En lisant ce rapport, rédigé d'ailleurs par une main habile,

on est étonné de la facilité et de l'aisance avec lesquelles,

dès les premiers mots, l'auteur se débarrasse des arguments

fondés sur le droit naturel et sur la raison, qu'il nomme des

principes abstraits et théoriques. Plus j'y songe et plus je

pense que la seule différence qui existe entre l'homme

civilisé et celui qui ne l'est pas, par rapport à la justice,

est celle-ci: l'un conteste à la justice des droits que

l'autre se contente de violer.]

POSITION QU'OCCUPE LA RACE NOIRE AUX ÉTATS-UNIS[74]: DANGERS QUE SA

PRÉSENCE FAIT COURIR AUX BLANCS.

[Note 74: Avant de traiter cette matière, je dois un

avertissement au lecteur. Dans un livre dont j'ai déjà parlé

au commencement de cet ouvrage, et qui est sur le point de

paraître, M. Gustave de Beaumont, mon compagnon de voyage, a

eu pour principal objet de faire connaître en France quelle

est la position des nègres au milieu de la population blanche

des États-Unis. M. de Beaumont a traité à fond une question

que mon sujet m'a seulement permis d'effleurer.

Son livre, dont les notes contiennent un très grand nombre de

documents législatifs et historiques, fort précieux et

entièrement inconnus, présente en outre des tableaux dont

l'énergie ne saurait être égalée que par la vérité. C'est

l'ouvrage de M. de Beaumont que devront lire ceux qui

voudront comprendre à quels excès de tyrannie sont peu à peu

poussés les hommes quand une fois ils ont commencé à sortir

de la nature et de l'humanité.]

Pourquoi il est plus difficile d'abolir l'esclavage et d'en faire

disparaître la trace chez les modernes que chez les anciens. -- Aux

États-Unis, le préjugé des blancs contre les noirs semble devenir

plus fort à mesure qu'on détruit l'esclavage. -- Situation des

nègres dans les États du Nord et du Sud. -- Pourquoi les Américains

abolissent l'esclavage. -- La servitude, qui abrutit l'esclave,

appauvrit le maître. -- Différences qu'on remarque entre la rive

droite et la rive gauche de l'Ohio. -- À quoi il faut les

attribuer. -- La race noire rétrograde vers le Sud, comme le fait

l'esclave. -- Comment ceci s'explique. -- Difficultés que rencontrent

les États du Sud à abolir l'esclavage. -- Dangers de

l'avenir. -- Préoccupation des esprits. -- Fondation d'une colonie

noire en Afrique. -- Pourquoi les Américains du Sud, en même temps

qu'ils se dégoûtent de l'esclavage, accroissent ses rigueurs.

Les Indiens mourront dans l'isolement comme ils ont vécu; mais la

destinée des nègres est en quelque sorte enlacée dans celle des

Européens. Les deux races sont liées l'une à l'autre, sans pour cela se

confondre; il leur est aussi difficile de se séparer complétement que de

s'unir.

Le plus redoutable de tous les maux qui menacent l'avenir des États-Unis

naît de la présence des noirs sur leur sol. Lorsqu'on cherche la cause

des embarras présents et des dangers futurs de l'Union, on arrive

presque toujours à ce premier fait de quelque point qu'on parte.

Les hommes ont en général besoin de grands et constants efforts pour

créer des maux durables; mais il est un mal qui pénètre dans le monde

furtivement: d'abord on l'aperçoit à peine au milieu des abus ordinaires

du pouvoir; il commence avec un individu dont l'histoire ne conserve pas

le nom; on le dépose comme un germe maudit sur quelque point du sol; il

se nourrit ensuite de lui-même, s'étend sans effort, et croît

naturellement avec la société qui l'a reçu: ce mal est l'esclavage.

Le christianisme avait détruit la servitude; les chrétiens du XVIe

siècle l'ont rétablie; ils ne l'ont jamais admise cependant que comme

une exception dans leur système social, et ils ont pris soin de la

restreindre à une seule des races humaines. Ils ont ainsi fait à

l'humanité une blessure moins large, mais infiniment plus difficile à

guérir.

Il faut discerner deux choses avec soin: l'esclavage en lui-même et ses

suites.

