «Durant cette guerre, dit Jefferson dans une lettre

du 17 mars 1817 au général Lafayette, quatre des États de

l'Est n'étaient plus liés au reste de l'Union que comme des

cadavres à des hommes vivants.»--(_Correspondance de

Jefferson_, publiée par M. Conseil.)]

Le gouvernement de l'Union eût-il une force qui lui fût propre, la

situation matérielle du pays lui en rendrait l'usage fort difficile[98].

[Note 98: L'état de paix où se trouve l'Union ne lui donne

aucun prétexte pour avoir une armée permanente. Sans armée

permanente, un gouvernement n'a rien de préparé d'avance pour

profiter du moment favorable, vaincre la résistance, et

enlever par surprise le souverain pouvoir.]

Les États-Unis couvrent un immense territoire; de longues distances les

séparent; la population y est éparpillée au milieu de pays encore à

moitié déserts. Si l'Union entreprenait de maintenir par les armes les

confédérés dans le devoir, sa position se trouverait analogue à celle

qu'occupait l'Angleterre lors de la guerre de l'indépendance.

D'ailleurs, un gouvernement, fût-il fort, ne saurait échapper qu'avec

peine aux conséquences d'un principe, quand une fois il a admis ce

principe lui-même comme fondement du droit public qui doit le régir. La

confédération a été formée par la libre volonté des États; ceux-ci, en

s'unissant, n'ont point perdu leur nationalité, et ne se sont point

fondus dans un seul et même peuple. Si aujourd'hui un de ces mêmes États

voulait retirer son nom du contrat, il serait assez difficile de lui

prouver qu'il ne peut le faire. Le gouvernement fédéral, pour le

combattre, ne s'appuierait d'une manière évidente ni sur la force, ni

sur le droit.

Pour que le gouvernement fédéral triomphât aisément de la résistance que

lui opposeraient quelques uns de ses sujets, il faudrait que l'intérêt

particulier d'un ou de plusieurs d'entre eux fût intimement lié à

l'existence de l'Union, comme cela s'est vu souvent dans l'histoire des

confédérations.

Je suppose que parmi les États que le lien fédéral rassemble, il en soit

quelques uns qui jouissent à eux seuls des principaux avantages de

l'union, ou dont la prospérité dépende entièrement du fait de l'union;

il est clair que le pouvoir central trouvera dans ceux-là un très grand

appui pour maintenir les autres dans l'obéissance. Mais alors il ne

tirera plus sa force de lui-même, il la puisera dans un principe qui est

contraire à sa nature. Les peuples ne se confédèrent que pour retirer

des avantages égaux de l'union, et, dans le cas cité plus haut, c'est

parce que l'inégalité règne entre les nations unies que le gouvernement

fédéral est puissant.

Je suppose encore que l'un des États confédérés ait acquis une assez

grande prépondérance pour s'emparer à lui seul du pouvoir central; il

considérera les autres États comme ses sujets, et fera respecter, dans

la prétendue souveraineté de l'Union, sa propre souveraineté. On fera

alors de grandes choses au nom du gouvernement fédéral, mais, à vrai

dire, ce gouvernement n'existera plus[99].

[Note 99: C'est ainsi que la province de la Hollande, dans la

république des Pays-Bas, et l'empereur, dans la Confédération

Germanique, se sont quelquefois mis à la place de l'Union, et

ont exploité dans leur intérêt particulier la puissance

fédérale.]

Dans ces deux cas, le pouvoir qui agit au nom de la confédération,

devient d'autant plus fort qu'on s'écarte davantage de l'état naturel et

du principe reconnu des confédérations.

En Amérique, l'union actuelle est utile à tous les États, mais elle

n'est essentielle à aucun d'eux. Plusieurs États briseraient le lien

fédéral que le sort des autres ne serait pas compromis, bien que la

somme de leur bonheur fût moindre. Comme il n'y a point d'État dont

l'existence ou la prospérité soit entièrement liée à la confédération

actuelle, il n'y en a pas non plus qui soit disposé à faire de très

grands sacrifices personnels pour la conserver.

D'un autre côté, on n'aperçoit pas d'État qui ait, quant à présent, un

grand intérêt d'ambition à maintenir la confédération telle que nous la

voyons de nos jours. Tous n'exercent point sans doute la même influence

dans les conseils fédéraux, mais on n'en voit aucun qui doive se flatter

d'y dominer, et qui puisse traiter ses confédérés en inférieurs ou en

sujets.

Il me paraît donc certain que si une portion de l'Union voulait

sérieusement se séparer de l'autre, non seulement on ne pourrait pas

l'en empêcher, mais on ne tenterait même pas de le faire. L'Union

actuelle ne durera donc qu'autant que tous les États qui la composent

continueront à vouloir en faire partie.

Ce point fixé, nous voici plus à l'aise: il ne s'agit plus de rechercher

si les États actuellement confédérés pourront se séparer, mais s'ils

voudront rester unis.

Parmi toutes les raisons qui rendent l'union actuelle utile aux

Américains, on en rencontre deux principales dont l'évidence frappe

aisément tous les yeux.

