par les Indiens, et qui est resté trente ans dans les bois
avec eux. Il est impossible de rien voir de plus affreux que
les misères qu'il décrit. Il nous montre des tribus sans
chefs, des familles sans nations, des hommes isolés, débris
mutilés de tribus puissantes, errant au hasard au milieu des
glaces et parmi les solitudes désolées du Canada. La faim et
le froid les poursuivent; chaque jour la vie semble prête à
leur échapper. Chez eux les moeurs ont perdu leur empire, les
traditions sont sans pouvoir. Les hommes deviennent de plus
en plus barbares. Tanner partage tous ces maux; il connaît
son origine européenne; il n'est point retenu de force loin
des blancs; il vient au contraire chaque année trafiquer avec
eux, parcourt leurs demeures, voit leur aisance; il sait que
du jour où il voudra rentrer au sein de la vie civilisée il
pourra facilement y parvenir, et il reste trente ans dans les
déserts. Lorsqu'il retourne enfin au milieu d'une société
civilisée, il confesse que l'existence dont il a décrit les
misères a pour lui des charmes secrets qu'il ne saurait
définir; il y revient sans cesse après l'avoir quittée; il ne
s'arrache à tant de maux qu'avec mille regrets; et lorsqu'il
est enfin fixé au milieu des blancs, plusieurs de ses enfants
refusent de venir partager avec lui sa tranquillité et son
aisance.
J'ai moi-même rencontré Tanner à l'entrée du lac Supérieur.
Il m'a paru ressembler bien plus encore à un sauvage qu'à un
homme civilisé.
On ne trouve dans l'ouvrage de Tanner ni ordre ni goût; mais
l'auteur y fait, à son insu même, une peinture vivante des
préjugés, des passions, des vices, et surtout des misères de
ceux au milieu desquels il a vécu.
M. le vicomte Ernest de Blosseville, auteur d'un excellent
ouvrage sur les colonies pénales d'Angleterre, a traduit les
_Mémoires de Tanner_. M. de Blosseville a joint à sa
traduction des notes d'un grand intérêt, qui permettront au
lecteur de comparer les faits racontés par Tanner avec ceux
déjà relatés par un grand nombre d'observateurs anciens et
modernes.
Tous ceux qui désirent connaître l'état actuel et prévoir la
destinée future des races indiennes de l'Amérique du Nord
doivent consulter l'ouvrage de M. de Blosseville.]
Et ce résultat même, il n'est pas toujours sûr de l'obtenir.
Lorsque les Indiens entreprennent d'imiter les Européens leurs voisins,
et de cultiver comme ceux-ci la terre, ils se trouvent aussitôt exposés
aux effets d'une concurrence très funeste. Le blanc est maître des
secrets de l'agriculture. L'Indien débute grossièrement dans un art
qu'il ignore. L'un fait croître sans peine de grandes moissons, l'autre
n'arrache des fruits à la terre qu'avec mille efforts.
L'Européen est placé au milieu d'une population dont il connaît et
partage les besoins.
Le sauvage est isolé au milieu d'un peuple ennemi dont il connaît
incomplétement les moeurs, la langue et les lois, et dont pourtant il ne
saurait se passer. Ce n'est qu'en échangeant ses produits contre ceux
des blancs qu'il peut trouver l'aisance, car ses compatriotes ne lui
sont plus que d'un faible secours.
Ainsi donc, quand l'Indien veut vendre les fruits de ses travaux, il ne
trouve pas toujours l'acheteur que le cultivateur européen découvre sans
peine, et il ne saurait produire qu'à grands frais ce que l'autre livre
à bas prix.
L'Indien ne s'est donc soustrait aux maux auxquels sont exposées les
nations barbares que pour se soumettre aux plus grandes misères des
peuples policés, et il rencontre presque autant de difficultés à vivre
au sein de notre abondance qu'au milieu de ses forêts.
Chez lui cependant, les habitudes de la vie errante ne sont pas encore
détruites. Les traditions n'ont pas perdu leur empire; le goût de la
chasse n'est pas éteint. Les joies sauvages qu'il a éprouvées jadis au
fond des bois se peignent alors avec de plus vives couleurs à son
imagination troublée; les privations qu'il y a endurées lui semblent au
contraire moins affreuses, les périls qu'il y rencontrait moins grands.
L'indépendance dont il jouissait chez ses égaux contraste avec la
position servile qu'il occupe dans une société civilisée.
