on est étonné de la facilité et de l'aisance avec lesquelles,
dès les premiers mots, l'auteur se débarrasse des arguments
fondés sur le droit naturel et sur la raison, qu'il nomme des
principes abstraits et théoriques. Plus j'y songe et plus je
pense que la seule différence qui existe entre l'homme
civilisé et celui qui ne l'est pas, par rapport à la justice,
est celle-ci: l'un conteste à la justice des droits que
l'autre se contente de violer.]
POSITION QU'OCCUPE LA RACE NOIRE AUX ÉTATS-UNIS[74]: DANGERS QUE SA
PRÉSENCE FAIT COURIR AUX BLANCS.
[Note 74: Avant de traiter cette matière, je dois un
avertissement au lecteur. Dans un livre dont j'ai déjà parlé
au commencement de cet ouvrage, et qui est sur le point de
paraître, M. Gustave de Beaumont, mon compagnon de voyage, a
eu pour principal objet de faire connaître en France quelle
est la position des nègres au milieu de la population blanche
des États-Unis. M. de Beaumont a traité à fond une question
que mon sujet m'a seulement permis d'effleurer.
Son livre, dont les notes contiennent un très grand nombre de
documents législatifs et historiques, fort précieux et
entièrement inconnus, présente en outre des tableaux dont
l'énergie ne saurait être égalée que par la vérité. C'est
l'ouvrage de M. de Beaumont que devront lire ceux qui
voudront comprendre à quels excès de tyrannie sont peu à peu
poussés les hommes quand une fois ils ont commencé à sortir
de la nature et de l'humanité.]
Pourquoi il est plus difficile d'abolir l'esclavage et d'en faire
disparaître la trace chez les modernes que chez les anciens. -- Aux
États-Unis, le préjugé des blancs contre les noirs semble devenir
plus fort à mesure qu'on détruit l'esclavage. -- Situation des
nègres dans les États du Nord et du Sud. -- Pourquoi les Américains
abolissent l'esclavage. -- La servitude, qui abrutit l'esclave,
appauvrit le maître. -- Différences qu'on remarque entre la rive
droite et la rive gauche de l'Ohio. -- À quoi il faut les
attribuer. -- La race noire rétrograde vers le Sud, comme le fait
l'esclave. -- Comment ceci s'explique. -- Difficultés que rencontrent
les États du Sud à abolir l'esclavage. -- Dangers de
l'avenir. -- Préoccupation des esprits. -- Fondation d'une colonie
noire en Afrique. -- Pourquoi les Américains du Sud, en même temps
qu'ils se dégoûtent de l'esclavage, accroissent ses rigueurs.
Les Indiens mourront dans l'isolement comme ils ont vécu; mais la
destinée des nègres est en quelque sorte enlacée dans celle des
Européens. Les deux races sont liées l'une à l'autre, sans pour cela se
confondre; il leur est aussi difficile de se séparer complétement que de
s'unir.
Le plus redoutable de tous les maux qui menacent l'avenir des États-Unis
naît de la présence des noirs sur leur sol. Lorsqu'on cherche la cause
des embarras présents et des dangers futurs de l'Union, on arrive
presque toujours à ce premier fait de quelque point qu'on parte.
Les hommes ont en général besoin de grands et constants efforts pour
créer des maux durables; mais il est un mal qui pénètre dans le monde
furtivement: d'abord on l'aperçoit à peine au milieu des abus ordinaires
du pouvoir; il commence avec un individu dont l'histoire ne conserve pas
le nom; on le dépose comme un germe maudit sur quelque point du sol; il
se nourrit ensuite de lui-même, s'étend sans effort, et croît
naturellement avec la société qui l'a reçu: ce mal est l'esclavage.
Le christianisme avait détruit la servitude; les chrétiens du XVIe
siècle l'ont rétablie; ils ne l'ont jamais admise cependant que comme
une exception dans leur système social, et ils ont pris soin de la
restreindre à une seule des races humaines. Ils ont ainsi fait à
l'humanité une blessure moins large, mais infiniment plus difficile à
guérir.
Il faut discerner deux choses avec soin: l'esclavage en lui-même et ses
suites.
