[Note 91: Si les Anglais des Antilles s'étaient gouvernés

eux-mêmes, on peut compter qu'ils n'eussent pas accordé

l'acte d'émancipation que la mère-patrie vient d'imposer.]

J'ai dit ailleurs que le véritable lien entre l'Européen et l'Indien

était le métis; de même la véritable transition entre le blanc et le

nègre, c'est le mulâtre: partout où il se trouve un très grand nombre de

mulâtres, la fusion entre les deux races n'est pas impossible.

Il y a des parties de l'Amérique où l'Européen et le nègre se sont

tellement croisés, qu'il est difficile de rencontrer un homme qui soit

tout-à-fait blanc ou tout-à-fait noir: arrivées à ce point, on peut

réellement dire que les races se sont mêlées; ou plutôt, à leur place,

il en est survenu une troisième qui tient des deux sans être précisément

ni l'une ni l'autre.

De tous les Européens, les Anglais sont ceux qui ont le moins mêlé leur

sang à celui des nègres. On voit au Sud de l'Union plus de mulâtres

qu'au Nord, mais infiniment moins que dans aucune autre colonie

européenne; les mulâtres sont très peu nombreux aux États-Unis; ils

n'ont aucune force par eux-mêmes, et dans les querelles de races, ils

font d'ordinaire cause commune avec les blancs. C'est ainsi qu'en Europe

on voit souvent les laquais des grands seigneurs trancher du noble avec

le peuple.

Cet orgueil d'origine, naturel à l'Anglais, est encore singulièrement

accru chez l'Américain par l'orgueil individuel que la liberté

démocratique fait naître. L'homme blanc des États-Unis est fier de sa

race et fier de lui-même.

D'ailleurs, les blancs et les nègres ne venant pas à se mêler dans le

Nord de l'Union, comment se mêleraient-ils dans le Sud? Peut-on supposer

un instant que l'Américain du Sud, placé, comme il le sera toujours,

entre l'homme blanc, dans toute sa supériorité physique et morale, et le

nègre, puisse jamais songer à se confondre avec ce dernier? L'Américain

du Sud a deux passions énergiques qui le porteront toujours à s'isoler:

il craindra de ressembler au nègre son ancien esclave, et de descendre

au-dessous du blanc son voisin.

S'il fallait absolument prévoir l'avenir, je dirais que, suivant le

cours probable des choses, l'abolition de l'esclavage au Sud fera

croître la répugnance que la population blanche y éprouve pour les

noirs. Je fonde cette opinion sur ce que j'ai déjà remarqué d'analogue

au Nord. J'ai dit que les hommes blancs du Nord s'éloignent des nègres

avec d'autant plus de soin que le législateur marque moins la séparation

légale qui doit exister entre eux: pourquoi n'en serait-il pas de même

au Sud? Dans le Nord, quand les blancs craignent d'arriver à se

confondre avec les noirs, ils redoutent un danger imaginaire. Au Sud, où

le danger serait réel, je ne puis croire que la crainte fût moindre.

Si, d'une part, on reconnaît (et le fait n'est pas douteux) que dans

l'extrémité sud, les noirs s'accumulent sans cesse et croissent plus

vite que les blancs; si, d'une autre, on concède qu'il est impossible de

prévoir l'époque où les noirs et les blancs arriveront à se mêler et à

retirer de l'état de société les mêmes avantages, ne doit-on pas en

conclure que, dans les États du Sud, les noirs et les blancs finiront

tôt ou tard par entrer en lutte?

Quel sera le résultat final de cette lutte?

On comprendra sans peine que sur ce point il faut se renfermer dans le

vague des conjectures. L'esprit humain parvient avec peine à tracer en

quelque sorte un grand cercle autour de l'avenir; mais en dedans de ce

cercle, s'agite le hasard qui échappe à tous les efforts. Dans le

tableau de l'avenir, le hasard forme toujours comme le point obscur où

l'oeil de l'intelligence ne saurait pénétrer. Ce qu'on peut dire est

ceci: dans les Antilles, c'est la race blanche qui semble destinée à

succomber; sur le continent, la race noire.