D'un autre côté, la solitude dans laquelle il a si long-temps vécu libre
est encore près de lui; quelques heures de marche peuvent la lui rendre.
Du champ à moitié défriché dont il tire à peine de quoi se nourrir, les
blancs ses voisins lui offrent un prix qui lui semble élevé. Peut-être
cet argent que lui présentent les Européens lui permettrait-il de vivre
heureux et tranquille loin d'eux. Il quitte la charrue, reprend ses
armes, et rentre pour toujours au désert[63].
[Note 63: Cette influence destructive qu'exercent les peuples
très civilisés sur ceux qui le sont moins, se fait remarquer
chez les Européens eux-mêmes.
Des Français avaient fondé, il y a près d'un siècle, au
milieu du désert, la ville de Vincennes sur le Wabash. Ils y
vécurent dans une grande abondance jusqu'à l'arrivée des
émigrants américains. Ceux-ci commencèrent aussitôt à ruiner
les anciens habitants par la concurrence; ils leur achetèrent
ensuite leurs terres à vil prix. Au moment où M. de Volney,
auquel j'emprunte ce détail, traversa Vincennes, le nombre
des Français était réduit à une centaine d'individus, dont la
plupart se disposaient à passer à la Louisiane et au Canada.
Ces Français étaient des hommes honnêtes, mais sans lumières
et sans industrie; ils avaient contracté une partie des
habitudes sauvages. Les Américains, qui leur étaient
peut-être inférieurs sous le point de vue moral, avaient sur
eux une immense supériorité intellectuelle: ils étaient
industrieux, instruits, riches et habitués à se gouverner
eux-mêmes.
J'ai moi-même vu au Canada, où la différence intellectuelle
entre les deux races est bien moins prononcée, l'Anglais,
maître du commerce et de l'industrie dans le pays du
Canadien, s'étendre de tous côtés, et resserrer le Français
dans des limites trop étroites.
De même, à la Louisiane, presque toute l'activité commerciale
et industrielle se concentre entre les mains des
Anglo-Américains.
Quelque chose de plus frappant encore se passe dans la
province du Texas; l'État du Texas fait partie, comme on
sait, du Mexique, et lui sert de frontière du côté des
États-Unis. Depuis quelques années, les Anglo-Américains
pénètrent individuellement dans cette province encore mal
peuplée, achètent les terres, s'emparent de l'industrie, et
se substituent rapidement à la population originaire. On peut
prévoir que si le Mexique ne se hâte d'arrêter ce mouvement,
le Texas ne tardera pas à lui échapper.
Si quelques différences, comparativement peu sensibles dans
la civilisation européenne, amènent de pareils résultats, il
est facile de comprendre ce qui doit arriver quand la
civilisation la plus perfectionnée de l'Europe entre en
contact avec la barbarie indienne.]
On peut juger de la vérité de ce triste tableau par ce qui se passe
chez les Creeks et les Cherokées, que j'ai cités.
Ces Indiens, dans le peu qu'ils ont fait, ont assurément montré autant
de génie naturel que les peuples de l'Europe dans leurs plus vastes
entreprises; mais les nations, comme les hommes, ont besoin de temps
pour apprendre, quels que soient leur intelligence et leurs efforts.
Pendant que ces sauvages travaillaient à se civiliser, les Européens
continuaient à les envelopper de toutes parts et à les resserrer de plus
en plus. Aujourd'hui, les deux races se sont enfin rencontrées; elles se
touchent. L'Indien est déjà devenu supérieur à son père le sauvage, mais
il est encore fort inférieur au blanc son voisin. À l'aide de leurs
ressources et de leurs lumières, les Européens n'ont pas tardé à
s'approprier la plupart des avantages que la possession du sol pouvait
fournir aux indigènes; ils se sont établis au milieu d'eux, se sont
emparés de la terre ou l'ont achetée à vil prix, et les ont ruinés par
une concurrence que ces derniers ne pouvaient en aucune façon soutenir.
Isolés dans leur propre pays, les Indiens n'ont plus formé qu'une petite
colonie d'étrangers incommodes au milieu d'un peuple nombreux et
dominateur[64].
