Cette différence se remarque non seulement en comparant le Nord et le

Sud, mais en comparant entre eux les habitants du Sud. Presque tous les

hommes qui dans les États les plus méridionaux de l'Union se livrent à

des entreprises commerciales et cherchent à utiliser l'esclavage, sont

venus du Nord; chaque jour, les gens du Nord se répandent dans cette

partie du territoire américain où la concurrence est moins à craindre

pour eux; ils y découvrent des ressources que n'y apercevraient point

les habitants, et se pliant à un système qu'ils désapprouvent, ils

parviennent à en tirer un meilleur parti que ceux qui le soutiennent

encore après l'avoir fondé.

Si je voulais pousser plus loin le parallèle, je prouverais aisément que

presque toutes les différences qui se remarquent entre le caractère des

Américains au Sud et au Nord ont pris naissance dans l'esclavage; mais

ce serait sortir de mon sujet: je cherche en ce moment, non pas quels

sont tous les effets de la servitude, mais quels effets elle produit sur

la prospérité matérielle de ceux qui l'ont admise.

Cette influence de l'esclavage sur la production des richesses ne

pouvait être que très imparfaitement connue de l'antiquité. La servitude

existait alors dans tout l'univers policé, et les peuples qui ne la

connaissaient point étaient des barbares.

Aussi le christianisme n'a-t-il détruit l'esclavage qu'en faisant valoir

les droits de l'esclave; de nos jours on peut l'attaquer au nom du

maître: sur ce point l'intérêt et la morale sont d'accord.

À mesure que ces vérités se manifestaient aux États-Unis, on voyait

l'esclavage reculer peu à peu devant les lumières de l'expérience.

La servitude avait commencé au Sud et s'était ensuite étendue vers le

Nord, aujourd'hui elle se retire. La liberté, partie du Nord, descend

sans s'arrêter vers le Sud. Parmi les grands États, la Pensylvanie forme

aujourd'hui l'extrême limite de l'esclavage vers le Nord, mais dans ces

limites mêmes il est ébranlé; le Maryland, qui est immédiatement

au-dessous de la Pensylvanie, se prépare chaque jour à s'en passer, et

déjà la Virginie, qui suit le Maryland, discute son utilité et ses

dangers[83].

[Note 83: Il y a une raison particulière qui achève de

détacher de la cause de l'esclavage les deux derniers États

que je viens de nommer.

L'ancienne richesse de cette partie de l'Union était

principalement fondée sur la culture du tabac. Les esclaves

sont particulièrement appropriés à cette culture: or, il

arrive que depuis bien des années le tabac perd de sa valeur

vénale; cependant la valeur des esclaves reste toujours la

même. Ainsi le rapport entre les frais de production et les

produits est changé. Les habitants du Maryland et de la

Virginie se sentent donc plus disposés qu'ils ne l'étaient il

y a trente ans, soit à se passer d'esclaves dans la culture

du tabac, soit à abandonner en même temps la culture du tabac

et l'esclavage.]

Il ne se fait pas un grand changement dans les institutions humaines

sans qu'au milieu des causes de ce changement on ne découvre la loi des

successions.

Lorsque l'inégalité des partages régnait au Sud, chaque famille était

représentée par un homme riche qui ne sentait pas plus le besoin que le

goût du travail; autour de lui vivaient de la même manière, comme autant

de plantes parasites, les membres de sa famille que la loi avait exclus

de l'héritage commun; on voyait alors dans toutes les familles du Sud ce

qu'on voit encore de nos jours dans les familles nobles de certains

pays de l'Europe, où les cadets, sans avoir la même richesse que l'aîné,

restent aussi oisifs que lui. Cet effet semblable était produit en

Amérique et en Europe par des causes entièrement analogues. Dans le Sud

des États-Unis, la race entière des blancs formait un corps

aristocratique à la tête duquel se tenaient un certain nombre

d'individus privilégiés dont la richesse était permanente et les loisirs

héréditaires. Ces chefs de la noblesse américaine perpétuaient dans le

corps dont ils étaient les représentants les préjugés traditionnels de

la race blanche, et maintenaient l'oisiveté en honneur. Dans le sein de

cette aristocratie, on pouvait rencontrer des pauvres, mais non des

travailleurs; la misère y paraissait préférable à l'industrie; les

ouvriers nègres et esclaves ne trouvaient donc point de concurrents, et,

quelque opinion qu'on pût avoir sur l'utilité de leurs efforts, il

fallait bien les employer, puisqu'ils étaient seuls.

