Tanner est un Européen qui a été enlevé à l'âge de six ans

par les Indiens, et qui est resté trente ans dans les bois

avec eux. Il est impossible de rien voir de plus affreux que

les misères qu'il décrit. Il nous montre des tribus sans

chefs, des familles sans nations, des hommes isolés, débris

mutilés de tribus puissantes, errant au hasard au milieu des

glaces et parmi les solitudes désolées du Canada. La faim et

le froid les poursuivent; chaque jour la vie semble prête à

leur échapper. Chez eux les moeurs ont perdu leur empire, les

traditions sont sans pouvoir. Les hommes deviennent de plus

en plus barbares. Tanner partage tous ces maux; il connaît

son origine européenne; il n'est point retenu de force loin

des blancs; il vient au contraire chaque année trafiquer avec

eux, parcourt leurs demeures, voit leur aisance; il sait que

du jour où il voudra rentrer au sein de la vie civilisée il

pourra facilement y parvenir, et il reste trente ans dans les

déserts. Lorsqu'il retourne enfin au milieu d'une société

civilisée, il confesse que l'existence dont il a décrit les

misères a pour lui des charmes secrets qu'il ne saurait

définir; il y revient sans cesse après l'avoir quittée; il ne

s'arrache à tant de maux qu'avec mille regrets; et lorsqu'il

est enfin fixé au milieu des blancs, plusieurs de ses enfants

refusent de venir partager avec lui sa tranquillité et son

aisance.

J'ai moi-même rencontré Tanner à l'entrée du lac Supérieur.

Il m'a paru ressembler bien plus encore à un sauvage qu'à un

homme civilisé.

On ne trouve dans l'ouvrage de Tanner ni ordre ni goût; mais

l'auteur y fait, à son insu même, une peinture vivante des

préjugés, des passions, des vices, et surtout des misères de

ceux au milieu desquels il a vécu.

M. le vicomte Ernest de Blosseville, auteur d'un excellent

ouvrage sur les colonies pénales d'Angleterre, a traduit les

_Mémoires de Tanner_. M. de Blosseville a joint à sa

traduction des notes d'un grand intérêt, qui permettront au

lecteur de comparer les faits racontés par Tanner avec ceux

déjà relatés par un grand nombre d'observateurs anciens et

modernes.

Tous ceux qui désirent connaître l'état actuel et prévoir la

destinée future des races indiennes de l'Amérique du Nord

doivent consulter l'ouvrage de M. de Blosseville.]

Et ce résultat même, il n'est pas toujours sûr de l'obtenir.

Lorsque les Indiens entreprennent d'imiter les Européens leurs voisins,

et de cultiver comme ceux-ci la terre, ils se trouvent aussitôt exposés

aux effets d'une concurrence très funeste. Le blanc est maître des

secrets de l'agriculture. L'Indien débute grossièrement dans un art

qu'il ignore. L'un fait croître sans peine de grandes moissons, l'autre

n'arrache des fruits à la terre qu'avec mille efforts.

L'Européen est placé au milieu d'une population dont il connaît et

partage les besoins.

Le sauvage est isolé au milieu d'un peuple ennemi dont il connaît

incomplétement les moeurs, la langue et les lois, et dont pourtant il ne

saurait se passer. Ce n'est qu'en échangeant ses produits contre ceux

des blancs qu'il peut trouver l'aisance, car ses compatriotes ne lui

sont plus que d'un faible secours.

Ainsi donc, quand l'Indien veut vendre les fruits de ses travaux, il ne

trouve pas toujours l'acheteur que le cultivateur européen découvre sans

peine, et il ne saurait produire qu'à grands frais ce que l'autre livre

à bas prix.

L'Indien ne s'est donc soustrait aux maux auxquels sont exposées les

nations barbares que pour se soumettre aux plus grandes misères des

peuples policés, et il rencontre presque autant de difficultés à vivre

au sein de notre abondance qu'au milieu de ses forêts.

Chez lui cependant, les habitudes de la vie errante ne sont pas encore

détruites. Les traditions n'ont pas perdu leur empire; le goût de la

chasse n'est pas éteint. Les joies sauvages qu'il a éprouvées jadis au

fond des bois se peignent alors avec de plus vives couleurs à son

imagination troublée; les privations qu'il y a endurées lui semblent au

contraire moins affreuses, les périls qu'il y rencontrait moins grands.