Les maux immédiats produits par l'esclavage étaient à peu près les mêmes

chez les anciens qu'ils le sont chez les modernes, mais les suites de

ces maux étaient différentes. Chez les anciens, l'esclave appartenait à

la même race que son maître, et souvent il lui était supérieur en

éducation et en lumières[75]. La liberté seule les séparait; la liberté

étant donnée, ils se confondaient aisément.

[Note 75: On sait que plusieurs des auteurs les plus célèbres

de l'antiquité étaient ou avaient été des esclaves: Ésope et

Térence sont de ce nombre. Les esclaves n'étaient pas

toujours pris parmi les nations barbares: la guerre mettait

des hommes très civilisés dans la servitude.]

Les anciens avaient donc un moyen bien simple de se délivrer de

l'esclavage et de ses suites; ce moyen était l'affranchissement, et dès

qu'ils l'ont employé d'une manière générale, ils ont réussi.

Ce n'est pas que, dans l'antiquité, les traces de la servitude ne

subsistassent encore quelque temps après que la servitude était

détruite.

Il y a un préjugé naturel qui porte l'homme à mépriser celui qui a été

son inférieur, long-temps encore après qu'il est devenu son égal; à

l'inégalité réelle que produit la fortune ou la loi, succède toujours

une inégalité imaginaire qui a ses racines dans les moeurs; mais chez

les anciens, cet effet secondaire de l'esclavage avait un terme.

L'affranchi ressemblait si fort aux hommes d'origine libre, qu'il

devenait bientôt impossible de le distinguer au milieu d'eux.

Ce qu'il y avait de plus difficile chez les anciens, était de modifier

la loi; chez les modernes, c'est de changer les moeurs, et, pour nous,

la difficulté réelle commence où l'antiquité la voyait finir.

Ceci vient de ce que chez les modernes le fait immatériel et fugitif de

l'esclavage se combine de la manière la plus funeste avec le fait

matériel et permanent de la différence de race. Le souvenir de

l'esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de

l'esclavage.

Il n'y a pas d'Africain qui soit venu librement sur les rivages du

Nouveau-Monde; d'où il suit que tous ceux qui s'y trouvent de nos jours

sont esclaves ou affranchis. Ainsi, le nègre, avec l'existence,

transmet à tous ses descendants le signe extérieur de son ignominie. La

loi peut détruire la servitude; mais il n'y a que Dieu seul qui puisse

en faire disparaître la trace.

L'esclave moderne ne diffère pas seulement du maître par la liberté,

mais encore par l'origine. Vous pouvez rendre le nègre libre, mais vous

ne sauriez faire qu'il ne soit pas vis-à-vis de l'Européen dans la

position d'un étranger.

Ce n'est pas tout encore: cet homme qui est né dans la bassesse; cet

étranger que la servitude a introduit parmi nous, à peine lui

reconnaissons-nous les traits généraux de l'humanité. Son visage nous

paraît hideux, son intelligence nous semble bornée, ses goûts sont bas;

peu s'en faut que nous ne le prenions pour un être intermédiaire entre

la brute et l'homme[76].

[Note 76: Pour que les blancs quittassent l'opinion qu'ils

ont conçue de l'infériorité intellectuelle et morale de leurs

anciens esclaves, il faudrait que les nègres changeassent, et

ils ne peuvent changer tant que subsiste cette opinion.]

Les modernes, après avoir aboli l'esclavage, ont donc encore à détruire

trois préjugés bien plus insaisissables et plus tenaces que lui: le

préjugé du maître, le préjugé de race, et enfin le préjugé du blanc.

Il nous est fort difficile, à nous qui avons eu le bonheur de naître au

milieu d'hommes que la nature avait faits nos semblables et la loi nos

égaux; il nous est fort difficile, dis-je, de comprendre quel espace

infranchissable sépare le nègre d'Amérique de l'Européen. Mais nous

pouvons en avoir une idée éloignée en raisonnant par analogie.

Nous avons vu jadis parmi nous de grandes inégalités qui n'avaient leurs

racines que dans la législation. Quoi de plus fictif qu'une infériorité

purement légale! Quoi de plus contraire à l'instinct de l'homme que des

différences permanentes établies entre des gens évidemment semblables!

Ces différences ont cependant subsisté pendant des siècles; elles

subsistent encore en mille endroits; partout elles ont laissé des traces

imaginaires, mais que le temps peut à peine effacer. Si l'inégalité

créée seulement par la loi est si difficile à déraciner, comment

détruire celle qui semble, en outre, avoir ses fondements immuables dans

la nature elle-même?