Du moment où la loi des successions a été abolie, toutes les fortunes

ont commencé à diminuer simultanément, toutes les familles se sont

rapprochées par un même mouvement de l'état où le travail devient

nécessaire à l'existence; beaucoup d'entre elles ont entièrement

disparu; toutes ont entrevu le moment où il faudrait que chacun pourvût

soi-même à ses besoins. Aujourd'hui on voit encore des riches, mais ils

ne forment plus un corps compacte et héréditaire; ils n'ont pu adopter

un esprit, y persévérer et le faire pénétrer dans tous les rangs. On a

donc commencé à abandonner d'un commun accord le préjugé qui flétrissait

le travail; il y a eu plus de pauvres, et les pauvres ont pu sans

rougir s'occuper des moyens de gagner leur vie. Ainsi l'un des effets

les plus prochains de l'égalité des partages a été de créer une classe

d'ouvriers libres. Du moment où l'ouvrier libre est entré en concurrence

avec l'esclave, l'infériorité de ce dernier s'est fait sentir, et

l'esclavage a été attaqué dans son principe même, qui est l'intérêt du

maître.

À mesure que l'esclavage recule, la race noire le suit dans sa marche

rétrograde, et retourne avec lui vers les tropiques, d'où elle est

originairement venue.

Ceci peut paraître extraordinaire au premier abord, on va bientôt le

concevoir.

En abolissant le principe de servitude, les Américains ne mettent point

les esclaves en liberté.

Peut-être comprendrait-on avec peine ce qui va suivre, si je ne citais

un exemple; je choisirai celui de l'État de New-York. En 1788, l'État de

New-York prohibe dans son sein la vente des esclaves. C'était d'une

manière détournée en prohiber l'importation. Dès lors le nombre des

nègres ne s'accroît plus que suivant l'accroissement naturel de la

population noire. Huit ans après, on prend une mesure plus décisive, et

l'on déclare qu'à partir du 4 juillet 1799 tous les enfants qui naîtront

de parents esclaves seront libres. Toute voie d'accroissement est alors

fermée; il y a encore des esclaves, mais on peut dire que la servitude

n'existe plus.

À partir de l'époque où un État du Nord prohibe ainsi l'importation des

esclaves, on ne retire plus de noirs du Sud pour les transporter dans

son sein.

Du moment où un État du Nord défend la vente des nègres, l'esclave ne

pouvant plus sortir des mains de celui qui le possède, devient une

propriété incommode, et on a intérêt à le transporter au Sud.

Le jour où un État du Nord déclare que le fils de l'esclave naîtra

libre, ce dernier perd une grande partie de sa valeur vénale; car sa

postérité ne peut plus entrer dans le marché, et on a encore un grand

intérêt à le transporter au Sud.

Ainsi la même loi empêche que les esclaves du Sud ne viennent au Nord,

et pousse ceux du Nord vers le Sud.

Mais voici une autre cause plus puissante que toutes celles dont je

viens de parler.

À mesure que le nombre des esclaves diminue dans un État, le besoin des

travailleurs libres s'y fait sentir. À mesure que les travailleurs

libres s'emparent de l'industrie, le travail de l'esclave étant moins

productif, celui-ci devient une propriété médiocre ou inutile, et on a

encore grand intérêt à l'exporter au Sud, où la concurrence n'est pas à

craindre.

L'abolition de l'esclavage ne fait donc pas arriver l'esclave à la

liberté; elle le fait seulement changer de maître: du septentrion, il

passe au midi.

Quant aux nègres affranchis et à ceux qui naissent après que l'esclavage

a été aboli, ils ne quittent point le Nord pour passer au Sud, mais ils

se trouvent vis-à-vis des Européens dans une position analogue à celle

des indigènes; ils restent à moitié civilisés et privés de droits au

milieu d'une population qui leur est infiniment supérieure en richesses

et en lumières; ils sont en butte à la tyrannie des lois[84] et à

l'intolérance des moeurs. Plus malheureux sous un certain rapport que

les Indiens, ils ont contre eux les souvenirs de l'esclavage, et ils ne

peuvent réclamer la possession d'un seul endroit du sol; beaucoup

succombent à leur misère[85]; les autres se concentrent dans les villes,

où, se chargeant des plus grossiers travaux, ils mènent une existence

précaire et misérable.