L'indépendance dont il jouissait chez ses égaux contraste avec la

position servile qu'il occupe dans une société civilisée.

D'un autre côté, la solitude dans laquelle il a si long-temps vécu libre

est encore près de lui; quelques heures de marche peuvent la lui rendre.

Du champ à moitié défriché dont il tire à peine de quoi se nourrir, les

blancs ses voisins lui offrent un prix qui lui semble élevé. Peut-être

cet argent que lui présentent les Européens lui permettrait-il de vivre

heureux et tranquille loin d'eux. Il quitte la charrue, reprend ses

armes, et rentre pour toujours au désert[63].

[Note 63: Cette influence destructive qu'exercent les peuples

très civilisés sur ceux qui le sont moins, se fait remarquer

chez les Européens eux-mêmes.

Des Français avaient fondé, il y a près d'un siècle, au

milieu du désert, la ville de Vincennes sur le Wabash. Ils y

vécurent dans une grande abondance jusqu'à l'arrivée des

émigrants américains. Ceux-ci commencèrent aussitôt à ruiner

les anciens habitants par la concurrence; ils leur achetèrent

ensuite leurs terres à vil prix. Au moment où M. de Volney,

auquel j'emprunte ce détail, traversa Vincennes, le nombre

des Français était réduit à une centaine d'individus, dont la

plupart se disposaient à passer à la Louisiane et au Canada.

Ces Français étaient des hommes honnêtes, mais sans lumières

et sans industrie; ils avaient contracté une partie des

habitudes sauvages. Les Américains, qui leur étaient

peut-être inférieurs sous le point de vue moral, avaient sur

eux une immense supériorité intellectuelle: ils étaient

industrieux, instruits, riches et habitués à se gouverner

eux-mêmes.

J'ai moi-même vu au Canada, où la différence intellectuelle

entre les deux races est bien moins prononcée, l'Anglais,

maître du commerce et de l'industrie dans le pays du

Canadien, s'étendre de tous côtés, et resserrer le Français

dans des limites trop étroites.

De même, à la Louisiane, presque toute l'activité commerciale

et industrielle se concentre entre les mains des

Anglo-Américains.

Quelque chose de plus frappant encore se passe dans la

province du Texas; l'État du Texas fait partie, comme on

sait, du Mexique, et lui sert de frontière du côté des

États-Unis. Depuis quelques années, les Anglo-Américains

pénètrent individuellement dans cette province encore mal

peuplée, achètent les terres, s'emparent de l'industrie, et

se substituent rapidement à la population originaire. On peut

prévoir que si le Mexique ne se hâte d'arrêter ce mouvement,

le Texas ne tardera pas à lui échapper.

Si quelques différences, comparativement peu sensibles dans

la civilisation européenne, amènent de pareils résultats, il

est facile de comprendre ce qui doit arriver quand la

civilisation la plus perfectionnée de l'Europe entre en

contact avec la barbarie indienne.]

On peut juger de la vérité de ce triste tableau par ce qui se passe

chez les Creeks et les Cherokées, que j'ai cités.

Ces Indiens, dans le peu qu'ils ont fait, ont assurément montré autant

de génie naturel que les peuples de l'Europe dans leurs plus vastes

entreprises; mais les nations, comme les hommes, ont besoin de temps

pour apprendre, quels que soient leur intelligence et leurs efforts.

Pendant que ces sauvages travaillaient à se civiliser, les Européens

continuaient à les envelopper de toutes parts et à les resserrer de plus

en plus. Aujourd'hui, les deux races se sont enfin rencontrées; elles se

touchent. L'Indien est déjà devenu supérieur à son père le sauvage, mais

il est encore fort inférieur au blanc son voisin. À l'aide de leurs

ressources et de leurs lumières, les Européens n'ont pas tardé à

s'approprier la plupart des avantages que la possession du sol pouvait

fournir aux indigènes; ils se sont établis au milieu d'eux, se sont

emparés de la terre ou l'ont achetée à vil prix, et les ont ruinés par

une concurrence que ces derniers ne pouvaient en aucune façon soutenir.

Isolés dans leur propre pays, les Indiens n'ont plus formé qu'une petite

colonie d'étrangers incommodes au milieu d'un peuple nombreux et

dominateur[64].