Pour moi, quand je considère avec quelle peine les corps

aristocratiques, de quelque nature qu'ils soient, arrivent à se fondre

dans la masse du peuple, et le soin extrême qu'ils prennent de conserver

pendant des siècles les barrières idéales qui les en séparent, je

désespère de voir disparaître une aristocratie fondée sur des signes

visibles et impérissables.

Ceux qui espèrent que les Européens se confondront un jour avec les

nègres me paraissent donc caresser une chimère. Ma raison ne me porte

point à le croire, et je ne vois rien qui me l'indique dans les faits.

Jusqu'ici, partout où les blancs ont été les plus puissants, ils ont

tenu les nègres dans l'avilissement ou dans l'esclavage. Partout où les

nègres ont été les plus forts, ils ont détruit les blancs; c'est le seul

compte qui se soit jamais ouvert entre les deux races.

Si je considère les États-Unis de nos jours, je vois bien que, dans

certaine partie du pays, la barrière légale qui sépare les deux races

tend à s'abaisser, non celle des moeurs: j'aperçois l'esclavage qui

recule; le préjugé qu'il a fait naître est immobile.

Dans la portion de l'Union où les nègres ne sont plus esclaves, se

sont-ils rapprochés des blancs? Tout homme qui a habité les États-Unis

aura remarqué qu'un effet contraire s'était produit.

Le préjugé de race me paraît plus fort dans les États qui ont aboli

l'esclavage que dans ceux où l'esclavage existe encore, et nulle part il

ne se montre aussi intolérant que dans les États où la servitude a

toujours été inconnue.

Il est vrai qu'au nord de l'Union la loi permet aux nègres et aux blancs

de contracter des alliances légitimes; mais l'opinion déclare infâme le

blanc qui s'unirait à une négresse, et il serait très difficile de citer

l'exemple d'un pareil fait.

Dans presque tous les États où l'esclavage est aboli, on a donné au

nègre des droits électoraux; mais s'il se présente pour voter, il court

risque de la vie. Opprimé, il peut se plaindre, mais il ne trouve que

des blancs parmi ses juges. La loi cependant lui ouvre le banc des

jurés, mais le préjugé l'en repousse. Son fils est exclu de l'école où

vient s'instruire le descendant des Européens. Dans les théâtres, il ne

saurait, au prix de l'or, acheter le droit de se placer à côté de celui

qui fut son maître; dans les hôpitaux, il gît à part. On permet au noir

d'implorer le même Dieu que les blancs, mais non de le prier au même

autel. Il a ses prêtres et ses temples. On ne lui ferme point les portes

du ciel: à peine cependant si l'inégalité s'arrête au bord de l'autre

monde. Quand le nègre n'est plus, on jette ses os à l'écart, et la

différence des conditions se retrouve jusque dans l'égalité de la mort.

Ainsi le nègre est libre, mais il ne peut partager ni les droits, ni les

plaisirs, ni les travaux, ni les douleurs, ni même le tombeau de celui

dont il a été déclaré l'égal; il ne saurait se rencontrer nulle part

avec lui, ni dans la vie ni dans la mort.

Au Sud, où l'esclavage existe encore, on tient moins soigneusement les

nègres à l'écart; ils partagent quelquefois les travaux des blancs et

leurs plaisirs; on consent jusqu'à un certain point à se mêler avec eux;

la législation est plus dure à leur égard; les habitudes sont plus

tolérantes et plus douces.

Au Sud, le maître ne craint pas d'élever jusqu'à lui son esclave, parce

qu'il sait qu'il pourra toujours, s'il le veut, le rejeter dans la

poussière. Au Nord, le blanc n'aperçoit plus distinctement la barrière

qui doit le séparer d'une race avilie, et il s'éloigne du nègre avec

d'autant plus de soin qu'il craint d'arriver un jour à se confondre avec

lui.

Chez l'Américain du Sud, la nature rentrant quelquefois dans ses droits,

vient pour un moment rétablir entre les blancs et les noirs l'égalité.

Au Nord, l'orgueil fait taire jusqu'à la passion la plus impérieuse de

l'homme. L'Américain du Nord consentirait peut-être à faire de la

négresse la compagne passagère de ses plaisirs, si les législateurs

avaient déclaré qu'elle ne doit pas aspirer à partager sa couche; mais

elle peut devenir son épouse, et il s'éloigne d'elle avec une sorte

d'horreur.