[Note 84: Les États où l'esclavage est aboli s'appliquent

ordinairement à rendre fâcheux aux nègres libres le séjour de

leur territoire; et comme il s'établit sur ce point une sorte

d'émulation entre les différents États, les malheureux nègres

ne peuvent que choisir entre des maux.]

[Note 85: Il existe une grande différence entre la mortalité

des blancs et celle des noirs dans les États où l'esclavage

est aboli: de 1820 à 1831, il n'est mort à Philadelphie qu'un

blanc sur quarante-deux individus appartenant à la race

blanche, tandis qu'il y est mort un nègre sur vingt et un

individus appartenant à la race noire. La mortalité n'est pas

si grande à beaucoup près parmi les nègres esclaves. (Voyez

_Emmerson's medical Statistics_, p. 28.)]

Quand, d'ailleurs, le nombre des nègres continuerait à croître de la

même manière qu'à l'époque où ils ne possédaient pas encore la liberté,

le nombre des blancs augmentant avec une double vitesse après

l'abolition de l'esclavage, les noirs seraient bientôt comme engloutis

au milieu des flots d'une population étrangère.

Un pays cultivé par des esclaves est en général moins peuplé qu'un pays

cultivé par des hommes libres; de plus, l'Amérique est une contrée

nouvelle; au moment donc où un État abolit l'esclavage, il n'est encore

qu'à moitié plein. À peine la servitude y est-elle détruite, et le

besoin des travailleurs libres s'y fait-il sentir, qu'on voit accourir

dans son sein, de toutes les parties du pays, une foule de hardis

aventuriers; ils viennent pour profiter des ressources nouvelles qui

vont s'ouvrir à l'industrie. Le sol se divise entre eux; sur chaque

portion s'établit une famille de blancs qui s'en empare. C'est aussi

vers les États libres que l'émigration européenne se dirige. Que ferait

le pauvre d'Europe qui vient chercher l'aisance et le bonheur dans le

Nouveau-Monde, s'il allait habiter un pays où le travail est entaché

d'ignominie?

Ainsi la population blanche croît par son mouvement naturel et en même

temps par une immense émigration, tandis que la population noire ne

reçoit point d'émigrants et s'affaiblit. Bientôt la proportion qui

existait entre les deux races est renversée. Les nègres ne forment plus

qu'un malheureux débris, une petite tribu pauvre et nomade, perdue au

milieu d'un peuple immense et maître du sol; et l'on ne s'aperçoit plus

de leur présence que par les injustices et les rigueurs dont ils sont

l'objet.

Dans beaucoup d'États de l'Ouest, la race nègre n'a jamais paru; dans

tous les États du Nord elle disparaît. La grande question de l'avenir se

resserre donc dans un cercle étroit; elle devient ainsi moins

redoutable, mais non plus facile à résoudre.

À mesure qu'on descend vers le Midi, il est plus difficile d'abolir

utilement l'esclavage. Ceci résulte de plusieurs causes matérielles

qu'il est nécessaire de développer.

La première est le climat: il est certain qu'à proportion que les

Européens s'approchent des tropiques, le travail leur devient plus

difficile; beaucoup d'Américains prétendent même que sous une certaine

latitude il finit par leur être mortel, tandis que le nègre s'y soumet

sans dangers[86]; mais je ne pense pas que cette idée, si favorable à la

paresse de l'homme du Midi, soit fondée sur l'expérience. Il ne fait pas

plus chaud dans le sud de l'Union que dans le sud de l'Espagne et de

l'Italie[87]. Pourquoi l'Européen n'y pourrait-il exécuter les mêmes

travaux? Et si l'esclavage a été aboli en Italie et en Espagne sans que

les maîtres périssent, pourquoi n'en arriverait-il pas de même dans

l'Union? Je ne crois donc pas que la nature ait interdit, sous peine de

mort, aux Européens de la Géorgie ou des Florides de tirer eux-mêmes

leur subsistance du sol; mais ce travail leur serait assurément plus

pénible et moins productif[88] qu'aux habitants de la Nouvelle-Angleterre.