[Note 64: Voyez, dans les documents législatifs, 21e congrès,

nº 89, les excès de tous genres commis par la population

blanche sur le territoire des Indiens. Tantôt les

Anglo-Américains s'établissent sur une partie du territoire,

comme si la terre manquait ailleurs, et il faut que les

troupes du congrès viennent les expulser; tantôt ils enlèvent

les bestiaux, brûlent les maisons, coupent les fruits des

indigènes ou exercent des violences sur leurs personnes.

Il résulte de toutes ces pièces la preuve que les indigènes

sont chaque jour victimes de l'abus de la force. L'Union

entretient habituellement parmi les Indiens un agent chargé

de la représenter; le rapport de l'agent des Cherokées se

trouve parmi les pièces que je cite: le langage de ce

fonctionnaire est presque toujours favorable aux sauvages.

«L'intrusion des blancs sur le territoire des Cherokées,

dit-il, p. 12, causera la ruine de ceux qui y habitent, et

qui y mènent une existence pauvre et inoffensive.» Plus loin

on voit que l'État de Géorgie, voulant resserrer les limites

des Cherokées, procède à un bornage; l'agent fédéral fait

remarquer que le bornage n'ayant été fait que par les blancs,

et non contradictoirement, n'a aucune valeur.]

Washington avait dit, dans un de ses messages au congrès: «Nous sommes

plus éclairés et plus puissants que les nations indiennes; il est de

notre honneur de les traiter avec bonté et même avec générosité.»

Cette noble et vertueuse politique n'a point été suivie.

À l'avidité des colons se joint d'ordinaire la tyrannie du gouvernement.

Quoique les Chérokées et les Creeks soient établis sur le sol qu'ils

habitaient avant l'arrivée des Européens, bien que les Américains aient

souvent traité avec eux comme avec des nations étrangères, les États au

milieu desquels ils se trouvent n'ont point voulu les reconnaître pour

des peuples indépendants, et ils ont entrepris de soumettre ces hommes,

à peine sortis des forêts, à leurs magistrats, à leurs coutumes et à

leurs lois[65]. La misère avait poussé ces Indiens infortunés vers la

civilisation, l'oppression les repousse aujourd'hui vers la barbarie.

Beaucoup d'entre eux, quittant leurs champs à moitié défrichés,

reprennent l'habitude de la vie sauvage.

[Note 65: En 1829, l'État d'Alabama divise le territoire des

Creeks en comtés, et soumet la population indienne à des

magistrats européens.

En 1830, l'État de Mississipi assimile les Choctaws et les

Chickasas aux blancs, et déclare que ceux d'entre eux qui

prendront le titre de chef seront punis de 1,000 dollars

d'amende et d'un an de prison.

Lorsque l'État de Mississipi étendit ainsi ses lois sur les

Indiens Chactas qui habitaient dans ses limites, ceux-ci

s'assemblèrent; leur chef leur fit connaître quelle était la

prétention des blancs, et leur lut quelques unes des lois

auxquelles on voulait les soumettre: les sauvages déclarèrent

d'une commune voix qu'il valait mieux s'enfoncer de nouveau

dans les déserts. (_Mississipi papers._)]

Si l'on fait attention aux mesures tyranniques adoptées par les

législateurs des États du Sud, à la conduite de leurs gouverneurs et aux

actes de leurs tribunaux, on se convaincra aisément que l'expulsion

complète des Indiens est le but final où tendent simultanément tous

leurs efforts. Les Américains de cette partie de l'Union voient avec

jalousie les terres que possèdent les indigènes[66]; ils sentent que ces

derniers n'ont point encore complétement perdu les traditions de la vie

sauvage, et avant que la civilisation les ait solidement attachés au

sol, ils veulent les réduire au désespoir et les forcer à s'éloigner.

[Note 66: Les Géorgiens, qui se trouvent si incommodés du

voisinage des Indiens, occupent un territoire qui ne compte

pas encore plus de sept habitants par mille carré. En France,

il y a cent soixante-deux individus dans le même espace.]

Opprimés par les États particuliers, les Creeks et les Cherokées se sont

adressés au gouvernement central. Celui-ci n'est point insensible à

leurs maux, il voudrait sincèrement sauver les restes des indigènes et

leur assurer la libre possession du territoire que lui-même leur a

garantie[67]; mais quand il cherche à exécuter ce dessein, les États

particuliers lui opposent une résistance formidable, et alors il se

résout sans peine à laisser périr quelques tribus sauvages déjà à moitié

détruites, pour ne pas mettre l'Union américaine en danger.