C'est ainsi qu'aux États-Unis le préjugé qui repousse les nègres semble

croître à proportion que les nègres cessent d'être esclaves, et que

l'inégalité se grave dans les moeurs à mesure qu'elle s'efface dans les

lois.

Mais, si la position relative des deux races qui habitent les États-Unis

est telle que je viens de la montrer, pourquoi les Américains ont-ils

aboli l'esclavage au Nord de l'Union, pourquoi le conservent-ils au

Midi, et d'où vient qu'ils aggravent ses rigueurs?

Il est facile de répondre. Ce n'est pas dans l'intérêt des nègres, mais

dans celui des blancs, qu'on détruit l'esclavage aux États-Unis.

Les premiers nègres ont été importés dans la Virginie vers l'année

1621[77]. En Amérique, comme dans tout le reste de la terre, la

servitude est donc née au Sud. De là elle a gagné de proche en proche;

mais à mesure que l'esclavage remontait vers le Nord, le nombre des

esclaves allait décroissant[78]; on a toujours vu très peu de nègres

dans la Nouvelle-Angleterre.

[Note 77: Voyez l'_Histoire de la Virginie_, par Beverley.

Voyez aussi, dans les Mémoires de Jefferson, de curieux

détails sur l'introduction des nègres en Virginie, et sur le

premier acte qui en a prohibé l'importation en 1778.]

[Note 78: Le nombre des esclaves était moins grand dans le

Nord, mais les avantages résultant de l'esclavage n'y étaient

pas plus contestés qu'au Sud. En 1740, la législature de

l'État de New-York déclare qu'on doit encourager le plus

possible l'importation directe des esclaves, et que la

contrebande doit être sévèrement punie, comme tendant à

décourager le commerçant honnête. (Kent's commentaries, vol.

2, p. 206.)

On trouve dans la Collection historique du Massachusetts,

vol. 4, p. 193, des recherches curieuses de Belknap sur

l'esclavage dans la Nouvelle-Angleterre. Il en résulte que,

dès 1630, les nègres furent introduits, mais que dès lors la

législation et les moeurs se montrèrent opposées à

l'esclavage.

Voyez également dans cet endroit la manière dont l'opinion

publique, et ensuite la loi, parvinrent à détruire la

servitude.]

Les colonies étaient fondées; un siècle s'était déjà écoulé, et un fait

extraordinaire commençait à frapper tous les regards. Les provinces qui

ne possédaient pour ainsi dire point d'esclaves croissaient en

population, en richesses et en bien-être, plus rapidement que celles qui

en avaient.

Dans les premières cependant, l'habitant était obligé de cultiver

lui-même le sol, ou de louer les services d'un autre; dans les secondes,

il trouvait à sa disposition des ouvriers dont il ne rétribuait pas les

efforts. Il y avait donc travail et frais d'un côté, loisirs et économie

de l'autre: cependant l'avantage restait aux premiers.

Ce résultat paraissait d'autant plus difficile à expliquer que les

émigrants, appartenant tous à la même race européenne, avaient les mêmes

habitudes, la même civilisation, les mêmes lois, et ne différaient que

par des nuances peu sensibles.

Le temps continuait à marcher; quittant les bords de l'océan Atlantique,

les Anglo-Américains s'enfonçaient tous les jours davantage dans les

solitudes de l'Ouest; ils y rencontraient des terrains et des climats

nouveaux; ils avaient à y vaincre des obstacles de diverse nature; leurs

races se mêlaient, des hommes du Sud montaient au Nord, des hommes du

Nord descendaient au Sud. Au milieu de toutes ces causes, le même fait

se reproduisait à chaque pas; et en général, la colonie où ne se

trouvaient point d'esclaves devenait plus peuplée et plus prospère que

celle où l'esclavage était en vigueur.

À mesure qu'on avançait, on commençait donc à entrevoir que la

servitude, si cruelle à l'esclave, était funeste au maître.

Mais cette vérité reçut sa dernière démonstration lorsqu'on fut parvenu

sur les bords de l'Ohio.