Dans les Antilles, les blancs sont isolés au milieu d'une immense

population de noirs; sur le continent, les noirs sont placés entre la

mer et un peuple innombrable, qui déjà s'étend au-dessus d'eux comme

une masse compacte, depuis les glaces du Canada jusqu'aux frontières de

la Virginie, depuis les rivages du Missouri jusqu'aux bords de l'océan

Atlantique. Si les blancs de l'Amérique du Nord restent unis, il est

difficile de croire que les nègres puissent échapper à la destruction

qui les menace; ils succomberont sous le fer ou la misère. Mais les

populations noires, accumulées le long du golfe du Mexique, ont des

chances de salut, si la lutte entre les deux races vient à s'établir,

alors que la confédération américaine sera dissoute. Une fois l'anneau

fédéral brisé, les hommes du Sud auraient tort de compter sur un appui

durable de la part de leurs frères du Nord. Ceux-ci savent que le danger

ne peut jamais les atteindre; si un devoir positif ne les contraint de

marcher au secours du Sud, on peut prévoir que les sympathies de race

seront impuissantes.

Quelle que soit, du reste, l'époque de la lutte, les blancs du Sud,

fussent-ils abandonnés à eux-mêmes, se présenteront dans la lice avec

une immense supériorité de lumières et de moyens; mais les noirs auront

pour eux le nombre et l'énergie du désespoir. Ce sont là de grandes

ressources quand on a les armes à la main. Peut-être arrivera-t-il alors

à la race blanche du Sud ce qui est arrivé aux Maures d'Espagne. Après

avoir occupé le pays pendant des siècles, elle se retirera enfin peu à

peu vers la contrée d'où ses aïeux sont autrefois venus, abandonnant aux

nègres la possession d'un pays que la Providence semble destiner à

ceux-ci, puisqu'ils y vivent sans peine et y travaillent plus facilement

que les blancs.

Le danger, plus ou moins éloigné, mais inévitable, d'une lutte entre les

noirs et les blancs qui peuplent le sud de l'Union, se présente sans

cesse comme un rêve pénible à l'imagination des Américains. Les

habitants du Nord s'entretiennent chaque jour de ces périls, quoique

directement ils n'aient rien à en craindre. Ils cherchent vainement à

trouver un moyen de conjurer les malheurs qu'ils prévoient.

Dans les États du Sud, on se tait; on ne parle point de l'avenir aux

étrangers; on évite de s'en expliquer avec ses amis; chacun se le cache

pour ainsi dire à soi-même. Le silence du Sud a quelque chose de plus

effrayant que les craintes bruyantes du Nord.

Cette préoccupation générale des esprits a donné naissance à une

entreprise presque ignorée qui peut changer le sort d'une partie de la

race humaine.

Redoutant les dangers que je viens de décrire, un certain nombre de

citoyens américains se réunirent en société dans le but d'importer à

leurs frais sur les côtes de la Guinée les nègres libres qui voudraient

échapper à la tyrannie qui pèse sur eux.[92]

[Note 92: Cette société prit le nom de Société de la

Colonisation des noirs. Voyez ses rapports annuels, et

notamment le quinzième. Voyez aussi la brochure déjà indiquée

intitulée: _Letters on the colonisation Society and on its

probable results_, par M. Carey. Philadelphie, avril 1833.]

En 1820, la société dont je parle parvint à fonder en Afrique, par le 7e

degré de latitude nord, un établissement auquel elle donna le nom de

_Liberia_. Les dernières nouvelles annonçaient que deux mille cinq cents

nègres se trouvaient déjà réunis sur ce point. Transportés dans leur

ancienne patrie, les noirs y ont introduit des institutions américaines.

Liberia a un système représentatif, des jurés nègres, des magistrats

nègres, des prêtres nègres; on y voit des temples et des journaux, et

par un retour singulier des vicissitudes de ce monde, il est défendu aux

blancs de se fixer dans ses murs[93].

[Note 93: Cette dernière règle a été tracée par les

fondateurs eux-mêmes de l'établissement. Ils ont craint qu'il

n'arrivât en Afrique quelque chose d'analogue à ce qui se

passe sur les frontières des États-Unis, et que les nègres,

comme les Indiens, entrant en contact avec une race plus

éclairée que la leur, ne fussent détruits avant de pouvoir se

civiliser.]