Le travailleur libre perdant ainsi au Sud une partie de sa supériorité

sur l'esclave, il est moins utile d'abolir l'esclavage.

[Note 86: Ceci est vrai dans les endroits où l'on cultive le

riz. Les rizières, qui sont malsaines en tous pays, sont

particulièrement dangereuses dans ceux que le soleil brûlant

des tropiques vient frapper. Les Européens auraient bien de

la peine à cultiver la terre dans cette partie du

Nouveau-Monde, s'ils voulaient s'obstiner à lui faire

produire du riz. Mais ne peut-on pas se passer de rizières?]

[Note 87: Ces États sont plus près de l'équateur que l'Italie

et l'Espagne, mais le continent de l'Amérique est infiniment

plus froid que celui de l'Europe.]

[Note 88: L'Espagne fit jadis transporter dans un district de

la Louisiane appelé Attakapas, un certain nombre de paysans

des Açores. L'esclavage ne fut point introduit parmi eux;

c'était un essai. Aujourd'hui ces hommes cultivent encore la

terre sans esclaves; mais leur industrie est si languissante,

qu'elle fournit à peine à leurs besoins.]

Toutes les plantes de l'Europe croissent dans le Nord de l'Union; le Sud

a des produits spéciaux.

On a remarqué que l'esclavage est un moyen dispendieux de cultiver les

céréales. Celui qui récolte le blé dans un pays où la servitude est

inconnue, ne retient habituellement à son service qu'un petit nombre

d'ouvriers; à l'époque de la moisson, et pendant les semailles, il en

réunit, il est vrai, beaucoup d'autres; mais ceux-là n'habitent que

momentanément sa demeure.

Pour remplir ses greniers ou ensemencer ses champs, l'agriculteur qui

vit dans un État à esclaves est obligé d'entretenir durant toute l'année

un grand nombre de serviteurs, qui pendant quelques jours seulement lui

sont nécessaires; car, différents des ouvriers libres, les esclaves ne

sauraient attendre, en travaillant pour eux-mêmes, le moment où l'on

doit venir louer leur industrie. Il faut les acheter pour s'en servir.

L'esclavage, indépendamment de ses inconvénients généraux, est donc

naturellement moins applicable aux pays où les céréales sont cultivées

qu'à ceux où on récolte d'autres produits.

La culture du tabac, du coton et surtout de la canne à sucre, exige, au

contraire, des soins continuels. On peut y employer des femmes et des

enfants qu'on ne pourrait point utiliser dans la culture du blé. Ainsi,

l'esclavage est naturellement plus approprié au pays d'où l'on tire les

produits que je viens de nommer.

Le tabac, le coton, la canne, ne croissent qu'au Sud; ils y forment les

sources principales de la richesse du pays. En détruisant l'esclavage,

les hommes du Sud se trouveraient dans l'une de ces deux alternatives:

ou ils seraient obligés de changer leur système de culture, et alors

ils entreraient en concurrence avec les hommes du Nord, plus actifs et

plus expérimentés qu'eux; ou ils cultiveraient les mêmes produits sans

esclaves, et alors ils auraient à supporter la concurrence de autres

États du Sud qui les auraient conservés.

Ainsi le Sud a des raisons particulières de garder l'esclavage, que n'a

point le Nord.

Mais voici un autre motif plus puissant que tous les autres. Le Sud

pourrait bien, à la rigueur, abolir la servitude; mais comment se

délivrerait-il des noirs? Au Nord, on chasse en même temps l'esclavage

et les esclaves. Au Sud, on ne peut espérer d'atteindre en même temps ce

double résultat.