Le fleuve que les Indiens avaient nommé par excellence l'Ohio, ou la

Belle-Rivière, arrose de ses eaux l'une des plus magnifiques vallées

dont l'homme ait jamais fait son séjour. Sur les deux rives de l'Ohio

s'étendent les terrains ondulés, où le sol offre chaque jour au

laboureur d'inépuisables trésors: sur les deux rives, l'air est

également sain et le climat tempéré; chacune d'elles forme l'extrême

frontière d'un vaste État: celui qui suit à gauche les mille sinuosités

que décrit l'Ohio dans son cours, se nomme le Kentucky; l'autre a

emprunté son nom au fleuve lui-même. Les deux États ne diffèrent que

dans un seul point: le Kentucky a admis des esclaves, l'État de l'Ohio

les a tous rejetés de son sein[79].

[Note 79: Non seulement l'Ohio n'admet pas l'esclavage, mais

il prohibe l'entrée de son territoire aux nègres libres, et

leur défend d'y rien acquérir. Voyez les statuts de l'Ohio.]

Le voyageur qui, placé au milieu de l'Ohio, se laisse entraîner par le

courant jusqu'à l'embouchure du fleuve dans le Mississipi, navigue donc

pour ainsi dire entre la liberté et la servitude; et il n'a qu'à jeter

autour de lui ses regards pour juger en un instant laquelle est la plus

favorable à l'humanité.

Sur la rive gauche du fleuve, la population est clair-semée; de temps

en temps on aperçoit une troupe d'esclaves parcourant d'un air

insouciant des champs à moitié déserts; la forêt primitive reparaît sans

cesse; on dirait que la société est endormie; l'homme semble oisif, la

nature seule offre l'image de l'activité et de la vie.

De la rive droite s'élève au contraire une rumeur confuse qui proclame

au loin la présence de l'industrie; de riches moissons couvrent les

champs; d'élégantes demeures annoncent le goût et les soins du

laboureur; de toutes parts l'aisance se révèle; l'homme paraît riche et

content: il travaille[80].

[Note 80: Ce n'est pas seulement l'homme individu qui est

actif dans l'Ohio; l'État fait lui-même d'immenses

entreprises: l'État d'Ohio a établi, entre le lac Érie et

l'Ohio, un canal au moyen duquel la vallée du Mississipi

communique avec la rivière du Nord. Grâce à ce canal, les

marchandises d'Europe qui arrivent à New-York peuvent

descendre par eau jusqu'à la Nouvelle-Orléans, à travers plus

de cinq cents lieues de continent.]

L'État du Kentucky a été fondé en 1775, l'État de l'Ohio ne l'a été que

douze ans plus tard: douze ans en Amérique, c'est plus d'un demi-siècle

en Europe. Aujourd'hui la population de l'Ohio excède déjà de 250,000

habitants celle du Kentucky[81].

[Note 81: Chiffre exact d'après le recensement de 1830.

Kentucky, 688,844.

Ohio, 937,669.]

Ces effets divers de l'esclavage et de la liberté se comprennent

aisément; ils suffisent pour expliquer bien des différences qui se

rencontrent entre la civilisation antique et celle de nos jours.

Sur la rive gauche de l'Ohio le travail se confond avec l'idée de

l'esclavage; sur la rive droite, avec celle du bien-être et des

progrès; là il est dégradé, ici on l'honore; sur la rive gauche du

fleuve, on ne peut trouver d'ouvriers appartenant à la race blanche, ils

craindraient de ressembler à des esclaves; il faut s'en rapporter aux

soins des nègres; sur la rive droite on chercherait en vain un oisif; le

blanc étend à tous les travaux son activité et son intelligence.

Ainsi donc les hommes qui, dans le Kentucky, sont chargés d'exploiter

les richesses naturelles du sol, n'ont ni zèle, ni lumière; tandis que

ceux qui pourraient avoir ces deux choses ne font rien, ou passent dans

l'Ohio, afin d'utiliser leur industrie et de pouvoir l'exercer sans

honte.

Il est vrai que dans le Kentucky les maîtres font travailler les

esclaves sans être obligés de les payer, mais ils tirent peu de fruits

de leurs efforts, tandis que l'argent qu'ils donneraient aux ouvriers

libres se retrouverait avec usure dans le prix de leurs travaux.