Voilà à coup sûr un étrange jeu de la fortune! Deux siècles se sont

écoulés depuis le jour où l'habitant de l'Europe entreprit d'enlever les

nègres à leur famille et à leur pays pour les transporter sur les

rivages de l'Amérique du Nord. Aujourd'hui on rencontre l'Européen

occupé à charrier de nouveau à travers l'océan Atlantique les

descendants de ces mêmes nègres, afin de les reporter sur le sol d'où il

avait jadis arraché leurs pères. Des barbares ont été puiser les

lumières de la civilisation au sein de la servitude, et apprendre dans

l'esclavage l'art d'être libres.

Jusqu'à nos jours, l'Afrique était fermée aux arts et aux sciences des

blancs. Les lumières de l'Europe, importées par des Africains, y

pénétreront peut-être. Il y a donc une belle et grande idée dans la

fondation de Liberia; mais cette idée, qui peut devenir si féconde pour

l'Ancien-Monde, est stérile pour le Nouveau.

En douze ans, la société de colonisation des noirs a transporté en

Afrique deux mille cinq cents nègres. Pendant le même espace de temps,

il en naissait environ sept cent mille dans les États-Unis.

La colonie de Liberia fût-elle en position de recevoir chaque année des

milliers de nouveaux habitants, et ceux-ci en état d'y être conduits

utilement; l'Union se mît-elle à la place de la société et employât-elle

annuellement ses trésors[94] et ses vaisseaux à exporter des nègres en

Afrique, elle ne pourrait point encore balancer le seul progrès naturel

de la population parmi les noirs; et n'enlevant pas chaque année autant

d'hommes qu'il en vient au monde, elle ne parviendrait pas même à

suspendre les développements du mal qui grandit chaque jour dans son

sein.[95]

[Note 94: Il se rencontrerait bien d'autres difficultés

encore dans une pareille entreprise. Si l'Union, pour

transporter les nègres d'Amérique en Afrique, entreprenait

d'acheter les noirs à ceux dont ils sont les esclaves, le

prix des nègres, croissant en proportion de leur rareté,

s'élèverait bientôt à des sommes énormes, et il n'est pas

croyable que les États du Nord consentissent à faire une

semblable dépense, dont ils ne devraient point recueillir les

fruits. Si l'Union s'emparait de force ou acquérait à un bas

prix fixé par elle les esclaves du Sud, elle créerait une

résistance insurmontable parmi les États situés dans cette

partie de l'Union. Des deux côtés on aboutit à l'impossible.]

[Note 95: Il y avait en 1830 dans les États-Unis 2,010,327

esclaves, et 319,439 affranchis; en tout 2,329,766 nègres; ce

qui formait un peu plus du cinquième de la population totale

des États-Unis à la même époque.]

La race nègre ne quittera plus les rivages du continent américain, où

les passions et les vices de l'Europe l'ont fait descendre; elle ne

disparaîtra du Nouveau-Monde qu'en cessant d'exister. Les habitants des

États-Unis peuvent éloigner les malheurs qu'ils redoutent, mais ils ne

sauraient aujourd'hui en détruire la cause.

Je suis obligé d'avouer que je ne considère pas l'abolition de la

servitude comme un moyen de retarder, dans les États du Sud, la lutte

des deux races.

Les nègres peuvent rester long-temps esclaves sans se plaindre; mais

entrés au nombre des hommes libres, ils s'indigneront bientôt d'être

privés de presque tous les droits de citoyens; et ne pouvant devenir les

égaux des blancs, ils ne tarderont pas à se montrer leurs ennemis.

Au Nord, on avait tout profit à affranchir les esclaves; on se délivrait

ainsi de l'esclavage, sans avoir rien à redouter des nègres libres.

Ceux-ci étaient trop peu nombreux pour réclamer jamais leurs droits. Il

n'en est pas de même au Sud.

La question de l'esclavage était pour les maîtres, au Nord, une question

commerciale et manufacturière; au Sud, c'est une question de vie ou de

mort. Il ne faut donc pas confondre l'esclavage au Nord et au Sud.

Dieu me garde de chercher, comme certains auteurs américains, à

justifier le principe de la servitude des nègres; je dis seulement que

tous ceux qui ont admis cet affreux principe autrefois ne sont pas

également libres aujourd'hui de s'en départir.