Quoique les Américains soient pour ainsi dire seuls sur le continent, le

commerce leur donne pour voisins tous les peuples avec lesquels ils

trafiquent. Malgré leur isolement apparent, les Américains ont donc

besoin d'être forts, et ils ne peuvent être forts qu'en restant tous

unis.

Les États, en se désunissant, ne diminueraient pas seulement leur force

vis-à-vis des étrangers, ils créeraient des étrangers sur leur propre

sol. Dès lors ils entreraient dans un système de douanes intérieures:

ils diviseraient les vallées par des lignes imaginaires; ils

emprisonneraient le cours des fleuves, et gêneraient de toutes les

manières l'exploitation de l'immense continent que Dieu leur a accordé

pour domaine.

Aujourd'hui ils n'ont pas d'invasion à redouter, conséquemment pas

d'armées à entretenir, pas d'impôts à lever; si l'Union venait à se

briser, le besoin de toutes ces choses ne tarderait peut-être pas à se

faire sentir.

Les Américains ont donc un immense intérêt à rester unis.

D'un autre côté, il est presque impossible de découvrir quelle espèce

d'intérêt matériel une portion de l'Union aurait, quant à présent, à se

séparer des autres.

Lorsqu'on jette les yeux sur une carte des États-Unis et qu'on aperçoit

la chaîne des monts Alléghanys, courant du nord-est au sud-ouest, et

parcourant le pays sur une étendue de 400 lieues, on est tenté de croire

que le but de la Providence a été d'élever entre le bassin du Mississipi

et les côtes de l'océan Atlantique une de ces barrières naturelles qui,

s'opposant aux rapports permanents des hommes entre eux, forment comme

les limites nécessaires des différents peuples.

Mais la hauteur moyenne des Alléghanys ne dépasse pas 800 mètres[100].

Leurs sommets arrondis et les spacieuses vallées qu'ils renferment dans

leurs contours, présentent en mille endroits un accès facile. Il y a

plus, les principaux fleuves qui viennent verser leurs eaux dans l'océan

Atlantique, l'Hudson, la Susquehanna, le Potomac[101], ont leurs sources

au-delà des Alléghanys, sur un plateau ouvert qui borde le bassin du

Mississipi. Partis de cette région[102], ils se font jour à travers le

rempart qui semblait devoir les rejeter à l'occident, et tracent, au

sein des montagnes, des routes naturelles toujours ouvertes à l'homme.

[Note 100: Hauteur moyenne des Alléghanys, suivant Volney

(_Tableau des États-Unis_, p. 33), 700 à 800 mètres; 5,000 à

6,000 pieds, suivant Darby: la plus grande hauteur des Vosges

est de 1,400 mètres au-dessus du niveau de la mer.]

[Note 101: Voyez la carte à la fin du premier volume.]

[Note 102: Voyez _View of the United States_, par Darby, p.

64 et 79.]

Aucune barrière ne s'élève donc entre les différentes parties du pays

occupé de nos jours par les Anglo-Américains. Loin que les Alléghanys

servent de limites à des peuples, ils ne bordent même point des États.

Le New-York, la Pensylvanie et la Virginie les renferment dans leur

enceinte, et s'étendent autant à l'occident qu'à l'orient de ces

montagnes[103].

[Note 103: La chaîne des Alléghanys n'est pas plus haute que

celle des Vosges, et n'offre pas autant d'obstacles que cette

dernière aux efforts de l'industrie humaine. Les pays situés

sur le versant oriental des Alléghanys sont donc aussi

naturellement liés à la vallée du Mississipi que la

Franche-Comté, la haute Bourgogne et l'Alsace, le sont à la

France.]

Le territoire occupé de nos jours par les vingt-quatre États de l'Union

et les trois grands districts qui ne sont pas encore placés au nombre

des États, quoiqu'ils aient déjà des habitants, couvre une superficie de

131,144 lieues carrées[104], c'est-à-dire qu'il présente déjà une

surface presque égale à cinq fois celle de la France. Dans ces limites

se rencontrent un sol varié, des températures différentes et des

produits très divers.

[Note 104: 1,002,600 milles carrés. Voyez _View of the United

States, by Darby_, p. 435.]

Cette grande étendue de territoire occupé par les républiques

anglo-américaines a fait naître des doutes sur le maintien de leur

union. Ici il faut distinguer: des intérêts contraires se créent

quelquefois dans les différentes provinces d'un vaste empire, et

finissent par entrer en lutte: il arrive alors que la grandeur de

l'État est ce qui compromet le plus sa durée. Mais si les hommes qui

couvrent ce vaste territoire n'ont pas entre eux d'intérêts contraires,

son étendue même doit servir à leur prospérité; car l'unité du

gouvernement favorise singulièrement l'échange qui peut se faire des

différents produits du sol, et en rendant leur écoulement plus facile,

il en augmente la valeur.

Or, je vois bien dans les différentes parties de l'Union des intérêts

différents, mais je n'en découvre pas qui soient contraires les uns aux

autres.