L'ouvrier libre est payé, mais il fait plus vite que l'esclave, et la

rapidité de l'exécution est un des grands éléments de l'économie. Le

blanc vend ses secours, mais on ne les achète que quand ils sont utiles;

le noir n'a rien à réclamer pour prix de ses services, mais on est

obligé de le nourrir en tout temps; il faut le soutenir dans sa

vieillesse comme dans son âge mûr, dans sa stérile enfance comme durant

les années fécondes de sa jeunesse, pendant la maladie comme en santé.

Ainsi ce n'est qu'en payant qu'on obtient le travail de ces deux hommes:

l'ouvrier libre reçoit un salaire; l'esclave, une éducation, des

aliments, des soins, des vêtements; l'argent que dépense le maître pour

l'entretien de l'esclave s'écoule peu à peu et en détail; on l'aperçoit

à peine: le salaire que l'on donne à l'ouvrier se livre d'un seul coup,

et il semble n'enrichir que celui qui le reçoit; mais en réalité

l'esclave a plus coûté que l'homme libre, et ses travaux ont été moins

productifs[82].

[Note 82: Indépendamment de ces causes, qui, partout où les

ouvriers libres abondent, rend leur travail plus productif et

plus économique que celui des esclaves, il en faut signaler

une autre qui est particulière aux États-Unis: sur toute la

surface de l'Union on n'a encore trouvé le moyen de cultiver

avec succès la canne à sucre que sur les bords du Mississipi,

près de l'embouchure de ce fleuve, dans le golfe du Mexique.

À la Louisiane, la culture de la canne est extrêmement

avantageuse: nulle part le laboureur ne retire un aussi grand

prix de ses travaux; et, comme il s'établit toujours un

certain rapport entre les frais de production et les

produits, le prix des esclaves est fort élevé à la Louisiane.

Or, la Louisiane étant du nombre des États confédérés, on

peut y transporter des esclaves de toutes les parties de

l'Union; le prix qu'on donne d'un esclave à la

Nouvelle-Orléans élève donc le prix des esclaves sur tous les

autres marchés. Il en résulte que, dans les pays où la terre

rapporte peu, les frais de la culture par les esclaves

continuent à être très considérables, ce qui donne un grand

avantage à la concurrence des ouvriers libres.]

L'influence de l'esclavage s'étend encore plus loin; elle pénètre jusque

dans l'âme même du maître, et imprime une direction particulière à ses

idées et à ses goûts.

Sur les deux rives de l'Ohio, la nature a donné à l'homme un caractère

entreprenant et énergique; mais de chaque côté du fleuve il fait de

cette qualité commune un emploi différent.

Le blanc de la rive droite, obligé de vivre par ses propres efforts, a

placé dans le bien-être matériel le but principal de son existence; et

comme le pays qu'il habite présente à son industrie d'inépuisables

ressources, et offre à son activité des appâts toujours renaissants,

son ardeur d'acquérir a dépassé les bornes ordinaires de la cupidité

humaine: tourmenté du désir des richesses, on le voit entrer avec audace

dans toutes les voies que la fortune lui ouvre; il devient

indifféremment marin, pionnier, manufacturier, cultivateur, supportant

avec une égale constance les travaux ou les dangers attachés à ces

différentes professions; il y a quelque chose de merveilleux dans les

ressources de son génie, et une sorte d'héroïsme dans son avidité pour

le gain.

L'Américain de la rive gauche ne méprise pas seulement le travail, mais

toutes les entreprises que le travail fait réussir; vivant dans une

oisive aisance, il a les goûts des hommes oisifs; l'argent a perdu une

partie de sa valeur à ses yeux; il poursuit moins la fortune que

l'agitation et le plaisir, et il porte de ce côté l'énergie que son

voisin déploie ailleurs; il aime passionnément la chasse et la guerre;

il se plaît dans les exercices les plus violents du corps; l'usage des

armes lui est familier, et dès son enfance il a appris à jouer sa vie

dans des combats singuliers. L'esclavage n'empêche donc pas seulement

les blancs de faire fortune, il les détourne de le vouloir.

Les mêmes causes opérant continuellement depuis deux siècles en sens

contraires dans les colonies anglaises de l'Amérique Septentrionale, ont

fini par mettre une différence prodigieuse entre la capacité commerciale

de l'homme du Sud et celle de l'homme du Nord. Aujourd'hui, il n'y a que

le Nord qui ait des vaisseaux, des manufactures, des routes de fer et

des canaux.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 19 / 28 段