Les maux immédiats produits par l'esclavage étaient à peu près les mêmes
chez les anciens qu'ils le sont chez les modernes, mais les suites de
ces maux étaient différentes. Chez les anciens, l'esclave appartenait à
la même race que son maître, et souvent il lui était supérieur en
éducation et en lumières[75]. La liberté seule les séparait; la liberté
étant donnée, ils se confondaient aisément.
[Note 75: On sait que plusieurs des auteurs les plus célèbres
de l'antiquité étaient ou avaient été des esclaves: Ésope et
Térence sont de ce nombre. Les esclaves n'étaient pas
toujours pris parmi les nations barbares: la guerre mettait
des hommes très civilisés dans la servitude.]
Les anciens avaient donc un moyen bien simple de se délivrer de
l'esclavage et de ses suites; ce moyen était l'affranchissement, et dès
qu'ils l'ont employé d'une manière générale, ils ont réussi.
Ce n'est pas que, dans l'antiquité, les traces de la servitude ne
subsistassent encore quelque temps après que la servitude était
détruite.
Il y a un préjugé naturel qui porte l'homme à mépriser celui qui a été
son inférieur, long-temps encore après qu'il est devenu son égal; à
l'inégalité réelle que produit la fortune ou la loi, succède toujours
une inégalité imaginaire qui a ses racines dans les moeurs; mais chez
les anciens, cet effet secondaire de l'esclavage avait un terme.
L'affranchi ressemblait si fort aux hommes d'origine libre, qu'il
devenait bientôt impossible de le distinguer au milieu d'eux.
Ce qu'il y avait de plus difficile chez les anciens, était de modifier
la loi; chez les modernes, c'est de changer les moeurs, et, pour nous,
la difficulté réelle commence où l'antiquité la voyait finir.
Ceci vient de ce que chez les modernes le fait immatériel et fugitif de
l'esclavage se combine de la manière la plus funeste avec le fait
matériel et permanent de la différence de race. Le souvenir de
l'esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de
l'esclavage.
Il n'y a pas d'Africain qui soit venu librement sur les rivages du
Nouveau-Monde; d'où il suit que tous ceux qui s'y trouvent de nos jours
sont esclaves ou affranchis. Ainsi, le nègre, avec l'existence,
transmet à tous ses descendants le signe extérieur de son ignominie. La
loi peut détruire la servitude; mais il n'y a que Dieu seul qui puisse
en faire disparaître la trace.
L'esclave moderne ne diffère pas seulement du maître par la liberté,
mais encore par l'origine. Vous pouvez rendre le nègre libre, mais vous
ne sauriez faire qu'il ne soit pas vis-à-vis de l'Européen dans la
position d'un étranger.
Ce n'est pas tout encore: cet homme qui est né dans la bassesse; cet
étranger que la servitude a introduit parmi nous, à peine lui
reconnaissons-nous les traits généraux de l'humanité. Son visage nous
paraît hideux, son intelligence nous semble bornée, ses goûts sont bas;
peu s'en faut que nous ne le prenions pour un être intermédiaire entre
la brute et l'homme[76].
[Note 76: Pour que les blancs quittassent l'opinion qu'ils
ont conçue de l'infériorité intellectuelle et morale de leurs
anciens esclaves, il faudrait que les nègres changeassent, et
ils ne peuvent changer tant que subsiste cette opinion.]
Les modernes, après avoir aboli l'esclavage, ont donc encore à détruire
trois préjugés bien plus insaisissables et plus tenaces que lui: le
préjugé du maître, le préjugé de race, et enfin le préjugé du blanc.
Il nous est fort difficile, à nous qui avons eu le bonheur de naître au
milieu d'hommes que la nature avait faits nos semblables et la loi nos
égaux; il nous est fort difficile, dis-je, de comprendre quel espace
infranchissable sépare le nègre d'Amérique de l'Européen. Mais nous
pouvons en avoir une idée éloignée en raisonnant par analogie.
Nous avons vu jadis parmi nous de grandes inégalités qui n'avaient leurs
racines que dans la législation. Quoi de plus fictif qu'une infériorité
purement légale! Quoi de plus contraire à l'instinct de l'homme que des
différences permanentes établies entre des gens évidemment semblables!
Ces différences ont cependant subsisté pendant des siècles; elles
subsistent encore en mille endroits; partout elles ont laissé des traces
imaginaires, mais que le temps peut à peine effacer. Si l'inégalité
créée seulement par la loi est si difficile à déraciner, comment
détruire celle qui semble, en outre, avoir ses fondements immuables dans
la nature elle-même?