Les États du Sud sont presque exclusivement cultivateurs; les États du

Nord sont particulièrement manufacturiers et commerçants; les États de

l'Ouest sont en même temps manufacturiers et cultivateurs. Au Sud, on

récolte du tabac, du riz, du coton et du sucre; au Nord et à l'Ouest, du

maïs et du blé. Voilà des sources diverses de richesses; mais pour

puiser dans ces sources, il y a un moyen commun et également favorable

pour tous, c'est l'union.

Le Nord, qui charrie les richesses des Anglo-Américains dans toutes les

parties du monde, et les richesses de l'univers dans le sein de l'Union,

a un intérêt évident à ce que la confédération subsiste telle qu'elle

est de nos jours, afin que le nombre des producteurs et des

consommateurs américains qu'il est appelé à servir, reste le plus grand

possible. Le Nord est l'entremetteur le plus naturel entre le Sud et

l'Ouest de l'Union, d'une part, et de l'autre le reste du monde; le Nord

doit donc désirer que le Sud et l'Ouest restent unis et prospèrent, afin

qu'ils fournissent à ses manufactures des matières premières et du fret

à ses vaisseaux.

Le Sud et l'Ouest ont, de leur côté, un intérêt plus direct encore à la

conservation de l'Union et à la prospérité du Nord. Les produits du Sud

s'exportent, en grande partie, au-delà des mers; le Sud et l'Ouest ont

donc besoin des ressources commerciales du Nord. Ils doivent vouloir que

l'Union ait une grande puissance maritime pour pouvoir les protéger

efficacement. Le Sud et l'Ouest doivent contribuer volontiers aux frais

d'une marine, quoiqu'ils n'aient pas de vaisseaux; car si les flottes de

l'Europe venaient bloquer les ports du Sud et le delta du Mississipi,

que deviendraient le riz des Carolines, le tabac de la Virginie, le

sucre et le coton qui croissent dans les vallées du Mississipi? Il n'y a

donc pas une portion du budget fédéral qui ne s'applique à la

conservation d'un intérêt matériel commun à tous les confédérés.

Indépendamment de cette utilité commerciale, le Sud et l'Ouest de

l'union trouvent un grand avantage politique à rester unis entre eux et

avec le Nord.

Le Sud renferme dans son sein une immense population d'esclaves,

population menaçante dans le présent, plus menaçante encore dans

l'avenir.

Les États de l'Ouest occupent le fond d'une seule vallée. Les fleuves

qui arrosent le territoire de ces États, partant des montagnes Rocheuses

ou des Alléghanys viennent tous mêler leurs eaux à celles du Mississipi,

et roulent avec lui vers le golfe du Mexique. Les États de l'Ouest sont

entièrement isolés, par leur position, des traditions de l'Europe et de

la civilisation de l'Ancien-Monde.

Les habitants du Sud doivent donc désirer de conserver l'Union, pour ne

pas demeurer seuls en face des noirs, et les habitants de l'Ouest, afin

de ne pas se trouver enfermés au sein de l'Amérique centrale sans

communication libre avec l'univers.

Le Nord, de son côté, doit vouloir que l'Union ne se divise point, afin

de rester comme l'anneau qui joint ce grand corps au reste du monde.

Il existe donc un lien étroit entre les intérêts matériels de toutes les

parties de l'Union.

J'en dirai autant pour les opinions et les sentiments qu'on pourrait

appeler les intérêts immatériels de l'homme.

Les habitants des États-Unis parlent beaucoup de leur amour pour la

patrie; j'avoue que je ne me fie point à ce patriotisme réfléchi qui se

fonde sur l'intérêt, et que l'intérêt, en changeant d'objet, peut

détruire.

Je n'attache pas non plus une très grande importance au langage des

Américains, lorsqu'ils manifestent chaque jour l'intention de conserver

le système fédéral qu'ont adopté leurs pères.

Ce qui maintient un grand nombre de citoyens sous le même gouvernement,

c'est bien moins la volonté raisonnée de demeurer unis, que l'accord

instinctif et en quelque sorte involontaire qui résulte de la similitude

des sentiments et de la ressemblance des opinions.

Je ne conviendrai jamais que des hommes forment une société par cela

seul qu'ils reconnaissent le même chef et obéissent aux mêmes lois; il

n'y a société que quand les hommes considèrent un grand nombre d'objets

sous le même aspect; lorsque, sur un grand nombre de sujets, ils ont les

mêmes opinions; quand enfin les mêmes faits font naître en eux les mêmes

impressions et les mêmes pensées.

Celui qui, envisageant la question sous ce point de vue, étudierait ce

qui se passe aux États-Unis, découvrirait sans peine que leurs

habitants, divisés comme ils le sont en vingt-quatre souverainetés

distinctes, constituent cependant un peuple unique; et peut-être même

arriverait-il à penser que l'état de société existe plus réellement au

sein de l'Union anglo-américaine, que parmi certaines nations de

l'Europe qui n'ont pourtant qu'une seule législation, et se soumettent à

un seul homme.

Quoique les Anglo-Américains aient plusieurs religions, ils ont tous la

même manière d'envisager la religion.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 22 / 28 段