Je confesse que quand je considère l'état du Sud, je ne découvre, pour

la race blanche qui habite ces contrées, que deux manières d'agir:

affranchir les nègres et les fondre avec elle; rester isolés d'eux et

les tenir le plus long-temps possible dans l'esclavage. Les moyens

termes me paraissent aboutir prochainement à la plus horrible de toutes

les guerres civiles, et peut-être à la ruine de l'une des deux races.

Les Américains du Sud envisagent la question sous ce point de vue, et

ils agissent en conséquence. Ne voulant pas se fondre avec les nègres,

ils ne veulent point les mettre en liberté.

Ce n'est pas que tous les habitants du Sud regardent l'esclavage comme

nécessaire à la richesse du maître; sur ce point, beaucoup d'entre eux

sont d'accord avec les hommes du Nord, et admettent volontiers avec

ceux-ci que la servitude est un mal; mais ils pensent qu'il faut

conserver ce mal pour vivre.

Les lumières, en s'accroissant au Sud, ont fait apercevoir aux habitants

de cette partie du territoire que l'esclavage est nuisible au maître, et

ces mêmes lumières leur montrent, plus clairement qu'ils ne l'avaient vu

jusqu'alors, la presque impossibilité de le détruire. De là un singulier

contraste: l'esclavage s'établit de plus en plus dans les lois, à mesure

que son utilité est plus contestée; et tandis que son principe est

graduellement aboli dans le Nord, on tire au Midi, de ce même principe,

des conséquences de plus en plus rigoureuses.

La législation des États du Sud relative aux esclaves présente de nos

jours une sorte d'atrocité inouïe, et qui seule vient révéler quelque

perturbation profonde dans les lois de l'humanité. Il suffit de lire la

législation des États du Sud pour juger la position désespérée des deux

races qui les habitent.

Ce n'est pas que les Américains de cette partie de l'Union aient

précisément accru les rigueurs de la servitude; ils ont, au contraire,

adouci le sort matériel des esclaves. Les anciens ne connaissaient que

les fers et la mort pour maintenir l'esclavage; les Américains du Sud de

l'Union ont trouvé des garanties plus intellectuelles pour la durée de

leur pouvoir. Ils ont, si je puis m'exprimer ainsi, spiritualisé le

despotisme et la violence. Dans l'antiquité, on cherchait à empêcher

l'esclave de briser ses fers; de nos jours, on a entrepris de lui en

ôter le désir.

Les anciens enchaînaient le corps de l'esclave, mais ils laissaient son

esprit libre et lui permettaient de s'éclairer. En cela ils étaient

conséquents avec eux-mêmes; il y avait alors une issue naturelle à la

servitude: d'un jour à l'autre l'esclave pouvait devenir libre et égal à

son maître.

Les Américains du Sud, qui ne pensent point qu'à aucune époque les

nègres puissent se confondre avec eux, ont défendu, sous des peines

sévères, de leur apprendre à lire et à écrire. Ne voulant pas les élever

à leur niveau, ils les tiennent aussi près que possible de la brute.

De tout temps, l'espérance de la liberté avait été placée au sein de

l'esclavage pour en adoucir les rigueurs.

Les Américains du Sud ont compris que l'affranchissement offrait

toujours des dangers, quand l'affranchi ne pouvait arriver un jour à

s'assimiler au maître. Donner à un homme la liberté et le laisser dans

la misère et l'ignominie, qu'est-ce faire, sinon fournir un chef futur à

la révolte des esclaves? On avait d'ailleurs remarqué depuis long-temps

que la présence du nègre libre jetait une inquiétude vague au fond de

l'âme de ceux qui ne l'étaient pas, et y faisait pénétrer, comme une

lueur douteuse, l'idée de leurs droits. Les Américains du Sud ont enlevé

aux maîtres, dans la plupart des cas, la faculté d'affranchir.[96]

[Note 96: L'affranchissement n'est point interdit, mais

soumis à des formalités qui le rendent difficile.]