Pour moi, quand je considère avec quelle peine les corps
aristocratiques, de quelque nature qu'ils soient, arrivent à se fondre
dans la masse du peuple, et le soin extrême qu'ils prennent de conserver
pendant des siècles les barrières idéales qui les en séparent, je
désespère de voir disparaître une aristocratie fondée sur des signes
visibles et impérissables.
Ceux qui espèrent que les Européens se confondront un jour avec les
nègres me paraissent donc caresser une chimère. Ma raison ne me porte
point à le croire, et je ne vois rien qui me l'indique dans les faits.
Jusqu'ici, partout où les blancs ont été les plus puissants, ils ont
tenu les nègres dans l'avilissement ou dans l'esclavage. Partout où les
nègres ont été les plus forts, ils ont détruit les blancs; c'est le seul
compte qui se soit jamais ouvert entre les deux races.
Si je considère les États-Unis de nos jours, je vois bien que, dans
certaine partie du pays, la barrière légale qui sépare les deux races
tend à s'abaisser, non celle des moeurs: j'aperçois l'esclavage qui
recule; le préjugé qu'il a fait naître est immobile.
Dans la portion de l'Union où les nègres ne sont plus esclaves, se
sont-ils rapprochés des blancs? Tout homme qui a habité les États-Unis
aura remarqué qu'un effet contraire s'était produit.
Le préjugé de race me paraît plus fort dans les États qui ont aboli
l'esclavage que dans ceux où l'esclavage existe encore, et nulle part il
ne se montre aussi intolérant que dans les États où la servitude a
toujours été inconnue.
Il est vrai qu'au nord de l'Union la loi permet aux nègres et aux blancs
de contracter des alliances légitimes; mais l'opinion déclare infâme le
blanc qui s'unirait à une négresse, et il serait très difficile de citer
l'exemple d'un pareil fait.
Dans presque tous les États où l'esclavage est aboli, on a donné au
nègre des droits électoraux; mais s'il se présente pour voter, il court
risque de la vie. Opprimé, il peut se plaindre, mais il ne trouve que
des blancs parmi ses juges. La loi cependant lui ouvre le banc des
jurés, mais le préjugé l'en repousse. Son fils est exclu de l'école où
vient s'instruire le descendant des Européens. Dans les théâtres, il ne
saurait, au prix de l'or, acheter le droit de se placer à côté de celui
qui fut son maître; dans les hôpitaux, il gît à part. On permet au noir
d'implorer le même Dieu que les blancs, mais non de le prier au même
autel. Il a ses prêtres et ses temples. On ne lui ferme point les portes
du ciel: à peine cependant si l'inégalité s'arrête au bord de l'autre
monde. Quand le nègre n'est plus, on jette ses os à l'écart, et la
différence des conditions se retrouve jusque dans l'égalité de la mort.
Ainsi le nègre est libre, mais il ne peut partager ni les droits, ni les
plaisirs, ni les travaux, ni les douleurs, ni même le tombeau de celui
dont il a été déclaré l'égal; il ne saurait se rencontrer nulle part
avec lui, ni dans la vie ni dans la mort.
Au Sud, où l'esclavage existe encore, on tient moins soigneusement les
nègres à l'écart; ils partagent quelquefois les travaux des blancs et
leurs plaisirs; on consent jusqu'à un certain point à se mêler avec eux;
la législation est plus dure à leur égard; les habitudes sont plus
tolérantes et plus douces.
Au Sud, le maître ne craint pas d'élever jusqu'à lui son esclave, parce
qu'il sait qu'il pourra toujours, s'il le veut, le rejeter dans la
poussière. Au Nord, le blanc n'aperçoit plus distinctement la barrière
qui doit le séparer d'une race avilie, et il s'éloigne du nègre avec
d'autant plus de soin qu'il craint d'arriver un jour à se confondre avec
lui.
Chez l'Américain du Sud, la nature rentrant quelquefois dans ses droits,
vient pour un moment rétablir entre les blancs et les noirs l'égalité.
Au Nord, l'orgueil fait taire jusqu'à la passion la plus impérieuse de
l'homme. L'Américain du Nord consentirait peut-être à faire de la
négresse la compagne passagère de ses plaisirs, si les législateurs
avaient déclaré qu'elle ne doit pas aspirer à partager sa couche; mais
elle peut devenir son épouse, et il s'éloigne d'elle avec une sorte
d'horreur.