[Note 67: En 1818, le congrès ordonna que le territoire

d'Arkansas serait visité par des commissaires américains,

accompagnés d'une députation de Creeks, de Choctaws et de

Chickasas. Cette expédition était commandée par MM. Kennerly,

Mc Coy, Wash Hood et John Bell. Voyez les différents rapports

des commissaires et leur journal, dans les papiers du

congrès, nº 87, _Houses of Representatives_.]

Impuissant à protéger les Indiens, le gouvernement fédéral voudrait au

moins adoucir leur sort; dans ce but, il a entrepris de les transporter

à ses frais dans d'autres lieux.

Entre les 33e et 37e degrés de latitude nord, s'étend une vaste contrée

qui a pris le nom d'Arkansas, du fleuve principal qui l'arrose. Elle

borde d'un côté les frontières du Mexique, de l'autre les rives du

Mississipi. Une multitude de ruisseaux et de rivières la sillonnent de

tous côtés, le climat en est doux et le sol fertile. On n'y rencontre

que quelques hordes errantes de sauvages. C'est dans la portion de ce

pays, qui avoisine le plus le Mexique, et à une grande distance des

établissements américains, que le gouvernement de l'Union veut

transporter les débris des populations indigènes du sud.

À la fin de l'année 1831, on nous a assuré que 10,000 Indiens avaient

déjà été descendus sur les rivages de l'Arkansas; d'autres arrivaient

chaque jour. Mais le congrès n'a pu créer encore une volonté unanime

parmi ceux dont il veut régler le sort: les uns consentent avec joie à

s'éloigner du foyer de la tyrannie; les plus éclairés refusent

d'abandonner leurs moissons naissantes et leurs nouvelles demeures; ils

pensent que si l'oeuvre de la civilisation vient à s'interrompre, on ne

la reprendra plus; ils craignent que les habitudes sédentaires, à peine

contractées, ne se perdent sans retour au milieu de pays encore

sauvages, et où rien n'est préparé pour la subsistance d'un peuple

cultivateur; ils savent qu'ils trouveront dans ces nouveaux déserts des

hordes ennemies, et pour leur résister, ils n'ont plus l'énergie de la

barbarie, sans avoir encore acquis les forces de la civilisation. Les

Indiens découvrent d'ailleurs sans peine tout ce qu'il y a de provisoire

dans l'établissement qu'on leur propose. Qui leur assurera qu'ils

pourront enfin reposer en paix dans leur nouvel asile? Les États-Unis

s'engagent à les y maintenir; mais le territoire qu'ils occupent

maintenant leur avait été garanti jadis par les serments les plus

solennels[68]. Aujourd'hui le gouvernement américain ne leur ôte pas, il

est vrai, leurs terres, mais il les laisse envahir. Dans peu d'années,

sans doute, la même population blanche qui se presse maintenant autour

d'eux sera de nouveau sur leurs pas dans les solitudes d'Arkansas; ils

retrouveront alors les mêmes maux sans les mêmes remèdes; et la terre

venant tôt ou tard à leur manquer, il leur faudra toujours se résigner à

mourir.

[Note 68: On trouve, dans le traité fait avec les Creeks

en 1790, cette clause: «Les États-Unis garantissent

solennellement à la nation des Creeks toutes les terres

qu'elle possède dans le territoire de l'Union.»

Le traité conclu en juillet 1791 avec les Cherokées contient

ce qui suit: «Les États-Unis garantissent solennellement à la

nation des Cherokées toutes les terres qu'elle n'a point

précédemment cédées. S'il arrivait qu'un citoyen des

États-Unis, ou tout individu autre qu'un Indien, vînt

s'établir sur le territoire des Cherokées, les États-Unis

déclarent qu'ils retirent à ce citoyen leur protection, et

qu'ils le livrent à la nation des Cherokées pour le punir

comme bon lui semblera.» Art. 8.]

Il y a moins de cupidité et de violence dans la manière d'agir de

l'Union envers les Indiens que dans la politique suivie par les États;

mais les deux gouvernements manquent également de bonne foi.

Les États, en étendant ce qu'ils appellent le bienfait de leurs lois sur

les Indiens, comptent que ces derniers aimeront mieux s'éloigner que de

s'y soumettre; et le gouvernement central, en promettant à ces

infortunés un asile permanent dans l'Ouest, n'ignore pas qu'il ne peut

le leur garantir[69].