[Note 64: Voyez, dans les documents législatifs, 21e congrès,
nº 89, les excès de tous genres commis par la population
blanche sur le territoire des Indiens. Tantôt les
Anglo-Américains s'établissent sur une partie du territoire,
comme si la terre manquait ailleurs, et il faut que les
troupes du congrès viennent les expulser; tantôt ils enlèvent
les bestiaux, brûlent les maisons, coupent les fruits des
indigènes ou exercent des violences sur leurs personnes.
Il résulte de toutes ces pièces la preuve que les indigènes
sont chaque jour victimes de l'abus de la force. L'Union
entretient habituellement parmi les Indiens un agent chargé
de la représenter; le rapport de l'agent des Cherokées se
trouve parmi les pièces que je cite: le langage de ce
fonctionnaire est presque toujours favorable aux sauvages.
«L'intrusion des blancs sur le territoire des Cherokées,
dit-il, p. 12, causera la ruine de ceux qui y habitent, et
qui y mènent une existence pauvre et inoffensive.» Plus loin
on voit que l'État de Géorgie, voulant resserrer les limites
des Cherokées, procède à un bornage; l'agent fédéral fait
remarquer que le bornage n'ayant été fait que par les blancs,
et non contradictoirement, n'a aucune valeur.]
Washington avait dit, dans un de ses messages au congrès: «Nous sommes
plus éclairés et plus puissants que les nations indiennes; il est de
notre honneur de les traiter avec bonté et même avec générosité.»
Cette noble et vertueuse politique n'a point été suivie.
À l'avidité des colons se joint d'ordinaire la tyrannie du gouvernement.
Quoique les Chérokées et les Creeks soient établis sur le sol qu'ils
habitaient avant l'arrivée des Européens, bien que les Américains aient
souvent traité avec eux comme avec des nations étrangères, les États au
milieu desquels ils se trouvent n'ont point voulu les reconnaître pour
des peuples indépendants, et ils ont entrepris de soumettre ces hommes,
à peine sortis des forêts, à leurs magistrats, à leurs coutumes et à
leurs lois[65]. La misère avait poussé ces Indiens infortunés vers la
civilisation, l'oppression les repousse aujourd'hui vers la barbarie.
Beaucoup d'entre eux, quittant leurs champs à moitié défrichés,
reprennent l'habitude de la vie sauvage.
[Note 65: En 1829, l'État d'Alabama divise le territoire des
Creeks en comtés, et soumet la population indienne à des
magistrats européens.
En 1830, l'État de Mississipi assimile les Choctaws et les
Chickasas aux blancs, et déclare que ceux d'entre eux qui
prendront le titre de chef seront punis de 1,000 dollars
d'amende et d'un an de prison.
Lorsque l'État de Mississipi étendit ainsi ses lois sur les
Indiens Chactas qui habitaient dans ses limites, ceux-ci
s'assemblèrent; leur chef leur fit connaître quelle était la
prétention des blancs, et leur lut quelques unes des lois
auxquelles on voulait les soumettre: les sauvages déclarèrent
d'une commune voix qu'il valait mieux s'enfoncer de nouveau
dans les déserts. (_Mississipi papers._)]
Si l'on fait attention aux mesures tyranniques adoptées par les
législateurs des États du Sud, à la conduite de leurs gouverneurs et aux
actes de leurs tribunaux, on se convaincra aisément que l'expulsion
complète des Indiens est le but final où tendent simultanément tous
leurs efforts. Les Américains de cette partie de l'Union voient avec
jalousie les terres que possèdent les indigènes[66]; ils sentent que ces
derniers n'ont point encore complétement perdu les traditions de la vie
sauvage, et avant que la civilisation les ait solidement attachés au
sol, ils veulent les réduire au désespoir et les forcer à s'éloigner.
[Note 66: Les Géorgiens, qui se trouvent si incommodés du
voisinage des Indiens, occupent un territoire qui ne compte
pas encore plus de sept habitants par mille carré. En France,
il y a cent soixante-deux individus dans le même espace.]
Opprimés par les États particuliers, les Creeks et les Cherokées se sont
adressés au gouvernement central. Celui-ci n'est point insensible à
leurs maux, il voudrait sincèrement sauver les restes des indigènes et
leur assurer la libre possession du territoire que lui-même leur a
garantie[67]; mais quand il cherche à exécuter ce dessein, les États
particuliers lui opposent une résistance formidable, et alors il se
résout sans peine à laisser périr quelques tribus sauvages déjà à moitié
détruites, pour ne pas mettre l'Union américaine en danger.