C'est ainsi qu'aux États-Unis le préjugé qui repousse les nègres semble
croître à proportion que les nègres cessent d'être esclaves, et que
l'inégalité se grave dans les moeurs à mesure qu'elle s'efface dans les
lois.
Mais, si la position relative des deux races qui habitent les États-Unis
est telle que je viens de la montrer, pourquoi les Américains ont-ils
aboli l'esclavage au Nord de l'Union, pourquoi le conservent-ils au
Midi, et d'où vient qu'ils aggravent ses rigueurs?
Il est facile de répondre. Ce n'est pas dans l'intérêt des nègres, mais
dans celui des blancs, qu'on détruit l'esclavage aux États-Unis.
Les premiers nègres ont été importés dans la Virginie vers l'année
1621[77]. En Amérique, comme dans tout le reste de la terre, la
servitude est donc née au Sud. De là elle a gagné de proche en proche;
mais à mesure que l'esclavage remontait vers le Nord, le nombre des
esclaves allait décroissant[78]; on a toujours vu très peu de nègres
dans la Nouvelle-Angleterre.
[Note 77: Voyez l'_Histoire de la Virginie_, par Beverley.
Voyez aussi, dans les Mémoires de Jefferson, de curieux
détails sur l'introduction des nègres en Virginie, et sur le
premier acte qui en a prohibé l'importation en 1778.]
[Note 78: Le nombre des esclaves était moins grand dans le
Nord, mais les avantages résultant de l'esclavage n'y étaient
pas plus contestés qu'au Sud. En 1740, la législature de
l'État de New-York déclare qu'on doit encourager le plus
possible l'importation directe des esclaves, et que la
contrebande doit être sévèrement punie, comme tendant à
décourager le commerçant honnête. (Kent's commentaries, vol.
2, p. 206.)
On trouve dans la Collection historique du Massachusetts,
vol. 4, p. 193, des recherches curieuses de Belknap sur
l'esclavage dans la Nouvelle-Angleterre. Il en résulte que,
dès 1630, les nègres furent introduits, mais que dès lors la
législation et les moeurs se montrèrent opposées à
l'esclavage.
Voyez également dans cet endroit la manière dont l'opinion
publique, et ensuite la loi, parvinrent à détruire la
servitude.]
Les colonies étaient fondées; un siècle s'était déjà écoulé, et un fait
extraordinaire commençait à frapper tous les regards. Les provinces qui
ne possédaient pour ainsi dire point d'esclaves croissaient en
population, en richesses et en bien-être, plus rapidement que celles qui
en avaient.
Dans les premières cependant, l'habitant était obligé de cultiver
lui-même le sol, ou de louer les services d'un autre; dans les secondes,
il trouvait à sa disposition des ouvriers dont il ne rétribuait pas les
efforts. Il y avait donc travail et frais d'un côté, loisirs et économie
de l'autre: cependant l'avantage restait aux premiers.
Ce résultat paraissait d'autant plus difficile à expliquer que les
émigrants, appartenant tous à la même race européenne, avaient les mêmes
habitudes, la même civilisation, les mêmes lois, et ne différaient que
par des nuances peu sensibles.
Le temps continuait à marcher; quittant les bords de l'océan Atlantique,
les Anglo-Américains s'enfonçaient tous les jours davantage dans les
solitudes de l'Ouest; ils y rencontraient des terrains et des climats
nouveaux; ils avaient à y vaincre des obstacles de diverse nature; leurs
races se mêlaient, des hommes du Sud montaient au Nord, des hommes du
Nord descendaient au Sud. Au milieu de toutes ces causes, le même fait
se reproduisait à chaque pas; et en général, la colonie où ne se
trouvaient point d'esclaves devenait plus peuplée et plus prospère que
celle où l'esclavage était en vigueur.
À mesure qu'on avançait, on commençait donc à entrevoir que la
servitude, si cruelle à l'esclave, était funeste au maître.
Mais cette vérité reçut sa dernière démonstration lorsqu'on fut parvenu
sur les bords de l'Ohio.