En prouvant que la servitude était plus naturelle et plus avantageuse au

Sud qu'au Nord, j'ai suffisamment indiqué que le nombre des esclaves

devait y être beaucoup plus grand. C'est dans le Sud qu'ont été amenés

les premiers Africains; c'est là qu'ils sont toujours arrivés en plus

grand nombre. À mesure qu'on s'avance vers le Sud, le préjugé qui

maintient l'oisiveté en honneur prend de la puissance. Dans les États

qui avoisinent le plus les tropiques, il n'y a pas un blanc qui

travaille. Les nègres sont donc naturellement plus nombreux au Sud qu'au

Nord. Chaque jour, comme je l'ai dit plus haut, ils le deviennent

davantage; car, à proportion qu'on détruit l'esclavage à l'une des

extrémités de l'Union, les nègres s'accumulent à l'autre. Ainsi, le

nombre des noirs augmente au Sud, non seulement par le mouvement naturel

de la population, mais encore par l'émigration forcée des nègres du

Nord. La race africaine a, pour croître dans cette partie de l'Union,

des causes analogues à celles qui font grandir si vite la race

européenne au Nord.

Dans l'État du Maine, on compte un nègre sur 300 habitants; dans le

Massachusetts, un sur 100; dans l'État de New-York, deux sur 100; en

Pensylvanie, trois; au Maryland, trente-quatre; quarante-deux dans la

Virginie, et cinquante-cinq enfin dans la Caroline du Sud[89]. Telle

était la proportion des noirs par rapport à celle des blancs dans

l'année 1830. Mais cette proportion change sans cesse: chaque jour elle

devient plus petite au Nord et plus grande au Sud.

[Note 89: On lit dans l'ouvrage américain intitulé _Letters

on the colonisation Society_, par Carey, 1833, ce qui suit:

«Dans la Caroline du Sud, depuis quarante ans, la race noire

croît plus vite que celle des blancs. En faisant un ensemble

de la population des cinq États du Sud qui ont d'abord eu des

esclaves, dit encore M. Carey, le Maryland, la Virginie, la

Caroline du Nord, la Caroline du Sud et la Géorgie, on

découvre que de 1790 à 1830 les blancs ont augmenté dans le

rapport de 80 par 100.»

Aux États-Unis, en 1830, les hommes appartenant aux deux

races étaient distribués de la manière suivante: États où

l'esclavage est aboli, 6,565,434 blancs, 120,520 nègres.

États où l'esclavage existe encore, 3,960,814 blancs,

2,208,102 nègres.]

Il est évident que dans les États les plus méridionaux de l'Union, on ne

saurait abolir l'esclavage comme on l'a fait dans les États du Nord,

sans courir de très grands dangers, que ceux-ci n'ont point eu à

redouter.

Nous avons vu comment les États du Nord ménageaient la transition entre

l'esclavage et la liberté. Ils gardent la génération présente dans les

fers et émancipent les races futures; de cette manière, on n'introduit

les nègres que peu à peu dans la société, et tandis qu'on retient dans

la servitude l'homme qui pourrait faire un mauvais usage de son

indépendance, on affranchit celui qui, avant de devenir maître de

lui-même, peut encore apprendre l'art d'être libre.

Il serait difficile de faire l'application de cette méthode au Sud.

Lorsqu'on déclare qu'à partir de certaine époque, le fils du nègre sera

libre, on introduit le principe et l'idée de la liberté dans le sein

même de la servitude: les noirs que le législateur garde dans

l'esclavage, et qui voient leurs fils en sortir, s'étonnent de ce

partage inégal que fait entre eux la destinée; ils s'inquiètent et

s'irritent. Dès lors, l'esclavage a perdu à leurs yeux l'espèce de

puissance morale que lui donnaient le temps et la coutume; il en est

réduit à n'être plus qu'un abus visible de la force. Le Nord n'avait

rien à craindre de ce contraste, parce qu'au Nord les noirs étaient en

petit nombre, et les blancs très nombreux. Mais si cette première aurore

de la liberté venait à éclairer en même temps deux millions d'hommes,

les oppresseurs devraient trembler.

Après avoir affranchi les fils de leurs esclaves, les Européens du Sud

seraient bientôt contraints d'étendre à toute la race noire le même

bienfait.

Dans le Nord, comme je l'ai dit plus haut, du moment où l'esclavage est

aboli, et même du moment où il devient probable que le temps de son

abolition approche, il se fait un double mouvement: les esclaves

quittent le pays pour être transportés plus au Sud; les blancs des

États du Nord et les émigrants d'Europe affluent à leur place.