[Note 67: En 1818, le congrès ordonna que le territoire
d'Arkansas serait visité par des commissaires américains,
accompagnés d'une députation de Creeks, de Choctaws et de
Chickasas. Cette expédition était commandée par MM. Kennerly,
Mc Coy, Wash Hood et John Bell. Voyez les différents rapports
des commissaires et leur journal, dans les papiers du
congrès, nº 87, _Houses of Representatives_.]
Impuissant à protéger les Indiens, le gouvernement fédéral voudrait au
moins adoucir leur sort; dans ce but, il a entrepris de les transporter
à ses frais dans d'autres lieux.
Entre les 33e et 37e degrés de latitude nord, s'étend une vaste contrée
qui a pris le nom d'Arkansas, du fleuve principal qui l'arrose. Elle
borde d'un côté les frontières du Mexique, de l'autre les rives du
Mississipi. Une multitude de ruisseaux et de rivières la sillonnent de
tous côtés, le climat en est doux et le sol fertile. On n'y rencontre
que quelques hordes errantes de sauvages. C'est dans la portion de ce
pays, qui avoisine le plus le Mexique, et à une grande distance des
établissements américains, que le gouvernement de l'Union veut
transporter les débris des populations indigènes du sud.
À la fin de l'année 1831, on nous a assuré que 10,000 Indiens avaient
déjà été descendus sur les rivages de l'Arkansas; d'autres arrivaient
chaque jour. Mais le congrès n'a pu créer encore une volonté unanime
parmi ceux dont il veut régler le sort: les uns consentent avec joie à
s'éloigner du foyer de la tyrannie; les plus éclairés refusent
d'abandonner leurs moissons naissantes et leurs nouvelles demeures; ils
pensent que si l'oeuvre de la civilisation vient à s'interrompre, on ne
la reprendra plus; ils craignent que les habitudes sédentaires, à peine
contractées, ne se perdent sans retour au milieu de pays encore
sauvages, et où rien n'est préparé pour la subsistance d'un peuple
cultivateur; ils savent qu'ils trouveront dans ces nouveaux déserts des
hordes ennemies, et pour leur résister, ils n'ont plus l'énergie de la
barbarie, sans avoir encore acquis les forces de la civilisation. Les
Indiens découvrent d'ailleurs sans peine tout ce qu'il y a de provisoire
dans l'établissement qu'on leur propose. Qui leur assurera qu'ils
pourront enfin reposer en paix dans leur nouvel asile? Les États-Unis
s'engagent à les y maintenir; mais le territoire qu'ils occupent
maintenant leur avait été garanti jadis par les serments les plus
solennels[68]. Aujourd'hui le gouvernement américain ne leur ôte pas, il
est vrai, leurs terres, mais il les laisse envahir. Dans peu d'années,
sans doute, la même population blanche qui se presse maintenant autour
d'eux sera de nouveau sur leurs pas dans les solitudes d'Arkansas; ils
retrouveront alors les mêmes maux sans les mêmes remèdes; et la terre
venant tôt ou tard à leur manquer, il leur faudra toujours se résigner à
mourir.
[Note 68: On trouve, dans le traité fait avec les Creeks
en 1790, cette clause: «Les États-Unis garantissent
solennellement à la nation des Creeks toutes les terres
qu'elle possède dans le territoire de l'Union.»
Le traité conclu en juillet 1791 avec les Cherokées contient
ce qui suit: «Les États-Unis garantissent solennellement à la
nation des Cherokées toutes les terres qu'elle n'a point
précédemment cédées. S'il arrivait qu'un citoyen des
États-Unis, ou tout individu autre qu'un Indien, vînt
s'établir sur le territoire des Cherokées, les États-Unis
déclarent qu'ils retirent à ce citoyen leur protection, et
qu'ils le livrent à la nation des Cherokées pour le punir
comme bon lui semblera.» Art. 8.]
Il y a moins de cupidité et de violence dans la manière d'agir de
l'Union envers les Indiens que dans la politique suivie par les États;
mais les deux gouvernements manquent également de bonne foi.
Les États, en étendant ce qu'ils appellent le bienfait de leurs lois sur
les Indiens, comptent que ces derniers aimeront mieux s'éloigner que de
s'y soumettre; et le gouvernement central, en promettant à ces
infortunés un asile permanent dans l'Ouest, n'ignore pas qu'il ne peut
le leur garantir[69].