J'ai rencontré au Sud de l'Union un vieillard qui jadis avait vécu dans

un commerce illégitime avec une de ses négresses. Il en avait eu

plusieurs enfants qui, en venant au monde, étaient devenus esclaves de

leur père. Plusieurs fois celui-ci avait songé à leur léguer au moins la

liberté, mais des années s'étaient écoulées avant qu'il pût lever les

obstacles mis à l'affranchissement par le législateur. Pendant ce temps,

la vieillesse était venue, et il allait mourir. Il se représentait alors

ses fils traînés de marchés en marchés, et passant de l'autorité

paternelle sous la verge d'un étranger. Ces horribles images jetaient

dans le délire son imagination expirante. Je le vis en proie aux

angoisses du désespoir, et je compris alors comment la nature savait se

venger des blessures que lui faisaient les lois.

Ces maux sont affreux, sans doute; mais ne sont-ils pas la conséquence

prévue et nécessaire du principe même de la servitude parmi les

modernes?

Du moment où les Européens ont pris leurs esclaves dans le sein d'une

race d'hommes différente de la leur, que beaucoup d'entre eux

considéraient comme inférieure aux autres races humaines, et à laquelle

tous envisagent avec horreur l'idée de s'assimiler jamais, ils ont

supposé l'esclavage éternel; car, entre l'extrême inégalité que crée la

servitude, et la complète égalité que produit naturellement parmi les

hommes l'indépendance, il n'y a point d'état intermédiaire qui soit

durable. Les Européens ont senti vaguement cette vérité, mais sans se

l'avouer. Toutes les fois qu'il s'est agi des nègres, on les a vus obéir

tantôt à leur intérêt ou à leur orgueil, tantôt à leur pitié. Ils ont

violé envers le noir tous les droits de l'humanité, et puis ils l'ont

instruit de la valeur et de l'inviolabilité de ces droits. Ils ont

ouvert leurs rangs à leurs esclaves, et quand ces derniers tentaient d'y

pénétrer, ils les ont chassés avec ignominie. Voulant la servitude, ils

se sont laissé entraîner, malgré eux ou à leur insu, vers la liberté,

sans avoir le courage d'être ni complétement iniques, ni entièrement

justes.

S'il est impossible de prévoir une époque où les Américains du Sud

mêleront leur sang à celui des nègres, peuvent-ils, sans s'exposer

eux-mêmes à périr, permettre que ces derniers arrivent à la liberté? Et

s'ils sont obligés, pour sauver leur propre race, de vouloir les

maintenir dans les fers, ne doit-on pas les excuser de prendre les

moyens les plus efficaces pour y parvenir?

Ce qui se passe dans le Sud de l'Union me semble tout à la fois la

conséquence la plus horrible et la plus naturelle de l'esclavage.

Lorsque je vois l'ordre de la nature renversé, quand j'entends

l'humanité qui crie et se débat en vain sous les lois, j'avoue que je ne

trouve point d'indignation pour flétrir les hommes de nos jours, auteurs

de ces outrages; mais je rassemble toute ma haine contre ceux qui, après

plus de mille ans d'égalité, ont introduit de nouveau la servitude dans

le monde.

Quels que soient, du reste, les efforts des Américains du Sud pour

conserver l'esclavage, ils n'y réussiront pas toujours. L'esclavage,

resserré sur un seul point du globe, attaqué par le christianisme comme

injuste, par l'économie politique comme funeste; l'esclavage, au milieu

de la liberté démocratique et des lumières de notre âge, n'est point une

institution qui puisse durer. Il cessera par le fait de l'esclave ou par

celui du maître. Dans les deux cas, il faut s'attendre à de grands

malheurs.

Si on refuse la liberté aux nègres du Sud, ils finiront par la saisir

violemment eux-mêmes; si on la leur accorde, ils ne tarderont pas à en

abuser.

QUELLES SONT LES CHANCES DE DURÉE DE L'UNION AMÉRICAINE, QUELS DANGERS

LA MENACE.