Ces deux causes ne peuvent opérer de la même manière dans les derniers

États du Sud. D'une part, la masse des esclaves y est trop grande pour

qu'on puisse espérer de leur faire quitter le pays; d'autre part, les

Européens et les Anglo-Américains du Nord redoutent de venir habiter une

contrée où l'on n'a point encore réhabilité le travail. D'ailleurs, ils

regardent avec raison des États où la proportion des nègres surpasse ou

égale celle des blancs, comme menacés de grands malheurs, et ils

s'abstiennent de porter leur industrie de ce côté.

Ainsi, en abolissant l'esclavage, les hommes du Sud ne parviendraient

pas, comme leurs frères du Nord, à faire arriver graduellement les

nègres à la liberté; ils ne diminueraient pas sensiblement le nombre des

noirs, et ils resteraient seuls pour les contenir. Dans le cours de peu

d'années, on verrait donc un grand peuple de nègres libres placé au

milieu d'une nation à peu près égale de blancs.

Les mêmes abus du pouvoir qui maintiennent aujourd'hui l'esclavage

deviendraient alors dans le Sud la source des plus grands dangers

qu'auraient à redouter les blancs. Aujourd'hui le descendant des

Européens possède seul la terre; il est maître absolu de l'industrie;

seul il est riche, éclairé, armé. Le noir ne possède aucun de ces

avantages; mais il peut s'en passer, il est esclave. Devenu libre,

chargé de veiller lui-même sur son sort, peut-il rester privé de toutes

ces choses sans mourir? Ce qui faisait la force du blanc, quand

l'esclavage existait, l'expose donc à mille périls après que l'esclavage

est aboli.

Laissant le nègre en servitude, on peut le tenir dans un état voisin de

la brute; libre, on ne peut l'empêcher de s'instruire assez pour

apprécier l'étendue de ses maux et en entrevoir le remède. Il y a

d'ailleurs un singulier principe de justice relative qu'on trouve très

profondément enfoncé dans le coeur humain. Les hommes sont beaucoup plus

frappés de l'inégalité qui existe dans l'intérieur d'une même classe,

que des inégalités qu'on remarque entre les différentes classes. On

comprend l'esclavage; mais comment concevoir l'existence de plusieurs

millions de citoyens éternellement pliés sous l'infamie et livrés à des

misères héréditaires? Dans le Nord, une population de nègres affranchis

éprouve ces maux et ressent ces injustices; mais elle est faible et

réduite; dans le Sud elle serait nombreuse et forte.

Du moment où l'on admet que les blancs et les nègres émancipés sont

placés sur le même sol comme des peuples étrangers l'un et l'autre, on

comprendra sans peine qu'il n'y a plus que deux chances dans l'avenir:

il faut que les nègres et les blancs se confondent entièrement ou se

séparent.

J'ai déjà exprimé plus haut quelle était ma conviction sur le premier

moyen[90]. Je ne pense pas que la race blanche et la race noire en

viennent nulle part à vivre sur un pied d'égalité.

[Note 90: Cette opinion, du reste, est appuyée sur des

autorités bien autrement graves que la mienne. On lit entre

autres dans les _Mémoires de Jefferson_: «Rien n'est plus

clairement écrit dans le livre des destinées que

l'affranchissement des noirs, et il est tout aussi certain

que les deux races également libres ne pourront vivre sous le

même gouvernement. La nature, l'habitude et l'opinion ont

établi entre elles des barrières insurmontables.» (Voyez

_Extrait des Mémoires de Jefferson_, par M. Conseil.)]

Mais je crois que la difficulté sera bien plus grande encore aux

États-Unis que partout ailleurs. Il arrive qu'un homme se place en

dehors des préjugés de religion, de pays, de race, et si cet homme est

roi, il peut opérer de surprenantes révolutions dans la société: un

peuple tout entier ne saurait se mettre ainsi en quelque sorte au-dessus

de lui-même.

Un despote venant à confondre les Américains et leurs anciens esclaves

sous le même joug, parviendrait peut-être à les mêler: tant que la

démocratie américaine restera à la tête des affaires, nul n'osera tenter

une pareille entreprise, et l'on peut prévoir que, plus les blancs des

États-Unis seront libres, plus ils chercheront à s'isoler.[91]

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 20 / 28 段