Le fleuve que les Indiens avaient nommé par excellence l'Ohio, ou la
Belle-Rivière, arrose de ses eaux l'une des plus magnifiques vallées
dont l'homme ait jamais fait son séjour. Sur les deux rives de l'Ohio
s'étendent les terrains ondulés, où le sol offre chaque jour au
laboureur d'inépuisables trésors: sur les deux rives, l'air est
également sain et le climat tempéré; chacune d'elles forme l'extrême
frontière d'un vaste État: celui qui suit à gauche les mille sinuosités
que décrit l'Ohio dans son cours, se nomme le Kentucky; l'autre a
emprunté son nom au fleuve lui-même. Les deux États ne diffèrent que
dans un seul point: le Kentucky a admis des esclaves, l'État de l'Ohio
les a tous rejetés de son sein[79].
[Note 79: Non seulement l'Ohio n'admet pas l'esclavage, mais
il prohibe l'entrée de son territoire aux nègres libres, et
leur défend d'y rien acquérir. Voyez les statuts de l'Ohio.]
Le voyageur qui, placé au milieu de l'Ohio, se laisse entraîner par le
courant jusqu'à l'embouchure du fleuve dans le Mississipi, navigue donc
pour ainsi dire entre la liberté et la servitude; et il n'a qu'à jeter
autour de lui ses regards pour juger en un instant laquelle est la plus
favorable à l'humanité.
Sur la rive gauche du fleuve, la population est clair-semée; de temps
en temps on aperçoit une troupe d'esclaves parcourant d'un air
insouciant des champs à moitié déserts; la forêt primitive reparaît sans
cesse; on dirait que la société est endormie; l'homme semble oisif, la
nature seule offre l'image de l'activité et de la vie.
De la rive droite s'élève au contraire une rumeur confuse qui proclame
au loin la présence de l'industrie; de riches moissons couvrent les
champs; d'élégantes demeures annoncent le goût et les soins du
laboureur; de toutes parts l'aisance se révèle; l'homme paraît riche et
content: il travaille[80].
[Note 80: Ce n'est pas seulement l'homme individu qui est
actif dans l'Ohio; l'État fait lui-même d'immenses
entreprises: l'État d'Ohio a établi, entre le lac Érie et
l'Ohio, un canal au moyen duquel la vallée du Mississipi
communique avec la rivière du Nord. Grâce à ce canal, les
marchandises d'Europe qui arrivent à New-York peuvent
descendre par eau jusqu'à la Nouvelle-Orléans, à travers plus
de cinq cents lieues de continent.]
L'État du Kentucky a été fondé en 1775, l'État de l'Ohio ne l'a été que
douze ans plus tard: douze ans en Amérique, c'est plus d'un demi-siècle
en Europe. Aujourd'hui la population de l'Ohio excède déjà de 250,000
habitants celle du Kentucky[81].
[Note 81: Chiffre exact d'après le recensement de 1830.
Kentucky, 688,844.
Ohio, 937,669.]
Ces effets divers de l'esclavage et de la liberté se comprennent
aisément; ils suffisent pour expliquer bien des différences qui se
rencontrent entre la civilisation antique et celle de nos jours.
Sur la rive gauche de l'Ohio le travail se confond avec l'idée de
l'esclavage; sur la rive droite, avec celle du bien-être et des
progrès; là il est dégradé, ici on l'honore; sur la rive gauche du
fleuve, on ne peut trouver d'ouvriers appartenant à la race blanche, ils
craindraient de ressembler à des esclaves; il faut s'en rapporter aux
soins des nègres; sur la rive droite on chercherait en vain un oisif; le
blanc étend à tous les travaux son activité et son intelligence.
Ainsi donc les hommes qui, dans le Kentucky, sont chargés d'exploiter
les richesses naturelles du sol, n'ont ni zèle, ni lumière; tandis que
ceux qui pourraient avoir ces deux choses ne font rien, ou passent dans
l'Ohio, afin d'utiliser leur industrie et de pouvoir l'exercer sans
honte.
Il est vrai que dans le Kentucky les maîtres font travailler les
esclaves sans être obligés de les payer, mais ils tirent peu de fruits
de leurs efforts, tandis que l'argent qu'ils donneraient aux ouvriers
libres se retrouverait avec usure dans le prix de leurs travaux.