[Note 69: Ce qui ne l'empêche pas de le leur promettre de la

manière la plus formelle. Voyez la lettre du président

adressée aux Creeks le 23 mars 1829: (_Proceedings of the

Indian Board in the city of New-York_, p. 5) «Au-delà du

grand fleuve (le Mississipi), votre père, dit-il, a préparé,

pour vous y recevoir, un vaste pays. Là, vos frères les

blancs ne viendront pas vous troubler; ils n'auront aucuns

droits sur vos terres; vous pourrez y vivre vous et vos

enfants, au milieu de la paix et de l'abondance, aussi

long-temps que l'herbe croîtra et que les ruisseaux

couleront; elles vous _appartiendront à toujours_.»

Dans une lettre écrite aux Cherokées par le secrétaire du

département de la guerre, le 18 avril 1829, ce fonctionnaire

leur déclare qu'ils ne doivent pas se flatter de conserver la

jouissance du territoire qu'ils occupent en ce moment, mais

il leur donne cette même assurance positive pour le temps où

ils seront de l'autre côté du Mississipi (même ouvrage, p.

6): comme si le pouvoir qui lui manque maintenant ne devait

pas lui manquer de même alors!]

Ainsi, les États, par leur tyrannie, forcent les sauvages à fuir;

l'Union, par ses promesses et à l'aide de ses ressources, rend cette

fuite aisée. Ce sont des mesures différentes qui tendent au même

but[70].

[Note 70: Pour se faire une idée exacte de la politique

suivie par les États particuliers et par l'Union vis-à-vis

des Indiens, il faut consulter: 1º les lois des États

particuliers relatives aux Indiens (ce recueil se trouve dans

les documents législatifs, 21e congrès, nº 319); 2º les lois

de l'Union relatives au même objet, et en particulier celle

du 30 mars 1802 (ces lois se trouvent dans l'ouvrage de M.

Story intitulé: Laws of the United-States); 3º enfin, pour

connaître quel est l'état actuel des relations de l'Union

avec toutes les tribus indiennes, voyez le rapport fait par

M. Cass, secrétaire d'État de la guerre, le 29 novembre

1823.]

«Par la volonté de notre Père céleste qui gouverne l'univers, disaient

les Cherokées dans leur pétition au congrès[71], la race des hommes

rouges d'Amérique est devenue petite; la race blanche est devenue grande

et renommée.

[Note 71: Le 19 novembre 1829. Ce morceau est traduit

textuellement.]

»Lorsque vos ancêtres arrivèrent sur nos rivages, l'homme rouge était

fort, et quoiqu'il fût ignorant et sauvage, il les reçut avec bonté et

leur permit de reposer leurs pieds engourdis sur la terre sèche. Nos

pères et les vôtres se donnèrent la main en signe d'amitié, et vécurent

en paix.

»Tout ce que demanda l'homme blanc pour satisfaire ses besoins, l'Indien

s'empressa de le lui accorder. L'Indien était alors le maître, et

l'homme blanc le suppliant. Aujourd'hui, la scène est changée: la force

de l'homme rouge est devenue faiblesse. À mesure que ses voisins

croissaient en nombre, son pouvoir diminuait de plus en plus; et

maintenant, de tant de tribus puissantes qui couvraient la surface de ce

que vous nommez les États-Unis, à peine en reste-t-il quelques unes que

le désastre universel ait épargnées. Les tribus du Nord, si renommées

jadis parmi nous pour leur puissance, ont déjà à peu près disparu. Telle

a été la destinée de l'homme rouge d'Amérique.

»Nous voici les derniers de notre race, nous faut-il aussi mourir?