Ce qui fait la force prépondérante réside dans les États plutôt

que dans l'Union. -- La confédération ne durera qu'autant que tous

les États qui la composent voudront en faire partie. -- Causes qui

doivent les porter à rester unis. -- Utilité d'être unis pour

résister aux étrangers et pour n'avoir pas d'étrangers en

Amérique. -- La Providence n'a pas élevé de barrières naturelles

entre les différents États. -- Il n'existe pas d'intérêts matériels

qui les divisent. -- Intérêt qu'a le Nord à la prospérité et à

l'union du Sud et de l'Ouest; le Sud à celles du Nord et de

l'Ouest; l'Ouest à celles des deux autres. -- Intérêts immatériels

qui unissent les Américains. -- Uniformité des opinions. -- Les

dangers de la confédération naissent de la différence des

caractères, dans les hommes qui la composent, et de leurs

passions. -- Caractères des hommes du Sud et du Nord. -- La

croissance rapide de l'Union est un de ses plus grands

périls. -- Marche de la population vers le Nord-Ouest. -- Gravitation

de la puissance de ce côté. -- Passions que ces mouvements rapides

de la fortune font naître. -- L'Union subsistant, son gouvernement

tend-il à prendre de la force ou à s'affaiblir? -- Divers signes

d'affaiblissement. -- _Internal improvements._ -- Terres

désertes. -- Indiens. -- Affaire de la banque. -- Affaire du tarif.

-- Le général Jackson.

De l'existence de l'Union dépend en partie le maintien de ce qui existe

dans chacun des États qui la composent. Il faut donc examiner d'abord

quel est le sort probable de l'Union. Mais, avant tout, il est bon de se

fixer sur un point: si la confédération actuelle venait à se briser, il

me paraît incontestable que les États qui en font partie ne

retourneraient pas à leur individualité première. À la place d'une

Union, il s'en formerait plusieurs. Je n'entends point rechercher sur

quelles bases ces nouvelles Unions viendraient à s'établir; ce que je

veux montrer, ce sont les causes qui peuvent amener le démembrement de

la confédération actuelle.

Pour y parvenir, je vais être obligé de parcourir de nouveau quelques

unes des routes dans lesquelles j'étais précédemment entré. Je devrai

exposer aux regards plusieurs objets qui sont déjà connus. Je sais qu'en

agissant ainsi je m'expose aux reproches du lecteur; mais l'importance

de la matière qui me reste à traiter est mon excuse. Je préfère me

répéter quelquefois que de n'être pas compris, et j'aime mieux nuire à

l'auteur qu'au sujet.

Les législateurs qui ont formé la constitution de 1789 se sont efforcés

de donner au pouvoir fédéral une existence à part et une force

prépondérante.

Mais ils étaient bornés par les conditions mêmes du problème qu'ils

avaient à résoudre. On ne les avait point chargés de constituer le

gouvernement d'un peuple unique, mais de régler l'association de

plusieurs peuples; et quels que fussent leurs désirs, il fallait

toujours qu'ils en arrivassent à partager l'exercice de la souveraineté.

Pour bien comprendre quelles furent les conséquences de ce partage, il

est nécessaire de faire une courte distinction entre les actes de la

souveraineté.

Il y a des objets qui sont nationaux par leur nature, c'est-à-dire qui

ne se rapportent qu'à la nation prise en corps, et ne peuvent être

confiés qu'à l'homme ou à l'assemblée qui représente le plus

complétement la nation entière. Je mettrai de ce nombre la guerre et la

diplomatie.

Il en est d'autres qui sont provinciaux de leur nature, c'est-à-dire qui

ne se rapportent qu'à certaines localités, et ne peuvent être

convenablement traités que dans la localité même. Tel est le budget des

communes.

On rencontre enfin des objets qui ont une nature mixte: ils sont

nationaux, en ce qu'ils intéressent tous les individus qui composent la

nation; ils sont provinciaux, en ce qu'il n'y a pas nécessité que la

nation elle-même y pourvoie. Ce sont, par exemple, les droits qui

règlent l'état civil et politique des citoyens. Il n'existe pas d'état

social sans droits civils et politiques. Ces droits intéressent donc

également tous les citoyens; mais il n'est pas toujours nécessaire à

l'existence et à la prospérité de la nation que ces droits soient

uniformes, et par conséquent qu'ils soient réglés par le pouvoir

central.

Parmi les objets dont s'occupe la souveraineté, il y a donc deux

catégories nécessaires; on les retrouve dans toutes les sociétés bien

constituées, quelle que soit du reste la base sur laquelle le pacte

social ait été établi.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 21 / 28 段