[Note 69: Ce qui ne l'empêche pas de le leur promettre de la
manière la plus formelle. Voyez la lettre du président
adressée aux Creeks le 23 mars 1829: (_Proceedings of the
Indian Board in the city of New-York_, p. 5) «Au-delà du
grand fleuve (le Mississipi), votre père, dit-il, a préparé,
pour vous y recevoir, un vaste pays. Là, vos frères les
blancs ne viendront pas vous troubler; ils n'auront aucuns
droits sur vos terres; vous pourrez y vivre vous et vos
enfants, au milieu de la paix et de l'abondance, aussi
long-temps que l'herbe croîtra et que les ruisseaux
couleront; elles vous _appartiendront à toujours_.»
Dans une lettre écrite aux Cherokées par le secrétaire du
département de la guerre, le 18 avril 1829, ce fonctionnaire
leur déclare qu'ils ne doivent pas se flatter de conserver la
jouissance du territoire qu'ils occupent en ce moment, mais
il leur donne cette même assurance positive pour le temps où
ils seront de l'autre côté du Mississipi (même ouvrage, p.
6): comme si le pouvoir qui lui manque maintenant ne devait
pas lui manquer de même alors!]
Ainsi, les États, par leur tyrannie, forcent les sauvages à fuir;
l'Union, par ses promesses et à l'aide de ses ressources, rend cette
fuite aisée. Ce sont des mesures différentes qui tendent au même
but[70].
[Note 70: Pour se faire une idée exacte de la politique
suivie par les États particuliers et par l'Union vis-à-vis
des Indiens, il faut consulter: 1º les lois des États
particuliers relatives aux Indiens (ce recueil se trouve dans
les documents législatifs, 21e congrès, nº 319); 2º les lois
de l'Union relatives au même objet, et en particulier celle
du 30 mars 1802 (ces lois se trouvent dans l'ouvrage de M.
Story intitulé: Laws of the United-States); 3º enfin, pour
connaître quel est l'état actuel des relations de l'Union
avec toutes les tribus indiennes, voyez le rapport fait par
M. Cass, secrétaire d'État de la guerre, le 29 novembre
1823.]
«Par la volonté de notre Père céleste qui gouverne l'univers, disaient
les Cherokées dans leur pétition au congrès[71], la race des hommes
rouges d'Amérique est devenue petite; la race blanche est devenue grande
et renommée.
[Note 71: Le 19 novembre 1829. Ce morceau est traduit
textuellement.]
»Lorsque vos ancêtres arrivèrent sur nos rivages, l'homme rouge était
fort, et quoiqu'il fût ignorant et sauvage, il les reçut avec bonté et
leur permit de reposer leurs pieds engourdis sur la terre sèche. Nos
pères et les vôtres se donnèrent la main en signe d'amitié, et vécurent
en paix.
»Tout ce que demanda l'homme blanc pour satisfaire ses besoins, l'Indien
s'empressa de le lui accorder. L'Indien était alors le maître, et
l'homme blanc le suppliant. Aujourd'hui, la scène est changée: la force
de l'homme rouge est devenue faiblesse. À mesure que ses voisins
croissaient en nombre, son pouvoir diminuait de plus en plus; et
maintenant, de tant de tribus puissantes qui couvraient la surface de ce
que vous nommez les États-Unis, à peine en reste-t-il quelques unes que
le désastre universel ait épargnées. Les tribus du Nord, si renommées
jadis parmi nous pour leur puissance, ont déjà à peu près disparu. Telle
a été la destinée de l'homme rouge d'Amérique.
»Nous voici les derniers de notre race, nous faut-il aussi mourir?