»Depuis un temps immémorial, notre Père commun, qui est au ciel, a donné

à nos ancêtres la terre que nous occupons; nos ancêtres nous l'ont

transmise comme leur héritage. Nous l'avons conservée avec respect, car

elle contient leur cendre. Cet héritage, l'avons-nous jamais cédé ou

perdu? Permettez-nous de vous demander humblement quel meilleur droit un

peuple peut avoir à un pays que le droit d'héritage et la possession

immémoriale? Nous savons que l'État de Géorgie et le Président des

États-Unis prétendent aujourd'hui que nous avons perdu ce droit. Mais

ceci nous semble une allégation gratuite. À quelle époque l'aurions-nous

perdu? Quel crime avons-nous commis qui puisse nous priver de notre

patrie? Nous reproche-t-on d'avoir combattu sous les drapeaux du roi de

la Grande-Bretagne lors de la guerre de l'indépendance? Si c'est là le

crime dont on parle, pourquoi, dans le premier traité qui a suivi cette

guerre, n'y déclarâtes-vous pas que nous avions perdu la propriété de

nos terres? pourquoi n'insérâtes-vous pas alors dans ce traité un

article ainsi conçu: Les États-Unis veulent bien accorder la paix à la

nation des Cherokées; mais pour les punir d'avoir pris part à la guerre,

il est déclaré qu'on ne les considérera plus que comme fermiers du sol,

et qu'ils seront assujettis à s'éloigner quand les États qui les

avoisinent demanderont qu'ils le fassent? C'était le moment de parler

ainsi; mais nul ne s'avisa alors d'y penser, et jamais nos pères

n'eussent consenti à un traité dont le résultat eût été de les priver de

leurs droits les plus sacrés et de leur ravir leur pays.»

Tel est le langage des Indiens: ce qu'ils disent est vrai; ce qu'ils

prévoient me semble inévitable.

De quelque côté qu'on envisage la destinée des indigènes de l'Amérique

du Nord, on ne voit que maux irrémédiables: s'ils restent sauvages, on

les pousse devant soi en marchant; s'ils veulent se civiliser, le

contact d'hommes plus civilisés qu'eux les livre à l'oppression et à la

misère. S'ils continuent à errer de déserts en déserts, ils périssent;

s'ils entreprennent de se fixer, ils périssent encore. Ils ne peuvent

s'éclairer qu'à l'aide des Européens, et l'approche des Européens les

déprave et les repousse vers la barbarie. Tant qu'on les laisse dans

leurs solitudes, ils refusent de changer leurs moeurs, et il n'est plus

temps de le faire quand ils sont enfin contraints de le vouloir.

Les Espagnols lâchent leurs chiens sur les Indiens comme sur des bêtes

farouches; ils pillent le Nouveau-Monde ainsi qu'une ville prise

d'assaut, sans discernement et sans pitié; mais on ne peut tout

détruire; la fureur a un terme; le reste des populations indiennes

échappées au massacre finit par se mêler à ses vainqueurs et par adopter

leur religion et leurs moeurs[72].

[Note 72: Il ne faut pas du reste faire honneur de ce

résultat aux Espagnols. Si les tribus indiennes n'avaient pas

déjà été fixées au sol par l'agriculture au moment de

l'arrivée des Européens, elles auraient sans doute été

détruites dans l'Amérique du Sud comme dans l'Amérique du

Nord.]

La conduite des Américains des États-Unis envers les indigènes respire

au contraire le plus pur amour des formes et de la légalité. Pourvu que

les Indiens demeurent dans l'état sauvage, les Américains ne se mêlent

nullement de leurs affaires et les traitent en peuples indépendants; ils

ne se permettent point d'occuper leurs terres sans les avoir dûment

acquises au moyen d'un contrat; et si par hasard une nation indienne ne

peut plus vivre sur son territoire, ils la prennent fraternellement par

la main, et la conduisent eux-mêmes mourir hors du pays de ses pères.

Les Espagnols, à l'aide de monstruosités sans exemples, en se couvrant

d'une honte ineffaçable, n'ont pu parvenir à exterminer la race

indienne, ni même à l'empêcher de partager leurs droits; les Américains

des États-Unis ont atteint ce double résultat avec une merveilleuse

facilité, tranquillement, légalement, philanthropiquement, sans répandre

de sang, sans violer un seul des grands principes de la morale[73] aux

yeux du monde. On ne saurait détruire les hommes en respectant mieux les

lois de l'humanité.

[Note 73: Voyez entre autres le rapport fait par M. Bell au

nom du comité des affaires indiennes, le 24 février 1830,

dans lequel on établit, p. 5, par des raisons très logiques,

et où l'on prouve fort doctement que: «The fundamental

principle, that the Indians had no right by virtue of their

ancient possession either of soil, or sovereignty, has never

been abandoned either expressly or by implication.»

C'est-à-dire que _les Indiens, en vertu de leur ancienne

possession, n'ont acquis aucun droit de propriété ni de

souveraineté, principe fondamental qui n'a jamais été

abandonné, ni expressément ni tacitement_.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 18 / 28 段