L'ouvrier libre est payé, mais il fait plus vite que l'esclave, et la
rapidité de l'exécution est un des grands éléments de l'économie. Le
blanc vend ses secours, mais on ne les achète que quand ils sont utiles;
le noir n'a rien à réclamer pour prix de ses services, mais on est
obligé de le nourrir en tout temps; il faut le soutenir dans sa
vieillesse comme dans son âge mûr, dans sa stérile enfance comme durant
les années fécondes de sa jeunesse, pendant la maladie comme en santé.
Ainsi ce n'est qu'en payant qu'on obtient le travail de ces deux hommes:
l'ouvrier libre reçoit un salaire; l'esclave, une éducation, des
aliments, des soins, des vêtements; l'argent que dépense le maître pour
l'entretien de l'esclave s'écoule peu à peu et en détail; on l'aperçoit
à peine: le salaire que l'on donne à l'ouvrier se livre d'un seul coup,
et il semble n'enrichir que celui qui le reçoit; mais en réalité
l'esclave a plus coûté que l'homme libre, et ses travaux ont été moins
productifs[82].
[Note 82: Indépendamment de ces causes, qui, partout où les
ouvriers libres abondent, rend leur travail plus productif et
plus économique que celui des esclaves, il en faut signaler
une autre qui est particulière aux États-Unis: sur toute la
surface de l'Union on n'a encore trouvé le moyen de cultiver
avec succès la canne à sucre que sur les bords du Mississipi,
près de l'embouchure de ce fleuve, dans le golfe du Mexique.
À la Louisiane, la culture de la canne est extrêmement
avantageuse: nulle part le laboureur ne retire un aussi grand
prix de ses travaux; et, comme il s'établit toujours un
certain rapport entre les frais de production et les
produits, le prix des esclaves est fort élevé à la Louisiane.
Or, la Louisiane étant du nombre des États confédérés, on
peut y transporter des esclaves de toutes les parties de
l'Union; le prix qu'on donne d'un esclave à la
Nouvelle-Orléans élève donc le prix des esclaves sur tous les
autres marchés. Il en résulte que, dans les pays où la terre
rapporte peu, les frais de la culture par les esclaves
continuent à être très considérables, ce qui donne un grand
avantage à la concurrence des ouvriers libres.]
L'influence de l'esclavage s'étend encore plus loin; elle pénètre jusque
dans l'âme même du maître, et imprime une direction particulière à ses
idées et à ses goûts.
Sur les deux rives de l'Ohio, la nature a donné à l'homme un caractère
entreprenant et énergique; mais de chaque côté du fleuve il fait de
cette qualité commune un emploi différent.
Le blanc de la rive droite, obligé de vivre par ses propres efforts, a
placé dans le bien-être matériel le but principal de son existence; et
comme le pays qu'il habite présente à son industrie d'inépuisables
ressources, et offre à son activité des appâts toujours renaissants,
son ardeur d'acquérir a dépassé les bornes ordinaires de la cupidité
humaine: tourmenté du désir des richesses, on le voit entrer avec audace
dans toutes les voies que la fortune lui ouvre; il devient
indifféremment marin, pionnier, manufacturier, cultivateur, supportant
avec une égale constance les travaux ou les dangers attachés à ces
différentes professions; il y a quelque chose de merveilleux dans les
ressources de son génie, et une sorte d'héroïsme dans son avidité pour
le gain.
L'Américain de la rive gauche ne méprise pas seulement le travail, mais
toutes les entreprises que le travail fait réussir; vivant dans une
oisive aisance, il a les goûts des hommes oisifs; l'argent a perdu une
partie de sa valeur à ses yeux; il poursuit moins la fortune que
l'agitation et le plaisir, et il porte de ce côté l'énergie que son
voisin déploie ailleurs; il aime passionnément la chasse et la guerre;
il se plaît dans les exercices les plus violents du corps; l'usage des
armes lui est familier, et dès son enfance il a appris à jouer sa vie
dans des combats singuliers. L'esclavage n'empêche donc pas seulement
les blancs de faire fortune, il les détourne de le vouloir.
Les mêmes causes opérant continuellement depuis deux siècles en sens
contraires dans les colonies anglaises de l'Amérique Septentrionale, ont
fini par mettre une différence prodigieuse entre la capacité commerciale
de l'homme du Sud et celle de l'homme du Nord. Aujourd'hui, il n'y a que
le Nord qui ait des vaisseaux, des manufactures, des routes de fer et
des canaux.