»Depuis un temps immémorial, notre Père commun, qui est au ciel, a donné
à nos ancêtres la terre que nous occupons; nos ancêtres nous l'ont
transmise comme leur héritage. Nous l'avons conservée avec respect, car
elle contient leur cendre. Cet héritage, l'avons-nous jamais cédé ou
perdu? Permettez-nous de vous demander humblement quel meilleur droit un
peuple peut avoir à un pays que le droit d'héritage et la possession
immémoriale? Nous savons que l'État de Géorgie et le Président des
États-Unis prétendent aujourd'hui que nous avons perdu ce droit. Mais
ceci nous semble une allégation gratuite. À quelle époque l'aurions-nous
perdu? Quel crime avons-nous commis qui puisse nous priver de notre
patrie? Nous reproche-t-on d'avoir combattu sous les drapeaux du roi de
la Grande-Bretagne lors de la guerre de l'indépendance? Si c'est là le
crime dont on parle, pourquoi, dans le premier traité qui a suivi cette
guerre, n'y déclarâtes-vous pas que nous avions perdu la propriété de
nos terres? pourquoi n'insérâtes-vous pas alors dans ce traité un
article ainsi conçu: Les États-Unis veulent bien accorder la paix à la
nation des Cherokées; mais pour les punir d'avoir pris part à la guerre,
il est déclaré qu'on ne les considérera plus que comme fermiers du sol,
et qu'ils seront assujettis à s'éloigner quand les États qui les
avoisinent demanderont qu'ils le fassent? C'était le moment de parler
ainsi; mais nul ne s'avisa alors d'y penser, et jamais nos pères
n'eussent consenti à un traité dont le résultat eût été de les priver de
leurs droits les plus sacrés et de leur ravir leur pays.»
Tel est le langage des Indiens: ce qu'ils disent est vrai; ce qu'ils
prévoient me semble inévitable.
De quelque côté qu'on envisage la destinée des indigènes de l'Amérique
du Nord, on ne voit que maux irrémédiables: s'ils restent sauvages, on
les pousse devant soi en marchant; s'ils veulent se civiliser, le
contact d'hommes plus civilisés qu'eux les livre à l'oppression et à la
misère. S'ils continuent à errer de déserts en déserts, ils périssent;
s'ils entreprennent de se fixer, ils périssent encore. Ils ne peuvent
s'éclairer qu'à l'aide des Européens, et l'approche des Européens les
déprave et les repousse vers la barbarie. Tant qu'on les laisse dans
leurs solitudes, ils refusent de changer leurs moeurs, et il n'est plus
temps de le faire quand ils sont enfin contraints de le vouloir.
Les Espagnols lâchent leurs chiens sur les Indiens comme sur des bêtes
farouches; ils pillent le Nouveau-Monde ainsi qu'une ville prise
d'assaut, sans discernement et sans pitié; mais on ne peut tout
détruire; la fureur a un terme; le reste des populations indiennes
échappées au massacre finit par se mêler à ses vainqueurs et par adopter
leur religion et leurs moeurs[72].
[Note 72: Il ne faut pas du reste faire honneur de ce
résultat aux Espagnols. Si les tribus indiennes n'avaient pas
déjà été fixées au sol par l'agriculture au moment de
l'arrivée des Européens, elles auraient sans doute été
détruites dans l'Amérique du Sud comme dans l'Amérique du
Nord.]
La conduite des Américains des États-Unis envers les indigènes respire
au contraire le plus pur amour des formes et de la légalité. Pourvu que
les Indiens demeurent dans l'état sauvage, les Américains ne se mêlent
nullement de leurs affaires et les traitent en peuples indépendants; ils
ne se permettent point d'occuper leurs terres sans les avoir dûment
acquises au moyen d'un contrat; et si par hasard une nation indienne ne
peut plus vivre sur son territoire, ils la prennent fraternellement par
la main, et la conduisent eux-mêmes mourir hors du pays de ses pères.
Les Espagnols, à l'aide de monstruosités sans exemples, en se couvrant
d'une honte ineffaçable, n'ont pu parvenir à exterminer la race
indienne, ni même à l'empêcher de partager leurs droits; les Américains
des États-Unis ont atteint ce double résultat avec une merveilleuse
facilité, tranquillement, légalement, philanthropiquement, sans répandre
de sang, sans violer un seul des grands principes de la morale[73] aux
yeux du monde. On ne saurait détruire les hommes en respectant mieux les
lois de l'humanité.
[Note 73: Voyez entre autres le rapport fait par M. Bell au
nom du comité des affaires indiennes, le 24 février 1830,
dans lequel on établit, p. 5, par des raisons très logiques,
et où l'on prouve fort doctement que: «The fundamental
principle, that the Indians had no right by virtue of their
ancient possession either of soil, or sovereignty, has never
been abandoned either expressly or by implication.»
C'est-à-dire que _les Indiens, en vertu de leur ancienne
possession, n'ont acquis aucun droit de propriété ni de
souveraineté, principe fondamental qui n'a jamais été
abandonné, ni expressément ni tacitement_.